Le doc­teur Fola­mour en roue libre à la Mai­son-blanche

États-Unis. En 2027, le bud­get militaire pour­rait atteindre les 1 500 mil­liards de dol­lars outre-atlan­tique. Une hausse de 50 % par rap­port à 2026, que Donald Trump assume dans une mon­tée en puis­sance de l’impé­ria­lisme.

Le 22 décembre 2025, depuis sa résidence en Floride, Donald Trump annonçait une nouvelle classe de navire de guerre à son nom.

Après l’inter­ven­tion au Vene­zuela et le kid­nap­ping du pré­sident Nico­las Maduro, le 3 jan­vier, Donald Trump ne laisse plus aucun doute sur sa volonté de régir le monde par la force en sti­mu­lant encore les capa­ci­tés mili­taires de l’impé­ria­lisme états-unien. Il a annoncé son inten­tion d’aug­men­ter de 50 % en 2027 un bud­get mili­taire des États-unis qui pos­sède déjà, avec près de 1 000 mil­liards de dol­lars (860 mil­liards d’euros), la par­ti­cu­la­rité de dépas­ser ceux cumu­lés des dix plus grandes autres puis­sances mili­taires de la pla­nète – Chine, Rus­sie, France, Royaume-uni et Alle­magne com­pris.

L’empire « US » dis­pose déjà d’un maillage de quelque 800 bases épar­pillées sur toute la pla­nète, dans les­quelles sont sta­tion­nés plus de 200 000 sol­dats. Le nou­vel objec­tif de l’oli­garque pré­sident est de mon­ter, l’an pro­chain, à quelque 1 500 mil­liards de dol­lars pour se doter de l’arse­nal le plus sophis­ti­qué jamais atteint.

Et Donald Trump d’invo­quer la néces­sité de « bâtir l’armée de rêve à laquelle nous avons droit depuis long­temps et, sur­tout, qui assu­rera notre sécu­rité, quel que soit l’ennemi » . Un tel sur­croît de dépenses en arme­ment condui­rait les États-unis à y consa­crer pas moins de 4,6 % de leur PIB. Une folie si l’on met en regard les efforts deve­nus de plus en plus urgents pour répondre à des défis vrai­ment exis­ten­tiels pour l’ave­nir de l’huma­nité, comme la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. D’autant que les nou­veaux engins de mort de plus en plus per­for­mants ne sont pas fran­che­ment, y com­pris dans leur mode de pro­duc­tion, des modèles de réduc­tion d’émis­sions de gaz à effet de serre. Mais c’est la géos­tra­té­gie atta­chée à cette for­mi­dable infla­tion de dépenses mili­taires qui est la plus pré­oc­cu­pante.

Le « dôme doré » à lui seul est estimé à à 175 mil­liards de dol­lars.

Pour atteindre une supré­ma­tie sans appel, Donald Trump annonce en effet la cou­leur : il entend doter son pays, voire l’ensemble du conti­nent nord-amé­ri­cain, Canada com­pris, d’un « dôme doré. » Enten­dez : la mise en place d’un bou­clier qui ren­drait le pays imper­méable à toute attaque d’ori­gine aérienne ou spa­tiale. Une démarche d’autant plus pré­oc­cu­pante que le Penta­gone déve­loppe, au même moment, une réflexion en faveur d’un usage bana­lisé des armes nucléaires. L’assu­rance de ne plus ris­quer aucune riposte du même niveau per­met en effet d’ouvrir cette pers­pec­tive à une super­puis­sance dési­reuse de régir le monde uni­la­té­ra­le­ment, en jouant de toutes les pos­si­bi­li­tés d’usage de la force.

Ce pro­jet de « dôme doré » a été chif­fré à 175 mil­liards de dol­lars à lui seul. Trump l’a déjà mis en route en 2025 puisqu’il va englou­tir quelque 25 mil­liards de dol­lars sur l’année fis­cale 2026. Quant au déploie­ment de nou­velles capa­ci­tés nucléaires, dont l’éven­tuel usage échap­pe­rait désor­mais au frein de la dis­sua­sion, il pas­se­rait par la construc­tion de super-des­troyers ato­miques au coût fara­mi­neux – à plus de 9 mil­liards de dol­lars pièce, selon les spé­cia­listes du Cen­ter for Stra­te­gic and Inter­na­tio­nal Stu­dies (Centre d’études inter­na­tio­nales et stra­té­giques). Dans son lan­gage méga­lo­ma­niaque carac­té­ris­tique, le pré­sident évoque « une flotte dorée » et des nou­veaux navires de « classe Trump ».

Autre source de dépenses accrues : le loca­taire de la Mai­son-blanche invoque le lan­ce­ment de chas­seurs bom­bar­diers de nou­velle géné­ra­tion. L’actuel F-35 du groupe Lock­heed Mar­tin serait pro­chai­ne­ment rem­placé par un F-47, comme… le 47e pré­sident des États-unis, à savoir Donald Trump. Lequel assure que toutes ces dépenses nou­velles seront finan­cées grâce aux nou­veaux droits de douane « et aux reve­nus colos­saux qu’ils géné­re­ront » .« Nous pou­vons ainsi faci­le­ment atteindre 1 500 mil­liards de dol­lars et consti­tuer une force mili­taire sans pré­cé­dent » , se réjouit-il.

Un avis que semble loin de par­ta­ger, aux État­sU­nis mêmes, le Comité pour un bud­get fédé­ral res­pon­sable ( CRFB). Cet orga­nisme réputé indé­pen­dant estime, en effet, qu’un bud­get mili­taire à 1 500 mil­liards de dol­lars en 2027 condui­rait à une aug­men­ta­tion de 5 000 mil­liards de ce type de dépenses « en cumulé d’ici à 2035 » . Ce qui alour­di­rait de quelque 5 800 mil­liards la charge déjà exor­bi­tante de la dette natio­nale.

La dette publique portée à un niveau record

Ce nou­veau sur­croît d’endet­te­ment ne pour­rait être obtenu qu’en drai­nant comme jamais les fonds inter­na­tio­naux à la recherche des pla­ce­ments les plus sûrs, et donc une bonne par­tie de l’épargne mon­diale, vers la place finan­cière états-unienne. Mais il va fal­loir pour cela inver­ser la ten­dance actuelle d’affai­blis­se­ment du billet vert, qui a perdu quelque 10 % de sa valeur au cours de l’année 2025.

Le bras de fer déjà si intense avec la Chine, les Brics (Bré­sil, Rus­sie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ou les États du Sud glo­bal, qui tentent de se libé­rer du dik­tat du dol­lar et de son sta­tut usurpé de mon­naie mon­diale, devrait donc être exa­cerbé. Ce contin­gent de pays défend devant les Nations unies le mul­ti­la­té­ra­lisme et le droit inter­na­tio­nal contre la loi du plus fort.

L’union euro­péenne, à l’inverse, s’est mise à l’avant-­garde de la si périlleuse course aux arme­ments, en ava­lant sans bron­cher les exi­gences de Donald Trump. Ses États membres ont ainsi décidé de por­ter leurs dépenses mili­taires jusqu’à 5 % de leur PIB au som­met de l’otan de juin 2025. Comme les États-unis, la France, l’alle­magne, la Pologne, l’ita­lie et L’UE, qui se sont livrées au nou­vel engre­nage atlan­tiste trum­pien, pra­tiquent la sur­en­chère en matière de dépenses d’arme­ments, ration­nant gra­ve­ment leurs bud­gets pour la Sécu­rité sociale, la santé, les ser­vices publics ou le cli­mat.

Des deux côtés de l’atlan­tique, une mon­tée en puis­sance des mobi­li­sa­tions contre ces logiques bel­li­queuses s’avère ainsi plus néces­saire que jamais. Face aux efforts stra­té­giques de Washing­ton pour rendre pos­sible l’éven­tuel recours uni­la­té­ral à la force ato­mique, l’ini­tia­tive inter­na­tio­nale pour le désar­me­ment et l’inter­dic­tion des armes nucléaires alerte contre les pro­jets du doc­teur Fola­mour en poste à la Mai­son-blanche et entend mul­ti­plier, en Europe comme aux États-unis, les ren­dez-vous pour sau­ver la paix en même temps que l’ave­nir de l’huma­nité.

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« Votre guerre sans nous », les jeunes allemands en grève contre la conscription

La loi rétablissant la logique d’un service militaire, introduite à la suite d’une mise en condition alarmiste de l’opinion sur l’imminence d’un conflit avec la Russie, suscite un très fort mouvement de résistance dans la rue et les établissements scolaires du pays.

La guerre n’est pas leur avenir.. Des dizaines de milliers de jeunes allemands l’ont fait entendre très fort en descendant dans la rue et en participant à une « grève des écoles contre la conscription» dans près d’une centaine de villes. Au même moment ce vendredi 5 décembre le Bundestag adoptait une loi sur la conscription de tous les jeunes gens et des jeunes filles qui le souhaitent. La démarche restera certes initialement « volontaire » souligne  le gouvernement CDU/SPD du chancelier Friedrich Merz mais il se fait fort de rétablir un service militaire obligatoire ou à tout le moins « un tirage au sort » parmi les conscrits pour atteindre l’objectif d’une armée de 460.000 soldat(e) s qui « doit , selon le chancelier, devenir la première d’Europe ».

A Coblence le jeune Leo Reinemann (18 ans)  porte-parole de l’Alliance des élèves en grève, dénonce au micro de la télévision publique régionale une volonté « de vouloir nous faire plonger dans les tranchées »  alors qu’au même moment les investissements « dans la formation, les infrastructures scolaires sont dérisoires et nos programmes d’enseignement vieillots »  

Interpellé sur la peur d’une guerre qui se répandrait dans la population et le besoin d’y faire face , martelés par le gouvernement et les medias dominants, le jeune-homme  rétorque sans hésiter : « je suis convaincu que l’on n’empêche pas les guerres par la course aux armements mais qu’au contraire c’est celle-ci qui les déclenche.. »

Les résultats d’un sondage auprès des jeunes allemands de 18 à 29 ans est venu doucher quelque peu l’enthousiasme des partisans d’une Allemagne puissance dotée « des capacités à faire la guerre » comme le dit le ministre de la défense, Boris Pistorius ( SPD). Quelques 63% des personnes interrogées dans cette tranche d’âge se déclare en effet « hostiles à l’instauration d’un service militaire. »

A Berlin place de la porte de Halle où se sont rassemblés les écoliers et lycéens grévistes, s’est vite avérée trop petite pour contenir la foule des jeunes gens . Ils étaient plus de 10.000 selon les organisateurs. Monté à la tribune Hans, un jeune garçon âgé de  16 ans, s’est exclamé  les politiciens qui ont voté la loi, « ne sont pas les nôtres. Pas un sou ne doit aller à leur surarmement.» Une enseignante d’un établissement d’enseignement professionnel qui accompagnait ses élèves dont bon nombre sont issus de l’immigration, s’est exclamé pointant les réflexions racistes formulées par le chancelier sur le sujet en octobre dernier : « Il ne veulent pas de vous dans l’image urbaine du pays. Mais il faudrait que vous soyez prêts à mourir pour l’Allemagne

Parmi les formations représentées dans le Bundestag seule Die Linke a affirmé « une solidarité pleine et entières » avec les jeunes grévistes et  manifestants. « La jeunesse a besoin de perspectives, de logements abordables et pas d’un passage obligé par un service militaire » relève Maximilian Schirmer , président de Die Linke à Berlin   « Le gouvernement dépense sans compter pour Rhein Metall et les géants de l’armement. Et maintenant il veut impliquer les jeunes dans sa politique mortifère », dénonce Désirée Becker, pour le groupe parlementaire de Die Linke au Bundestag. 

A Hambourg plus de 5000 jeunes ont défilé derrière une banderole géante : « votre guerre, sans nous ». Et comme pour préciser la détermination des manifestants à rebours du discours officiel : « Personne ne peut t’obliger à croire à leurs mensonges alarmistes sur les menaces ». Ou un peu plus loin : «  tes intérêts n’ont rien à voir avec ceux des profiteurs de guerre. »  Leo Damman, l’un des dirigeants De Die Linke sur place voit dans cette mobilisation « le signal fort d’une jeunesse politisée et à la conscience de classe aiguisée. »    

Dans le grand estuaire de l’Elbe, comme à Berlin ou à Coblence Die Linke est la seule formation présente au sein du Bundestag à déployer son soutien et force drapeaux contre la conscription.  La direction du SPD a passé outre les objections de son aile pacifiste, regroupé au sein du « Manifeste » ( voir l’humanité du 15 juillet) ; Quant aux verts ils sont, au nom d’un soutien indéfectible à l’Ukraine et d’une mobilisation contre les autocraties, sur l’une des lignes les plus bellicistes du parlement qui jure avec leur propre ADN, eux qui sont nés de la résistance civile au déploiement des missiles états-uniens Pershing en Allemagne dans les années 1980.

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« Il faut arrêter cette fuite en avant belliciste » 

Michael Müller est l’un des coauteurs d’un « manifeste» signé par plusieurs hauts dirigeants du SPD, entrés ouvertement en dissidence  contre la dynamique de la course aux armements, référence cultivée par le gouvernement Merz auquel participe leur propre parti. Enteetien publié in l’humanité du 15.07..2025

Le manifeste élaboré par Michael Müller et d’autres dirigeants de 1er plan du SPD fait sensation outre Rhin. Tant ce texte n’hésite pas à prendre l’exact contrepied de la politique de surarmement décidée par la coalition CDU/SPD du chancelier Merz. Illustration du réveil du mouvement pacifiste allemand cette initiative constitue un point d’appui considérable pour les militants de la paix de toute l’Europe qui entendent empêcher la poursuite de la course à l’abîme nourri par le choc en Ukraine des impérialismes russe mais aussi « occidental », orchestré par Washington et l’Otan . Ancien secrétaire d’État à l’environnement du 1ergouvernement Merkel entre 2005 et 2009 , dirigeant de la fédération de la protection de la nature, il fut plusieurs décennies durant député au Bundestag.    

Le chancelier Friedrich Merz veut que l’Allemagne soit la meilleure élève de la classe de l’Otan et de sa nouvelle norme de 5% du PIB en dépenses militaires. Que vous inspire cette annonce ?  

C’est une fuite en avant belliciste qui ne peut conduire qu’à de très graves confrontations, comme on les a vécues à d’autres moments terribles de l’histoire y compris coloniale puisque sont envisagées, en même temps, la possibilité d’interventions européennes tous azimuts sur la planète. C’est une démarche folle du point de vue d’une véritable sécurité. 

Qu’attendez-vous du pavé lancé dans la marre par votre manifeste qui a déjà recueilli près de 18.OOO signatures ? 

Nous entendons provoquer un choc et des discussions au sein du SPD ou des syndicats. On ne peut pas laisser faire une telle entreprise de décervelage. Il nous faut donner le courage de réagir à ceux qui n’entendent pas se soumettre à ces préparatifs de guerre, à coup d’annonces alarmistes. 

Il faut en revenir aux faits concrets établis :  les États européens , membres de l’Otan, dépensent déjà plus d’argent pour l’armement que ce qui constitue la globalité du budget de la Russie. 

Vous vous revendiquez des résultats considérables obtenus par la politique de détente de l’ex chancelier Willy Brandt dans les années 1960 /1970. D’aucuns vous accusent du coup de passéisme et d’avoir perdu le sens des réalités ?  

Pardon. Ce genre de tir de barrage sert surtout à empêcher le développement de toute discussion  sérieuse. Le souci de la paix dont fut longtemps porteur le SPD, a fait ses preuves sur le long terme et a permis d’éviter une déflagration militaire dont l’humanité risquait de ne pas se relever. Excusez du peu. Elle a permis de déboucher sur les accords d’Helsinki puis sur la mise en place de l’Organisation de Sécurité et de Coopération en Europe (OSCE) qui ont placé la recherche d’accords dans l’intérêt mutuel des différentes parties au-dessus de tout. Willy Brandt disait, et nous l’avons mis en exergue de notre manifeste : «  La paix n’est pas tout. Mais tout n’est rien sans la paix. »      

Vous reprenez beaucoup dans votre manifeste le concept de sécurité commune. Qu’entendez-vous par là ?

L’idée c’est d’abord de dresser un état des lieux, le plus complet possible. On ne peut en effet replacer la diplomatie au centre qu’en mettant à plat toutes les frictions, divergences et autres rivalités qui ont pavé le chemin de la guerre. Il faut donc reprendre langue avec Moscou pour avancer sur ce terrain et trouver des moyens sérieux de désamorcer le conflit.

Vous refusez le déploiement sur le territoire allemand de missiles états-unien en 2026, comme convenu à un précédent sommet de l’Otan ?

Il ne s’agit plus, comme au début des années 1980, d’un face à face entre les fusées pershings états-uniennes et les SS20 soviétiques. Les missiles qui doivent être déployés, le Dark-Eagle-System mis au point par le champion de l’armement états-unien, locked Martin, transportent des têtes nucléaires, volent à une vitesse 17 fois supérieur au mur du son et ont la particularité d’être quasiment indétectables. C’est dire combien ils possèdent le caractère d’armes dites du « premier coup », car capables de surprendre l’adversaire sans qu’il puisse répliquer. 

Les stratèges états-uniens ont mis au point ce genre d’engins qui banalisent l’usage des armes nucléaires sur le champ de bataille. Selon une démarche, par excellence, agressive et non plus simplement dissuasive. Et ce déploiement fait naturellement  du territoire allemand une cible potentielle privilégiée.   

Quel ressort trouvé pour désamorcer la funeste dynamique de  guerre ?     

Depuis 3 ans l’Europe a été incapable de formuler le moindre plan de paix. Les seuls qui avancent sur ce terrain sont les gouvernements chinois, indiens, brésilien ou sud-africain. Il serait temps de confier à l’un de ces BRICS une mission d’intermédiaire pour une conciliation, préalable qui permette d’ouvrir la voie à de vraies discussions de paix, sous une houlette forcément multilatérale, donc de l’ONU.

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 Krach en approche 

Bulles spéculatives sur I’intelligence artificielle ou les crypto monnaies, faillites de banques régionales,  les signes de fragilité se multiplient sur les marchés  alors même que se profile la bombe de l’insolvabilité d’une montagne de  «crédits privés ».   

Le contrecoup de la financiarisation de l’économie mondiale, impulsée  par les administrations états-uniennes successives, comme par la majorité des dirigeants européens, alimente des craintes de plus en plus marquées d’imminence d’un krach à la dimension retentissante. Le décalage entre les performances de l’économie réelle et celles, toujours plus boostées, de la sphère financière, devient intenable. Wall street, la bourse de New-York épicentre de ce monde financier représente aujourd’hui près du double ( 190%) du PIB des États-Unis.

Des niveaux record ont été atteints par les indices de Wall street ou de la bourse de Paris. Le dow Jones pulvérise les 45..000 points. Et le Cac 40 s’inscrit au-dessus des 8000 points, un peu comme si la valeur des titres pouvait être totalement s’affranchir des aléas de la vie économique et sociale, de la stagnation française et européenne ou des signes de ralentissement de l’activité de plus en plus perceptibles outre atlantique .

Mais dans l’histoire déjà longue des krachs l’euphorie financière précède justement les pires effondrements. Quand un événement vient provoquer des enchaînements à la chute vertigineuse des cours. En 2008 les paris d’une hausse sans fin des valeurs des crédits immobiliers low costs dit «subprimes» ont conduit nombre d’investisseurs à s’endetter massivement pour tirer le maximum de profits de cette opportunité. Avant de s’apercevoir qu’ils ne valaient plus rien. Ce qui va avoir aussitôt un effet boule de neige sur l’ensemble des marchés financiers et provoquer un séisme économique avec à la clé la pire récession enregistrée dans le monde occidental. Et une terrible addition présentée aux travailleurs des deux côtés de l’atlantique comme à ces millions de citoyens états-uniens, modestes accédants à la propriété dont le rêve s’écroule.  

Une énorme « bulle » sur l’intelligence artificielle

Aujourd’hui des mécanismes, pour le moins aussi redoutables, sont à l’œuvre. De formidables bulles financières, résultat de la surévaluation des titres de tout un secteur, se sont formées et menacent d’éclater d’un instant à l’autre.     L’engouement pour les titres de l’intelligence artificielle  atteind des sommets. La seule capitalisation boursière de Nvidia dépasse les 4000 milliards de dollars. Du jamais vu de mémoire de traders. Sauf au tournant des années 2000 où un mouvement analogue en faveur des titres de l’internet naissant allait provoquer un crash phénoménal. 

Autre bulle financière, autre symptôme de la fragilité de tout un système: les crypto monnaies viennent d’enregistrer un redoutable décrochage, au lendemain d’une nouvelle annonce de Donald Trump visant à intensifier sa guerre commerciale avec la Chine. Le mécanismes est le même : une frénésie d’achats à grand frais des investisseurs. Jusqu’à ce que s’accumulent leurs difficultés à rembourser les emprunts souscrits sur les marchés pour prendre le contrôle de la monnaie numérique dérégulée, source des mega-profits, tant désirés.

Enfin dernier signal d’alerte retentissant:  plusieurs banques régionales états-uniennes qui se sont emparés des dérégulations mises en place pour doper leurs activités viennent de faire faillite, incapables de faire face à une montagne de créances irrécouvrables.   

L’emballement des « crédits privés »

Ces mécaniques sont d’autant plus redoutables que les prêts octroyés aux traders en goguette de bonnes affaires ne sont plus désormais l’apanage des banques qui, depuis le krach de 2008 et la retentissante faillite de Lehman Brothers, sont soumises à un minimum de règlements et de contrôles. Mais tout a été fait  pour libéraliser les marchés afin de permettre à de gros acteurs potentiels de se procurer les fonds désirés aux meilleures conditions. 

Ces opérations extra-bancaires dont baptisées « private credit » (crédit privé). A la manœuvre des super sociétés d’investissements, des fonds de pension, des multinationales qui peuvent ainsi passer directement prêter des sommes colossales.

L’évolution du « private credit «  est spectaculaire. Réduit à moins d’une centaine de milliards d’euros en 2010 il serait l’objet aujourd’hui d’au moins 2200 milliards de dollars de transactions, selon les chiffres communiqués par la Banque des Règlements Internationaux (BRI) qui avoue cependant, être sans doute bien en dessous de la mesure véritable du phénomène. Car, pointe-t-elle,  il n’y a aucune obligation de déclaration pour l’octroi de tels crédits.

Y compris le chef de JP Morgan tire sur l’alarme

L’un des experts les plus roués et les plus reconnus du système, James Dimon, chef de la plus grande banque des Etats-Unis, JP Morgan Chase, vient  de mettre les pieds dans le plat lors d’une intervention à Miami au début de ce mois, sur  la gravité du danger qui se profile. Il reproche aux investisseurs du monde entier leur « sous-estimation systématique des risques. Et il estime« la probabilité très élevée » d’enregistrer prochainement un crash massif sur les marchés. Les réactions en chaîne provoquées par défauts du «private credit» mettraient en péril les équilibres d’entreprises, de fonds de pension, de compagnies d’assurance un peu partout dans le monde et pourrait devenir « un des problèmes les plus dangereux pour l’économie mondiale. »   

Les pourvoyeurs de « private credit » sont des sociétés d’investissements comme Blackstone, Apollo ou Ares dont les dirigeants sont très perméables à l’approche «libertarienne» des champions les plus ultras du capital états-unien comme Elon Musk ou Peter Thiel, grand maître de la société de big data Palantir Technologie. Sous couvert de lutter contre une bureaucratie, dommageable au talent des chefs d’entreprise et à leurs affaires, ils revendiquent de s’assoir sur la moindre obligation de transparence, ou de garantie bancaire.       

 Une récente étude du Fonds Monétaire international (FMI) souligne l’extrême fragilité de nombres d’utilisateurs du système de « private credit ». 40% d’entre elles auraient  des rentrées d’argent systématiquement inférieures à leurs dépenses. Le prochain krach est bien en phase d’approche.        

Bruno Odent

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La « belle et grande loi » de Donald Trump va-t-elle ébranler la suprématie du dollar ?

Avec ses giga-dépenses budgétaires Donald Trump va porter la dette de son pays à des niveaux record. Va-t-il aller jusqu’à ébranler le billet vert et miner les fondements de sa suprématie, imposée depuis des décennies par les États-Unis au système monétaire et financier international . In l’humanité du 7 juillet 2025

Le budget XXL qu’a fait ratifier Donald Trump par le Congrès avec ses cadeaux fiscaux aux très riches et aux multinationales, comme avec sa fuite en avant dans un budget militaire à 1 000 milliards de dollars (contre 842 milliards pour la période précédente), va faire battre les records d’endettement aux États-Unis.

Selon toutes les projections, la dette publique qui atteint déjà des sommets himalayesques à plus de 37 000 milliards de dollars devrait grimper de 3 000 à 4 000 milliards supplémentaires sur les prochaines années. De quoi déclencher une crise, voire un krach obligataire à relativement court terme. Les obligations sont en effet ces bons du Trésor avec lesquels se finance l’État fédéral. Mais les épargnants du monde entier menacent aujourd’hui de se détourner de la devise états-unienne qui perd toujours plus de sa réputation de valeur refuge.

Le dollar dispose d’un statut très particulier depuis les débuts des années 1970. Le président républicain d’alors, Richard Nixon, a imposé, avec l’accord des États occidentaux du G 7, qu’il devienne le pivot du système monétaire pour acquérir, de fait, un statut de monnaie commune mondiale. Nixon a conçu ce dispositif pour répondre aux coûts astronomiques de la guerre du Vietnam.

Un niveau d’endettement jamais atteint

Depuis lors, les États-Unis peuvent s’endetter non plus simplement à leurs frais mais en aspirant l’épargne du reste de la planète. « Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème », a pu lâcher, à juste titre et avec un sens accompli du cynisme, John Bowden Connally, secrétaire au Trésor entre 1971 et 1972.

Washington utilise sa monnaie comme un moyen de domination sur le reste de la planète avec une efficacité au moins équivalente à celle que lui fournissent son immense armada et ses 800 bases militaires réparties sur la planète. Mais le système monétaire international, centré donc sur le billet vert, affiche aujourd’hui ses limites, pris en étau entre les déficits dits jumeaux, budgétaires et commerciaux, des États-Unis et les résistances accrues des pays dits émergents et du Sud global.

L’autoproclamée « grande et belle loi » de Trump, qui va aggraver son endettement comme jamais, pousse le pays et la finance mondiale toujours plus près du gouffre. La Chine et le Japon, qui figurent encore parmi les plus gros détenteurs de bons du Trésor, ont commencé à se désengager. Pékin le fait prudemment. Car il ne veut pas prendre le risque d’un effondrement financier mondial chaotique. 

Il exige avec les Brics, réunis précisément en sommet ces 6 et 7 juillet au Brésil, l’émergence d’un ordre financier et monétaire international nouveau, plus juste et multilatéral. Ce qui suppose de trouver une alternative au roi dollar, devenu un obstacle majeur au financement du développement et aux gigantesques efforts d’investissement requis pour une humanité en butte aux dérèglements climatiques.

Donald Trump n’a guère apprécié. Selon son mode imperator habituel, il a aussitôt brandi son arme fétiche des droits de douane. Il a menacé de relever ceux-ci de 10 % pour tout pays qui serait par trop ouvert aux exigences de libération du système monétaire international formulées par les Brics.

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Droits de douane, le revirement de Trump et son escalade anti-chinoise

Volte-face et surenchère. Donald Trump a décidé le 9 avril d’un spectaculaire cessez-­le-feu dans la guerre commerciale déclarée au monde quelques jours plus tôt en suspendant pendant trois mois les fortes hausses des droits de douane qui devaient frapper 75 pays, dont ceux de l’Union européenne (UE). Mais au même moment, il s’est lancé dans un assaut plus terrible encore contre la Chine, qui se voit désormais affubler de tarifs douaniers accumulés de 145 %.

Le président des États-Unis explique son rétropédalage par le souhait qu’auraient manifesté les pays concernés à négocier avec lui d’éventuelles contreparties en échange d’un maintien des droits de douane états-uniens en l’état actuel ou majorés de seulement 10 %. Il se veut bon prince, expliquant qu’il leur laisserait ainsi du temps dans l’espoir d’un accord autour d’un quelconque marchandage. Son secrétaire au Trésor, Scott Bessent, croit pouvoir affirmer, sans rire, que tout cela « est bien la stratégie » développée par le boss depuis le début. Plus sérieusement, l’extension de l’état de panique boursière et surtout un simple coup d’œil sur l’évolution du marché des bons du Trésor états-uniens permettent de comprendre les vrais ressorts de la décision de l’oligarque devenu président.

Des signes de ralentissement très présents

La dévalorisation accélérée des titres de la dette publique états-unienne cotés en Bourse poussait vers le haut les taux d’intérêt sur les emprunts à dix ans contractés par Washington. Ce qui ne pouvait manquer d’avoir des conséquences terribles sur le reste d’une économie où les signes de ralentissement sont déjà très présents. Une nette hausse des taux d’emprunt public, c’est en effet mécaniquement une augmentation des taux d’emprunt immobilier et de ceux de nombre d’entreprises. De quoi précipiter, à coup sûr, le pays vers la récession.

Trump est « confronté à un mur de refinancement », analyse l’ex-commissaire européen Thierry Breton. Toute hausse de taux sur la dette des États-Unis, qui culmine à quelque 36 000 milliards de dollars (environ 33 000 milliards d’euros), se traduit en effet par une charge supplémentaire de plusieurs dizaines, voire centaines de milliards de dollars. Son besoin de refinancement (de souscriptions de nouvelles dettes pour relayer celles qui arrivent à échéance) « atteint pour cette année 9 200 milliards de dollars (8 400 milliards d’euros) », relève un économiste états-unien.

D’où le repli peu glorieux du président sur ce front. En appliquant par contre à la Chine un traitement encore plus sévère, il cherche à diviser le monde et à isoler Pékin. Il confirme en même temps que la république populaire est bien la cible stratégique essentielle de la guerre commerciale qu’il a déclenchée. Face au développement rapide de ce pays et sa capacité à concurrencer, voire à supplanter la première puissance mondiale jusque désormais dans des domaines de pointe, le pouvoir trumpiste cherche fébrilement à allumer des contre-feux. Au risque de déstabiliser à nouveau prochainement marchés et équilibres économiques internationaux.

Sur le plan militaire, Trump entend transférer sur ses alliés européens de l’Otan la plus grande part de la charge financière d’un surarmement auquel il souscrit pour dominer le monde. Il espère ainsi pouvoir mieux se tourner vers l’Asie et achever un endiguement de la Chine, inscrit dans la stratégie de l’impérialisme américain depuis l’ère Obama, en faisant « pivoter » sa puissance militaire de l’Europe et du Moyen-Orient vers l’Extrême-Orient.

S’émanciper de la tutelle du billet vert

Plutôt que cette exacerbation de la force, tout devrait porter à chercher des solutions alternatives alors même que l’humanité est menacée sur plusieurs fronts jusque dans son existence. La crise obligataire que connaissent aujourd’hui les États-Unis est « indissociablement celle du dollar et de ses privilèges », souligne l’économiste communiste Yves Dimicoli (1). Il montre combien elle met en avant le besoin « d’une vraie monnaie commune mondiale » en lieu et place du billet vert. Soit une alternative de civilisation quand les besoins de financements internationaux n’ont jamais été aussi importants non pas pour la guerre et ses engins de mort, mais « pour le développement de tous les citoyens de la planète, leurs biens communs et l’émergence de services publics dans des dimensions sans précédent », précise Yves Dimicoli.

Les pays dits du Sud global souffrent des conséquences de la domination du dollar quand il restreint leurs objectifs d’aménagement et de développement. Ils ont commencé avec le groupe des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) à lancer des pistes d’émancipation de la tutelle du billet vert et d’émergence d’une ou de plusieurs monnaies communes alternatives.

Tout en plaidant, de façon ostentatoire, pour que le dollar baisse – ce qui rendrait les produits made in USA plus compétitifs –, Trump n’entend rien lâcher sur l’outil de domination que constitue son fonctionnement comme monnaie commune mondiale de fait. Face au Brésil, Trump voit rouge. Le pays est en effet particulièrement en pointe sur le dossier de l’émergence d’une monnaie mondiale alternative et son ex-présidente Dilma Rousseff vient d’être reconduite pour cinq ans à la tête de la Banque de développement des Brics, basée à Shanghai. Dès novembre, il a menacé – selon ce qui est devenu, depuis, une sorte de chantage atavique – le Brésil de droits de douane à 100 % si ses dirigeants continuaient de travailler à une telle option.

Les contradictions restent fortes au sein des Brics et entre les pays du Sud global. Il n’empêche, leur recherche traduit l’émergence d’un des défis les plus sensibles pour l’avenir multilatéral de l’humanité. Trump est loin d’être sorti du dangereux fantasme qui l’amène à vouloir tout régler à l’aune de rapports de force. Il reste que les montagnes de dettes publiques sous lesquelles croulent les États-Unis ont eu au moins le mérite de le ramener un peu à la réalité. 

(1) « Trump et le dollar », Économie et politique, mars 2025.

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Désindustrialisation, récession: pourquoi l’Allemagne ne cesse de s’enfoncer dans la crise

Le ministère allemand de l’économie l’a confirmé ce 9 octobre, l’Allemagne connaîtra en 2024 pour la seconde année consécutive, une croissance négative, – 0,2 % après – 0,3 % en 2023. Le modèle qui fit les beaux jours du « capitalisme rhénan » n’est plus que l’ombre de lui-même. Explications. (in l’humanité du 14 octobre 2024)

Robert Habeck, le vice-chancelier Vert et ministre allemand de l’économie et du climat, a dû le reconnaître officiellement ce mercredi 9 octobre : « l’Allemagne connaîtra en 2024 une croissance négative de 0,2 %. » 

Après des mois de tergiversation Berlin qui affichait jusqu’ici une prévision de croissance légèrement positive ( + 0,3 %), a reconnu que la plus grande économie de la zone euro serait en récession cette année, comme elle le fut l’année précédente (-0,3 %). Tous les signes sont passés dans le rouge depuis plusieurs semaines ce qui laisse craindre l’amplification d’un mouvement de désindustrialisation déjà observable dans plusieurs secteurs.

Les débouchés de l’industrie exportatrice, fleuron du modèle économique allemand, sont en net recul. La consommation intérieure est poussive et les investissements sont en panne. Et cette conjugaison de facteurs défavorables va perdurer en lien avec les choix essentiels du gouvernement tripartite (SPD/Verts/Libéraux) du chancelier Olaf Scholz. 

La super austérité installée depuis le début de l’année au nom du respect du frein à la dette va continuer en effet de peser sur les revenus des classes moyennes et des plus modestes. Les mesures décidées sur le front de l’énergie vont durablement peser sur le coût de l’électricité et du gaz. Et la précarisation du monde du travail pénalise désormais une majorité de salariés. Ce qui, par ricochet, affaiblit dangereusement la structure qui fit autrefois le succès du système productif allemand.

Un marché dit de capacité, poison pour les prix de l’énergie et la réduction des émissions de CO2

Le coût de l’énergie apparaît durablement renchéri par les drôles de réformes de marché impulsées par le ministre Vert de l’économie et du climat, Robert Habeck. Depuis la guerre en Ukraine et l’explosion du gazoduc Nordstream qui la fournissait en gaz naturel russe bon marché, l’Allemagne a dû se tourner en hâte vers d’autres fournisseurs, et singulièrement de GPL (Gaz naturel liquéfié) états-unien cher et très polluant, au nom d’un atlantisme débridé et assumé.

Ces prix de l’énergie promettent de rester durablement élevés. L’arrêt total du nucléaire va continuer de s’avérer extrêmement contreproductif. Du point de vue des prix de l’électricité mais aussi de la réduction des émissions de CO2.

Au cœur de l’été Robert Habeck a en effet annoncé la mise en place d’un marché dit de capacité (Kapazitätmarkt) dont les conséquences promettent d’être délétères. Il s’agit d’inciter de potentiels producteurs d’électricité à investir dans des centrales au gaz qui produiraient uniquement dans les périodes sans vent ni soleil, quand la production d’énergie renouvelable est insuffisante. L’électricité n’étant pas stockable, une mise à l’arrêt des éoliennes et du photovoltaïque pour des raisons strictement météorologiques, fait planer en effet sur le réseau un grave risque de black-out.

Berlin et le vice-chancelier Habeck ont décidé d’offrir des conditions en or aux investisseurs du secteur. Ils pourront facturer l’électricité en fonction de leurs capacités annoncées et non de leurs productions physiques. Autrement dit : sur cet étrange marché, ils pourront facturer une production fictive d’électricité.

Ce drôle d’arrangement aux marges d’un marché de l’électricité qui, lui, doit rester « totalement libre » serait indispensable pour assurer la sécurité de fonctionnement du réseau. Mais aussi pour sortir progressivement d’ici 2030 du recours aux centrales au lignite, très bon marché mais qui torpillent tous les records en matière d’émissions de CO2.

Au total ce drôle d’arrangement marchand va ainsi avoir un effet doublement rédhibitoire. Et sur les prix de l’énergie et sur la pollution au CO2.

La réduction des débouchés vers la Chine et les pays émergents

L’accroissement de leurs commandes en machines-outils et en biens d’équipements fit les beaux jours de l’industrie exportatrice allemande. En forte croissance ces 15 dernières années, la Chine et les pays dits du Sud global ont passé d’énormes commandes à une industrie allemande très pointue et innovante.

Mais la guerre en Ukraine s’est traduite, le plus souvent, par un spectaculaire coup de frein sur la croissance de beaucoup de ces pays. Dans le monde globalisé où la monnaie états-unienne, le dollar, dispose, de fait, des prérogatives d’une devise commune mondiale, la hausse brutale des taux d’intérêt décidée par la FED, la banque centrale des États-Unis au lendemain du déclenchement du conflit (+ 5 % entre mars 2022 et juillet 2023), a en effet étouffé dans l’œuf bon nombre de grands projets d’investissements publics et privés. Et donc par ricochet à une contraction des commandes faites à… l’industrie allemande.

Cette évolution a été ressentie d’autant plus fortement outre Rhin qu’au même moment les commandes de la Chine aux grands groupes allemands ont commencé eux aussi à se réduire. Les échanges germano-chinois se situent encore à un niveau très élevé en 2024.

Mais la donne a commencé de changer. Les relations sino-germaniques ont tendance à s’amenuiser. Au point que les États-Unis sont redevenus, supplantant la Chine, le premier partenaire commercial de l’Allemagne au premier trimestre 2024. Les conséquences sont rudes pour une industrie exportatrice allemande qui voit se réduire les commandes de son giga client asiatique.

Il y a trois raisons à cette évolution aux aspects de plus en plus concrets :

  • Un facteur géopolitique. Le tournant atlantiste de l’Allemagne, sous l’impulsion du « changement d’époque » voulu par le chancelier Scholz et son gouvernement, a joué un rôle non négligeable. Des projets ont été abandonnés, au nom de la « concurrence systémique » qu’exercerait Pékin sur Washington et l’occident. Toutefois les envolées politiques de Berlin contre Pékin ont eu un impact relativement minime sur les échanges sino-allemands. Tant le pragmatisme et la pression de la chambre allemande de commerce et d’industrie (DIHK) ont circonscrit les retraits allemands.
  • Les retards allemands sur l’automobile électrique. Pour Volkswagen, BMW et Daimler Benz le marché intérieur chinois en pleine expansion était devenu le tout premier débouché, un véritable eldorado. Les constructeurs allemands s’accaparent encore 20 % du marché chinois début 2024. Mais dans la suite logique du diesel-gate de 2015, l’industrie automobile allemande va accumuler un terrible retard sur les producteurs chinois de véhicules électriques. Résultat : elle va leur céder du terrain sur le marché chinois. Mais aussi – comble de ce spectaculaire retournement – sur le marché européen où les berlines allemandes étaient reines.
  • La nouvelle concurrence chinoise sur les biens industriels de pointe. L’exemple des déboires de l’industrie automobile allemande avec la Chine s’inscrit dans une évolution plus vaste. Une partie de plus en plus importante de l’industrie chinoise concurrence désormais directement son homologue allemande, en proposant ses propres machines-outils et autres biens d’équipement à des prix plus avantageux.

Le cœur du modèle industriel est gravement endommagé

C’est là sans doute la cause la plus importante des difficultés allemandes d’aujourd’hui. Le modèle est frappé par une grave crise structurelle qui promet de s’accentuer dans les prochains mois en raison même des choix et des orientations générales du gouvernement du chancelier Scholz.

Le modèle social qui hissa l’ex Allemagne de l’ouest à un top niveau et fit les beaux jours du « capitalisme rhénan » n’est plus que l’ombre de lui-même. Il se caractérisait par un haut degré de compétence avec des salariés bien formés, bien qualifiés et bien rémunérés. Ce qui lui ouvrait la possibilité de figurer en permanence au sommet de la hiérarchie des innovations industrielles. Le « modèle allemand » s’est considérablement anglosaxonnisé depuis la « réunification », il y a 35 ans.

Au point qu’aujourd’hui plus de 50 % des salariés allemands ne sont pas couverts par un accord tarifaire, l’équivalent de nos conventions collectives. Avec un impact sur toute la société. Il se laisse mesurer dans la corrélation forte entre le niveau de précarité dans le monde du travail et celui du vote en faveur de l’AfD (extrême droite).

Comme sur ceux réalisés au nom de la transition énergétique, les choix de Berlin sur ce front social ne peuvent qu’envenimer la situation. Non seulement rien n’est envisagé pour redresser la barre et améliorer la couverture conventionnelle des salariés, mais Olaf Scholz et son gouvernement se sont engagés depuis début 2024 sur une ligne ultra-austéritaire en invoquant le respect du frein à la dette (Schuldenbremse). Cette disposition constitutionnelle interdit tout dépassement de plus de… 0,35 % du déficit public fédéral.

Le terrible sous-investissement public comme privé dont souffre l’Allemagne promet donc de s’aggraver encore. Les besoins sont pourtant considérables. Une étude les chiffre à 1 430 milliards d’euros1pour la seule industrie allemande d’ici à 2030. 

Pour faire face aux besoins d’investissements qui surgissent dans toute l’Europe pour rattraper des retards toujours plus dommageables, les alternatives avancées par les économistes du PCF en acquièrent un degré de maturité supplémentaire. Ne soulignent-elles pas l’importance des crédits bancaires à taux zéro, sélectifs en faveur du bien commun et d’un possible relais de ces financements par une BCE qui peut être autorisée à agir dans ce sens. Ces investissements d’avenir à centaines de milliards d’euros sont aussi nécessaires aujourd’hui, dans toute l’UE, que dans l’Allemagne menacée, à son tour, de désindustrialisation.

(1)Étude coréalisée par le Boston Consulting Group (BCG) et l’institut de conjoncture de Cologne IW à la demande de la fédération des Industries allemandes (BDI) , 

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Munich, sommet de la course aux armements

La conférence annuel sur la sécurité qui a lieu chaque année à la mi février dans la capitale bavaroise et a réuni quelques 500 sommités du monde occidental, s’est placé en 2024 sous le signe d’une fuite en avant va-t-en guerre orchestré par l’UE et l’Otan.

Le sommet annuel de Munich sur la sécurité s’est déroulé ces 16 et 17 février 2024 en présence du gratin de la politique et des plus gros producteurs d’armes de la planète occidentale. Le chef de l’Otan, Jens Stoltenberg, a une nouvelle insisté sur la nécessité de monter en puissance dans la fabrication d’armes et de livrer à l’Ukraine jusqu’aux plus sophistiquées d’entre elles, comme les drones, les missiles ou les avions de combat F-16.

Quelque 500 personnalités occidentales de premier plan y ont participé. Parmi lesquelles la plus forte délégation est venue des États-Unis, avec à sa tête la vice-présidente Kamala Harris et le secrétaire d’État Antony Blinken. 

Pour les Européens, les chefs d’État en personne ont fait généralement le déplacement. En termes d’invitations, un effort particulier avait été déployé à l’endroit du dit Sud global, réputé trop distant à l’égard de la mobilisation militaire occidentale. Mais en vain, car peu de dirigeants de pays émergents ont fait le déplacement. À l’exception du ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, venu, semble-t-il, surtout en position d’observateur.

« victoire-de-Kiev-sinon-rien »

Les doutes et les inquiétudes quant à la viabilité de la stratégie développée par Washington et ses alliés de l’UE visant une « victoire-de-Kiev-sinon-rien » sont montés d’un cran, compte tenu de l’enlisement de la situation sur la ligne de front. Cela n’a pas empêché le président ukrainien Volodymyr Zelinsky, de plaider ce17 février à Munich pour ,le maintien de ce cap, comme «  enjeu de civilisation pour toute l’Europe ». En dépit des morts et des souffrances infligées à des dizaines de milliers de soldats russes et ukrainiens dans les tranchées, il n’y aurait, ont renchéri Washington et l’Otan, pas d’autre solution qu’une fuite en avant belliciste. 

Les quelques plans de paix impliquant l’ONU, avancés en 2023 par Brasilia, Pékin ou Djakarta, ont été bien vite traités par le mépris. Si l’on s’abstient d’un effort de guerre conséquent, prévient Jens Stoltenberg, promptement suivi par la Commission européenne, l’Europe risque de se retrouver en position de faiblesse dans un conflit direct avec la Russie, présenté désormais comme un scénario quasi inévitable d’ici cinq à dix ans.

L’UE n’aurait donc point d’autre choix que de se surarmer. Donald Trump avait donné le ton sur une estrade électorale, la semaine passée, en menaçant de retirer le parapluie états-unien en cas d’attaque russe aux mauvais payeurs qui n’auraient pas fait l’effort de porter leur budget militaire à 2 % de leur PIB. Un coup de pression supplémentaire pour les incorrigibles qui oseraient encore s’aventurer en dehors des clous des normes de l’Alliance atlantique.

« Davos de la défense »

Bon élève de l’Otan, la France, avec sa loi de programmation militaire à 400 milliards d’euros sur la période 2024-2030, devrait être au cœur de discussions ardues portant sur une mise à disposition de sa force de frappe nucléaire à l’ensemble de l’UE. 

Emmanuel Macron, qui a concédé lors d’un récent voyage en Suède qu’il en irait de «  la responsabilité de la France », est très attendu sur la question. «  Nous avons besoin de la dissuasion. Et elle inclut les armes nucléaires », a lancé le président du groupe du Parti populaire européen au Parlement de Strasbourg, l’Allemand de la CSU, Manfred Weber. Il plaide depuis quelques semaines dans la presse outre-Rhin pour que Paris transfère ses capacités nucléaires à l’UE. Comme sa collègue, Katarina Barley, vice-présidente de l’Assemblée de l’UE et tête de liste du SPD du chancelier Scholz aux prochaines européennes.

La conférence de Munich se revendique comme une sorte de « Davos de la défense ». Résultat d’initiatives strictement privées, elle se finance sur la base d’un sponsoring de multinationales d’origine allemande ou occidentales, au sein desquelles les géants de l’armement possèdent une place de choix, comme l’états-unien Lockheed Martin, fabricant des chasseurs bombardiers furtifs F-35, ou l’allemand Rheinmetall, producteur des chars Leopard, et devenu en l’espace de quelques mois l’une des « valeurs » vedettes de la Bourse de Francfort.

Les participants à la manifestation pacifiste de ce samedi 17 février figurent parmi les rares protagonistes à alerter sur cette dimension de la conférence. Ils ont prévu d’enserrer l’hôtel Bayerischer Hof, où sont réunis sommités politiques et PDG, pour dénoncer les risques d’une déflagration interimpérialiste que font courir ces formidables accumulations d’armes, du côté de Washington et de ses alliés comme du côté russe. Ce qui ne fait que révéler l’urgence de promouvoir la paix en résistant à la banalisation en marche de ces stratégies va-t-en-guerre.

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Voyage en Saxe, au cœur des terres de l’AfD

Reportage en Allemagne dans quelques uns des fiefs d’une extrême droite qui prospère sur un immense malaise politique et social qui risque de s’intensifier encore sous les effets du programme de super-austérité entamé par le gouvernement Scholz. En dépit des réactions de rejet et des mobilisations massives contre les néo-nationalistes.

Saxe (Allemagne), envoyé spécial.

Les tracteurs verts des paysans sont de sortie, au soir de ce 22 janvier, dans le centre de la ville de Bautzen. Toutes sirènes et klaxons hurlants, ils ont convergé vers la place Heumarkt, où les « manifestants du lundi » les ont accueillis en les applaudissant, accentuant à l’aide de leurs sifflets le niveau des décibels ambiants. Dans la petite ville de Saxe, extrême droite et identitaires ont tissé leur toile et se réunissent rituellement depuis des années tous les lundis soir. Dans le froid vif, regroupés sur les trottoirs enneigés, ils fraternisent avec la quinzaine d’agriculteurs juchés sur leurs machines. L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) a été prompte à récupérer la colère paysanne sur les coupes des subventions décidées par le gouvernement Scholz.

Une escouade de jeunes gens entoure le journaliste étranger qui, depuis un moment, essaie d’adresser la parole à quelques-uns des manifestants. Le ton monte et, d’un seul coup, l’un d’eux lance comme un signal « Die Presse lügt ! » (la presse ment). Le slogan est repris en chœur. L’acrimonie est palpable. Le petit groupe de jeunes gens est très reconnaissable puisque chacun est engoncé dans un manteau ou un sweat à capuche imprimés de motifs en lettres gothiques de la même marque, Thor Steinar, en référence au dieu du Tonnerre de la mythologie nordique.

Sur Schülerstrasse, au siège de Die Linke, Silvio Lang, le jeune responsable du parti sur la ville, a depuis longtemps repéré ces jeunes identitaires. « De moins en moins discrets, ils participent régulièrement aux rendez-vous du lundi derrière une banderole : Jeunes gens sans arrière-plan étranger.Nous savons depuis longtemps qu’il faut prendre très au sérieux la montée en puissance de ces fascistes ! » s’exclame-t-il. Le jeune dirigeant de Die Linke participait, la veille, à Dresde, la capitale du Land de Saxe, à une de ces immenses manifestations déclenchées par « l’affaire de Potsdam » : les révélations sur une réunion secrète (voir l’Humanité du 16 janvier) destinée à mettre au point un projet d’expulsion d’au moins 2 millions de migrants et d’Allemands avec un « arrière-plan étranger », selon la formule consacrée. Y participaient des néonazis notoires, le théoricien autrichien de la « remigration » Martin Sellner, de très hauts cadres de l’AfD et des représentants de l’aile droite de la CDU, la « Werteunion » (Union des valeurs) .

Silvio Lang se réjouit de cette réaction portée par la société civile et les partis de tout l’arc politique démocratique. « Une immense majorité d’Allemands ne veut pas laisser bégayer l’histoire et remettre l’horreur de la déportation au goût du jour. C’est une grande nouvelle. » Cependant, il ajoute aussitôt que, pour empêcher vraiment toute renaissance de la bête immonde, il faut assécher les sources qui lui ont permis de relever si haut la tête. « Et là, soupire-t-il, on n’est pas franchement sur la bonne voie. » Le sentiment d’être laissé pour compte ou la crainte d’être, à son tour, déclassé nourrit l’exaspération et la défiance à l’égard du monde politique traditionnel. Il reste un moteur essentiel pour l’AfD.

à Bautzen, les entreprises textiles ont fermé

Le passif est énorme. Car il est installé depuis plus de trois décennies. Tout a commencé par le choc d’une réunification-annexion qui n’a pas laissé d’autre choix à la Saxe et aux Länder d’Allemagne orientale qu’une soumission totale aux lois du marché et des Konzerne, les grands groupes ouest-allemands. À Bautzen, les entreprises textiles qui formaient l’essentiel de l’activité ont toutes été rapidement fermées. Les salariés les plus qualifiés sont partis à l’Ouest, les autres ont végété sur place, réduits d’abord au chômage puis à enchaîner des jobs précaires, le plus souvent dépourvus de couverture maladie ou retraite, par la vertu des réformes Hartz, ces dérégulations de l’ex-chancelier SPD Gerhard Schröder qui ont transformé l’ancien modèle social rhénan en la caricature de lui-même.

Et la saignée des plus qualifiés s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui. « Sur 100 jeunes qui ont passé l’Abitur (le bac) au début des années 2000 dans le même lycée que moi, seuls 3 sont encore dans la région », relève Silvio Lang. La ville ne compte plus que 38 000 habitants (contre 50 000 jadis). En 2022-2023, l’inflation au sortir de la pandémie et en raison de la guerre en Ukraine a provoqué une baisse sensible des salaires réels. Aux théories du complot et à la mobilisation antivax qui alimentaient les slogans des « manifestations du lundi », ont succédé des réflexions plus élaborées sur le besoin d’une normalisation des rapports avec Moscou pour assurer le retour à un approvisionnement de l’Allemagne en gaz naturel russe bon marché. L’AfD les brandit en les présentant comme le seul moyen de soulager « des citoyens et des entreprises écrasés par leurs factures de gaz et d’électricité ».

Face à l’inflation et aux récentes décisions du gouvernement tripartite (SPD/Verts/libéraux) d’appliquer le frein à la dette, donc de rationner les dépenses publiques, l’AfD prétend être le seul défenseur des petites gens. À Bautzen, Doreen Schwitzer, députée AfD du Land de Saxe, vilipende ainsi la récente décision de Berlin de couper dans les financements qu’il avait prévu d’engager pour lutter contre la pauvreté des enfants, un phénomène en expansion dans tout le pays et singulièrement dans les Länder déjà meurtris comme la Saxe. Elle n’hésite pas à prendre les accents d’une pasionaria de la cause sociale : « Ils ont menti aux familles et regardent maintenant sans broncher comment des parents, qui travaillent dur tous les jours, sont jetés dans la misère. »

L’envolée relève de la plus parfaite imposture, si l’on veut bien prendre la peine de la mettre face au national-libéralisme du programme affiché de l’AfD. Celui-ci est très aligné sur la théorie monétariste la plus stricte du très libéral Friedrich von Hayek, ce qui a conduit le parti à soutenir, sans la moindre peur de se contredire, le retour du « frein à la dette » en 2024. Lequel interdit tout dépassement du déficit fédéral de plus de 0,3 % du PIB. Mais peu importe l’escroquerie intellectuelle, analyse pour l’Humanité le chercheur Markus Dilling, de l’institut Else-Frenkel-Brunswik, sur la démocratie en Saxe à l’université de Leipzig, car « les électeurs ne connaissent généralement pas le programme de l’AfD, si ce n’est pour son empressement à souffler sur les braises de la haine contre les migrants, boucs émissaires commodes des tracas qui s’accumulent sur la population ».

à Pirna, un maire AfD nouvellement élu

Près de la République tchèque, à Pirna, sur les bords de l’Elbe et au cœur de la Suisse saxonne, l’inquiétude grandit parmi les travailleurs immigrés turcs. Le maire Tim Lochner, qui a été élu en décembre et entrera en fonction fin février, est membre de l’AfD, une première pour une ville de cette importance (40 000 habitants). Taner travaille dans un petit kebab non loin de la gare. « Je ne veux surtout pas sombrer dans la paranoïa, dit le jeune homme. Mais depuis quelque temps, je ne traîne plus après avoir fermé la boutique. » Le climat rappelle celui révélé par l’affaire de Potsdam, et surtout de terribles antécédents, quand un groupuscule terroriste néonazi, baptisé NSU (pour clandestinité national-socialiste), écumait la région et s’en prenait précisément aux clients ou aux serveurs des kebabs. Bilan de ces vendettas d’extrême droite : 10 morts. « Pour moi, c’est de l’histoire ancienne. Ils ont été arrêtés au début de la décennie 2010. Mais, aujourd’hui, on ne peut pas s’empêcher d’y repenser. »

Taner n’a pas participé à la manifestation du 21 janvier contre l’extrême droite, qui a rassemblé un millier de personnes à Pirna (voir l’Humanité du 5 février). « Je regrette. J’y avais ma place », concède-t-il en baissant les yeux. Il hésite, puis en vient à parler des difficultés, des frictions fréquentes avec certains jeunes, « surtout ceux en tenue Thor Steinar, relève-t-il avec un triste sourire. Ce ne sont pas de véritables agressions mais des menaces diffuses, très désagréables ».

« Il ne faudrait plus faire la moindre concession »

Le droit du sang a certes été réformé au début des années 2000, facilitant notamment l’accès des jeunes migrants des deuxième ou troisième générations à la double nationalité. Mais ce droit-là reste la référence pour l’Allemagne et, culturellement parlant, l’idée d’une nation forcément mono-ethnique continue de peser très lourd. Elle explique l’importance du nombre de transfuges passés de la CDU à l’AfD, tel le maire de Pirna. Elle permet aussi de comprendre la succession de spectaculaires « accidents de parcours » touchant des personnalités de premier plan. Comme Hans-Georg Maassen, ce chef de file de l’Union des valeurs, l’aile droite de la CDU, qui veut se transformer en parti prêt à s’allier avec l’AfD. Haut fonctionnaire, il fut chargé de rien moins que de l’Office de protection de la Constitution, le renseignement allemand, par le gouvernement de grande coalition jusqu’en 2018. Comme l’ex-membre du directoire de la Bundesbank, ancien ministre des Finances du Land de Berlin, Thilo Sarrazin, auteur de plusieurs brûlots dénonçant les migrants, « menaces pour la qualité des productions allemandes » (1). Ou même encore comme Sahra Wagenknecht, dissidente de Die Linke, qui vient de créer un nouveau parti dit de « gauche conservatrice. » Elle se dit convaincue que l’Allemagne « joue au-dessus de ses capacités en matière d’immigration » et vient de déclarer face caméra : « Dans certains quartiers, s’installent déjà des sociétés parallèles imprégnées d’islamisme. »

Le jeu avec cet atavisme culturel, qu’il soit utilisé en pleine connaissance de cause ou à leur corps défendant par ces personnages politiques réputés de haut niveau, est une aubaine pour l’AfD. Cela a contribué à sa normalisation et à sa banalisation. Jusqu’à laisser penser à ses dirigeants, jusqu’aux plus radicaux d’entre eux comme Björn Höcke, prosélyte convaincu de la réhabilitation de la funeste idéologie de la Volksgemeinschaft (la communauté du peuple allemand), qu’ils pouvaient se permettre de participer à des réunions où l’on réfléchit à une nouvelle déportation des étrangers. L’écart de trop, au vu de la salutaire levée en masse d’une grande partie de l’opinion ? Les antifascistes comme André Hahn, député Die Linke de la circonscription où est implantée la ville de Pirna, s’en réjouissent. Avant de prévenir : « Il ne faut plus faire la moindre concession au délire du grand remplacement et commencer enfin à réduire ces fractures sociales béantes qui font le jeu des extrêmes droites en Allemagne comme en Europe. » 

(1) Thilo Sarrazin s’est fait tristement connaître avec Deutschland schafft sich ab (l’Allemagne s’autodétruit), éditions DVA.

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Énergie : L’Allemagne retourne au charbon pour passer l’hiver

Le gouvernement de coalition (SPD-Verts-libéraux) du chancelier Scholz a décidé de relancer l’extraction de lignite pour la période hivernale dans les grandes mines à ciel ouvert du pays, pour contrer la flambée des prix sur le marché de l’électricité (in l’humanité du 6.11.2023).

Prisonnière de son système de production électrique entièrement libéralisé et dans les mains de conglomérats privés, l’Allemagne a décidé d’intensifier, avec l’arrivée de la saison froide, sa production de lignite, ce charbon primaire de loin le plus polluant des combustibles fossiles. En dépit des impératifs de la lutte contre le réchauffement climatique.

Berlin l’a annoncé très officiellement début octobre. La mesure est présentée comme le moyen d’empêcher une nouvelle flambée des prix de l’électricité cet hiver sur les marchés, allemand et européen de l’électricité.

Un avatar de l’économie sociale et écologique de marché

Le gouvernement fédéral, adepte revendiqué d’une économie sociale et écologique de marché, invoque, comme l’an dernier à la même époque, un risque de raréfaction, voire de pénurie du gaz qui ne peut que maintenir les prix de l’électricité à un niveau très élevé durant la période hivernale. Et les mesures adoptées le 17 octobre au niveau européen pour tenter de bricoler une déconnexion des prix du gaz et de l’électricité n’y changeront pas grand-chose.

L’Allemagne, longtemps gavée au gaz naturel russe bon marché, a dû en effet réadapter à grande vitesse son système énergétique, lequel reste marqué par une grande dépendance au gaz, et donc aux substituts des livraisons russes, importé désormais le plus souvent des États-Unis, au prix fort.

La flambée des prix de l’énergie alimente, sur fond de récession, une crise politique et économique qui prend outre-Rhin une ampleur considérable. Avec un prix moyen du kilowattheure qui atteint près du double de celui du tarif réglementé d’EDF, la colère des usagers dont les revenus réels baissent, amputés par l’inflation, s’intensifie au même rythme que montent les projections de vote sanction à l’encontre des partis du gouvernement et en faveur de l’AfD (extrême droite). 

Et le patronat se fait de plus en plus véhément contre la hausse des factures d’électricité, qui prend de nombreuses firmes à la gorge. Ce qui fait craindre l’extension d’un phénomène de désindustrialisation déjà amorcé. Le groupe Basf, leader européen de la chimie, n’a-t-il pas délocalisé trois usines de sa production très énergivore d’ammoniac aux États-Unis et en Chine ?

Ces problèmes ont pris une dimension quasi existentielle pour l’avenir de la coalition tripartite (SPD-Verts-libéraux) au pouvoir. Au point de faire de la maîtrise des coûts de l’électricité une priorité absolue. Seule échappatoire pour peser sur les prix du marché : il faut faire appel aux combustibles les plus compétitifs. Et le lignite, ce charbon primaire extrait dans de gigantesques mines à ciel ouvert, offre une double garantie : il est le moins cher et il est pilotable, à l’inverse de l’éolien et du solaire qui, même s’ils sont très fortement déployés, ne marchent que par intermittence, en fonction du vent et du soleil.

Les deux plus grosses souffleries de gaz à effet de serre du continent

Du coup, Robert Habeck, le ministre vert de l’Économie, a annoncé la remise en route des excavatrices géantes de la multinationale RWE dans la Ruhr pour alimenter ses centrales thermiques de Niederaussem et de Neurath, les deux plus grosses souffleries de gaz à effet de serre du continent. Deux blocs d’une autre centrale thermique du même type sont également relancés à Jänschwalde, dans le Brandebourg, à l’est du pays.

De plus, le refus très dogmatique de la prolongation des trois dernières centrales atomiques du pays en avril a rajouté encore aux tensions sur les prix de l’électricité. Il faudra en effet produire autrement cet hiver les quelque 55 térawattheures, soit 6 % de la production totale du pays, qu’elles fournissaient. Ce qui suppose mécaniquement un recours accru au gaz et/ou au lignite.

Au ministère de l’Économie, on estime que l’élargissement de la production de lignite aura pour conséquence des économies de gaz entre 3,9 et 5,6 térawattheures, ce qui permettrait de maintenir les coûts de l’électricité « dans une fourchette de prix de 0,40 à 2,80 euros par mégawattheure ».

Mis sur la défensive sur le bilan carbone de l’opération, le gouvernement explique qu’il s’efforcera d’évaluer les émissions de CO2supplémentaires liées à ce regain d’exploitation programmé du lignite, tout en réaffirmant que ses objectifs climatiques « restent inchangés avec l’élimination progressive du charbon en 2030 ».

Mais de telles anticipations sont bien difficiles à croire. Plusieurs études estiment en effet « incontournables » de nouveaux pics du prix du gaz, au moins jusqu’à l’hiver 2026-2027. Le « libre jeu » du marché ne pourra à nouveau être contré qu’en faisant appel à la compétitivité hors pair du lignite. Le combat pour le climat est un enjeu bien trop sérieux pour être laissé entre les mains de « l’écologie de marché » si chère à la coalition au pouvoir à Berlin.

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