Une arme de brut 
entre les mains de l’empire

Le plongeon des cours de l’or noir pénalise lourdement des pays dont l’économie reste très dépendante de la rente pétrolière 
comme la Russie, l’Iran et le Venezuela, qui sont aussi dans la ligne de mire géopolitique de Washington.

Les prix du brut continuent de plonger sur les marchés mondiaux. À Londres et à New York, ils sont passés sous la barre des 70 dollars (52 euros) le baril alors que les cours oscillaient encore au-dessus des 110 dollars (85 euros) au début de l’année. Si cet accès de faiblesse vient infirmer avec fracas les théories martelées, ces dernières années, comme autant de certitudes absolues sur la «fin du pétrole pas cher», il n’est pas franchement une bonne nouvelle. Il est en effet le symptôme d’une atonie globale de l’activité. Et il touche de plein fouet les pays exportateurs, comme la Russie, l’Iran ou encore le Venezuela, dont les équilibres internes sont très dépendants de la manne pétrolière.

Ce mouvement à la baisse est accentué par des décisions très politiques. Afin d’enrayer ou de réduire la chute des cours, les membres de l’Organisation des pays producteurs de pétrole (Opep) auraient dû parvenir à un accord à la fin de la semaine passée sur une réduction de leurs productions respectives. Seulement, l’Arabie saoudite (numéro un mondial de la production de brut) et les pays du Golfe y ont mis leur veto. Pour ces pays, peu peuplés et dotés de réserves financières colossales, une chute temporaire des cours peut être facilement surmontée. Les arrière-pensées géopolitiques peuvent donc l’emporter sur les pertes enregistrées.

Le pétrole pas cher est une arme redoutable en effet contre la Russie ou l’Iran, deux pays contre lesquels le royaume wahhabite est engagé dans le conflit en Syrie et en Irak. Pour Moscou, dont près de la moitié des rentrées budgétaires sont assurées par les recettes pétrolières, un effondrement prolongé des cours du brut semble devoir accélérer une plongée dans la récession. Le rouble a accentué sa chute après la décision de l’Opep. La monnaie russe perd ainsi quelque 60% de sa valeur face au dollar depuis le début de l’année. Afin de réduire l’offre de brut pour contribuer à stimuler une hausse des prix, les autorités russes se disaient prêtes hier à diminuer leurs exportations de 5 millions de tonnes. Mais ce geste unilatéral risque de n’avoir que peu d’impact si l’Opep (dont la Russie n’est pas membre) s’obstine à refuser de diminuer ses propres quotas. Comme leurs alliés du Golfe, les États-Unis ont aussi contribué à la plongée des prix du brut. Grâce aux hydrocarbures de schiste dont ils ont poussé l’exploitation ces dernières années, ils ont joué la carte du pétrole abondant pour devenir autonomes sur le plan énergétique et ils sont même entrés dans le club très fermé des pays exportateurs de brut. Leur économie est stimulée par cette chute du coût de l’énergie. Le rebond de croissance qu’elle connaît depuis deux trimestres s’en nourrit d’ailleurs pour une bonne part.

La chute des cours comporte certes aussi des inconvénients pour Washington car les exploitants de pétroles et de gaz de schiste ne peuvent réaliser de bénéfices que si les cours dépassent 80 dollars (56 euros), en raison des lourds investissements que nécessitent les techniques particulières d’extraction. Et de nombreux projets de forages ont été abandonnés depuis le mois d’octobre. Mais cet effet «collatéral» semble secondaire pour Washington face aux retombées économiques et surtout géopolitiques d’un effondrement des cours. Dans la guerre froide réengagée contre la Russie, sur le front syrien comme en Ukraine, Washington enregistrerait, à l’instar de Riyad, évidemment avec la plus grande satisfaction, un affaiblissement durable de Moscou. Les choix qui ont conduit les autorités et les oligarques russes à bien trop centrer le développement de leur pays sur la rente des hydrocarbures pourraient ainsi se refermer comme un piège.

Dans un tout autre contexte, Caracas est confronté à une problématique analogue. «Il faudrait que nous puissions d’urgence nous extraire de notre dépendance à la rente pétrolière», reconnaissait un proche du président Maduro, interrogé par l’Humanité au printemps. Dans l’immédiat, le manque à gagner provoqué par le pétrole pas cher pourrait conduire le gouvernement vénézuélien à réaliser de grosses coupes budgétaires, facteurs d’instabilités sociales et politiques. Ce qui ne serait pas non plus pour déplaire à l’Oncle Sam qui cherche depuis des années à déstabiliser la révolution 
bolivarienne.

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