Putsch droite-ultradroite contre Die Linke en Thuringe

 

Le cordon sanitaire contre les néo-nationalistes (AfD) a sauté à Erfurt. Soutenu par la CDU, un dirigeant libéral, Thomas Kemmerich,  évince par la grâce de l’AfD le ministre-président de gauche avant d’être contraint à la démission. AfD.

Une bombe a explosé ce 5 février au beau milieu de l’arène politique allemande. Un certain Thomas Kemmerich, dirigeant local du parti libéral, venait de se faire élire ministre-président en Thuringe avec les voix rassemblées de la CDU (droite) et de l’AfD (extrême droite) contre le ministre-président sortant, Bodo Ramelow (Die Linke). Pour la première fois dans l’histoire politique du pays depuis la guerre, le chef d’un exécutif régional était élu par la grâce des néonationalistes. Une odeur exécrable émanant de la République de Weimar s’est aussitôt diffusée dans tous les interstices de la République fédérale.

Bodo Ramelow et Die Linke avaient été les grands vainqueurs de l’élection régionale d’octobre (voir notre édition du 28 octobre 2019), recueillant quelque 31 % des suffrages (+ 2,8 %). Cependant, l’AfD était arrivée en seconde position (23,4 %). La coalition de gauche sortante n’était plus majoritaire compte tenu des scores trop faibles des partenaires de Die Linke (seulement 8,2 % pour le SPD et 5,2 % pour les Verts). À droite, la CDU (21,75 %) et le FDP de Kemmerich, entré d’un souffle dans le Parlement avec tout juste 5 % des voix, ne pouvaient espérer constituer une majorité qu’avec le soutien tacite ou explicite des quelque 22 députés de l’AfD. Si la tentation de s’allier à l’extrême droite est ouvertement exprimée depuis longtemps dans certains milieux, le lancement d’une véritable coalition tenait toujours du tabou pour les directions nationales de la CDU comme du FDP.

Vers un scrutin anticipé

Cette situation avait donné la possibilité à Bodo Ramelow de continuer depuis l’automne à gérer le Land avec une coalition minoritaire. Cet état de fait aurait dû être prolongé officiellement mercredi avec sa réélection au poste de ministre-président. C’était sans compter sur la rupture du cordon sanitaire effiloché. Une digue, et non des moindres, vient d’être franchie. En Thuringe, le dirigeant de l’AfD, Björn Höcke, s’applique en effet à rétablir, avec la plus grande ostentation, le nationalisme allemand jusque dans sa version « IIIe Reich » quand il dénonce, par exemple, « la honte » qu’aurait constituée l’érection d’un monument à l’Holocauste juif au cœur de Berlin. Le personnage est si nauséeux qu’un tribunal allemand auprès duquel il avait imprudemment plaidé la diffamation a estimé qu’il pouvait être publiquement qualifié de « fasciste ».

Parodiant les libéraux, partenaires d’Emmanuel Macron au sein du Parlement européen, Die Linke a fait circuler jeudi avec beaucoup d’échos sur les réseaux sociaux une affiche-slogan aux couleurs jaunes du parti lançant : « Plutôt gouverner avec les fascistes que de ne pas gouverner. » Mais la capacité du nouveau ministre-président à gérer effectivement la Thuringe a tourné rapidement court. Les offres faites aux Verts et au SPD pour qu’ils se rallient à une très grande coalition gouvernementale avec les deux formations de droite n’ont pas pu aboutir. Compte tenu du tollé et des multiples manifestations provoquées par les conditions d’accès au pouvoir du dirigeant libéral. La seule issue, c’est l’organisation « le plus vite possible » de nouvelles élections, plaidait le coprésident de Die Linke, Bernd Riexinger, rejoint sur ce point par Angela Merkel. Sous pression, Kemmerich annonçait dans l’après-midi du 6 février qu’il jetait l’éponge, ouvrant effectivement la voie à un scrutin anticipé.

L’affaire promet de secouer pour longtemps le spectre politique. La grande coalition en sort ébranlée. La nouvelle direction du SPD évoque « un coup monté » et exige des explications. Au FDP, les pitoyables circonvolutions initiales de Christian Lindner, le chef du parti, ont alimenté le trouble. Il a dit rejeter une alliance avec l’AfD mais s’estimer impuissant face à « ceux qui se prononcent pour notre candidat dans un vote secret ».

Au sein de la CDU, la présidente, Annegret Kramp-Karrenbauer, toujours plus contestée dans la course à la succession de Merkel, se voit reprochée d’avoir « perdu le contrôle ». Les tiraillements avec les courants nationalistes menacent de redoubler. Et si la chancelière a souligné jeudi que la manœuvre droite-ultradroite était « impardonnable », des pointures du groupe CDU au Bundestag n’ont pas hésité à se féliciter bruyamment d’une « victoire de la raison » et des valeurs conservatrices.

Bruno Odent

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Des millions de seniors allemands propulsés dans la pauvreté

Les réformes des retraites instaurées voilà plus de 15 ans ont grevé le système par répartition, faisant fondre le montant des pensions. Au point que l’indigence des retraités est devenue outre Rhin l’un des sujets les plus sensibles du débat public.

USA« Je me fais un sang d’encre. Je ne dors plus la nuit.» Inge qui travaille encore pour quelques mois dans une société spécialisée de matériel paramédical, s’apprête à prendre sa retraite. « J’ai plein de projets et je sais que je ne manquerai pas d’activités diverses dans le domaine politique ou culturel», précise-t-elle pour bien indiquer que ce n’est pas du blues classique du nouveau retraité dont elle souffre. Non l’angoisse d’Inge Vogel tient au brusque décrochage de son niveau de vie quand elle touchera ses premières pensions. A l’aube de sa cessation d’activité, Inge (66 ans) touche un salaire correct, environ 2500 euros par mois. Ce revenu va être réduit de plus de la moitié, compte tenu de l’évolution outre Rhin du taux de remplacement (la différence entre le dernier salaire net et le montant de la première pension). Ce qui va ramener Inge à moins de 1200 euros, soit tout juste au dessus du niveau du salaire minimum. « Et je ne suis pas la plus à plaindre, lâche la bientôt ex salariée qui précise : « Imaginez quelqu’un payé aujourd’hui 1500 euros net, ce n’est pas malheureusement une rémunération exceptionnellement basse ici, il ne va plus percevoir qu’un peu plus de 700 euros par mois pour ses vieux jours.»  Et l’ex assistante médicale ne mentionne même pas le cas de ses compatriotes innombrables qui ne toucheront pas le taux plein car elles n’auront pas accompli les exigibles 45 à 47 annuités.»

L’extension de la pauvreté chez les seniors et la perspective généralisée de retraites peau de chagrin provoquent un tel traumatisme dans la société allemande qu’elles sont devenues l’un des thème numéro un du débat public.

Les réformes lancées en 2002 et 2005 par l’ex chancelier Gerhard Schröder furent présentées comme « le seul moyen de sauvegarder» le système et singulièrement la retraite de base par répartition dont l’écrasante majorité des allemands demeure aujourd’hui redevable.

Encouragement fiscal à souscrire des assurances privés, renforcement de la compétitivité d’entreprises écrasées de « charges sociales », instauration d’un index dit de « durabilité» permettant de faire évoluer la valeur du point sur lequel est calculé le montant des retraites versées par les caisses légales ( gesetzliche Kassen) par répartition, hausse de l’âge de départ à taux plein, porté de 65 à 67 ans, la panoplie des mesures adoptées par le gouvernement SPD/Verts de l’époque ressemble à s’y méprendre à celle avancée aujourd’hui par Emmanuel Macron pour justifier sa réforme. Jusqu’aux éléments de langage sur « la nécessité absolue de moderniser le système.

Pour se faire une idée des effets pratiques à moyen terme de la réforme des retraites macronienne, il suffit ainsi de jeter un œil de l’autre côté de la frontière, sur les évolutions allemandes. Le bilan social de ces transformations, plus de quinze ans après leur entrée en vigueur , est dévastateur.

La part des retraités allemands précipités sous le seuil de pauvreté a explosé. 16,8% des seniors sont touchés aujourd’hui. Un retraité allemand sur deux – soit quelque 8,6 millions de personnes – doit survivre avec une pension inférieure à 800 euros par mois. Une enquête prospective publiée en septembre dernier par l’institut de recherche économique de Berlin (DIW) montre que plus d’un retraité sur cinq (21,6%) sera misérable à l’horizon 2039. Et cette estimation est sans doute très optimiste puisque les auteurs de l’étude ont choisi de se baser sur la poursuite bon an mal an de la conjoncture économique favorable de ces dernières années ( avec un taux de chômage réduit).

L’introduction d’une retraite par capitalisation dite Riester, du nom d’un ministre du travail du gouvernement de l’époque, présentée comme le « troisième pilier » du « modèle » germanique a profondément ébranlé le système de base par répartition. Les placements mobilisant l’épargne des citoyens les plus aisés, attirés par d’alléchantes incitations fiscales, ont mécaniquement asséché les ressources des caisses légales qui organisent le financement solidaire des retraites. Le manque à gagner sera d’autant plus conséquent qu’une partie des fonds potentiellement disponibles a déjà été drainée vers les retraites « maison » des entreprises, ce « second pilier » du système qui repose lui aussi sur la capitalisation. Introduit de longue date, il ne bénéficie qu’à une minorité de salariés appartenant aux plus grands groupes, seuls à espérer pouvoir toucher une rente complémentaire digne de ce nom.

La grande coalition a du bricoler des pare-feu en catastrophe pour éviter un emballement de la terrible mécanique enclenchée par les réformes. Le gouvernement fédéral a ainsi suspendu d’ici à 2025 la poursuite de la dépréciation de la valeur du point de la retraite par répartition. Alors que le taux de remplacement a dégringolé de 10% au cours des dix dernières années, les autorités ont décidé d’enrayer au moins provisoirement le phénomène en le bloquant au niveau actuel (48%) jusqu’à cette date.

 

Les travailleurs pauvres grossissent le flot des retraités miséreux.

 

CDU et SPD se sont aussi mis laborieusement d’accord sur l’introduction d’une retraite plancher ( Grundrente), une revalorisation des pensions les plus modestes soutenue par l’état pour qu’elles atteignent le niveau des … minima sociaux ( de 600 à 900 euros par mois). La mesure est censée éviter à nombre de retraités pauvres de prendre le chemin humiliant du bureau d’aide sociale pour toucher le complément de revenu qui leur permette d’accéder au minimum vital. Beaucoup préfèrent en effet effectuer n’importe quel petit boulot plutôt que d’avoir à mendier une aide.

Là encore les chiffres des études les plus récentes sont aussi éloquents qu’effarants : plus d’un million de seniors, souvent âgés de plus de 70 ans, sont contraints aujourd’hui d’exercer des « minis jobs » pour survivre. Soit une hausse d’environ 40% sur dix ans. On les voit de plus en plus fréquemment dans les rues allemandes, ombres furtives qui distribuent des prospectus publicitaires, portent des journaux à domicile ou ramassent à la sauvette des canettes de verre ou de plastique à la terrasse des cafés dans l’espoir de récupérer des consignes, pratiquées sur ces produits outre Rhin, un maximum de centimes.

La pauvreté qui se répand si massivement chez les seniors allemands n’est pas sans lien avec l’extrême précarité imposée à de nombreux salariés par les lois Hartz de dérégulation du marché du travail. Lancées au même moment que les réformes des retraites , elles ont été présentées de la même façon qu’elles comme une étape majeure nécessaire à l’acquisition de l’indispensable compétitivité (financière) des firmes allemandes. Les travailleurs pauvres , ou ceux dont la carrière a été entrecoupée de longues périodes de travaux sous-rémunérés et le plus souvent exonérés de cotisations sociales, contribuent évidemment à faire grossir le flot des retraités miséreux. Là encore, le parallèle avec la logique macronienne est frappant. L’aménagement aux forceps du code du travail décidé au début du quinquennat accroit la précarité.

Les effets contre-productifs des réformes antisociales engagées outre Rhin au début de l décennie 2000 deviennent de plus en plus manifestes. L’apparition d’une société cloisonnée, devenue très inégalitaire, où « l’ascenseur social ne fonctionne plus » , est dénoncée régulièrement dans les travaux de plusieurs économistes. Un handicap profond qui n’est pas sans lien avec l’entrée en stagnation, depuis quelques mois, de la première économie de la zone euro.

 

Bruno Odent

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Le SPD accorde un sursis à la grande coalition

Le congrès du Parti social-démocrate, qui s’est achevé le 8 décembre, a voulu concilier le refus d’une « sortie immédiate » du gouvernement Merkel et une « réorientation à gauche ».

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Le grand écart jusqu’où ? Pour retrouver sa crédibilité perdue, le SPD (Parti social-démocrate) en crise veut donner un sérieux coup de barre à gauche, mais il prône, en même temps, un maintien de la grande coalition avec la chancelière Angela Merkel. Les sociaux-démocrates allemands se sont résolus à leur congrès ce week-end à Berlin à un compromis en forme de quadrature du cercle. L’élection surprise par les adhérents du parti du duo formé par Saskia Esken et Norbert Walter-Borjans signalait une défiance exacerbée de la base à l’égard de la ligne sociale-libérale de la direction sortante. Les deux nouveaux dirigeants se sont engagés sur une remise en cause des orientations qui, sous l’impulsion des réformes Hartz, ont conduit « l’Allemagne à posséder le plus vaste secteur à bas salaire des pays développés », a encore répété Saskia Esken à l’ouverture du congrès. Le respect du dogme de l’équilibre budgétaire est une folie « alors qu’il faudrait sur dix ans quelque 450 milliards d’investissements dans les services publics, le numérique et la lutte contre le réchauffement climatique », a plaidé Norbert Walter-Borjans. Ces positions tranchent avec les orientations du ministre des finances et vice-chancelier, Olaf Scholz, battu dans la course à la présidence du parti. Ce qui a alimenté les spéculations sur une possible rupture de la grande coalition.

La direction sortante battue a pesé de toutes les pressions

Les perdants de la direction sortante autour d’Olaf Scholz se sont mobilisés, avec l’ex-chancelier Gerhard Schröder, grand ordonnateur des réformes Hartz, et plusieurs ministres-présidents SPD de Länder (États-régions), pour défendre la poursuite de la participation au gouvernement Merkel, laissant planer le spectre d’une scission. La manœuvre a pesé sur les décisions du congrès. Les délégués ont rejeté une motion se prononçant pour « une sortie immédiate » de la grande coalition. Ils lui ont préféré l’ouverture de « discussions » avec la CDU pour infléchir le gouvernement en faveur d’une « hausse progressive du salaire minimum pour le porter à 12 euros de l’heure » ou « de gros investissements pour le climat ».

Les débats vont continuer d’être serrés

Pour autant, il est loin d’être écrit qu’Angela Merkel puisse achever son ultime et quatrième mandat comme prévu à l’automne 2021. Les débats vont continuer d’être serrés au sein d’un parti social-démocrate, confronté à un véritable problème existentiel et réduit aujourd’hui à moins de 15 % des intentions de vote dans les sondages. Kevin Kühnert, le chef de file des Jusos (jeunes socialistes) qui a pris la direction de la rébellion progressiste, a été élu à la vice-présidence du parti, tandis que plusieurs poids lourds de l’ex-direction, comme le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, mis en minorité par les délégués, ont été contraints de céder la place. La convocation d’élections anticipées qui pourraient se traduire par une nouvelle progression de l’extrême droite (à 15 % également dans les sondages) est brandie comme un épouvantail. « Mais la poursuite de la GroKo (grande coalition) ne peut qu’accélérer encore notre descente aux enfers », relèvent les partisans de la rupture avec Merkel, qui affirment qu’ils ne désarmeront pas. Au sein de la CDU, le moindre « bougé » risque de s’avérer compliqué. La chancelière, tiraillée en interne par des forces centrifuges nationales-libérales, a déjà fait connaître une opposition catégorique à « toute renégociation » de l’accord gouvernemental passé avec le SPD. De quoi transformer en mission impossible toute concession, a fortiori de « gauche », aux nouveaux dirigeants du SPD.

Bruno Odent

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Le casse des caisses par la finance mondiale

Partout dans le monde, les marchés financiers et leurs alliés politiques tentent d’étendre la capitalisation et ses prestations rabougries. Mais ils se heurtent à des résistances. Plein feu sur les États-Unis, l’Allemagne et le Chili.

USALes retraites sont devenues l’un des thèmes les plus chauds de l’actualité sociale mondiale. Et pour cause. On assiste un peu partout sur la planète, sous l’effet de la globalisation financière, à une offensive en règle des assureurs privés. Ils veulent ici accroître les profits des fonds de pension déjà sous leur coupe. Ils font là le forcing pour s’accaparer le magot de systèmes publics qui les font saliver quand ils échappent encore à leur emprise. Comme en France, où la solidarité entre générations de salariés, la répartition restent la règle majoritaire.

Un voyage sur quelques théâtres d’intervention majeurs des mercenaires de la finance et de leurs complices politiques permet d’illustrer à la fois l’ampleur des dégâts occasionnés pour les citoyens ordinaires, mais aussi des résistances de mouvements déterminés. Ce qui souligne combien émerge derrière les souffrances populaires ou dans les luttes le besoin d’une mondialisation radicalement transformée.

1/États-Unis : Wall Street fait les poches des vieux

Attachez vos ceintures. Notre premier rendez-vous névralgique a lieu aux États-Unis. Au pays du « marché roi », la capitalisation donne le la depuis des lustres. Surprise cependant : héritage du New Deal de Roosevelt, une partie de la retraite est assurée par la Social Security (Sécurité sociale), un système public par… répartition. Il n’ouvre cependant aux cotisants qu’un droit à une retraite socle en forme d’obole et rend indispensable la souscription à une assurance privée complémentaire. Celle-ci pourra être financée individuellement ou en partie par les entreprises quand elles disposent d’un fonds de pension « maison ».

Les salariés des plus grandes firmes états-uniennes comme General Motors ou Apple pourront ainsi longtemps bénéficier de retraites de niveau confortable. Ce dispositif destiné à les « fidéliser » était inscrit dans leur contrat de travail leur garantissant une « prestation définie ». C’est-à-dire un maintien, voire une progression du pouvoir d’achat de leurs pensions. Tout a commencé de changer à partir de la fin des années 1990. Les administrations successives ont délibérément fragilisé la Social Security, désormais si rabougrie qu’elle ne permet plus à ses ayants droit de se hisser au-dessus du seuil de pauvreté. Au même moment les anciens contrats à « prestation définie » vont devenir la cible de toutes les attaques. Un dispositif baptisé 401 (k) va être lancé en grand à la fin de l’ère Clinton, fondé sur la promesse d’offrir aux futurs retraités les meilleurs rendements de Wall Street. Un petit alinéa important précisait toutefois que le niveau des rentes versées n’était plus garanti. Autrement dit : le montant des pensions allait pouvoir baisser sensiblement. Ce qui devint vite réalité.

Sous pression de leurs actionnaires, les entreprises ont pu ainsi se défaire à bon compte de leurs anciennes obligations. Des millions de futurs retraités ont été pris au piège. Au point que le sigle « 401 (k) » est devenu synonyme d’insulte dans les échanges les plus quotidiens entre citoyens grugés. Wall Street fait les poches des vieux.

La question hante le débat national états-unien. Comme le dossier très voisin de l’assurance-maladie, elle aussi rançonnée par le privé et inaccessible aux plus démunis. Au point que le défi d’instaurer un système de couverture sociale publique alimente les joutes des primaires démocrates et constituera sans doute un des sujets majeurs de la présidentielle de 2020.

2/ L’envers du décor du « modèle allemand »

Plus près de chez nous, en Europe, les marchés financiers sont parvenus à induire d’autres régressions spectaculaires. L’envers du décor du « modèle allemand » n’est guère affriolant si on le mesure à la situation des retraités après les contre-réformes orchestrées par le chancelier Gerhard Schröder au début des année  2000. Les pensions diminuent comme peau de chagrin. Et le pays est confronté à une irruption de la pauvreté chez les seniors. Le taux de remplacement (le montant de la première pension versée comparé à celui du dernier salaire net) ne cesse de diminuer. Il n’est plus que de 48 % aujourd’hui pour une majorité d’Allemands dont les retraites par répartition sont versées par les caisses légales (Gesetzliche Kassen).

Deux réformes adoptées en 2002 et en 2005 ont fragilisé tout le système. La première, baptisée Riester, a ouvert une brèche pour la capitalisation en usant d’incitations fiscales à souscrire des assurances privées. La seconde, la réforme, Rürup a modifié le calcul des pensions en les indexant sur un paramètre démographique. Résultat : seuls les plus riches qui ont pu souscrire de bonnes polices d’assurance-vie et les ex-salariés des grandes entreprises qui se voient verser une rente « raisonnable » par les fonds de pension de leur ancien employeur (en vertu du troisième pilier du système germanique) sortent la tête de l’eau. Tous les autres sont totalement dépendants des pensions peau de chagrin de leurs caisses légales. Soit pour un salarié qui touchait 2 200 euros de rémunération nets, un revenu ramené, une fois à la retraite, à un peu plus de 1 000 euros par mois. Et encore s’il remplit les conditions légales : 45 annuités de cotisations et peu de périodes de chômage.

On comprend pourquoi ce dossier est devenu le plus sensible du moment outre-Rhin. Il bouscule, comme aux États-Unis, le débat politique national. Au point que le sort de la grande coalition dirigée par la chancelière Merkel y soit très lié. Un feu vert des adhérents du SPD qui se réunissent en congrès à la fin de cette semaine en faveur de la poursuite de l’attelage gouvernemental pourrait achopper (lire page 17) sur une loi bricolée par l’exécutif pour atténuer, vaille que vaille, les conséquences sur les seniors des logiques régressives à l’œuvre.

3/ La capitalisation dans les fourgons de Pinochet

Au Chili, le système par répartition, qui était la norme à l’époque de Salvador Allende, a été écrasé, comme la démocratie, sous les chenilles des chars d’Augusto Pinochet. Un système a été mis en place, prévoyant un recours exclusif à la capitalisation. Celui-ci est supporté uniquement par les salariés, contraints de verser 10 % de leurs salaires à une « administration de fonds de pension » baptisée AFPs (Administradoras de Fondos de Pensiones). Résultat : une large majorité de Chiliens retraités touche aujourd’hui une pension inférieure au déjà très maigre salaire minimum (375 euros par mois). Ce qui oblige nombre d’entre eux à multiplier les petits boulots de rue pour survivre.

Les retraites sont ainsi devenues l’une des principales causes de la colère populaire au cœur du soulèvement qui touche le pays depuis le 7 octobre. Le système AFPs a été mis en place par un certain José Piñera, ex-ministre du Travail du dictateur et frère de l’actuel président de droite, Sebastian Piñera. Il est emblématique du rôle dévolu au Chili depuis Pinochet par les gourous de l’école libérale d’économie de Chicago, comme laboratoire d’une libéralisation globale.

Les comptes AFPs, présentés comme le moyen de faire fructifier l’épargne des salariés, ont été captés pour financer des opérations immobilières ou spéculatives, absorbés par le casino des places boursières interconnectées de la planète. « Un vol organisé », hurlent les manifestants dans les rues des villes chiliennes, qui revendiquent la restauration d’un vrai système public fondé sur la solidarité.

Bruno Odent

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Nouvelle secousse tellurique nationaliste en Allemagne

 

AfD

L’extrême droite a de nouveau fortement progressé dimanche 1er septembre dans les Länder du Brandebourg et de Saxe où elle a disputé les premiers rôles à la CDU comme au SPD en rassemblant un quart des suffrages.

Les résultats des scrutins régionaux se suivent et se ressemblent pour les deux partis au pouvoir sous la houlette de la chancelière Angela Merkel. L’un et l’autre ont à nouveau décroché de façon spectaculaire. Après avoir dirigé la Saxe sans interruption depuis la réunification avec des scores initialement très supérieurs à la majorité absolue, la CDU n’a plus rassemblé que 32,1% dans le scrutin régional du dimanche 1er septembre (contre 39,4% encore en 2014). Dans le Brandebourg le partenaire SPD du gouvernement fédéral connaît un affaissement du même type. A 26,2%, il a enregistré près de 6 points de chute par rapport à 2014 (31,9%).

Même si les partis des ministre-présidents sortants, le CDU Michael Kretschmer en Saxe et le SPD Dietmar Woidke dans le Brandenbourg, parviennent à se maintenir en tête dans leur Land respectif. Ils sont désormais talonnés par l’AfD qui obtient respectivement 27,5%  (+ 17,7%) en Saxe, son meilleur score dans une élection régionale, et 23,5 % (+11,3%) dans le Brandebourg. Les tractations pour leur reconduction à la tête du gouvernement régional promettent d’être difficiles. Les coalitions sortantes, CDU/SPD en Saxe et SPD/Die Linke dans le Brandenbourg, sont désormais en effet largement minoritaires. De difficiles négociations pour intégrer les verts aux exécutifs régionaux sortants sont annoncées.

Quand ils n’étaient pas la force dominante l’affaissement des deux « grands » partis est plus net encore.  Le SPD décline à 7,7% en Saxe et la CDU perd près de 8 points dans le Brandenbourg. (15,6 % contre 23% en 2014).

Surfant sur le populisme et la xénophobie l’AFD est parvenue à détourner un immense malaise accumulé dans ces territoires d’Allemagne orientale sur trois décennies depuis une «réunification » pratiquée sous l’entière houlette des Konzerne, les grands groupes ouest-allemands, qui ont pu s’installer en régnant par le vide. Et en développant une précarité endémique.

Die Linke, traditionnellement bien implantée à l’Est, s’est employée à démasquer les véritables racines du mécontentement populaire et du discours de haine de l’AfD. En vain hélas puisque la formation enregistre également un recul considérable: elle obtient 10,4% en Saxe (- 8,4%) et 10,7% dans le Brandebourg (- 7,9 %).  Outre l’AfD, seuls les verts progressent mais de modeste façon en réalisant respectivement 10,8% dans le Brandebourg (contre 6,5% en 2014) et  8,6 % en Saxe (+ 2,9%).

Signe supplémentaire de la gravité du désarroi régional, Andreas Kalbitz et Jörg Urban, leaders respectifs de l’extrême droite dans le Brandebourg et en Saxe font partie de « L’aile » (Der Flügel), la tendance la plus nationaliste radicale au sein de l’AfD, celle qui ne rechigne pas à flirter avec les groupuscules néonazis ou le mouvement contre l’islamisation de l’occident (Pegida) basé d’ailleurs à Dresde dans la capitale de la Saxe.

Cette nouvelle secousse tellurique ne devrait pas manquer d’ébranler toujours davantage une grande coalition nationale déjà très mal-en-point. Les dissensions internes au sein des deux ex grands partis promettent de s’aiguiser. Ainsi une aile droite nationaliste qui n’a cessé de gagner en influence au sein de la CDU, va-t-elle sans-doute  renforcer encore sa pression en faveur d’une alliance avec l’extrême droite.

Mais pour une chancelière Angela Merkel, en bout de course, qui a d’ores et déjà annoncé qu’elle ne se représenterait pas en 2021, le plus gros sujet de préoccupation vient d’un SPD toujours plus proche de la rupture. Son nouveau recul électoral confirme une tendance observée à chaque scrutin régional, et il ne va pas manquer de conforter dans le parti ceux qui contestent le bienfondé de l’alliance gouvernementale avec la CDU.

Le SPD est donné désormais, selon les sondages au plan national, entre 13% et 15 % des intentions de vote. Soit exactement au même niveau que l’AfD. Si la convocation d’une élection anticipée du Bundestag apparaît, de ce fait, risquée aux yeux de tous les membres du parti, les contestataires font valoir qu’un prolongement de la participation au gouvernement ne ferait qu’alimenter cette descente aux enfers. Et ils plaident pour « un tournant à gauche », seul moyen d’arrêter l’hémorragie électorale.

Sans tête après la démission d’Andrea Nahles au printemps dernier, suite, déjà à un résultat électoral désastreux, le parti s’est donné jusqu’à un congrès extraordinaire début décembre pour retrouver une direction et clarifier sa ligne. L’issue des débats s’annonce incertaine.

 

 

 

 

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Infarctus de la plus grande banque allemande

Pointe avancée de la financiarisation de l’ex système rhénan, la Deutsche Bank a annoncé dimanche 7 juillet la suppression de 18.000 emplois.

DBank

Le conseil de surveillance de la Deutsche Bank a dévoilé dimanche 7 juillet 2019 un vaste plan de restructuration qui prévoit quelque 18 000 suppressions d’emplois dans le monde, soit prés d’un poste sur cinq, et la création d’une « bad bank », un établissement dépotoir destiné à stocker les titres spéculatifs et dépréciés qu’elle possède hors du périmètre de l’établissement.

Selon le PDG, Christian Sewing, la « bad bank » devrait abriter jusqu’à 80 milliards d’euros d’actifs dits « risqués ». Y seront transférés les tombereaux de titres toxiques accumulés à la faveur d’une financiarisation opérée depuis 2001, après que l’ex-chancelier Schröder a mis en œuvre un « big bang » du secteur, destiné à lui faire gagner vite le grand large anglo-saxon de la finance mondiale.

Résultat : la banque, gavée aux États-Unis aux fameux titres « subprimes », a été frappée de plein fouet par le krach de 2007-2008. De plus elle a participé , avec des « collègues » européens, à la manipulation des taux d’intérêt du Libor (taux bancaire de référence dans l’UE). Promotrice d’une certaine idée du « capitalisme vert », elle a coorganisé une fraude massive du fisc sur des titres, permettant d’échanger sur le marché des droits à émettre du CO2. Elle est aussi championne de l’émission de ces produits ultraspéculatifs que sont les CDO (Collateralized Debt Obligation). Et elle est mêlée à une kyrielle de scandales de blanchiment d’argent.

Le géant constituait, jusqu’au début des années 1990, le centre névralgique de feu le modèle dit de banque industrie, dont la particularité toute rhénane était de permettre, via des participations croisées, un financement à moindre coût capitalistique des entreprises industrielles. Il tente aujourd’hui de survivre en se démettant de sa branche de la banque dite d’investissement, si choyée il y a peu de temps encore.

 

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Les berlinois mettent les requins de l’immobilier sur la défensive

Alors que progresse le processus d’adoption d’un référendum pour la municipalisation des logements de la capitale allemande, le débat sur le droit au logement et contre l’envolée des prix des loyers s’intensifient jusque dans le reste du pays. 

 

La lutte des locataires berlinois contre les requins de l’immobilier connaît un écho grandissant dans la capitale allemande et dans tout le pays. La majorité de gauche (SPD, Verts, Die Linke) du sénat de Berlin, l’exécutif de la cité-état, a décidé mardi 18 juin de lancer un projet de loi qui permettrait de geler les augmentations de loyers pendant une période de 5 ans. Trois jours auparavant les animateurs d’une association qui réclame un référendum pour municipaliser les logements de la ville sur lesquels des sociétés financières ont fait main basse (l’humanité du 29 avril), faisaient savoir qu’ils avaient franchi haut la main une première étape indispensable à l’organisation de cette consultation.

Aux yeux du maire SPD de Berlin, Michael Müller, le lancement d’une procédure destinée à geler les augmentations de loyer permettrait de répondre à la colère de ses administrés. Le bourgmestre qui est, à la différence de ses partenaires de Die Linke et de quelques élus Verts, pour le moins réservé sur une consultation référendaire, affiche ainsi une volonté d’agir qui puisse, espère-t-il, satisfaire en partie les berlinois et donc désamorcer leur détermination.

Le débat sur l’accès au logement est devenu central bien au delà des rives de la Spree. Pour un SPD traumatisé par le nouveau recul de plus de 10 points enregistré aux Européennes il interfère dans la discussion qui fait rage entre partisans d’une poursuite contre vents et marées de la Grande coalition et militants de plus en plus nombreux qui aspirent à un virage à gauche de leur parti, quitte à tourner le dos à l’alliance avec la chancelière Merkel. De quoi faire bouger les lignes quand le très modéré Thorsten Schäfer-Gümbel, un des membres du triumvirat chargé de la direction intérimaire du SPD, après la démission d’Andrea Nahles, n’hésite pas à rejoindre Die Linke au Bundestag sur une proposition de loi visant à plafonner toutes les augmentations de loyers au plan national.

L’infléchissement est naturellement surtout à mettre au compte de l’ampleur de la fronde des locataires. Les initiateurs de la demande de consultation référendaire dans le Land De Berlin pour que la ville se réapproprie ses logements, ont ainsi pu collecter quelques 77.000 signatures en l’espace de quelques semaines. Soit trois fois plus que légalement nécessaire pour se lancer dans la phase finale du processus conduisant à la convocation d’un référendum.

Pour satisfaire à cette ultime étape, engagé désormais officiellement par le ministre de l’intérieur de la cité état, il faut que 7% des citoyens inscrits sur les listes électorales – ce qui correspond à 170.000 personnes – apposent leur signature en faveur de la consultation. Un objectif qui paraît tout à fait accessible aux animateurs de « Deutsche Wohnen enteignen » (exproprier habitat allemand), l’association qui dénonce la prise de contrôle de dizaines de milliers de logements par un capital financier dont la seule boussole est la maximisation la plus rapide possible des profits.

Les loyers berlinois ont augmenté de 30% à 100 % en l’espace de 10 ans. Deutsche Wohnen (habitat allemand) qui possède plus de 110.000 logements à Berlin, est coté à la bourse de Francfort et agit sous le contrôle direct des plus redoutables spéculateurs de la planète, comme le groupe étatsunien Black Rock qui en détient une part suffisante pour imposer ses desiderata en matière de… retour rapide sur investissement.

L’association de citoyens berlinois en faveur du référendum relève que « Deutsche Wohnen et leurs semblables » se doivent de poursuivre une « stratégie de hausse des loyers à tout prix. » Car il leur faut, précise Jenny Stupka, sa porte-parole, « à la fois rembourser les crédits » qu’ils ont du souscrire pour acquérir leur patrimoine immobilier et « satisfaire la demande de bénéfices élevés de leurs actionnaires.» Elle fait observer combien ces logiques contredisent le droit d’accès à un logement digne pour tous. Et elle cite les articles de la constitution du Land ou de l’état fédéral qui prévoit « une prise de contrôle public » au cas où le respect du bien commun est violé par les acteurs privés.

Ce refus des logiques financières comme cette volonté d’écrire une nouvelle page de la démocratie instaure un bien troublant parallèle entre Berlin mobilisé pour le logement et Paris contre la privatisation de ses aéroports.

 

Bruno Odent

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