« Il faut changer d’urgence le cours 
de la politique européenne »

Entretien avec le président de la confédération des syndicats allemands DGB, Reiner Hoffmann, qui n’hésite pas à prendre le contre-pied de l’intransigeance 
de Berlin et de l’Eurogroupe à l’égard d’Athènes, plaide contre la poursuite de l’austérité et avance des alternatives.

Reiner Hoffmann. est depuis 
mai  2014 président de la confédération des syndicats allemands DGB, qui compte 6,1 millions d’adhérents et regroupe huit grandes fédérations syndicales, dont les deux plus importantes sont IG Metall et Ver.Di (services). Le DGB avait salué l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce fin janvier et Hoffmann avait défrayé la chronique au début de ce mois d’avril outre-Rhin, en n’hésitant pas à exprimer sa solidarité avec la Grèce en rendant visite à Alexis Tsipras à Athènes.

L’intransigeance manifestée par l’Eurogroupe à Riga ce 24 avril – et singulièrement celle du ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble – continue d’alimenter la menace d’un «grexit» (sortie de la Grèce de l’euro). Quelle est votre réaction face à cette attitude ?

Reiner Hoffmann. La perspective d’une poursuite de la politique d’austérité pratiquée ces dernières années n’est absolument pas acceptable du point de vue des syndicats allemands. Elle représente un handicap terrible. En Grèce, au Portugal, en Espagne, où les salaires ont été réduits, le mal n’a pas été soigné mais au contraire aggravé. Comme il l’a été par le démantèlement de services publics et de diverses infrastructures. Il ne faut plus renouveler ces fautes lourdes. Mais au contraire changer d’urgence le cours de la politique européenne. Pour aller dans une direction qui ouvre la voie à davantage d’investissements et donc d’emplois et de croissance. Personne n’a intérêt à ce que la Grèce quitte la zone euro. Les dégâts collatéraux pour toute l’Europe seraient considérables. En fait, je pense qu’il faut donner du temps à la Grèce pour mettre en œuvre les réformes dont elle a réellement besoin. Pour se doter, par exemple, d’une administration fiscale efficace ou pour pouvoir faire face rapidement au chômage des jeunes.

Wolfgang Schäuble ne porte-t-il pas de lourdes responsabilités dans la vindicte antigrecque qui a atteint récemment des sommets dans le débat public allemand ?

Reiner Hoffmann. Il faut en finir avec la légende du Grec paresseux. Cela crée un climat nauséeux dans le pays. J’observe avec inquiétude les dérives auxquelles on assiste aujourd’hui, comme lors des fêtes de Pâques (allusion aux initiatives du mouvement xénophobe Pegida à Dresde – NDLR). Il y va de la responsabilité du monde politique d’opérer rapidement une désescalade, de sortir des imprécations et des polémiques. Quand Wolfgang Schäuble propose d’envoyer 500 fonctionnaires de son ministère des Finances en Grèce pour y faire rentrer l’impôt, c’est du pur populisme de droite. C’est insupportable. Les contacts entre la chancelière Angela Merkel et le premier ministre Alexis Tsipras semblent pouvoir prendre, entre-temps, une forme plus apaisée. Je m’en félicite.

Quelle est la politique européenne alternative qu’il faudrait rapidement mettre en œuvre avec la Grèce ?

Reiner Hoffmann. Il faut d’abord cerner quels sont les plus gros besoins d’investissements dans la rénovation et le développement de la production industrielle. La Grèce est particulièrement bien placée dans le domaine de l’énergie renouvelable, avec d’énormes ressources naturelles (soleil, vents). Elle doit aussi rattraper son retard dans le câblage Internet haut débit. C’est sur ces terrains-là qu’il faudrait agir. Au lieu de s’entêter à programmer les mortifères restrictions de l’austérité.

Vous invoquez un plan Marshall pour l’Europe. Qu’entendez-vous par là ?

Reiner Hoffmann. Il s’agirait de lancer l’UE et la zone euro dans un programme d’investissements très offensif pendant dix ans pour un montant égal à 2% du PIB européen. Nous partons du principe qu’il existe suffisamment de ressources financières pour cela. Seulement aujourd’hui, celles-ci n’irriguent pas l’économie réelle mais sont aspirées par la spéculation et vagabondent sur les marchés financiers internationaux. Il faut se donner les moyens de réorienter cet argent pour le diriger vers un fond européen dédié. De grands projets européens d’infrastructures, de nouveaux développements industriels high-tech pourraient ainsi être financés. Le but général serait de parvenir à une réindustrialisation de l’Europe. De manière que, d’ici à 2020, comme envisagé dans un projet de la Commission, les ­économies européennes réalisent 20% de leur création de valeur sur le plan industriel.

Vous évoquez la nécessité de gros investissements en Europe, mais l’Allemagne semble avoir aussi un retard considérable dans ce domaine…

Reiner Hoffmann. Tout à fait. Les politiques restrictives pratiquées ces dernières années ont fait là aussi de gros dégâts. Selon une étude du ministère de l’Économie, il y aurait un besoin d’investissements de 60 milliards d’euros pour les seules infrastructures. Ce manque d’investissements publics freine la demande intérieure. Or, c’est celle-ci qui tire aujourd’hui la reprise de l’activité, grâce à l’amélioration du pouvoir d’achat provoquée par les hausses salariales que nous avons obtenues ces derniers mois, ou par l’instauration d’une loi établissant un salaire minimum depuis le 1er janvier (pour un montant de 8,50 euros brut de l’heure – NDLR).

En même temps, vous vous faites très critique sur la mise en application véritable de ce salaire minimum. Pourquoi ?

Reiner Hoffmann. 3,7 millions de salariés allemands sont concernés par la loi. Pour eux, elle devrait signifier une amélioration sensible de leurs revenus. Seulement de nombreux patrons utilisent tous les «trucs» possibles pour contourner l’obligation de salaire minimum. Ils déclarent, par exemple, les gens à 8,50 euros de l’heure mais exercent un chantage sur eux pour qu’ils renoncent au paiement de leurs heures sup ou aux suppléments pour le travail de nuit ou durant le week-end. Certaines entreprises vont jusqu’à exiger que les salariés se payent eux-mêmes leurs outils de travail avec… leur salaire minimum. Face à ces fraudes qui sont devenues un sport national, les contrôles de la puissance publique sont notoirement insuffisants. Nous exigeons leur renforcement, et donc un recrutement conséquent d’employés chargés de la lutte contre le travail au noir au ministère des Finances. Nous proposons que le droit à porter plainte ne soit pas restreint à des individus, forcément isolés et sous la menace de la répression patronale, mais qu’il puisse être exercé par le syndicat.

Quelle est la dimension prise par ces tricheries ?

Reiner Hoffmann. Nous n’avons pas encore de bilan précis. Le salaire minimum n’est instauré que depuis moins de quatre mois. Mais d’après nos approches empiriques le phénomène est massif.

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3 commentaires pour « Il faut changer d’urgence le cours 
de la politique européenne »

  1. Régis de Nimes dit :

    L’ association des Amis de l’Humanité du Gard souhaiterait organiser une rencontre débat, autour de votre livre si vous êtes disponibles. Cordialement, le trésorier.

  2. Ping : Le « modèle allemand » est un poison pour l’Europe | Bruno Odent

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