Europe: comment échapper au cauchemar nationaliste

Bruno Odent, auteur de libérons l’Europe », montre comment la régression nationaliste qui émerge si fortement en Italie, en Hongrie ou en Autriche et menace l’UE de dislocation, ne constitue, à y regarder de plus près, que le couronnement d’un « modèle » en crise qui évolue déjà sur une pente autoritaire et post démocratique. Le devoir de la gauche est d’y résister pour promouvoir un autre modèle de coopération et de solidarité. Réalisation : Abrahim Saravaki
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Allemagne: une méga-fusion face à un gros risque de crash bancaire

 

 

Intoxiqués par la financiarisation, Deutsche Bank et Commerzbank, ont entamé des tractations de mariage tueuses d’emploi sous l’impulsion du gouvernement.

Bank Bank

 

Les deux plus grosses banques allemandes, la Deutsche Bank et la Commerz Bank, ont entamé des discussions dimanche en vue d’une hypothétique fusion. Cette préparation de mariage est soutenue par Berlin. Elle est présentée comme le moyen de constituer un champion d’Allemagne et d’Europe du secteur. Il s’agit en fait d’essayer de parer à un désastre annoncé. Loin des clichés colportés sur le « modèle allemand» les deux grandes institutions, plombées par des tombereaux de créances douteuses, sont devenues l’un des risques systémiques les plus menaçants pour l’Allemagne et l’UE. A l’origine: une financiarisation à corps perdus dans laquelle elles se sont lancées à la suite d’une réforme structurelle engagée par le gouvernement SPD/Verts du chancelier Schröder au tournant des années 2000.

Pilier jadis d’un capitalisme rhénan dont la caractéristique fut une large imbrication des secteurs bancaires et industriels, Deutsche et Commerzbank ont liquidé alors toutes leurs participations dans l’industrie, moyennent de retentissantes plus-values, pour se lancer dans une course effrénée à la spéculation financière sur le marché mondial.

En l’espace de quelques années les deux institutions, garantes jadis, dans l’ex Allemagne occidentale, d’un coût du capital modéré, donc favorable au développement de l’industrie, se sont métamorphosées pour intégrer le plus rapidement possible le peloton de tête des plus gros squales de la planète finance. Un des pilotes de cette mutation, Joseph Ackermann, l’ex boss suisse de la Deutsche Bank, plaida ainsi « pour un taux de rendement de 25% avant impôt », quelques mois seulement avant…le krach financier de 2008.

Les deux ex fleurons de la banque allemande qui s’étaient empiffrés de titres toxiques subprimes aux Etats-Unis, figureront parmi les établissements du vieux continent les plus touchés par les conséquences de la crise. Plus grave, ils n’ont, par la suite, rien appris de leurs déboires, persistant dans la grisante voie de l’investment banking. Traduisez : cet affairisme bancaire où tous les coups sont autorisés.

Le bilan de la Deutsche Bank constitue, à cet égard, un catalogue des plus retentissants scandales financiers de la décennie écoulée. La banque fut au cœur de la manipulation des taux libor et euribor, régulant les prêts d’argent entre établissements bancaires. Elle s’est ainsi vu infliger des amendes de plusieurs milliards d’euros en Europe et aux Etats-Unis. Elle a trempé dans d’autres manipulations sur le marché des changes, ou dans le blanchiment d’argent d’oligarques russes. Elle s’est lancée sur le lucratif marché de l’évasion fiscale comme le révèlent les Panama papers ou dans ces retentissantes escroqueries organisées et massives sur le marché européen du carbone.

Pour éviter un atterrissage désastreux le ministre allemand des finances, Olaf Scholz (SPD), affiche sa volonté d’impulser la formation d’un « champion allemand de la banque » qui puisse soutenir «  le gros secteur des entreprises exportatrices.» Sans invoquer pour autant de changement copernicien dans la logique poursuivie par les deux mastodontes bancaires, dont la fusion traduirait en fait celle de quatre ex poids lourds allemands du secteur, la Postbank (banque postale) ayant déjà été reprises par la Deutsche Bank et la Dresdner Bank étant déjà passée sous le contrôle de la Commerzbank.

Dans ces conditions le syndicat des services (VerDi) est, à juste titre, vent debout. La suppression d’au moins 20.000 emplois serait en effet, a-t-il chiffré, la contrepartie immédiate au « sauvetage » envisagé.

 

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« Le besoin d’Europe n’a jamais été aussi grand »

Interview réalisée par Stéphane Sahuc publiée in l’Humanité Dimanche du Jeudi, 28 Février 2019

Pour le journaliste et essayiste Bruno Odent, la campagne des européennes, qui joue un affrontement entre « progressistes » autoproclamés et nationalistes, nouveaux avatars de l’ordolibéralisme au pouvoir, n’est qu’un miroir aux alouettes. Une autre Europe est nécessaire, rappelle-t-il.

 

À quelques semaines des élections européennes, le paysage politique du continent est inquiétant. Partout progressent des forces nationalistes, avec comme réponses toujours plus d’ordolibéralisme. Pour Bruno Odent, ce pseudo-antidote, brandi à Paris comme à Berlin, est un poison. L’enjeu est donc désormais de réussir à faire grandir un débat d’alternative.

Pourquoi affirmez-vous que l’Europe est menacée de dislocation ?

Bruno Odent. La montée de forces nationalistes ou d’extrême droite est devenue une donnée aussi manifeste que dangereuse sur l’ensemble du continent. Et on assiste à une contagion de plus en plus patente de la xénophobie, du repli identitaire dans les « grands » partis. L’Europe des traités et des règlements austéritaires à bout de souffle est à l’origine de cette dérive. Elle contribue à l’explosion des souffrances sociales et des inégalités. Elle alimente un malaise généralisé, un immense ressentiment populaire, qui crée un terrain de plus en plus favorable aux joueurs de flûte nationalistes. Leurs mouvements s’inscrivent dans une continuité, bien davantage qu’ils ne prennent le contre-pied du modèle dominant, celui de l’Europe ordolibérale. Ils en poussent plus loin les principes essentiels, la libre concurrence ou le monétarisme.

Les nationalistes ont dans leur collimateur ce qu’il reste de solidarité et de véritable coopération, déjà mises à mal par les diverses « réformes de structure » des États membres, si fortement recommandées par l’Union européenne. Ils les considèrent comme autant d’entraves insupportables, déloyales qui handicaperaient les performances de leurs firmes nationales. Ils ne combattent pas l’ordre libéral en crise pour un mythique retour à l’État-nation. Ils le consacrent, le poussent jusqu’à un stade suprême où concurrence et compétition mutent dans le chacun pour soi et l’exacerbation des rivalités. C’est ce national-libéralisme qui menace aujourd’hui l’Europe de dislocation. Donald Trump, qui en est l’un des principaux leaders mondiaux, ne s’y trompe pas. Il s’immisce ouvertement dans les affaires intérieures européennes et ne ménage pas son soutien à ses alliés nationalistes.

L’Europe serait tentée par « l’illibéralisme », affirme Emmanuel Macron…

Bruno Odent. Le néologisme macronien ne trompe plus personne. Il est un élément de propagande électorale, une description binaire qui ne correspond pas à la réalité européenne. Il s’agit de faire passer le président français pour un homme providentiel, sauveur de l’Europe et des libertés démocratiques. Mais la réalité européenne ne se laisse pas emprisonner dans ce schéma en noir et blanc. Elle se caractérise par une extension du national-libéralisme. Nombre de classes dirigeantes de différents pays de l’UE se sont laissé tenter, comme vous dites, par cette option. Elles pratiquent une politique économique d’une conformité à toute épreuve avec les canons du libéralisme et du monétarisme de Bruxelles, Berlin et Paris. La Hongrie de Viktor Orban et l’Italie de Matteo Salvini ont ainsi introduit une flat tax, un impôt proportionnel, et non plus progressif, qui accroît les inégalités et ravit les gros détenteurs de capitaux. En pleine cohérence avec l’autre volet de leur politique, autoritaire et nationaliste. Selon une logique simple : plus les mesures antisociales sont salées et plus la démocratie doit être placée sous surveillance, plus haut doit être brandie la démagogie populiste.

Macron se différencie-t-il de ces logiques-là ? Les mesures brutales et liberticides contre le droit de manifester, les restrictions des droits des migrants, voire ces drapeaux et autres couplets de « la Marseillaise » qu’on veut brandir dans les salles de classe, n’empruntent pas une pente franchement différente de celle qu’affectionnent les ténors nationalistes européens. La dérive est en marche. Le combat contre la politique de Macron est donc aussi un combat antinationaliste, et inversement. La vraie alternative à cette fuite en avant vers la consécration nationale-libérale du « modèle » dominant, c’est davantage de solidarité et de vraies coopérations européennes.

Donc, pour vous, point de salut hors l’Europe ?

Bruno Odent. Il n’y a point de salut dans une Europe morcelée par le national-libéralisme et avalée par une spirale mondiale impulsée par les Trump et autres Bolsonaro. On le voit bien à travers le cauchemar que constitue le Brexit nationaliste pour les salariés britanniques. Les réflexions alternatives du Parti travailliste de Jeremy Corbyn relèvent le degré d’interdépendance et le besoin de règles et de pouvoirs nouveaux permettant aux salariés d’agir au niveau national, comme à celui de l’UE, pour faire avancer leurs alternatives et mieux contester les diktats des marchés et des multinationales. Le besoin d’Europe n’a jamais été aussi grand.

Pourtant l’UE a fait la démonstration de son échec : migrants, climat, emploi… mais aussi sur l’idée de garantie de paix, qui est pourtant l’un de ses fondements affichés ?

Bruno Odent. L’UE telle qu’elle existe, alignée sur les règles de l’ordolibéralisme, c’est-à-dire les références d’un capitalisme allemand dominant, est menacée par une implosion nationale-libérale qui risque de se traduire par de très graves tensions internationales. Les dossiers que vous évoquez : l’immigration, le climat ou l’emploi – et je rajouterais les services publics et le développement de la protection sociale – sont autant de défis qu’elle est effectivement incapable de traiter. Ces questions ont atteint un degré de maturité inédit. Pour faire face, des transformations révolutionnaires sont nécessaires. On n’y parviendra pas en essayant de les accommoder avec un repli national.

Quand Macron ambitionne pour la France de lui faire prendre la tête d’une nouvelle armada européenne, il tourne dangereusement le dos au défi de sécurité et de paix qui ont constitué pourtant, vous avez raison, un des fondements de la construction de l’UE. Il veut augmenter le budget militaire jusqu’à 2 % du PIB de la France, comme le réclame Trump. Il s’inscrit dans la périlleuse course aux armements déclenchée par le président des États-Unis. Il joue la bombe atomique pour compenser les reculs de la puissance française provoqués par la désindustrialisation qu’alimente sa politique. Il faut mettre ce projet belliciste en échec et réactiver au contraire le dialogue initié avec la Russie dans le cadre d’un nouveau traité d’Helsinki.

Pour certains, l’une des solutions serait de sortir de l’euro…

Bruno Odent. Il faut bien avoir en tête ce que signifierait une sortie de l’euro dans une Europe et un environnement international ouverts, dominés par le principe de compétition. On assisterait à une avalanche de dévaluations, dites compétitives, des monnaies des pays dont les économies sont moins performantes à l’export que celle de l’Allemagne. Or, une dévaluation, c’est avant tout une amputation de la valeur du travail.

Dans un pays comme la France, de grandes firmes tournées vers l’export pourraient en bénéficier en vendant leurs productions moins cher. Mais les salariés verraient, eux, leur pouvoir d’achat sacrément amputé par l’augmentation mécanique des prix des produits importés, notamment ceux de l’énergie. Pour compenser, il faudrait augmenter sensiblement les salaires. Mais ces hausses viendraient aussitôt rogner l’avantage de compétitivité acquis par la dévaluation monétaire. En toute logique, la priorité serait donc donnée au déploiement d’un très sévère plan dit de rigueur.

Une sortie de l’euro ne mettrait pas fin à l’arbitraire austéritaire. Il le renforcerait. Comme l’ont montré, sans exception, les dix dévaluations du franc dans l’après-guerre par rapport au deutsche mark, dont la dernière, en 1986, sous la présidence Mitterrand. Aucune n’a diminué les écarts grandissants des performances de l’économie tricolore avec l’économie allemande. Un dumping monétaire est venu simplement s’ajouter aux dumpings social, salarial et fiscal.

Un « Euroexit » constitue le type même de la vraie-fausse solution. À l’inverse, un euro transformé peut offrir des potentiels considérables au développement des populations par la distribution massive de crédits à taux nuls. Un outil très accessible puisqu’il vient d’être actionné en grand par la BCE. Celle-ci a déversé quelque 2 600 milliards d’euros sur les marchés ces quatre dernières années, en dépit de la norme des traités, pour juguler la menace de déflation. Imagine-t-on le profit que pourraient tirer les citoyens de la mise en œuvre de cet outil monétaire-là pour le bien commun européen ? Pour combler de gigantesques déficits d’investissements publics qui apparaissent de façon si criante en France aujourd’hui, notamment à travers le mouvement des gilets jaunes.

Mais, concrètement, un pays comme la Grèce par exemple n’aurait-il pas eu intérêt à rompre avec l’UE ?

Bruno Odent. La Grèce aurait subi de plein fouet les enchaînements que je viens de décrire puisque ce pays est très dépendant des importations pour ses produits de consommation courante. Le retour à la drachme l’aurait livré à des plans d’austérité puissance dix. Il ne faut pas se méprendre sur la signification du coup de force orchestré en juillet 2015 par les dirigeants européens contre le peuple grec, qui venait de se prononcer par référendum contre les diktats austéritaires de l’UE. Il reposait sur un chantage : ou bien Athènes acceptait une nouvelle « aide » financière, assortie des mêmes insupportables conditions qu’auparavant ; ou bien ses « partenaires » la précipitaient dans les affres d’un « Grexit ». Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances de l’époque, a fait le forcing jusqu’au bout pour chasser la Grèce. Sur le plan intérieur, il entendait donner des gages à une classe dirigeante allemande très hostile à une Union dite de transfert, déterminée à empêcher qu’à terme l’Allemagne ne doive reverser une partie de ses excédents pour soutenir les pays les moins avancés. C’est dans ce débat interne très rude qu’en 2013 est née l’AfD (extrême droite), parti anti-euro, produit d’une scission ultramonétariste et xénophobe au sein des partis conservateurs.

Dans ce contexte Schäuble fera tout pour verrouiller ce qui pourrait conduire à « l’Union de transfert » honnie. Son chantage était autant adressé à Athènes qu’à l’ensemble des dirigeants européens : la moindre concession solidaire dans le traitement du dossier grec, et c’est l’Allemagne qui quitte l’euro, fallait-il entendre. Cette dimension essentielle du bras de fer autour du Grexit sera confirmée par un grand témoin, installé aux premières loges des discussions : l’ex-ministre des Finances grec Yanis Varoufakis (1).

Le Grexit n’était donc pas la solution mais le pire des remèdes. Et pour la Grèce, et pour l’Europe. Cédant à la logique monétariste implacable des nationaux-libéraux, elle aurait fermé toujours davantage la porte à une vraie solidarité européenne, qui demeure plus indispensable que jamais. Pour la Grèce comme pour tous les autres États membres, Allemagne bien comprise.

Entretien réalisé par Stéphane Sahuc

(1) « Conversations entre adultes, dans les coulisses secrètes de l’Europe », de Yanis Varoufakis. Éditions les Liens qui libèrent, 2017.

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États-Unis – Élections de mi-mandat : échec annoncé de Donald Trump ?

En vidéo ici une analyse des enjeux considérables des élections du 6 novembre aux Etats-Unis. Un test sur la capacité ou non du locataire de la Maison-Blanche à briguer , comme il le souhaite, un second mandat à la tête de l’hyperpuissance.
Réalisation : Abrahim Saravaki
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Gauche «debout», la méthode bancale de Sahra Wagenknecht

 

La figure de Die Linke qui lance outre Rhin le mouvement « Aufstehen » (debout), affiche une volonté de limiter l’afflux migratoire prétendument organisée par le néolibéralisme, prétendant qu’en surfant sur l’un de ses thèmes favoris elle pourra réduire l’influence de l’extrême droite. Fourvoiement. 

(Wagenknecht et son mari Oskar Lafontaine à l’origine de la création de « Aufstehen »Die Linke - Bundesparteitag

La coprésidente du groupe Die Linke au Bundestag, Sahra Wagenknecht, a commencé de lancer Aufstehen (debout), nom donné au mouvement qu’elle appelle de ses vœux pour, explique-t-elle, « ouvrir une perspective à gauche et contrer l’extrême droite » dans son pays. Un site Internet d’Aufstehen a été inauguré début août, avant un lancement effectif et une présentation solennelle le 4 septembre prochain, à la presse, avec les premières personnalités ralliées à l’initiative issues de Die Linke, des Verts et du SPD.

Wagenknecht, qui mène cette initiative avec son conjoint, Oskar Lafontaine, veut voir surgir outre-Rhin un mouvement du même type que la France insoumise. Et Jean-Luc Mélenchon lui accorde un soutien très marqué. Elle affirme chercher à ­rassembler les citoyens « déçus de la gauche » ou qui ont glissé vers l’AfD ­(extrême droite). Mais en proposant une « limitation de l’immigration » ou une « sortie coordonnée » de l’euro, elle contribue de fait à placer les thèmes de l’AfD au centre du débat public, où ils ont déjà pris une place considérable.

Mise en minorité dans Die Linke

Ses interventions contestant qu’une politique de frontières ouvertes soit « une politique de gauche » ou déplorant que les milliards dépensés en 2015 pour l’accueil des réfugiés auraient pu beaucoup mieux « aider les ­nécessiteux en Allemagne » ; ses réflexions assénant : « Plus de migrants économiques signifie plus de concurrence pour décrocher des jobs dans le secteur des bas salaires » ou estimant : « Le nombre de logements sociaux n’est pas non plus illimité » ont alimenté la controverse. Ce qui lui a valu d’être mise en minorité au congrès de Die Linke en juin (voir notre édition du 11 juin), le parti s’exprimant pour le maintien d’une ligne « claire et solidaire » avec les migrants.

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Angela Merkel signe avec ses nationalistes un pacte de tous les dangers

La chancelière a sauvé provisoirement son poste au prix de concessions terribles à son aile droitière et xénophobe. Celles ci vont aggraver une crise politique interne déjà aiguë et envenimer un climat européen déjà délétère.

GrenzeLe Le compromis passé par Angela Merkel dans la nuit du 2 au 3 juillet avec Horst Seehofer, son ministre de l’Intérieur et chef de file de la CSU bavaroise, lui a permis de sauver son poste à la tête de l’État allemand. Un formidable durcissement de la politique d’immigration est programmé, avec la création de centres fermés dits de transit aux frontières du pays avec l’Autriche. Les demandeurs d’asile qui ont déjà été enregistrés dans un autre pays de l’UE – c’est-à-dire l’immense majorité des intéressés – doivent y être internés avant qu’une « procédure rapide » ne soit enclenchée pour leur expulsion. Après des semaines d’intenses controverses et de menaces de faire éclater la grande coalition gouvernementale, cette signature d’un pacte entre partis chrétiens « frères » a bien moins l’allure d’un nouveau départ que d’un répit dans la crise politique qui taraude l’Allemagne depuis près d’un an, après l’élection du Bundestag.

Seehofer, qui réclamait un retour des contrôles à la frontière pour pouvoir renvoyer les migrants « non conformes », a eu beau jeu de fanfaronner qu’il avait « imposé ses vues sur tous les points ». Bernd Riexinger, coprésident de Die Linke, a réagi immédiatement en pointant que l’expression « centre de transit » n’était qu’un euphémisme du pouvoir pour caractériser que des êtres humains « doivent être massivement internés dans des camps ». « L’humanité, conclut-il, est menacée par cette coalition gouvernementale. » La chancelière s’abrite, elle, derrière l’accord passé au Conseil européen de Bruxelles des 28 et 29 juin pour tenter laborieusement de sauver la face. Elle avance que les « centres » s’inscrivent dans les mesures adoptées avec ses collègues de l’UE, pour plaider qu’elles constituent une « solution européenne. »

En fait, l’accommodement CDU-CSU est porteur de terribles effets boomerang sur la chancelière et les fragiles équilibres bricolés pour se maintenir au pouvoir. Ainsi, la course effrénée sur les positions de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, extrême droite) est-elle censée contenir la progression de ce parti, notamment en Bavière où se profile l’élection du Parlement du Land, le 14 octobre prochain. Mais, en réalité, elle le banalise toujours davantage, sans même qu’il lui soit besoin de partir en campagne. Comme le prouvent toutes les enquêtes d’opinion qui le placent désormais au-dessus des 15 % au plan national.

Les mesures allemandes promettent aussi d’envenimer toujours davantage le climat européen. Elles prévoient en effet que les demandeurs d’asile « en infraction » soient renvoyés dans le pays par lequel ils sont entrés dans l’UE. Cependant, il faut qu’à cette fin un accord bilatéral existe avec ce pays. Sinon, prévoient les mesures CDU-CSU, les migrants seront expulsés vers l’État membre voisin, celui d’où ils ont franchi la frontière. En l’occurrence, ici, l’Autriche. D’où la réaction acerbe de Vienne, qui accuse Berlin de vouloir bafouer « le droit international ». « Nous expliquerons aux Allemands que nous n’accueillerons pas » les migrants expulsés, a prévenu Herbert Kickl, ministre de l’Intérieur autrichien et membre du FPÖ (extrême droite), associé au gouvernement du chancelier conservateur, Sebastian Kurz. Et, autre signe du risque de déclenchement d’une cascade de surenchères nationalistes : Vienne a annoncé dès hier son intention de créer à son tour des « centres de transit » à ses frontières sud avec l’Italie et la Slovénie.

Angela Merkel reste tributaire de la réaction de ses principaux partenaires, les sociaux-démocrates, au sein de la grande coalition. Mais, pour l’heure, il semble que ce soit le SPD, lui-même décrédibilisé, qu’elle place dans une position encore plus délicate. Andrea Nahles, la présidente du parti, s’est montrée plutôt ouverte à l’égard du compromis CDU-CSU, moyennant, dit-elle, « l’examen de quelques détails ». Tout plutôt qu’un clash, semble ainsi dire une direction du SPD qui veut à tout prix éviter des élections anticipées, synonymes d’une nouvelle débâcle annoncée par les sondages. Mais cette nouvelle allégeance « de raison » à Merkel risque de rouvrir les dissensions apparues au début de l’année sur le bien-fondé d’une nouvelle participation à la grande coalition. Plusieurs frondeurs du parti dénoncent en effet des mesures « inacceptables », qui vont « totalement dans le sens de l’extrême droite ».

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