Cologne: « La xénophobie 
a le même ADN que 
la violence sexiste »

 

Reportage dans la cité rhénane. Alors que les nationalistes exploitent les agressions sexuelles massives de la Saint-Sylvestre pour accuser les réfugiés et exiger la fermeture des frontières, une large part des citoyens résiste à l’hystérie des amalgames et conforte ses actions bénévoles dans l’aide aux migrants. 

La voix d’Inge Walter tremble alors qu’elle rassemble ses souvenirs. «Habituellement, on évite les rassemblements du soir de la Saint-Sylvestre. En Allemagne, c’est très souvent pétards, fusées, badauds très avinés, très peu pour nous…» Pourtant, durant les premières heures de l’année 2016, Inge et son mari, Manfred, tous deux âgés d’une cinquantaine d’années, se retrouvent par hasard à la gare centrale de Cologne. Ils rentraient avec un couple d’amis d’un réveillon et avaient emprunté la S-Bahn (le RER local). «On a eu très peur. On a vite compris que quelque chose ne tournait pas rond», poursuit Inge. Bibliothécaire de son état, habitante de Cologne depuis toujours, elle se souvient du vacarme, de la foule géante, des fusées de feux d’artifice que des jeunes lançaient n’importe où, jusque dans les pieds des passants. «Il se dégageait un climat électrique et pourtant il fallait bien traverser», explique le couple. «On m’a saisi les seins, les fesses. J’étais sidérée, avant de me sentir avilie», reprend Inge. Dans la mêlée, Manfred ne peut que jouer des coudes et des poings pour tenter de se dégager et défendre son épouse. Il évitera in extremis que l’un des agresseurs ne réussisse à arracher le téléphone portable d’Inge. «Elle hurlait, dit-il, elle était hagarde, totalement désarçonnée.» Dix-neuf jours plus tard, le couple se remet à peine de ses émotions, tout en reconnaissant qu’Inge s’en est sortie «moins mal» que ces dizaines de jeunes femmes non accompagnées, agressées sexuellement et volées. «Nous, les vieux, lâchent les Walter en riant un peu trop fort comme pour exorciser le cauchemar dont ils ont bien voulu nous reparler, on a eu de la chance, on a pu sortir de ce cirque sans trop de casse.» Mais une phrase revient dans leur bouche : «La police, bon sang ! Que faisait-elle, où était-elle ?»

Tous les témoignages convergent pour désigner de jeunes Maghrébins très alcoolisés, parlant arabe ou français, comme les auteurs de ces exactions. Inge et Manfred confirment. Le nombre de plaintes déposées s’approche désormais des 900, dont plus de 40% pour agression sexuelle (3 pour viol), le reste pour vol. L’enquête s’annonce laborieuse, compte tenu de l’absence d’intervention initiale de la police. À droite et à l’extrême droite, les nationalistes se sont jetés sur l’occasion pour faire l’amalgame entre migrants et violeurs ou (et) voleurs de la Saint-Sylvestre. Les réfugiés, l’islam sont montrés du doigt par une partie de la presse. Sur la défensive, le gouvernement a décrété de nouvelles restrictions du droit d’asile.

Dans la Martinstrasse, Nadia Najafi, responsable de l’association féministe Agisra, se réjouit, dans un premier temps, du retentissement de l’événement : «Nous qui savons les difficultés à convaincre les femmes de témoigner contre les agressions sexuelles dont elles sont victimes, nous ne pouvons que nous satisfaire de l’intensité du débat.» Mais Nadia n’est pas dupe, «la haine contre les femmes est instrumentalisée par ceux qui prêchent celle contre les étrangers pour induire un tournant politique». De nombreuses organisations féministes dénoncent les ravages d’un discours culturaliste qui voudrait faire la démonstration que l’on a assisté à une véritable expédition punitive contre les femmes. Comme si les islamistes égyptiens qui ont orchestré les violences sexuelles contre les progressistes qui manifestaient sur la place Tahrir, au Caire, pour l’émancipation des femmes et du pays, avaient réussi à exporter leur méthode à Cologne entre gare et cathédrale.

La politique d’accueil des réfugiés 
dans le collimateur des chrétiens sociaux

« Les nationalistes donnent le la», déplore Ozlem Demirel, secrétaire de la fédération Die Linke pour le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Une vanne a été ouverte dans laquelle ils s’engouffrent, décomplexés. «La xénophobie qu’ils brandissent est porteuse du même ADN que la violence faite aux femmes !» s’exclame la jeune femme, citoyenne allemande d’origine turque. La politique d’accueil des réfugiés plus accommodante, ouverte par la chancelière l’été dernier, est clairement dans le collimateur des chrétiens sociaux (CSU) bavarois qui participent aux affaires à Berlin et exigent désormais publiquement, au risque de provoquer une crise gouvernementale, la fermeture des frontières. L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) (extrême droite) est en pleine ascension à plus de 10% dans les sondages et elle pourrait réussir une entrée spectaculaire dans les parlements de trois nouveaux Länder (Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat et Saxe-Anhalt), début mars.

Pourtant, les éléments de l’enquête qui transpirent sur les motivations des agresseurs de la Saint-Sylvestre devraient permettre de s’éloigner des verdicts à l’emporte-pièce pérorant sur une «attaque organisée» visant les «valeurs occidentales et les acquis des femmes». Ce discours-là constitue, de fait, une aubaine pour les théories complotistes si prisées par les Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident (Pegida), qui marquent maintenant leur territoire à Cologne, où ils ont formé des milices citoyennes, Bürgerwehr, dont l’une s’est déjà illustrée dans une véritable chasse aux migrants en pleine rue.

Un rapport de la police de Cologne, daté du 8 janvier 2016, que nous avons pu nous procurer met l’accent sur les objectifs essentiellement criminels de jeunes délinquants, en majorité donc algériens et marocains, qui se fixeraient régulièrement rendez-vous en des lieux précis «sur les réseaux sociaux pour y commettre des délits». Plusieurs observateurs spécialistes de la délinquance nous confirment que les fauteurs de crimes présumés s’étaient déjà illustrés dans des exactions analogues, même si elles étaient bien moins massives que celles de la Saint-Sylvestre. Cela tient d’une méthode, nous expliquera l’un d’eux : «Ils agressent sexuellement les jeunes femmes pour détourner leur attention pendant qu’un complice les détrousse.»

« La police était au courant, au moins depuis 2014, des menaces émanant de ce type de délinquants. Et pourtant, elle est restée inerte.» Jörg Detjen, élu municipal (Die Linke) et membre d’une commission chargée des rapports avec les forces de l’ordre, n’en décolère pas. Il pointe des «dysfonctionnements notoires» provoqués par la pénurie d’effectifs, ou ces rivalités entre une police fédérale (chargée outre-Rhin de la surveillance des gares – NDLR) et celle du Land préposée à la place… contiguë entre gare et cathédrale.

Düzgün Altun connaît bien le profil des agresseurs. Vice-président de la fédération démocratique des travailleurs (Didf), qui rassemble une majorité de salariés d’origine turque ou kurde, il est arrivé à l’âge de 11 ans en Allemagne, où il a rejoint son père, embauché comme travailleur immigré sur des chantiers navals à Brême. Düzgün a pris la nationalité allemande. Il est devenu travailleur social. De jeunes Algériens et Marocains à la dérive, il en a rencontré à plusieurs reprises. «Certains, relève-t-il, sont venus avec de grosses illusions en Allemagne, convaincus d’avoir touché le jackpot. Beaucoup vivent ici parfois depuis des années, sans papiers, paumés, marginalisés.» C’est dans ce lumpen prolétariat que se sont recrutés les violeurs et les voleurs de la Saint-Sylvestre. «Leur mépris des femmes, souligne Düzgün, est d’autant plus intolérable qu’il correspond à un mépris d’eux-mêmes.» Ces jeunes gens frustrés vivent dans des cités ghettos habitées presque uniquement par des migrants étrangers, comme le quartier de Chorweiler. «Un lieu criminogène par excellence», insiste Düzgün.

Le pays confronté «à un gros 
problème d’inclusion»

Pour Christoph Butterwegge, politologue à l’université de Cologne qui a beaucoup travaillé sur l’extension de la pauvreté en Allemagne à la suite des réformes antisociales de la dernière décennie, le pays est confronté «à un gros problème d’inclusion». Les mieux formés retiennent l’attention du patronat, en particulier dans des secteurs où la crise démographique a fait le vide. «Mais pour les autres, pour ces migrants peu qualifiés, rien n’est prévu», souligne Butterwegge.

Comme l’universitaire, des milliers de citoyens de Cologne entendent bien défendre bec et ongles la Willkommenskultur (culture de la bienvenue), cet élan d’hospitalité qui a surpris toute l’Europe. Deux Allemagne se font face. Thomas Zitzmann, qui travaille au conseil des réfugiés (Flüchtlingsrat) de Cologne, n’a pas observé jusqu’ici de recul de cet engagement citoyen. Des dizaines de bénévoles viennent toujours proposer leurs services. Certains sont un peu désarçonnés par l’hystérie qui s’est emparée du débat. Mais aucune des 40 associations de solidarité qui ont vu le jour à Cologne durant les six derniers mois n’a décidé de se dissoudre. Certains, ulcérés par les amalgames des nationalistes, ont même fait part à Zitzmann de leur détermination «maintenant plus que jamais» à participer à ces actions de solidarité.

Inge et Manfred sont de ceux-là. Ils viennent de reprendre la distribution et la collecte de vêtements dans lesquelles ils étaient très impliqués. «J’avoue que j’ai un peu hésité, dit Inge, mais comment confondre ces pauvres gens qui ont tout perdu et que j’ai appris à connaître avec les voyous qui m’ont agressée à la Saint-Sylvestre.»

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