États-Unis – Élections de mi-mandat : échec annoncé de Donald Trump ?

En vidéo ici une analyse des enjeux considérables des élections du 6 novembre aux Etats-Unis. Un test sur la capacité ou non du locataire de la Maison-Blanche à briguer , comme il le souhaite, un second mandat à la tête de l’hyperpuissance.
Réalisation : Abrahim Saravaki
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Gauche «debout», la méthode bancale de Sahra Wagenknecht

 

La figure de Die Linke qui lance outre Rhin le mouvement « Aufstehen » (debout), affiche une volonté de limiter l’afflux migratoire prétendument organisée par le néolibéralisme, prétendant qu’en surfant sur l’un de ses thèmes favoris elle pourra réduire l’influence de l’extrême droite. Fourvoiement. 

(Wagenknecht et son mari Oskar Lafontaine à l’origine de la création de « Aufstehen »Die Linke - Bundesparteitag

La coprésidente du groupe Die Linke au Bundestag, Sahra Wagenknecht, a commencé de lancer Aufstehen (debout), nom donné au mouvement qu’elle appelle de ses vœux pour, explique-t-elle, « ouvrir une perspective à gauche et contrer l’extrême droite » dans son pays. Un site Internet d’Aufstehen a été inauguré début août, avant un lancement effectif et une présentation solennelle le 4 septembre prochain, à la presse, avec les premières personnalités ralliées à l’initiative issues de Die Linke, des Verts et du SPD.

Wagenknecht, qui mène cette initiative avec son conjoint, Oskar Lafontaine, veut voir surgir outre-Rhin un mouvement du même type que la France insoumise. Et Jean-Luc Mélenchon lui accorde un soutien très marqué. Elle affirme chercher à ­rassembler les citoyens « déçus de la gauche » ou qui ont glissé vers l’AfD ­(extrême droite). Mais en proposant une « limitation de l’immigration » ou une « sortie coordonnée » de l’euro, elle contribue de fait à placer les thèmes de l’AfD au centre du débat public, où ils ont déjà pris une place considérable.

Mise en minorité dans Die Linke

Ses interventions contestant qu’une politique de frontières ouvertes soit « une politique de gauche » ou déplorant que les milliards dépensés en 2015 pour l’accueil des réfugiés auraient pu beaucoup mieux « aider les ­nécessiteux en Allemagne » ; ses réflexions assénant : « Plus de migrants économiques signifie plus de concurrence pour décrocher des jobs dans le secteur des bas salaires » ou estimant : « Le nombre de logements sociaux n’est pas non plus illimité » ont alimenté la controverse. Ce qui lui a valu d’être mise en minorité au congrès de Die Linke en juin (voir notre édition du 11 juin), le parti s’exprimant pour le maintien d’une ligne « claire et solidaire » avec les migrants.

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Angela Merkel signe avec ses nationalistes un pacte de tous les dangers

La chancelière a sauvé provisoirement son poste au prix de concessions terribles à son aile droitière et xénophobe. Celles ci vont aggraver une crise politique interne déjà aiguë et envenimer un climat européen déjà délétère.

GrenzeLe Le compromis passé par Angela Merkel dans la nuit du 2 au 3 juillet avec Horst Seehofer, son ministre de l’Intérieur et chef de file de la CSU bavaroise, lui a permis de sauver son poste à la tête de l’État allemand. Un formidable durcissement de la politique d’immigration est programmé, avec la création de centres fermés dits de transit aux frontières du pays avec l’Autriche. Les demandeurs d’asile qui ont déjà été enregistrés dans un autre pays de l’UE – c’est-à-dire l’immense majorité des intéressés – doivent y être internés avant qu’une « procédure rapide » ne soit enclenchée pour leur expulsion. Après des semaines d’intenses controverses et de menaces de faire éclater la grande coalition gouvernementale, cette signature d’un pacte entre partis chrétiens « frères » a bien moins l’allure d’un nouveau départ que d’un répit dans la crise politique qui taraude l’Allemagne depuis près d’un an, après l’élection du Bundestag.

Seehofer, qui réclamait un retour des contrôles à la frontière pour pouvoir renvoyer les migrants « non conformes », a eu beau jeu de fanfaronner qu’il avait « imposé ses vues sur tous les points ». Bernd Riexinger, coprésident de Die Linke, a réagi immédiatement en pointant que l’expression « centre de transit » n’était qu’un euphémisme du pouvoir pour caractériser que des êtres humains « doivent être massivement internés dans des camps ». « L’humanité, conclut-il, est menacée par cette coalition gouvernementale. » La chancelière s’abrite, elle, derrière l’accord passé au Conseil européen de Bruxelles des 28 et 29 juin pour tenter laborieusement de sauver la face. Elle avance que les « centres » s’inscrivent dans les mesures adoptées avec ses collègues de l’UE, pour plaider qu’elles constituent une « solution européenne. »

En fait, l’accommodement CDU-CSU est porteur de terribles effets boomerang sur la chancelière et les fragiles équilibres bricolés pour se maintenir au pouvoir. Ainsi, la course effrénée sur les positions de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, extrême droite) est-elle censée contenir la progression de ce parti, notamment en Bavière où se profile l’élection du Parlement du Land, le 14 octobre prochain. Mais, en réalité, elle le banalise toujours davantage, sans même qu’il lui soit besoin de partir en campagne. Comme le prouvent toutes les enquêtes d’opinion qui le placent désormais au-dessus des 15 % au plan national.

Les mesures allemandes promettent aussi d’envenimer toujours davantage le climat européen. Elles prévoient en effet que les demandeurs d’asile « en infraction » soient renvoyés dans le pays par lequel ils sont entrés dans l’UE. Cependant, il faut qu’à cette fin un accord bilatéral existe avec ce pays. Sinon, prévoient les mesures CDU-CSU, les migrants seront expulsés vers l’État membre voisin, celui d’où ils ont franchi la frontière. En l’occurrence, ici, l’Autriche. D’où la réaction acerbe de Vienne, qui accuse Berlin de vouloir bafouer « le droit international ». « Nous expliquerons aux Allemands que nous n’accueillerons pas » les migrants expulsés, a prévenu Herbert Kickl, ministre de l’Intérieur autrichien et membre du FPÖ (extrême droite), associé au gouvernement du chancelier conservateur, Sebastian Kurz. Et, autre signe du risque de déclenchement d’une cascade de surenchères nationalistes : Vienne a annoncé dès hier son intention de créer à son tour des « centres de transit » à ses frontières sud avec l’Italie et la Slovénie.

Angela Merkel reste tributaire de la réaction de ses principaux partenaires, les sociaux-démocrates, au sein de la grande coalition. Mais, pour l’heure, il semble que ce soit le SPD, lui-même décrédibilisé, qu’elle place dans une position encore plus délicate. Andrea Nahles, la présidente du parti, s’est montrée plutôt ouverte à l’égard du compromis CDU-CSU, moyennant, dit-elle, « l’examen de quelques détails ». Tout plutôt qu’un clash, semble ainsi dire une direction du SPD qui veut à tout prix éviter des élections anticipées, synonymes d’une nouvelle débâcle annoncée par les sondages. Mais cette nouvelle allégeance « de raison » à Merkel risque de rouvrir les dissensions apparues au début de l’année sur le bien-fondé d’une nouvelle participation à la grande coalition. Plusieurs frondeurs du parti dénoncent en effet des mesures « inacceptables », qui vont « totalement dans le sens de l’extrême droite ».

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La Chine et l’Europe dans le viseur nationaliste de Trump

Déploiement de missiles commerciaux contre Pékin et immixtion dans les affaires de Berlin pour appuyer la fronde de l’aile nationale-libérale du gouvernement Merkel, tout sert la recherche d’un nouvel ordre mieux soumis à la domination US.

1-TrumpDonald Trump accentue son offensive pour bouleverser l’ordre mondial au profit de l’hyperpuissance. D’un côté, il brandit toujours plus ostensiblement la hache de la guerre commerciale contre Pékin. De l’autre, il s’immisce dans les affaires intérieures allemandes et européennes, en appuyant ouvertement les desseins du courant nationaliste et xénophobe présent au sein du gouvernement d’Angela Merkel.

Jusqu’où le président des États-Unis est-il prêt à pousser sa recherche d’un « deal » avec Pékin pour restaurer la suprématie de l’économie US ? Lundi 18 juin, il a demandé à son secrétaire d’État au commerce, Robert Lighthizer, d’identifier 200 milliards de dollars de biens chinois sur lesquels augmenter les droits de douane de 10 %. La mesure constitue une seconde salve d’artillerie commerciale. Le locataire de la Maison-Blanche en avait tiré une première vendredi 15 juin, en décrétant des droits de douane de 25 % sur 50 milliards de dollars d’importations chinoises. Sous couvert de compenser « le vol de technologies et de propriété intellectuelle » par la Chine.

Pékin ayant décidé de riposter en taxant, à son tour, une liste de produits US, Trump s’est lancé dans la surenchère. Il laisse même entendre qu’il pourrait aller encore plus loin en appliquant des droits de douane supplémentaires sur la quasi-totalité des produits chinois importés aux États-Unis. Le ministère chinois du Commerce dénonce des « pratiques de pression extrême et de chantage », éloignées du « consensus auquel étaient parvenues les deux parties dans leur consultation ». Pékin ne restera donc pas l’arme au pied.

Pour Donald Trump, peu importe que cette escalade soit à hauts risques pour la stabilité économique et la paix mondiale, elle est partie intégrante d’une stratégie qu’il avance avec méthode et détermination. Il s’agit de réhabiliter ou de renforcer l’hégémonie des États-Unis. Y compris s’il faut bousculer ses « partenaires » occidentaux. Comme au récent G7, au Canada, ou en pesant de tout son poids dans le débat intérieur germanique sur l’immigration, comme il le fit aussi le 18 juin en appuyant ouvertement le ministre de l’Intérieur bavarois, Horst Seehofer, et sa volonté de fermer les frontières, contre la chancelière Angela Merkel.

Washington soutient la mouvance nationaliste et populiste en Europe

« Le peuple allemand est en train de se retourner contre ses dirigeants », a tweeté Trump en arguant qu’à cause de l’immigration « la criminalité en Allemagne » était « très en hausse ». Ce qui constitue une pure « fake news », au vu des chiffres statistiques officiels d’outre-Rhin, représente un bon moyen conjoncturel de défendre sa propre politique de fermeture de la frontière mexicaine. Fût-ce au prix d’enfermer des enfants de sans-papiers. Mais il ne faut pas s’y tromper : l’immixtion de Trump obéit à une démarche bien plus fondamentale qui vise à réordonner le monde sous la houlette des États-Unis et se rapproche donc de l’effet recherché par les missiles commerciaux déployés contre la Chine.

L’administration Trump soutient la mouvance nationaliste et populiste qui s’étend jusqu’en Italie et en Autriche et menace l’avenir de l’UE. Le calcul est simple : la recherche de deals bilatéraux serait bien plus commode avec des Européens ayant abandonné toute volonté de résister en même temps que toute velléité de coopération. Au multilatéralisme actuel pourrait se substituer des règlements internationaux bien mieux tributaires des directives de Washington,

Le nouvel ambassadeur des États-Unis en Allemagne, Richard Grenell, est un des missionnaires de cette stratégie trumpienne. « Je voudrais définitivement renforcer d’autres conservateurs en Europe », a-t-il déclaré dans une récente interview sur le site Internet de l’ultradroite états-unienne Breitbar. Il y fait l’éloge du chancelier autrichien, Sebastian Kurz, au pouvoir avec le parti d’extrême droite FPÖ. Surtout, Grenell fréquente assidûment toutes les initiatives de la mouvance droitière d’outre-Rhin. Il cultive ainsi un lien étroit avec Jens Spahn, ministre de la Santé et dirigeant du parti chrétien-démocrate de la chancelière. Signe particulier : Spahn se veut la tête pensante d’une alternative nationale-libérale, « sans tabou », y compris celui d’une alliance gouvernementale avec… l’AfD (extrême droite allemande).

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Die Linke en bon ordre de bataille

Déjouant le piège populiste, le parti a réussi à asseoir sa position sur l’immigration. Lors de son congrès qui s’est terminé dimanche 10 juin il a réélu ses deux dirigeants, Katja Kipping et Bernd Riexinger.
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À Leipzig, où il a tenu son congrès ce week-end, le parti Die Linke a réussi à réaffirmer une ligne claire sur l’immigration après des mois de cacophonie interne. Katja Kipping et Bernd Riexinger, les deux coprésidents sortants du parti, bien que cibles d’une opération « dégagiste » connexe, ont été largement réélus avec respectivement 65 % et 74 % des voix des délégués.

Il incombait d’autant plus de trancher le débat que deux des personnalités les plus éminentes du parti, Sahra Wagenknecht (coprésidente du groupe Die Linke au Bundestag) et son mari, Oskar Lafontaine, sont à l’origine des dissensions. L’une et l’autre souhaitaient une « inflexion » de la position de Die Linke dans le sens d’une limitation de l’accès des réfugiés et des migrants sur le sol allemand, en arguant que l’ouverture momentanée des frontières par Angela Merkel en 2015 relevait d’une démarche néolibérale.

Wagenknecht et Lafontaine ont associé cette offensive à leur souhait de faire émerger outre-Rhin un nouveau mouvement. À l’heure où le SPD se fourvoie dans une nouvelle grande coalition, il s’agirait de surpasser les clivages à gauche sur le modèle de la France insoumise ou de Podemos. Le français Jean Luc Mélenchon leur a apporté un soutien ostensible.

La bataille d’idées fut particulièrement âpre. Oskar Lafontaine a fustigé encore à l’ouverture du congrès dans une interview au quotidien Tageszeitung « l’entêtement idéologique » des dirigeants de son parti, invoquant les conséquences « en termes de concurrence sur les salaires et de prix des loyers » qu’avait la venue d’étrangers « en grand nombre » en Allemagne. Et le couple Wagenknecht-Lafontaine reliait ouvertement une « inflexion » de la position du parti sur l’immigration à un changement de tête à sa direction – étape indispensable à la transformation de Die Linke avant sa future dilution au sein du mouvement de gauche à l’allemande qu’il appelait de ses vœux.

« Le congrès a tranché », a conclu Katja Kipping en pointant que la « ligne de solidarité avec les migrants et les réfugiés » était désormais « la seule ». Elle a défendu l’importance du débat d’une clarification qui va permettre de se tourner maintenant vers d’autres questions cruciales, « comme la paix ou la crise du logement accessible ».

En échec, Wagenknecht et Lafontaine continuent d’envisager la création d’un mouvement en septembre. Die Linke a confirmé ce week-end son rôle primordial au sein d’un paysage politique germanique si abîmé par les poussées identitaires (crucifix en Bavière) et nationaliste.

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La sortie d’Athènes de l’austérité, un enjeu européen

Libéré de la tutelle de la troïka (UE, BCE, FMI) en août, Tsipras annonce un plan de relance en faveur des plus démunis. Une mobilisation des citoyens européens sur  des transformations radicales est indispensable avant qu’il ne soit trop tard. La BCE doit enfin accorder ses crédits à taux nul aux services publics grecs et aux autres, comme à tous les grands projets de développement durable dans l’UE. 

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Des manifestants grecs anti-austérité contre les mesures de la troïka interpellent l’opinion européenne et singulièrement française   

La Grèce va-t-elle enfin retrouver des marges de manœuvre après avoir été étranglée pendant une décennie par les mémorandums européens qui ont échangé l’octroi d’aides financières contre des mesures de super-austérité ? Alexis Tsipras veut y croire après la confirmation de la sortie de l’ultime plan d’aide pour le 20 août prochain. Saluant en cette fin mai devant le Parlement le retour de la Grèce à la normale – entendez la possibilité de se financer elle-même sur les marchés –, le premier ministre grec a présenté un plan de développement « pour le jour d’après » qui doit bénéficier d’abord « aux travailleurs, à ceux qui ont souffert » des mesures austéritaires imposées.

Pour éviter la faillite ou la promesse de chaos d’une sortie de l’euro, on se souvient comment la troïka (UE, BCE, FMI) s’est livrée à un chantage permanent, n’accordant son soutien à Athènes qu’au prix de privatisations et de coupes budgétaires. Le plan Tsipras entend l’en libérer progressivement. Il cible une relance par la lutte contre le chômage, la revalorisation du salaire minimal ou encore le rétablissement des conventions collectives. Il compte financer ses projets par la création d’une banque nationale de développement qui permettrait aux PME d’accéder au crédit. Il reste que ce « retour à la normale » dépendra pour beaucoup des autres acteurs de l’Union européenne. Et là, rien n’est vraiment joué tant sur le plan d’une indispensable réduction de la dette – Berlin continue d’y mettre d’insupportables conditions – que sur celui du financement des investissements.

Ainsi les propositions radicales pour un accès des services publics et autres projets de développement aux crédits à taux zéro de la Banque centrale européenne acquièrent-elles une pertinence supplémentaire. De quoi alimenter une bataille politique européenne majeure, cruciale pour la survie du pouvoir de gauche en Grèce, mais aussi pour le rassemblement des progressistes européens.

 

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Libéralisation du rail: l’imposture du « modèle allemand »

Si la réforme de la Deutsche Bahn, élevée au rang de modèle par les partisans de la casse de la SNCF, n’a pu déboucher sur sa privatisation et son introduction en bourse en raison du krach financier de 2008, elle a induit des dysfonctionnements très graves sur le réseau.

Lofuehrerstreik-BerlinGrève historique à la Deutsche Bahn en 2015 pour l’emploi et le service public

En Europe, alors que les privatisations thatchéro-blairistes font l’effet d’un repoussoir, la Deutsche Bahn, la société des chemins de fer allemands, aurait, elle, réussi sa réforme. Ce qui lui permettrait d’afficher des résultats « exemplaires » en termes d’utilisation du rail. Pour réussir la modernisation de la SNCF, il n’y aurait donc rien de plus simple : s’aligner sur elle, expliquent Emmanuel Macron et le gouvernement français. La ministre des Transports, Élisabeth Borne, le revendiquait le 15 mars dernier sur France Info : « Nous voulons une entreprise plus unifiée et réactive, où les managers ont des capacités de décision. Le modèle allemand avec une structure mieux intégrée répond bien à cet objectif. »

L’affirmation vaut ainsi que l’on s’intéresse à un vrai bilan de la réforme de la Deutsche Bahn. Et le moins qu’on puisse dire est que sa présentation par les autorités françaises heurte de plein fouet l’expérience des usagers allemands, confrontés à une multiplication des dysfonctionnements. La réalité qu’ils ont vécu, qu’ils vivent, c’est une dégradation notoire du service, avec un prix des billets en constante augmentation et parmi les plus élevés du continent, des retards chroniques – ils touchent selon plusieurs études concordantes près du tiers des trains de grandes lignes – ou même de ces accidents meurtriers qui ont bien trop souvent défrayé la chronique durant les deux dernières décennies outre-Rhin.

La réforme du rail de 1994 servit en fait de cadre à la fusion des deux ex-sociétés publiques des chemins de fer est et ouest-allemandes après la réunification. Elle visa à banaliser l’entreprise et le statut de ses personnels pour la transformer en une société par actions comme les autres. Mais la privatisation engagée il y a vingt-quatre ans, n’a jamais pu être menée à terme. L’État fédéral contrôle toujours aujourd’hui 100 % de la Deutsche Bahn (DB) et de ses filiales intégrées, DB Netz (réseau ferré), DB Cargo (marchandises), DB Regio (transport régional), etc.

Absence d’investissements sur le réseau secondaire

Le fiasco d’une libéralisation complète tient à deux raisons essentielles : la date choisie pour l’introduction en Bourse du géant, en 2008, a malencontreusement coïncidé avec le krach financier. « Les conditions ne sont pas propices à la vente de titres de l’entreprise sur les marchés », avait dû reconnaître, penaud, Peer Steinbrück, le ministre des Finances (SPD) du gouvernement Merkel I de grande coalition. L’autre raison de cet échec tient aux luttes des cheminots, en opposition frontale avec la recherche de l’optimisation des profits devenue règle d’or dans la gestion de la DB SA.

Les dégâts n’en sont pas moins déjà considérables, relèvent les syndicalistes et les usagers de l’Alliance chemin de fer pour tous (Bündnis Bahn für alle), ce regroupement d’organisations et d’associations de citoyens qui s’est mobilisé pour la défense du service public. « Le modèle allemand est une véritable imposture », expliquent-ils en substance en listant la multiplication de dysfonctionnements.

L’été dernier à Rastatt, la ligne Nord/Sud, la plus importante du pays, qui relie Karlsruhe à Bâle, a dû être coupée de juillet à octobre. En cause : l’effondrement partiel d’un tunnel en construction sous les voies. Le chantier doit permettre de délester un trafic parmi les plus denses d’Europe à cet endroit. Pour aller au plus vite et optimiser la profitabilité de l’investissement, on a sous-estimé volontairement de multiples paramètres de sécurité, en creusant directement sous les voies existantes. Résultat : les rails se sont enfoncés subitement de quelque 80 centimètres. La fermeture au trafic après qu’un accident a été évité de justesse a provoqué une immense pagaille. Un service de remplacement par bus a dû être mis en place pour les passagers des ICE (les TGV locaux). Quant aux très nombreux trains de fret qui passent par là, ils ont dû emprunter de longs itinéraires de substitution ou transférer sur des camions les containers ,empilés sur leurs wagons.

L’incident de Rastatt a mis ainsi en lumière l’absence d’investissements sur un réseau secondaire vétuste. Le maintien de nombreuses portions de lignes à voie unique, en dépit souvent d’une fréquentation importante compte tenu de la densité de la population, y a fait grimper les risques pour les passagers. Jusqu’à des accidents graves. En février 2016, deux trains affrétés par la compagnie privée Meridian se percutaient de plein fouet entre Rosenheim et Holzkirchen, en Bavière. Bilan : 10 morts et plus de 80 blessés. « Erreur humaine », conclura l’enquête après une intense controverse sur l’absence d’équipements, il est vrai très coûteux, permettant d’enclencher automatiquement un arrêt d’urgence en cas d’engagement de deux convois sur la ligne au même moment. De multiples études établissent une recrudescence des accidents ou quasi-accidents depuis le lancement de la réforme. Car si elle n’a pu entrer en Bourse en 2008 la DB, devenue entre-temps un des leaders mondiaux de la logistique et des transports, présent dans plus de 130 pays, n’en adopte pas moins des principes de gestion soumis à la rentabilité financière.

Jusqu’à l’absurde. En août 2013, les trains n’arrivent plus en gare de Mayence, capitale du Land de Rhénanie-Palatinat. La raison : en cette période de congés d’été, il n’y a plus suffisamment de conducteurs de locomotive, de personnels de bord et dans la gare pour assurer l’arrivée des trains. La circulation de plusieurs dizaines d’entre eux doit être tout simplement annulée. La direction de la DB répète comme un leitmotiv depuis 1994 qu’il faut « rendre le chemin de fer en capacité d’affronter les marchés financiers ». En conséquence de quoi quelque 150 000 emplois et l’ex-statut des cheminots ont été rayés de la carte.

A Berlin, ces nouvelles logiques entrepreneuriales vont plonger le RER local (la S-Bahn) dans le chaos entre 2009 et 2012. Dans sa course à la rentabilité, la filiale de la DB a licencié 900 de ses 3 800 salariés et engagé des économies drastiques en matière de maintenance. Les intervalles entre deux visites de révision à l’atelier s’étendent démesurément. Après un déraillement dans la station Südkreuz (37 blessés), une défaillance des freins est relevée par l’enquête post-accident. Quelque temps plus tard, un organisme de sûreté tire la sonnette d’alarme. Il pointe « des problèmes majeurs sur les cylindres de freins et les axes » de la majorité des voitures. Des centaines de trains doivent être annulés, remplacés au mieux par des services de bus. Il est conseillé de se rabattre sur le réseau du métro. Encore faut-il pouvoir rejoindre « une station terminus, dont le parking est vite saturé », dénonce un livre noir du rail publié en 2011. Des embouteillages automobiles monstres se forment régulièrement dans la capitale fédérale. Et le prix du ticket commence à grimper à une vitesse proportionnelle au nombre d’annulations de trajets ou de retards.

À l’été 2015, GDL remporte une victoire historique

Les syndicats, et singulièrement celui des conducteurs de locomotive (GDL), qui a fait irruption sur la scène publique dans la première moitié de la décennie, revendiquent, outre des revalorisations salariales, des investissements et des créations d’emplois. À l’été 2015, GDL remporte une victoire historique après des mois de conflit très âpre qui ont occasionné plusieurs périodes de paralysie du réseau. Classiquement, les grévistes sont accusés par les dirigeants de la grande coalition et une bonne partie de la presse de « prendre les voyageurs en otage ». Mais l’ampleur du mouvement et une certaine complicité des usagers, qui ont expérimenté à leurs dépens retards et dysfonctionnements chroniques, obligent la direction de la DB à céder. Elle doit signer un accord qui l’engage à embaucher quelque 300 conducteurs de locomotive supplémentaires et une centaine de personnels de bord. L’accord stipule aussi une réduction du temps de travail de 39 à 38 heures sans perte de salaire, qui vient d’entrer en vigueur en ce début d’année 2018.

Ces luttes, devenues autant d’actes de résistance, ont joué un rôle essentiel dans la préservation du service public en entravant la folle poursuite de la marche à la libéralisation. Les syndicalistes font valoir une conception alternative qui mise sur le développement des coopérations et non de la concurrence entre sociétés nationales pour moderniser les chemins de fer européens. Une forte délégation de cheminots allemands était présente dans la manifestation française du 22 mars. Illustration de l’importance à leurs yeux de la solidarité intereuropéenne pour relever ce défi et continuer le combat.

 

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