Une guerre produit d’un choc des empires dans le capitalisme mondialisé

Patrick le Hyaric, l’ex directeur de l’humanité, décortique les causes de la guerre en Ukraine, toutes les causes, celles qui accablent Poutine mais aussi les autres, pointant les responsabilités  de Joe Biden qui entend restaurer la suprématie de l’hyperpuissance US (in l’humanité.fr).

La guerre étend ses ravages depuis plus de 6 mois sur l’Ukraine, avec son cortège de sang, de destructions et de souffrances. Comment en est-on arrivé à cette sinistre réminiscence en Europe? Peu se sont risqués à en disséquer les raisons pour  donner à comprendre ce qui se joue alors que déferle un flot de commentaires, confondant analyse et propagande de guerre. Patrick le Hyaric fait œuvre utile en se risquant sur ce terrain.

L’ex directeur du journal l’humanité publie « Les raisons de la guerre en Ukraine »  un ouvrage (1) où il dissèque le conflit et ses racines systémiques. La responsabilité du capitalisme est à tous les étages, démontre-t-il, mettant en exergue cette observation de Jaurès: «le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. » 

Les  motivations de l’agresseur, Vladimir Poutine, s’en laissent déduire. L’auteur met en relation sa fuite en avant dans un nationalisme «grand russe», au moment où s’aiguise la crise d’un système parmi les plus prédateurs de la planète. Le choix de tout centrer sur l’exploitation des hydrocarbures, si lucrative pour les oligarques, pénalise le développement général. Une pauvreté endémique ravage le pays. Pour donner le change « le tsar » écrit Le Hyaric, va pratiquer une fuite en avant identitaire et nationaliste si proche des thèmes des droites extrêmes européennes. S’il convoque souvent le souvenir de la puissance du soviétisme, il déploie un anti-bolchevisme à toute épreuve, quand il reproche à Lénine et aux siens d’être à l’origine d’une république soviétique ukrainienne qui heurte aujourd’hui ses prétentions territoriales.

Mais la guerre illustre aussi un choc des empires. Les Etats-Unis et leurs alliés ont renié l’engagement donné à Gorbatchev, à la chute du mur en 1989, de ne pas étendre le périmètre de l’Otan. Ce qui n’a pas manqué de nourrir la fièvre du Kremlin. Joe Biden s’est saisi de la réplique à Poutine comme d’une aubaine pour réhabiliter l’interventionnisme de l’hyper puissance dont il proclama au début de son mandat qu’elle avait vocation à «régir le monde». Il impulse une fuite en avant dans le surarmement, y compris nucléaire, comme instrument de la réhabilitation d’une suprématie US contestée au sein d’une mondialisation en crise.    

Le très puissant lobby militaro-industriel états-unien est comblé. Les alliés européens de l’Otan s’alignent et lui achètent, comme l’Allemagne, une profusion d’armes sophistiquées. Et le conflit ukrainien sert de banc d’essai à une guerre en puissance avec la Chine, l’ennemi qu’il faut terrasser pour que l’impérialisme US retrouve tous les leviers de commande. 

L’Ukraine présente, au passage, l’intérêt de receler dans son sous-sol, outre d’immenses réserves de gaz, du lithium, du cobalt, du titane et nombre de ces métaux rares, si stratégiques dans les productions de matériaux numériques ou de batteries. De quoi alimenter les convoitises des oligarques états-uniens. 

Comment arrêter ces engrenages potentiellement destructeurs du genre humain ? Patrick Le Hyaric plaide l’instauration d’un « pacte mondial pour une sécurité humaine globale.» Il avance le besoin  «d’une révolution civilisationnelle » pour « dépasser le capitalisme» et ses travers mortels. L’Europe, relève celui qui fut député européen de 2009 à 2019, peut tourner le dos aux tambours de la compétition et de l’affrontement. Elle possède les moyens  de s’engager contre la loi du roi dollar, cet autre arme de destruction massive des Etats-Unis. Il en va de la réussite des transitions d’urgence à mettre en œuvre pour la paix comme pour le climat et la justice sociale. Une démocratie poussée bien plus loin qu’elle ne l’a jamais été, un communisme d’autant plus actuel et opérant qu’il existe déjà dans nombre de conquêtes, fournit le moyen de cette vitale subversion. 

Bruno Odent

  • (1) « Les raisons de la guerre en Ukraine », Patrick Le Hyaric, éditions de l’humanité, 236 pages, 12,50  euros  
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Un bras de fer allemand à l’issue cruciale pour l’Europe

Face à la frénésie va-t-en-guerre qui déferle sur le pays, amplifié par un parti écologiste rhabillé en vert olive, des intellectuels, des pacifistes, des Verts dissidents et le philosophe Jürgen Habermas se mobilisent.

Depuis plusieurs semaines, l’Allemagne est l’objet des pressions internes et externes les plus fortes pour livrer toujours plus d’armes lourdes à l’Ukraine. Le chancelier, qui y a longtemps résisté, a finalement décidé d’y répondre partiellement en autorisant l’expédition de chars Gepard munis de système de défense antiaérienne. Mais le harcèlement continue. Dans les médias, au Bundestag, où Friedrich Merz, le nouveau patron ultra- conservateur de la CDU, se répand, avant un déplacement à Kiev, en surenchères exigeant un plus fort engagement militaire allemand sur le terrain. Surtout, le chancelier est appelé à en faire toujours davantage par ses alliés libéraux et verts de la coalition gouvernementale. Ce qui a fait sortir de ses gonds, ces tout derniers jours, un mouvement pacifiste allemand jusque- là paralysé mais déterminé désormais à tenir un bras de fer sur cet enjeu crucial.

Une normalisation super-atlantiste

Les dirigeants et ministres écolo- gistes sont particulièrement en pointe sur la normalisation super-atlantiste de l’Allemagne. En pleine cohérence avec la ligne adoptée durant la récente campagne pour l’élection du Bundestag par Annalena Baerbock, la candidate des Verts à la chancellerie, devenue entre- temps ministre des Affaires étrangères. Elle qui développa une rhétorique lourde en pleine harmonie avec celle de Joe Biden sur les autocraties. Ce qui la conduisit à plaider la nécessité d’un « changement de cap » pour une démocratie allemande quiferait preuve d’une «trop grande complaisance » avec ces régimes. Et de cibler alors surtout la Chine, premier partenaire commercial de l’Allemagne.

Depuis la guerre en Ukraine, la ministre et la direction des Verts ont mis les bouchées doubles. Ils se revendiquent d’un «changement d’époque» (Zeitenwende) pour l’Allemagne, annoncé par Berlin dès le 27 février. La formule vaut sur tous les plans. Politique et économique, avec un formidable renforcement de la relation Berlin-Washington. Et sur le plan militaire, avec la dotation supplémentaire de 100 milliards d’euros attribuée à l’armée fédérale, la Bundeswehr, soit bien au-delà des 2 % du PIB exigés par l’Otan.

Les Verts à l’offensive sur le terrain militaire

La métamorphose la plus radicale se produit chez Die Grünen (les Verts), nés, il y a quarante ans, des immenses rassemblements pacifistes contre le déploiement, en pleine guerre froide, des missiles états-uniens Pershing sur le territoire de l’Allemagne de l’Ouest. Au point que le magazine Der Spiegel met cette semaine à sa une « des écologistes vert olive », avalisant non seulement une hausse sans précédent du budget militaire, mais plaidant plus fort que les autres lors d’un mini-congrès, fin avril, pour la livraison des armes lourdes les plus sophistiquées. Comme ces Panzer Leopard qu’opportunément le fabricant, le groupe Rheinmetall, se dit prêt à livrer rapidement à Kiev, moyennant une formation des soldats ukrainiens sur le territoire allemand.

Ces derniers jours cependant, une forte réaction est enfin venue contre la poursuite de cette fuite en avant va-t-en- guerre. Au sein du parti vert, quelques courageux refusent de se joindre à la litanie du surarmement entonnée par leur direction. Tel Philipp Schmagold, une figure militante du Land de Schleswig-Holstein, qui s’interroge : « Qu’aurait-on pu faire pour le climat, le social ou les services pu- blics avec les 100 milliards accordés à la Bundeswehr ? » Mais de telles personnalités semblent, hélas, devenues très minoritaires dans le parti.

En revanche, une lettre ouverte au chancelier lancée par 28 intellectuels et artistes pour que Berlin renonce à envoyer davantage d’armes lourdes en Ukraine fait énormément de bruit, dépassant en seulement quelques jours le seuil des 200 000 signatures. Elle demande au chancelier Scholz de rester sur sa position initiale et « d’éviter le risque d’un élargissement de la guerre à toute l’Europe, voire d’une Troisième Guerre mon- diale ». Et plutôt que de se laisser entraîner dans une escalade militaire, de contribuer « à ce que l’on en vienne aussi vite que possible à un cessez-le-feu, à un compromis que les deux côtés puissent accepter ».

Le grand philosophe Jürgen Habermas est sorti également de sa réserve pour crier « casse-cou » et dénoncer, dans un article paru dans la Süddeutsche Zeitung, « une frénésie au ressort exclusivement émotionnel » qui pourrait avoir les plus graves conséquences. En dépit d’« écolos vert olive », le pacifisme allemand n’a pas dit son dernier mot. Crucial et vital pour l’avenir de l’Europe et de l’humanité.

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Allemagne: l’alignement atlantiste vaut bien une giga-imposture écolo

Dans la foulée de l’inauguration en grandes pompes, le 22 mars, de l’usine géante Tesla près de Berlin, le chancelier Scholz et les autorités allemandes multiplient les actes d’allégeance à Washington et à Elon Musk, ce roi de tous les oligarques.(in l’Humanité du 23 mars 2022)

Pressée de se détourner rapidement de sa dépendance au gaz russe, l’Allemagne choisit de serrer les rangs derrière Washington. L’inauguration en grande pompe, mardi 22 mars, de la giga-factory (l’usine géante) de voitures électriques Tesla à Grünheide dans les environs de Berlin constitue une illustration forte de ce changement de pied. Sans égard pour les partenaires européens.
Le chancelier Olaf Scholz et son ministre de l’Économie dite durable, Robert Habeck (Verts), ont célébré le démarrage des chaînes de production et la sortie des premiers véhicules SUV, modèles Y de l’usine. Des objets roulants facturés aujourd’hui à 60 000 euros pièce. « L’Allemagne accélère son passage à la mobilité électrique », a voulu croire le chancelier en accueillant un Elon Musk tout sourires.

Tenue à bonne distance des célébrations officielles, une manifestation, convoquée par l’initiative citoyenne écologiste à Grünheide, protestait au même moment contre la « capitulation des autorités régionale et nationale». La giga-factory va pomper jusqu’à 1,4 million de mètres cubes d’eau par an, ce qui augure de dangereuses tensions pour la sécurité des approvisionnements de ce précieux liquide aux habitants de la région. D’autant plus que Tesla va mettre en service, à côté des chaînes de production, la plus importante usine de batteries d’Europe dont les infrastructures sont déjà quasiment achevées.

Un processus de fabrication très énergivore

L’imposture écologique ne tient pas seulement à l’extrême voracité aquatique de l’ensemble. Mais surtout à la prétendue raison d’être des véhicules électriques produits, présentés comme incontournable moyen de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il faudrait en effet, selon une enquête du site écologiste Reporterre, qu’une auto électrique parcoure plus de 100 000 kilomètres avant de pouvoir afficher un bilan carbone analogue à ceux des véhicules à essence ou hybrides du même type. Pour une raison simple : son processus de fabrication est très énergivore, en particulier celui des grosses batteries incorporant lithium et métaux rares. D’autre part, l’électricité qui va alimenter les chaînes de fabrication présente outre-Rhin le grave défaut d’être très carbonée. Et cela va s’aggraver.

Le lignite constituait en effet déjà en 2021 l’élément principal du mix électrique allemand. Or ce charbon primaire est, de très loin, le plus sale de tous les combustibles fossiles. Avec la guerre en Ukraine, la raréfaction des approvisionnements en gaz naturel russe et la décision maintenue de tourner définitivement le dos, fin 2022, au nucléaire, énergie pourtant quasi dé-carbonée, un recours plus important au lignite est présenté comme inéluctable par le ministre Habeck lui-même. À la différence de l’éolien et du solaire, par définition intermittents, les centrales thermiques au lignite sont en effet pilotables et permettent de garantir un maintien des installations sous tension, indispensable pour éviter des pannes sur le réseau, voire ce cauchemar que constituerait un black-out.

Un réseau électrique très carboné

Ainsi la giga-factory va-t-elle constituer elle-même l’équivalent d’une giga-soufflerie de carbone. Sans parler des futures modèles Y sortis de ses chaînes qui vont être forcément voués à s’alimenter en énergie sur un réseau électrique allemand très carboné.

L’ouverture du marché européen aux véhicules Tesla, si fortement mise en scène en Allemagne, est en fait parfaitement cohérente avec les démonstrations d’alignement de Berlin sur Washington, du sécuritaire à l’économie. Et peu importe que les partenaires européens en soient les victimes les plus directes et qu’Elon Musk, champion toutes catégories des oligarques de la planète capitaliste, en tire les plus grands bénéfices.

Ainsi OHB, une société allemande impliquée dans la fabrication de satellites, fait-elle, selon le magazine Challenges (1), le forcing pour transférer les prochains lancements de satellites destinés au programme de géolocalisation européen Galiléo sur les lanceurs de Space X, appartenant à un certain… Elon Musk. Et cela, alors que le défaut des lanceurs russes Soyouz, prévus dans l’opération, aurait dû logiquement conduire à un transfert de la commande vers la fusée européenne Ariane 6, prête à fonctionner à la fin de cette année ou au début 2023. L’Europe n’a pas vocation à devenir, n’en déplaise aux autorités allemandes, une filiale de l’Empire états-unien.

(1) « Ariane 6 : le coup de poignard de l’allemand OHB », challenges.fr

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Le forcing de Biden pour réinstaller l’hégémonie des États-Unis

Washington se joue de ses alliés européens sur le terrain militaire en les faisant participer au surarmement, mais aussi sur le terrain économique en s’emparant de nouveaux marchés énergétiques, quitte à les propulser vers la récession. (publié in l’humanité du 18 mars 2022)

Joe Biden entend bien instrumentaliser la guerre de Vladimir Poutine pour rétablir l’hégémonie de son pays. Cela se traduit par une nouvelle débauche de dépenses militaires faisant des États-Unis, et de loin, l’acteur essentiel de la dangereuse course actuelle au surarmement. Mais Washington joue aussi d’une carte plus économique et financière pour se remettre en position de leader incontesté.

L’embargo décrété par la Maison- Blanche unilatéralement contre les importations d’hydrocarbures en provenance de Russie en constitue l’illustration la plus forte. Une telle décision n’affectera pas les États-Unis tant ils sont devenus quasiment autosuffisants à la faveur de l’exploita- tion des pétroles et gaz de schiste. Elle introduit en revanche une pression maximale sur les alliés européens, sommés de réduire très vite leur dépendance à la Russie, en particulier en matière d’approvisionnement en gaz.

La première des économies de l’Union européenne (UE), celle de l’Allemagne, la plus dépendante au gaz russe, est d’autant plus secouée qu’elle avait déjà mis un pied dans la récession. Mi- février, avant même le déclenchement du conflit, un rapport de la Bundesbank, la banque fédérale allemande, pointait que la croissance serait négative outre- Rhin au premier trimestre 2022, comme elle l’avait été les trois mois précédents. Soit la mesure signalant l’entrée d’un pays en récession.

« La stagflation guette l’Allemagne »

La Bundesbank se voulait rassurante : ce sera un « simple trou d’air » avant une reprise vigoureuse. Sauf que la guerre a surgi et accru toutes les difficultés. De nombreux économistes allemands anticipent désormais un sensible recul du PIB. Pour Marcel Fratzscher, le chef de l’institut de conjoncture berlinois DIW, « la stagflation guette l’Allemagne ». Entendez : la combinaison d’une inflation forte et d’une activité en berne. Et quand le moteur de la zone euro tousse, ce n’est naturellement pas sans ré- percussions sur le reste de l’UE, France comprise. Outre la flambée accentuée des prix du gaz

et de matières premières cruciales comme le nickel ou le palladium, la guerre aggrave les ruptures de stock déjà subies sur certaines chaînes de fabrication. Ainsi, des câbles automobiles que les géants allemands du secteur font fabriquer en Ukraine sont devenus introuvables. Résultat : BMW, Volkswagen ou Mercedes viennent d’annoncer des périodes de chômage technique.

Cet affaissement allemand et européen programmé n’est pas pour déplaire à Washington. Il regagne du terrain là où le Vieux Continent, ébranlé, marque sa soumission. C’est vrai sur le plan militaire quand l’Allemagne décide d’augmenter de 100 milliards d’euros ses dépenses et passe aussitôt commande aux géants de l’aéronautique et de l’armement états-uniens. C’est vrai aussi sur le plan économique quand Berlin annonce la création de terminaux méthaniers pour importer le gaz de schiste liquéfié made in USA en substitut du gaz naturel russe. Rétablir l’hégémonie des États-Unis, fût-ce en bousculant ses alliés, Trump en rêvait, Biden le fait.page1image26489648

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Ces F-35 qui illustrent le virage super-atlantiste de Berlin

Faisant le choix d’une allégeance sur-armée à la Maison-Blanche, le gouvernement d’Olaf Scholz se fournira auprès de l’états-unien Lockheed Martin pour renouveler sa flotte de chasseurs-bombardiers.

L’Allemagne confirme le contenu superatlantiste du virage entamé fin février, avec la dotation supplémentaire de 100 milliards d’euros accordée à la Bundeswehr – l’armée allemande. Berlin a passé un accord de principe avec l’avionneur états-unien Lockheed Martin pour une commande de trente-cinq F-35, le chasseur- bombardier dernier cri de l’armée américaine. Selon les estimations, il lui en coûterait la bagatelle de 15 milliards d’euros. Ces appareils sont destinés à remplacer les vieux Tornado de l’ar- mée de l’air allemande pour assurer sa mission dite de participation nucléaire au sein de l’Otan. Il s’agit pour l’Al- lemagne d’être en mesure d’envoyer sur zone, au cas où le commandement en chef de Washington et de ses alliés le déciderait, des avions capables d’y transporter et d’y lâcher les bombes atomiques états-uniennes B-61, stockées à Büchel (Rhénanie-Palatinat).

Une Allemagne soumise à la géopolitique des Etats-Unis

Cette annonce jette, pour le moins, un froid sur le projet de «défense eu- ropéenne » présenté par Emmanuel Macron aux 27, il y a quelques jours à Versailles, comme une garantie d’au- tonomie de l’UE. Même si le président français présente, à chacune de ses in- terventions, son projet comme « com- plémentaire », et non pas concurrent, de l’Alliance atlantique, le message adressé par Berlin est sans ambiguïté. Il prend le parti d’une Otan surarmée et encore plus étroitement soumise à la géopolitique des États-Unis. Ainsi,Dassault et les autres marchands d’armes français ne seront-ils pas les principaux bénéficiaires d’un « tournant militaire allemand », si apprécié de nombre de chroniqueurs hexagonaux. Le super-atlantisme de Berlin bénéficiera surtout aux firmes d’outre Atlantique comme Lockheed Martin.

On voit mal comment le projet européen de Système de combat aérien du futur (Scaf), dont Paris continue de faire grand cas, pourrait sortir un jour des cartons. Impulsé par Paris, Madrid et Berlin, il devait permettre l’ébauche d’un avion de combat ultraperformant à l’horizon 2040, avec Airbus et Dassault en position de copilotes. Pour les autorités allemandes, le commandant en chef du surarmement occidental, c’est Joe Biden et personne d’autre.

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La forfaiture de Washington : l’Otan ne devait vraiment pas s’étendre à l’Est

Un document, publié par le magazine allemand Der Spiegel, souligne que des accords ont bel et bien été passés avec Moscou, dès 1991, pour ne pas élargir l’Alliance atlantique « au-delà de l’Elbe ».

C’est écrit noir sur blanc. Comme le révèle Der Spiegel, un document émanant des Archives nationales britanniques confirme l’existence d’un engagement de Washington et des puissances occidentales à ne pas étendre l’Alliance atlantique vers l’Est.

Ce texte, longtemps classé secret-défense, a été remonté des profondeurs des Archives par le chercheur états-unien Joshua Shifrinson, professeur à l’université de Boston. Il fait état du procès-verbal d’une réunion des directeurs politiques des ministères des Affaires étrangères des États- Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Allemagne, tenue à Bonn le 6 mars 1991. Le thème était « la sécurité en Europe centrale et orientale ».

Sans la moindre ambiguïté, les participants britanniques, états-uniens, français et allemands couchent sur le papier leur engagement à circonscrire l’Alliance atlantique au territoire de l’Allemagne unifiée, mais pas au-delà. Une telle expansion serait « inacceptable », est-il dit explicitement.

Position convenue avec Helmut Kohl

« Nous avons clairement indiqué, lors des pourparlers 2 plus 4 (rencontres diplomatiques alors convoquées pour organiser l’unification allemande, avec la participation de la RFA et de la RDA, ainsi que des États-Unis, de l’URSS, du Royaume-Uni et de la France – NDLR), que nous n’étendrons pas l’Otan au-delà de l’Elbe,» explique Jürgen Chrobog, le représentant de la RFA, avançant une position bien entendu convenue avec le chancelier de l’époque, Helmut Kohl. Et d’expliciter, cité par le journal : « Par conséquent, nous ne pouvons pas proposer à la Pologne et aux autres pays d’adhérer à l’Otan.»

Comme en attestent ces mêmes Archives, le représentant de Washington, Raymond Seitz, y exposait la position et les garanties fournies par son pays : « Nousavons clairement fait savoir àl’Union soviétique – dans les pourparlers 2 plus 4 et aussi dans d’autres négociations que nous n’avions pas l’intention de profiter du retrait des troupes soviétiques d’Europe de l’Est…» Et d’avaliser en toutes lettres un engagement à ne pas étendre l’Otan vers l’Est « que ce soit de manière formelle ou informelle ».

À l’époque, il fut également convenu de renforcer la stabilité et la sécurité en Europe centrale et orientale par des accords bilatéraux et dans le cadre de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe. Une occasion historique était donnée d’étendre les prérogatives de cette organisation, destinée à surmonter le bellicisme de la guerre froide et issue de la politique de détente et d’ouverture à l’Est de l’ex-chancelier allemand Willy Brandt.

Ce qui n’a pas résisté par la suite à la conception sur-armée et impériale des États-Unis en guise de sécurité collective. En dépit de la disparition de l’organisation militaire adverse, le pacte de Varsovie, Washington a en effet, avec la complicité de la plupart des dirigeants occidentaux, entamé un forcing pour étendre l’Otan et impulser, de fait, une nouvelle course aux armements en exigeant que chacun des États membres participe à son financement à hauteur de 2% de son PIB.

Les Etats-Unis n’ont cessé de mentir

Ces révélations peuvent être corroborées par plusieurs autres documents ou témoignages de l’époque. Ainsi, le Monde diplomatique rapporte-t-il les propos de l’ex-secrétaire d’État, James Baker, en poste au moment des discussions préludes à la réunification allemande. Il assure alors à trois reprises à Moscou, dans des rencontres officielles avec des représentants des autres grandes puissances occidentales : « La juridiction militaire actuelle de l’Otan ne s’étendra pas d’un pouce vers l’Est. » (1)

Ces multiples preuves de l’engagement, qui était celui de Washington sur ce point, soulignent les responsabilités partagées du président états-unien, Joe Biden, de son secrétaire d’État, Antony Blinken, et du secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, dans la montée des périls qui ont précédé l’agression russe contre l’Ukraine. Prolongeant une certaine diplomatie états-unienne, si tristement mise en scène par l’ex-secrétaire d’État, Colin Powell, quand il s’est agi de justifier l’invasion de l’Irak, les dirigeants états-uniens n’ont cessé en effet de mentir sur l’Otan, affirmant que l’Occident n’aurait offert à Moscou aucune garantie sur le futur périmètre de l’Alliance. Pour faire, par contre, référence en toute occasion à un « droit international inaliénable » de l’Ukraine à ral- lier le pacte militaire de son choix…

(1) « L’Otan ne s’étendra pas d’un pouce vers l’Est », de Philippe Descamps, le Monde diplomatique (septembre 2018).

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Roulements de tambours contre détente

Dans la presse française et européenne les membres du club très fréquenté des supporters de la surenchère atlantiste ne trouvent pas de mots assez durs pour qualifier l’attitude du chancelier, Olaf Scholz, quand il refuse de vendre des armes à Kiev. « Membre clé de l’Otan et de l’UE » l’Allemagne, martèlent-ils, trahirait « une responsabilité particulière.» Scholz se réclame d’une tradition diplomatique allemande qui mise depuis des décennies sur la détente et le dialogue avec la Russie plutôt que sur la confrontation. L’ex chancelière Angela Merkel fut déjà la cheville ouvrière des accords de Minsk en 2014, réussissant à convaincre Paris et l’ex président Hollande de se joindre à ses efforts pour trouver une issue non belliqueuse au conflit du Donbass dans l’Est de l’Ukraine. 

Willy Brandt, membre comme le chancelier actuel, d’un SPD imprégné d’une forte mouvance pacifiste, a porté très haut ce concept de détente à la fin des années 1970. Un fâcheux atavisme aujourd’hui, aux yeux des porte-sabres de l‘Otan. C’est pourtant lui qui permit à toute l’Europe de décrocher peu à peu l’épée de Damoclés du cataclysme nucléaire suspendu sur sa tête par la guerre froide.    

Il faut souhaiter que Scholz ne lâche rien en dépit de ses alliés au gouvernement, libéraux et surtout Verts , si curieusement prêts à se joindre à toutes les gesticulations martiales de Washington et de l’Otan. L’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), l’un des plus beaux héritages de l’Ost Politik de Brandt, reste jusqu’à aujourd’hui dans la crise, un vecteur de dialogue et de paix. L’OSCE n’est-elle pas restée  un ultime lieu de rencontre dans la partie de poker à hauts risques que se livrent les protagonistes russe et occidentaux. Pour faire face à l’avenir une Europe apaisée en a bien plus besoin, que des roulements de tambours d’une Alliance atlantique obsolète et dangereuse   

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Olaf Scholz : une drôle de continuité avec plus d’austérité et d’atlantisme


Le chancelier Olaf Scholz et son gouvernement tripartite entre sociaux-démocrates (SPD), Verts et libéraux (FDP) ont été intronisés le 8 décembre 2021 par le Bundestag. Ainsi émerge une configuration inédite à la tête de la République fédérale. Jamais jusqu’alors une coalition de plus de deux partis n’avait formé l’exécutif de la puissance économique phare de l’Europe. Cela renvoie à l’affaiblissement historique des deux partis, le SPD et la CDU/CSU, autrefois archi-dominants sur l’échiquier politique. Le SPD est arrivé en tête, mais avec seulement 25,7 % des suffrages lors du scrutin de l’élection action du Bundestag du 26 septembre. Les chrétiens-démocrates de la chancelière partante, Angela Merkel (CDU/CSU), sont relégués dans l’opposition après avoir dirigé le pays pendant seize ans, à la tête, les trois quarts du temps, d’une grande coalition avec le SPD.

Qu’elles sont, pour l’Europe et la France, les conséquences annoncées de l’émergence d’un tel attelage allemand ? Dans quel sens cette nouvelle donne avec le retour des Verts, déjà associés au pouvoir entre 1998 et 2005, va-t-elle influer sur l’engagement de l’Allemagne et de l’Europe dans la lutte pour préserver la paix et contre la menace climatique ?

Si l’on garde les yeux rivés sur la campagne d’Olaf Scholz, c’est plutôt « un changement dans la continuité », selon une classification politique bien franco-française, qui se profilerait. Le nouveau chancelier n’a eu de cesse de se présenter lui-même (voir son portrait ci-contre) comme le seul homme d’État capable de se glisser dans les traces de l’inamovible Angela Merkel.

Il ne faut toutefois pas s’y tromper : la politique du nouveau pouvoir ne sera pas une simple prolongation de l’orientation antérieure. Une Allemagne sous Scholz s’annonce plus compliquée, plus dérangeante – pas forcément dans le bon sens, celui proclamé par les trois partis en faveur de plus d’écologie et de progrès.

Un retour à l’orthodoxie budgétaire la plus stricte est annoncé pour 2023

Sur le plan social, une certaine frustration est déjà perceptible au sein du SPD, même si les délégués du parti ont ratifié sans surprise, samedi 4 décembre, le contrat de gouvernement. À l’exception de l’augmentation du salaire minimum à 12 euros brut de l’heure à partir de l’an prochain (contre 9,82 euros aujourd’hui), les mesures de gauche incluses dans le programme du SPD ont été évacuées : exit le rétablissement de l’impôt sur la fortune, exit les mesures destinées à « corriger » les lois Hartz et leur arsenal de précarisation des salariés.

Le système de retraite par répartition, déjà mis à mal par les réformes Schröder du début du siècle, est encore plus menacé. Dix milliards d’euros de soutien de l’État fédéral vont être versés aux caisses de retraite publiques. Mais il faudra que cet argent soit placé sur les marchés financiers dans l’espoir de bricoler un maintien du taux actuel de remplacement, qui a déjà sombré outre-Rhin à 48 % du salaire net de référence.

Sous l’influence des libéraux, qui ont imprimé leur marque sur quasiment tous les chapitres du contrat de gouvernement, un retour à l’orthodoxie budgétaire la plus stricte est annoncé pour 2023. Le « frein à la dette » (Schuldenbremse), inscrit dans la Constitution mais suspendu pour cause de pandémie, s’appliquera à nouveau pleinement. Il interdit tout déficit aux Länder et réduit l’autorisation d’excès d’endettement à un maximum à 0,5 % pour la fédération. Le patron du FDP, Christian Lindner, qui prend les rênes du ministère des Finances, veillera directement au respect de ces règles de fer. Ce qui, au passage, augure bien mal du succès de la démarche des Français Emmanuel Macron et Bruno Le Maire pour obtenir le moindre assouplissement des règles du Pacte de stabilité européen, lui-même très inspiré du frein à la dette allemand.

Berlin désormais pour une Europe fédérale intégrée

Il n’est pas sûr que l’Élysée, qui va prendre au début de l’année 2022 la présidence de l’Union européenne, bénéficie d’un meilleur accueil à Berlin pour son projet dit de souveraineté européenne. « L’autonomie de l’Europe » est soupçonnée d’échafauder quelques velléités de prendre des distances avec Washington. La ministre des Affaires étrangères et ancienne candidate des Verts à la chancellerie, Annalena Baerbock, insiste sur l’appartenance à l’Otan et la force du lien avec Washington. Un compromis paraît néanmoins accessible sur le sujet. Paris et Berlin pourraient se retrouver sur la volonté affichée par le gouvernement Scholz d’établir une Europe fédérale intégrée, dans laquelle le projet macronien d’« Europe de la défense » pourrait trouver sa place. Le président français ne s’applique-t-il pas à toujours le présenter comme « complémentaire de l’Alliance atlantique » ? À charge pour Berlin de rejoindre Paris, qui veut monter ses dépenses militaires à 2 % de son PIB, comme recommandé par l’Otan. Ce qui aurait pour corollaire de nourrir une périlleuse course aux armements, que Joe Biden a encore amplifiée depuis son arrivée à la Maison-Blanche.

Sur le dossier de la prévention de la guerre, on retrouve cependant trace dans le contrat de gouvernement de l’important mouvement pacifiste allemand qui ne dispose pas seulement de relais au sein du parti Die Linke mais aussi jusqu’au plus haut niveau dans le SPD. Le nouveau gouvernement allemand prévoit ainsi de ratifier l’accord sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian) adopté par l’ONU. Malheureusement, cet engagement est contredit en maints endroits. Le soutien accordé au principe de « la participation nucléaire » (nukleare Teilhabe) en est l’exemple le plus flagrant. Il consiste à accepter de stocker les bombes atomiques états-uniennes sur le territoire allemand. Et même de les transporter avec des avions de la Bundeswehr pour les larguer sur une éventuelle cible, en cas de… nécessité.

La Chine, principal débouché des groupes exportateurs germaniques

Une mise à niveau opérationnelle de la Bundeswehr est également programmée. Au grand dam des militants du mouvement pacifiste, l’armée allemande doit être équipée de drones de combat. Il s’agit de mettre en cohérence la géostratégie beaucoup plus agressive qu’entend développer Annalena Baerbock. La jeune femme qui prétend, en même temps, sans rire, vouloir donner « un souffle féministe » à la diplomatie de son pays, plaide pour que Berlin tape plus fortement du poing sur la table dans ses relations avec la Chine ou la Russie. Elle appelle à en finir avec « les silences lourds de sens » dont le gouvernement Merkel aurait fait uniquement usage dans ses rapports trop complaisants à l’égard de Moscou ou de Pékin. Elle multiplie les messages de soutien à Taïwan ou à Hong Kong. Elle se répand en brandissant le maniement d’éventuelles sanctions interdisant les importations venues de régions chinoises où des atteintes aux droits de l’homme seraient manifestes. Et elle en vient même à déclarer que le boycott des prochains jeux Olympiques d’hiver organisés en Chine serait « parfaitement envisageable ». Et elle justifie son offensive au nom de la « défense des valeurs », à l’unisson de la rhétorique de guerre froide cultivée par Washington.

Cette offensive est regardée avec une certaine circonspection du côté de la chambre de commerce et d’industrie allemande. La Chine en pleine croissance est en effet devenue depuis plusieurs années le principal débouché des groupes exportateurs germaniques, loin devant les Pays-Bas et les États-Unis. Olaf Scholz se laissera-t-il entraîner sur ce terrain miné ou tiendra-t-il à tempérer ces ardeurs, à l’instar d’une Angela Merkel soucieuse que la chancellerie conserve, en grande partie, la main sur la politique extérieure ? Rien n’est moins sûr.

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Allemagne: « Tournant énergétique », cruelle imposture

Des centaines de milliers de citoyens allemands sont menacés de se faire couper le courant. Le modèle de production électrique aiguise les injustices sociales pour un bilan carbone exécrable. In l’humanité du 4 novembre 2021

«L’an dernier, on nous a coupé le courant en février. Cette année, nous ne passerons peut-être pas Noël. » Hans Kugel est très amer. Déjà étranglé par la forte hausse des loyers, lui qui habite avec sa femme et ses deux enfants un petit trois-pièces dans l’arrondissement de Marzahn, à Berlin, angoisse de devoir endurer un nouvel épisode de « cette sale vie sans lumière, sans chauffage, sans frigo… », compte tenu de l’actuelle explosion des prix de l’énergie. Le terme « Stromarmut », l’indigence en courant électrique, a fait irruption depuis quelques jours dans le débat public outre-Rhin. Comme la famille Kugel, quelque 600 000 foyers s’étaient fait couper le jus l’an dernier. « Nous craignons que ce chiffre, déjà énorme, ne soit largement dépassé cette année », estime Ulrich Schneider, secrétaire général de l’organisme qui chapeaute plus d’une centaine d’associations caritatives et humanitaires du pays, le Deutscher Paritätische Gesamtverband.

Un kilowatt/heure hors de prix

L’organisation des consommateurs VZBV et la fédération des locataires DMB ont décidé d’alerter publiquement SPD, Verts et libéraux (FDP), réunis pour négocier la formation d’un futur gouvernement de coalition. Ils en appellent à des mesures d’urgence pour « l’interdiction des coupures de courant ou de gaz aux plus démunis et un gel des charges locatives ». Le désastre de l’indigence électrique au sein de la première économie de la zone euro possède une dimension systémique. Les citoyens allemands paient l’électricité la plus chère d’Europe, à plus de 31 centimes d’euro en moyenne du kilowatt/heure – soit près du double du tarif réglementé d’EDF.

Le « tournant énergétique » (Energie Wende) a visé, à l’origine, bien davantage à accompagner la sortie du nucléaire décidée en 2011, à la suite de la catastrophe de Fukushima, qu’à diminuer les émissions de CO2. Les exploitants privés du nucléaire, qui représentait environ 25 % du mix électrique au début des années 2010, devront avoir débranché leurs derniers réacteurs d’ici à la fin de l’an prochain. 

Ce « tournant » repose exclusivement sur les épaules des particuliers. Les énergies renouvelables sont fortement subventionnées par le biais d’une écotaxe prélevée sur leur facture d’électricité. Les champions du DAX 40 à la Bourse de Francfort et les gros clients industriels y échappent, eux, sous couvert qu’ils y perdraient beaucoup trop en compétitivité. « Ce n’est pas seulement injuste. Cela devient intenable », s’indigne Ulrich Schneider. Il relève devant les caméras de la chaîne publique de télévision ARD que de nouvelles hausses de la taxe dite verte vont renchérir de 7 % le prix de l’électricité au 1er janvier et plaide pour que les gros consommateurs d’électricité exonérés soient « enfin mis à contribution ».

Ce modèle devient d’autant plus insupportable socialement que son bénéfice écologique n’est pas au rendez-vous. Au contraire. L’Allemagne demeure une puissante soufflerie de gaz à effet de serre. Selon le bilan quotidien établi par l’ONG danoise Tomorrow, elle émettait ce 3 novembre quelque 440 grammes de CO2 par kilowatt/heure. Seule la Pologne, dont le mix électrique est très accro au charbon, fait pire en Europe (710 g). La France, avec seulement 101 grammes, dispose d’un atout redoutable avec son réseau public de centrales atomiques qui produisent une énergie très décarbonée.

Une aubaine pour les traders

La raison de cette contre-performance allemande est simple : les éoliennes, le solaire sont par définition intermittents. Quand le vent tombe ou le soleil se cache, il n’y a plus de jus. Il faut donc leur adjoindre en permanence des sources d’énergie pilotable pour maintenir l’indispensable équilibre entre offre et demande de courant et éviter d’intempestives coupures. Seulement, sur le marché allemand de l’électricité pilotable, les opérateurs les plus compétitifs fonctionnent aujourd’hui avec du lignite (recordman du monde des émissions de CO2), de la houille, du diesel et du gaz naturel. Ainsi cet apparent paradoxe : l’Allemagne, qui possède l’une des plus grandes densités de renouvelables en Europe, est en même temps l’un des plus gros émetteurs de CO2.

Marché et dogme antinucléaire conjuguent leurs effets dans l’émergence de cette imposture écologique. Le recours massif à la biomasse, le troisième gros fournisseur d’énergie renouvelable, l’illustre de façon saisissante. De gigantesques domaines agro-industriels fonctionnent comme de véritables « électriciens ». Ils alimentent des centaines de méthaniseurs qui produisent du gaz à partir de déchets de plantes ou de déjections animales. Aux bouses issues des usines à lait (jusqu’à plus de 3 000 vaches par unité) est mélangé un Energiemais (maïs énergie). Lequel est intensivement cultivé car il constitue l’idéale matière première du compost requis pour émettre le plus possible de méthane.

Pour les traders de la finance, le label « renouvelable » de cette biomasse est une aubaine. Ils ont mis la main sur d’immenses terres dont ils tirent une somptueuse rente grâce aux prix garantis par l’écotaxe. Près d’un million d’hectares de « maïs énergie » sont plantés. Au total, la production d’essence et de gaz dits bio accapare, selon une étude très officielle (1), « un cinquième des terres arables ». Au détriment de l’alimentaire. Quant au méthane, très gros émetteur de CO2, en brûlant il détériore un peu plus les performances de l’Allemagne contre le réchauffement climatique. 

(1) Étude de l’agence FNR, spécialisée dans les matières premières renouvelables

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Le robinet du gaz russe va s’ouvrir


Le gazoduc Nord Stream 2, reliant l’Allemagne à la Russie, sera bientôt mis en service. Un projet qui a longtemps attisé la néo-guerre froide contre Moscou mais auquel Joe Biden ne s’oppose plus (publié in l’humanité du 30 août 2021).

La saga géopolitique autour de Nord Stream 2 s’achève. Les derniers tronçons du gazoduc qui va relier directement l’Allemagne à la Russie vont être posés d’ici quelques jours. Sa mise en service est attendue pour la fin de l’automne. D’ultimes recours juridiques ou réglementaires paraissent encore possibles. Néanmoins, la voie paraît désormais bien dégagée pour le passage de quelque 55 milliards de mètres cubes annuels de gaz naturel russe vers le territoire allemand.

Le projet piloté par le géant russe Gazprom avec l’appui de plusieurs poids lourds allemands et européens de l’énergie aura pourtant été l’objet de toutes les obstructions. Dans un climat ressuscité de guerre froide entre les États-Unis, leurs alliés occidentaux et la Russie, tout a été fait pour le faire capoter. En 2018, quand sont placés les premiers tronçons, Donald Trump accuse l’Allemagne d’être « totalement prisonnière de la Russie », à qui elle verse « des milliards pour acheter son gaz », alors qu’elle profite au maximum du « bouclier de protection » financé par l’Oncle Sam et qu’elle rechigne, précisait l’ex-chef de la Maison-Blanche, à respecter les seuils de dépenses militaires requis par l’Alliance atlantique. Une perfidie, tweete-t-il en marge du sommet du G20 à Hambourg, qui permet aux Allemands d’économiser sur leurs dépenses d’armement pour mieux tailler des croupières à leurs concurrents commerciaux. Ambiance.

Comme Trump, plusieurs pays de l’Union européenne (UE) sont vent debout contre Nord Stream 2. La Pologne tonne contre Berlin et appelle à plusieurs reprises à l’arrêt des travaux. La France, elle, se complaît dans l’ambiguïté. Elle affiche peu d’enthousiasme politique pour le projet mais s’accommode que le groupe Engie participe à son financement à hauteur de 10 %.

Tentatives de blocage et «lettres de menace »

Une abondante chronique médiatique occidentale dépeint l’évitement de l’Ukraine par le gazoduc comme l’abandon d’un allié du front qui a dû céder la Crimée à l’ours russe et sent ses griffes en permanence sur son flanc Est. Kiev lance des appels à la plus grande fermeté, soulignant que des sommes considérables en droit de passage sur son territoire vont lui échapper et accentuer ses difficultés.

En 2019 et 2020, les tentatives de blocage s’intensifient. Washington dégaine une arme supplémentaire de sa panoplie impérialiste, celle des sanctions judiciaires extraterritoriales. L’ambassadeur des États-Unis à Berlin, qui était alors Richard Grenell, un fidèle parmi les fidèles de Trump, n’hésite pas à rompre avec tous les usages diplomatiques pour envoyer « des lettres de menace en bonne et due forme », révèle la presse allemande, aux entreprises qui continueraient de participer à la construction du gazoduc. Non sans quelques succès puisque des firmes comme le groupe suisso-néerlandais Allseas annoncent leur retrait des travaux du pipeline.

Les motivations des États-Unis pour entraver l’arrivée de gaz russe en Allemagne sont cependant loin de se réduire à un soutien à l’Ukraine. À la faveur de l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste, l’hyperpuissance est devenue en effet le premier producteur au monde d’hydrocarbures. Washington plaide la cause de ses exploitants, à la recherche de débouchés, qui se font fort d’expédier leurs productions via des méthaniers géants vers l’Europe pour répondre à ses besoins en gaz naturel, en lieu et place de la Russie.

Une stratégie qui ne répond pas au défi climatique

Berlin, peu enclin habituellement à se rebeller contre Washington, reste inflexible. L’arrivée du gaz naturel russe revêt une dimension stratégique pour la première puissance économique de l’UE. L’abandon complet du nucléaire, d’ici l’an prochain, risque en effet de rendre l’Allemagne davantage tributaire du lignite. Le plus polluant des combustibles fossiles constitue aussi la plus importante part de son mix énergétique. Ce qui risque de faire d’elle durablement la première soufflerie de gaz à effet de serre du continent. L’arrivée du gaz naturel russe bon marché permettrait d’installer suffisamment de centrales au gaz « pilotables » (à l’inverse de l’éolien et du solaire forcément intermittents) pour garantir le maintien du réseau sous tension et éviter d’intempestives coupures de courant. Le gaz naturel, qui émet 40 % de gaz à effet de serre de moins que le lignite, permettrait de sauver au moins partiellement la face aux yeux des partenaires européens. Même si un recours massif à cet hydrocarbure ne saurait naturellement en rien répondre au défi climatique. À la différence du nucléaire décarboné.

L’arrivée de Biden aux affaires aux États-Unis, début 2021, va changer un peu la donne. Et dégager, semble-t-il, définitivement la voie à Nord Stream 2. Première des chefs d’État européens à être reçue à la Maison-Blanche, en juillet, la chancelière Angela Merkel fait part du caractère stratégique crucial du gazoduc pour l’Allemagne. Biden, qui avait jusque-là affiché sur ce dossier une intransigeance voisine de celle de son prédécesseur, opte pour un compromis : il regrette la construction du gazoduc mais ne s’y opposera plus, moyennant cependant la pleine intégration de Berlin dans le resserrement atlantiste auquel il s’emploie contre la Chine.

La prochaine mise en route de Nord Stream 2 annonce donc des pressions renforcées pour une Europe plus atlantiste que Berlin cherche à dominer toujours davantage, y compris en dictant sa loi sur le dossier si crucial de l’énergie.

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