Le SPD accorde un sursis à la grande coalition

Le congrès du Parti social-démocrate, qui s’est achevé le 8 décembre, a voulu concilier le refus d’une « sortie immédiate » du gouvernement Merkel et une « réorientation à gauche ».

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Le grand écart jusqu’où ? Pour retrouver sa crédibilité perdue, le SPD (Parti social-démocrate) en crise veut donner un sérieux coup de barre à gauche, mais il prône, en même temps, un maintien de la grande coalition avec la chancelière Angela Merkel. Les sociaux-démocrates allemands se sont résolus à leur congrès ce week-end à Berlin à un compromis en forme de quadrature du cercle. L’élection surprise par les adhérents du parti du duo formé par Saskia Esken et Norbert Walter-Borjans signalait une défiance exacerbée de la base à l’égard de la ligne sociale-libérale de la direction sortante. Les deux nouveaux dirigeants se sont engagés sur une remise en cause des orientations qui, sous l’impulsion des réformes Hartz, ont conduit « l’Allemagne à posséder le plus vaste secteur à bas salaire des pays développés », a encore répété Saskia Esken à l’ouverture du congrès. Le respect du dogme de l’équilibre budgétaire est une folie « alors qu’il faudrait sur dix ans quelque 450 milliards d’investissements dans les services publics, le numérique et la lutte contre le réchauffement climatique », a plaidé Norbert Walter-Borjans. Ces positions tranchent avec les orientations du ministre des finances et vice-chancelier, Olaf Scholz, battu dans la course à la présidence du parti. Ce qui a alimenté les spéculations sur une possible rupture de la grande coalition.

La direction sortante battue a pesé de toutes les pressions

Les perdants de la direction sortante autour d’Olaf Scholz se sont mobilisés, avec l’ex-chancelier Gerhard Schröder, grand ordonnateur des réformes Hartz, et plusieurs ministres-présidents SPD de Länder (États-régions), pour défendre la poursuite de la participation au gouvernement Merkel, laissant planer le spectre d’une scission. La manœuvre a pesé sur les décisions du congrès. Les délégués ont rejeté une motion se prononçant pour « une sortie immédiate » de la grande coalition. Ils lui ont préféré l’ouverture de « discussions » avec la CDU pour infléchir le gouvernement en faveur d’une « hausse progressive du salaire minimum pour le porter à 12 euros de l’heure » ou « de gros investissements pour le climat ».

Les débats vont continuer d’être serrés

Pour autant, il est loin d’être écrit qu’Angela Merkel puisse achever son ultime et quatrième mandat comme prévu à l’automne 2021. Les débats vont continuer d’être serrés au sein d’un parti social-démocrate, confronté à un véritable problème existentiel et réduit aujourd’hui à moins de 15 % des intentions de vote dans les sondages. Kevin Kühnert, le chef de file des Jusos (jeunes socialistes) qui a pris la direction de la rébellion progressiste, a été élu à la vice-présidence du parti, tandis que plusieurs poids lourds de l’ex-direction, comme le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, mis en minorité par les délégués, ont été contraints de céder la place. La convocation d’élections anticipées qui pourraient se traduire par une nouvelle progression de l’extrême droite (à 15 % également dans les sondages) est brandie comme un épouvantail. « Mais la poursuite de la GroKo (grande coalition) ne peut qu’accélérer encore notre descente aux enfers », relèvent les partisans de la rupture avec Merkel, qui affirment qu’ils ne désarmeront pas. Au sein de la CDU, le moindre « bougé » risque de s’avérer compliqué. La chancelière, tiraillée en interne par des forces centrifuges nationales-libérales, a déjà fait connaître une opposition catégorique à « toute renégociation » de l’accord gouvernemental passé avec le SPD. De quoi transformer en mission impossible toute concession, a fortiori de « gauche », aux nouveaux dirigeants du SPD.

Bruno Odent

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Le casse des caisses par la finance mondiale

Partout dans le monde, les marchés financiers et leurs alliés politiques tentent d’étendre la capitalisation et ses prestations rabougries. Mais ils se heurtent à des résistances. Plein feu sur les États-Unis, l’Allemagne et le Chili.

USALes retraites sont devenues l’un des thèmes les plus chauds de l’actualité sociale mondiale. Et pour cause. On assiste un peu partout sur la planète, sous l’effet de la globalisation financière, à une offensive en règle des assureurs privés. Ils veulent ici accroître les profits des fonds de pension déjà sous leur coupe. Ils font là le forcing pour s’accaparer le magot de systèmes publics qui les font saliver quand ils échappent encore à leur emprise. Comme en France, où la solidarité entre générations de salariés, la répartition restent la règle majoritaire.

Un voyage sur quelques théâtres d’intervention majeurs des mercenaires de la finance et de leurs complices politiques permet d’illustrer à la fois l’ampleur des dégâts occasionnés pour les citoyens ordinaires, mais aussi des résistances de mouvements déterminés. Ce qui souligne combien émerge derrière les souffrances populaires ou dans les luttes le besoin d’une mondialisation radicalement transformée.

1/États-Unis : Wall Street fait les poches des vieux

Attachez vos ceintures. Notre premier rendez-vous névralgique a lieu aux États-Unis. Au pays du « marché roi », la capitalisation donne le la depuis des lustres. Surprise cependant : héritage du New Deal de Roosevelt, une partie de la retraite est assurée par la Social Security (Sécurité sociale), un système public par… répartition. Il n’ouvre cependant aux cotisants qu’un droit à une retraite socle en forme d’obole et rend indispensable la souscription à une assurance privée complémentaire. Celle-ci pourra être financée individuellement ou en partie par les entreprises quand elles disposent d’un fonds de pension « maison ».

Les salariés des plus grandes firmes états-uniennes comme General Motors ou Apple pourront ainsi longtemps bénéficier de retraites de niveau confortable. Ce dispositif destiné à les « fidéliser » était inscrit dans leur contrat de travail leur garantissant une « prestation définie ». C’est-à-dire un maintien, voire une progression du pouvoir d’achat de leurs pensions. Tout a commencé de changer à partir de la fin des années 1990. Les administrations successives ont délibérément fragilisé la Social Security, désormais si rabougrie qu’elle ne permet plus à ses ayants droit de se hisser au-dessus du seuil de pauvreté. Au même moment les anciens contrats à « prestation définie » vont devenir la cible de toutes les attaques. Un dispositif baptisé 401 (k) va être lancé en grand à la fin de l’ère Clinton, fondé sur la promesse d’offrir aux futurs retraités les meilleurs rendements de Wall Street. Un petit alinéa important précisait toutefois que le niveau des rentes versées n’était plus garanti. Autrement dit : le montant des pensions allait pouvoir baisser sensiblement. Ce qui devint vite réalité.

Sous pression de leurs actionnaires, les entreprises ont pu ainsi se défaire à bon compte de leurs anciennes obligations. Des millions de futurs retraités ont été pris au piège. Au point que le sigle « 401 (k) » est devenu synonyme d’insulte dans les échanges les plus quotidiens entre citoyens grugés. Wall Street fait les poches des vieux.

La question hante le débat national états-unien. Comme le dossier très voisin de l’assurance-maladie, elle aussi rançonnée par le privé et inaccessible aux plus démunis. Au point que le défi d’instaurer un système de couverture sociale publique alimente les joutes des primaires démocrates et constituera sans doute un des sujets majeurs de la présidentielle de 2020.

2/ L’envers du décor du « modèle allemand »

Plus près de chez nous, en Europe, les marchés financiers sont parvenus à induire d’autres régressions spectaculaires. L’envers du décor du « modèle allemand » n’est guère affriolant si on le mesure à la situation des retraités après les contre-réformes orchestrées par le chancelier Gerhard Schröder au début des année  2000. Les pensions diminuent comme peau de chagrin. Et le pays est confronté à une irruption de la pauvreté chez les seniors. Le taux de remplacement (le montant de la première pension versée comparé à celui du dernier salaire net) ne cesse de diminuer. Il n’est plus que de 48 % aujourd’hui pour une majorité d’Allemands dont les retraites par répartition sont versées par les caisses légales (Gesetzliche Kassen).

Deux réformes adoptées en 2002 et en 2005 ont fragilisé tout le système. La première, baptisée Riester, a ouvert une brèche pour la capitalisation en usant d’incitations fiscales à souscrire des assurances privées. La seconde, la réforme, Rürup a modifié le calcul des pensions en les indexant sur un paramètre démographique. Résultat : seuls les plus riches qui ont pu souscrire de bonnes polices d’assurance-vie et les ex-salariés des grandes entreprises qui se voient verser une rente « raisonnable » par les fonds de pension de leur ancien employeur (en vertu du troisième pilier du système germanique) sortent la tête de l’eau. Tous les autres sont totalement dépendants des pensions peau de chagrin de leurs caisses légales. Soit pour un salarié qui touchait 2 200 euros de rémunération nets, un revenu ramené, une fois à la retraite, à un peu plus de 1 000 euros par mois. Et encore s’il remplit les conditions légales : 45 annuités de cotisations et peu de périodes de chômage.

On comprend pourquoi ce dossier est devenu le plus sensible du moment outre-Rhin. Il bouscule, comme aux États-Unis, le débat politique national. Au point que le sort de la grande coalition dirigée par la chancelière Merkel y soit très lié. Un feu vert des adhérents du SPD qui se réunissent en congrès à la fin de cette semaine en faveur de la poursuite de l’attelage gouvernemental pourrait achopper (lire page 17) sur une loi bricolée par l’exécutif pour atténuer, vaille que vaille, les conséquences sur les seniors des logiques régressives à l’œuvre.

3/ La capitalisation dans les fourgons de Pinochet

Au Chili, le système par répartition, qui était la norme à l’époque de Salvador Allende, a été écrasé, comme la démocratie, sous les chenilles des chars d’Augusto Pinochet. Un système a été mis en place, prévoyant un recours exclusif à la capitalisation. Celui-ci est supporté uniquement par les salariés, contraints de verser 10 % de leurs salaires à une « administration de fonds de pension » baptisée AFPs (Administradoras de Fondos de Pensiones). Résultat : une large majorité de Chiliens retraités touche aujourd’hui une pension inférieure au déjà très maigre salaire minimum (375 euros par mois). Ce qui oblige nombre d’entre eux à multiplier les petits boulots de rue pour survivre.

Les retraites sont ainsi devenues l’une des principales causes de la colère populaire au cœur du soulèvement qui touche le pays depuis le 7 octobre. Le système AFPs a été mis en place par un certain José Piñera, ex-ministre du Travail du dictateur et frère de l’actuel président de droite, Sebastian Piñera. Il est emblématique du rôle dévolu au Chili depuis Pinochet par les gourous de l’école libérale d’économie de Chicago, comme laboratoire d’une libéralisation globale.

Les comptes AFPs, présentés comme le moyen de faire fructifier l’épargne des salariés, ont été captés pour financer des opérations immobilières ou spéculatives, absorbés par le casino des places boursières interconnectées de la planète. « Un vol organisé », hurlent les manifestants dans les rues des villes chiliennes, qui revendiquent la restauration d’un vrai système public fondé sur la solidarité.

Bruno Odent

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Nouvelle secousse tellurique nationaliste en Allemagne

 

AfD

L’extrême droite a de nouveau fortement progressé dimanche 1er septembre dans les Länder du Brandebourg et de Saxe où elle a disputé les premiers rôles à la CDU comme au SPD en rassemblant un quart des suffrages.

Les résultats des scrutins régionaux se suivent et se ressemblent pour les deux partis au pouvoir sous la houlette de la chancelière Angela Merkel. L’un et l’autre ont à nouveau décroché de façon spectaculaire. Après avoir dirigé la Saxe sans interruption depuis la réunification avec des scores initialement très supérieurs à la majorité absolue, la CDU n’a plus rassemblé que 32,1% dans le scrutin régional du dimanche 1er septembre (contre 39,4% encore en 2014). Dans le Brandebourg le partenaire SPD du gouvernement fédéral connaît un affaissement du même type. A 26,2%, il a enregistré près de 6 points de chute par rapport à 2014 (31,9%).

Même si les partis des ministre-présidents sortants, le CDU Michael Kretschmer en Saxe et le SPD Dietmar Woidke dans le Brandenbourg, parviennent à se maintenir en tête dans leur Land respectif. Ils sont désormais talonnés par l’AfD qui obtient respectivement 27,5%  (+ 17,7%) en Saxe, son meilleur score dans une élection régionale, et 23,5 % (+11,3%) dans le Brandebourg. Les tractations pour leur reconduction à la tête du gouvernement régional promettent d’être difficiles. Les coalitions sortantes, CDU/SPD en Saxe et SPD/Die Linke dans le Brandenbourg, sont désormais en effet largement minoritaires. De difficiles négociations pour intégrer les verts aux exécutifs régionaux sortants sont annoncées.

Quand ils n’étaient pas la force dominante l’affaissement des deux « grands » partis est plus net encore.  Le SPD décline à 7,7% en Saxe et la CDU perd près de 8 points dans le Brandenbourg. (15,6 % contre 23% en 2014).

Surfant sur le populisme et la xénophobie l’AFD est parvenue à détourner un immense malaise accumulé dans ces territoires d’Allemagne orientale sur trois décennies depuis une «réunification » pratiquée sous l’entière houlette des Konzerne, les grands groupes ouest-allemands, qui ont pu s’installer en régnant par le vide. Et en développant une précarité endémique.

Die Linke, traditionnellement bien implantée à l’Est, s’est employée à démasquer les véritables racines du mécontentement populaire et du discours de haine de l’AfD. En vain hélas puisque la formation enregistre également un recul considérable: elle obtient 10,4% en Saxe (- 8,4%) et 10,7% dans le Brandebourg (- 7,9 %).  Outre l’AfD, seuls les verts progressent mais de modeste façon en réalisant respectivement 10,8% dans le Brandebourg (contre 6,5% en 2014) et  8,6 % en Saxe (+ 2,9%).

Signe supplémentaire de la gravité du désarroi régional, Andreas Kalbitz et Jörg Urban, leaders respectifs de l’extrême droite dans le Brandebourg et en Saxe font partie de « L’aile » (Der Flügel), la tendance la plus nationaliste radicale au sein de l’AfD, celle qui ne rechigne pas à flirter avec les groupuscules néonazis ou le mouvement contre l’islamisation de l’occident (Pegida) basé d’ailleurs à Dresde dans la capitale de la Saxe.

Cette nouvelle secousse tellurique ne devrait pas manquer d’ébranler toujours davantage une grande coalition nationale déjà très mal-en-point. Les dissensions internes au sein des deux ex grands partis promettent de s’aiguiser. Ainsi une aile droite nationaliste qui n’a cessé de gagner en influence au sein de la CDU, va-t-elle sans-doute  renforcer encore sa pression en faveur d’une alliance avec l’extrême droite.

Mais pour une chancelière Angela Merkel, en bout de course, qui a d’ores et déjà annoncé qu’elle ne se représenterait pas en 2021, le plus gros sujet de préoccupation vient d’un SPD toujours plus proche de la rupture. Son nouveau recul électoral confirme une tendance observée à chaque scrutin régional, et il ne va pas manquer de conforter dans le parti ceux qui contestent le bienfondé de l’alliance gouvernementale avec la CDU.

Le SPD est donné désormais, selon les sondages au plan national, entre 13% et 15 % des intentions de vote. Soit exactement au même niveau que l’AfD. Si la convocation d’une élection anticipée du Bundestag apparaît, de ce fait, risquée aux yeux de tous les membres du parti, les contestataires font valoir qu’un prolongement de la participation au gouvernement ne ferait qu’alimenter cette descente aux enfers. Et ils plaident pour « un tournant à gauche », seul moyen d’arrêter l’hémorragie électorale.

Sans tête après la démission d’Andrea Nahles au printemps dernier, suite, déjà à un résultat électoral désastreux, le parti s’est donné jusqu’à un congrès extraordinaire début décembre pour retrouver une direction et clarifier sa ligne. L’issue des débats s’annonce incertaine.

 

 

 

 

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Infarctus de la plus grande banque allemande

Pointe avancée de la financiarisation de l’ex système rhénan, la Deutsche Bank a annoncé dimanche 7 juillet la suppression de 18.000 emplois.

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Le conseil de surveillance de la Deutsche Bank a dévoilé dimanche 7 juillet 2019 un vaste plan de restructuration qui prévoit quelque 18 000 suppressions d’emplois dans le monde, soit prés d’un poste sur cinq, et la création d’une « bad bank », un établissement dépotoir destiné à stocker les titres spéculatifs et dépréciés qu’elle possède hors du périmètre de l’établissement.

Selon le PDG, Christian Sewing, la « bad bank » devrait abriter jusqu’à 80 milliards d’euros d’actifs dits « risqués ». Y seront transférés les tombereaux de titres toxiques accumulés à la faveur d’une financiarisation opérée depuis 2001, après que l’ex-chancelier Schröder a mis en œuvre un « big bang » du secteur, destiné à lui faire gagner vite le grand large anglo-saxon de la finance mondiale.

Résultat : la banque, gavée aux États-Unis aux fameux titres « subprimes », a été frappée de plein fouet par le krach de 2007-2008. De plus elle a participé , avec des « collègues » européens, à la manipulation des taux d’intérêt du Libor (taux bancaire de référence dans l’UE). Promotrice d’une certaine idée du « capitalisme vert », elle a coorganisé une fraude massive du fisc sur des titres, permettant d’échanger sur le marché des droits à émettre du CO2. Elle est aussi championne de l’émission de ces produits ultraspéculatifs que sont les CDO (Collateralized Debt Obligation). Et elle est mêlée à une kyrielle de scandales de blanchiment d’argent.

Le géant constituait, jusqu’au début des années 1990, le centre névralgique de feu le modèle dit de banque industrie, dont la particularité toute rhénane était de permettre, via des participations croisées, un financement à moindre coût capitalistique des entreprises industrielles. Il tente aujourd’hui de survivre en se démettant de sa branche de la banque dite d’investissement, si choyée il y a peu de temps encore.

 

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Les berlinois mettent les requins de l’immobilier sur la défensive

Alors que progresse le processus d’adoption d’un référendum pour la municipalisation des logements de la capitale allemande, le débat sur le droit au logement et contre l’envolée des prix des loyers s’intensifient jusque dans le reste du pays. 

 

La lutte des locataires berlinois contre les requins de l’immobilier connaît un écho grandissant dans la capitale allemande et dans tout le pays. La majorité de gauche (SPD, Verts, Die Linke) du sénat de Berlin, l’exécutif de la cité-état, a décidé mardi 18 juin de lancer un projet de loi qui permettrait de geler les augmentations de loyers pendant une période de 5 ans. Trois jours auparavant les animateurs d’une association qui réclame un référendum pour municipaliser les logements de la ville sur lesquels des sociétés financières ont fait main basse (l’humanité du 29 avril), faisaient savoir qu’ils avaient franchi haut la main une première étape indispensable à l’organisation de cette consultation.

Aux yeux du maire SPD de Berlin, Michael Müller, le lancement d’une procédure destinée à geler les augmentations de loyer permettrait de répondre à la colère de ses administrés. Le bourgmestre qui est, à la différence de ses partenaires de Die Linke et de quelques élus Verts, pour le moins réservé sur une consultation référendaire, affiche ainsi une volonté d’agir qui puisse, espère-t-il, satisfaire en partie les berlinois et donc désamorcer leur détermination.

Le débat sur l’accès au logement est devenu central bien au delà des rives de la Spree. Pour un SPD traumatisé par le nouveau recul de plus de 10 points enregistré aux Européennes il interfère dans la discussion qui fait rage entre partisans d’une poursuite contre vents et marées de la Grande coalition et militants de plus en plus nombreux qui aspirent à un virage à gauche de leur parti, quitte à tourner le dos à l’alliance avec la chancelière Merkel. De quoi faire bouger les lignes quand le très modéré Thorsten Schäfer-Gümbel, un des membres du triumvirat chargé de la direction intérimaire du SPD, après la démission d’Andrea Nahles, n’hésite pas à rejoindre Die Linke au Bundestag sur une proposition de loi visant à plafonner toutes les augmentations de loyers au plan national.

L’infléchissement est naturellement surtout à mettre au compte de l’ampleur de la fronde des locataires. Les initiateurs de la demande de consultation référendaire dans le Land De Berlin pour que la ville se réapproprie ses logements, ont ainsi pu collecter quelques 77.000 signatures en l’espace de quelques semaines. Soit trois fois plus que légalement nécessaire pour se lancer dans la phase finale du processus conduisant à la convocation d’un référendum.

Pour satisfaire à cette ultime étape, engagé désormais officiellement par le ministre de l’intérieur de la cité état, il faut que 7% des citoyens inscrits sur les listes électorales – ce qui correspond à 170.000 personnes – apposent leur signature en faveur de la consultation. Un objectif qui paraît tout à fait accessible aux animateurs de « Deutsche Wohnen enteignen » (exproprier habitat allemand), l’association qui dénonce la prise de contrôle de dizaines de milliers de logements par un capital financier dont la seule boussole est la maximisation la plus rapide possible des profits.

Les loyers berlinois ont augmenté de 30% à 100 % en l’espace de 10 ans. Deutsche Wohnen (habitat allemand) qui possède plus de 110.000 logements à Berlin, est coté à la bourse de Francfort et agit sous le contrôle direct des plus redoutables spéculateurs de la planète, comme le groupe étatsunien Black Rock qui en détient une part suffisante pour imposer ses desiderata en matière de… retour rapide sur investissement.

L’association de citoyens berlinois en faveur du référendum relève que « Deutsche Wohnen et leurs semblables » se doivent de poursuivre une « stratégie de hausse des loyers à tout prix. » Car il leur faut, précise Jenny Stupka, sa porte-parole, « à la fois rembourser les crédits » qu’ils ont du souscrire pour acquérir leur patrimoine immobilier et « satisfaire la demande de bénéfices élevés de leurs actionnaires.» Elle fait observer combien ces logiques contredisent le droit d’accès à un logement digne pour tous. Et elle cite les articles de la constitution du Land ou de l’état fédéral qui prévoit « une prise de contrôle public » au cas où le respect du bien commun est violé par les acteurs privés.

Ce refus des logiques financières comme cette volonté d’écrire une nouvelle page de la démocratie instaure un bien troublant parallèle entre Berlin mobilisé pour le logement et Paris contre la privatisation de ses aéroports.

 

Bruno Odent

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Crise au SPD: démission de Nahles, grande coalition en péril

La cheffe du SPD qui a annoncé dimanche 2 juin son retrait de la présidence du parti  et de son groupe au Bundestag, était considérée comme la clé de voûte d’une alliance droite/gauche avec la CDU/CSU d’Angela Merkel, toujours plus contestée au sein de sa formation. 

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La crise politique ne cesse de s’approfondir outre Rhin. Une semaine tout juste après le résultat désastreux enregistré par le parti social-démocrate aux européennes, sa présidente, Andrea Nahles a annoncé dimanche 2 juin qu’elle démissionnait de sa fonction de cheffe du parti et de la présidence du groupe SPD au Bundestag, laissant entendre qu’elle pourrait même se retirer totalement de la vie politique en abandonnant prochainement son mandat de députée.

Cette démission surprise a fait l’effet d’une bombe politique. Nahles affirmait en effet 48 heures après le verdict des européennes et la défaite concomitante enregistrée par le SPD dans le Land de Brême qu’il administrait depuis…1945, qu’elle poursuivrait sa tâche pour surmonter « le très rude défi » auquel son parti était confronté. Mais la patronne du SPD, critiquée ouvertement jusque dans les directions nationales et régionales, est lâchée, selon un sondage, par les deux tiers des membres de la formation.

En jetant l’éponge dimanche 2 juin Nahles s’est adressée aux adhérents du SPD: «  j’espère que vous  parviendrez à trouver des personnes, capables de renforcer confiance et respect mutuel», dit-elle en allusion à une nouvelle direction qui ne pourra prendre les rênes qu’à la suite d’un congrès extraordinaire, vraisemblablement en septembre prochain. En attendant c’est un triumvirat qui assurera l’intérim à la présidence du parti. Il est composé des ministres présidentes de Rhénanie-Palatinat et de Mecklembourg Poméranie, respectivement, Malu Dreyer et Manuela Schwesig, ainsi que de Thorsten Schäfer Gumbel qui dirige le SPD dans le Land de Hesse, chacun d’eux ayant fait savoir qu’il n’aspirait pas au poste laissé vacant par Nahles. Le plus âgé des députés SPD, Rolf Mützenich prendra, lui, la direction du groupe au Bundestag.

Ce tremblement de terre au sein du SPD ne peut pas ne pas avoir de conséquence sur l’avenir de la chancelière, elle même. Nahles était considérée en effet comme une sorte de clé de voûte de la grande coalition. Quand elle succéda à Martin Schulz à la tête du SPD en avril 2018, héritant d’un parti en crise ouverte, déjà, elle s’engagea en faveur de la reconduite d’un accord de gouvernement avec Angela Merkel tout en jurant qu’il était possible de redonner simultanément « des couleurs » au SPD meurtri par le plus bas historique enregistré à l’élection du Bundestag de septembre 2017. Elle s’est efforcée de  donner un profil général moins consensuel au parti, n’hésitant pas à avancer un programme plaidant pour un «  nouvel état-social » dans lequel elle n’hésitait pas à prendre quelques distances avec la fameuse réforme Hartz du marché du travail, œuvre du gouvernement SPD/Vert du chancelier Schröder au début de la précédente décennie. Cette réforme qui a instillé une forte dose de précarité dans la société, est honnie par l’opinion publique et le SPD qui y reste associé jusqu’à aujourd’hui continue de la porter comme un boulet.

Des dirigeants de l’aile gauche du parti font connaître leur scepticisme croissant à l’égard de la grande coalition. « Nous n’avons pas passé de contrat d’abonnement  avec l’Union ( chrétienne démocrate, NDLR) » lancent dans un appel commun , le vice-président du parti, Ralf Stegner, associé au vice chef du groupe parlementaire, Matthias Miersch et au chef des jeunes sociaux-démocrates, Kevin Kühnert. Ils exigent, avant la fin de l’année, des décisions concrètes sur la gratuité de la formation, l’amélioration des retraites, la protection du climat et une règle pour restreindre les exportations d’armes. Partiellement entendu sur ce dernier point avec le gel des ventes d’armes à l’Arabie saoudite prolongée par Merkel le 30 mars dernier ( L’humanité du 31 mai ), le SPD se voit opposé une fin de non recevoir par la CDU sur tous les autres dossiers. Si nous n’obtenons pas satisfaction, préviennent les auteurs de l’appel, la date de la fin de la grande coalition prévue au plus tard jusqu’en 2021, devra « être avancée.»

Un éclatement de l’attelage gouvernemental pourrait aussi bien signifier des élections anticipées que l’ouverture de négociations pour faire émerger une coalition «alternative» entre la CDU, les Verts et les libéraux (FDP). Mais ce scénario paraît de plus en plus improbable. Même si les Verts fortement recentrés ne bouderaient pas une alliance avec la CDU ils ont bien trop le vent en poupe pour ne pas espérer être les principaux bénéficiaires d’un scrutin avant échéance. Ils viennent en effet de réaliser 20% aux Européennes et un sondage publié dimanche les verraient même rafler… à la CDU, la première place sur l’échiquier politique germanique.

Dans le parti d’ Angela Merkel on a bien perçu l’acuité de la menace. La chancelière elle-même a du monter au créneau soulignant le besoin de « faire preuve de sérénité et de responsabilité» pour  poursuivre jusqu’à terme «la mission gouvernementale» sur laquelle les deux ex grands partis se sont engagés. Une posture aussi inhabituelle que défensive qui illustre combien l’histoire de la grande coalition pourrait ne pas attendre la fin de cette année pour s’écrire au passé.

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Euros comment s’affranchir des règles de fer

Tandis que la lumière se fait sur le leurre du frexit, un débat de fond peut s’engager sur une transformation de la monnaie unique dont les crédits gratuits pourraient fournir la base des financements pour les services publics ou la préservation du climat.

Les « frexiters» comptaient bien en faire le premier thème du débat public à l’occasion de ces élections européennes. C’est raté. Depuis quelques mois l’opinion paraît de plus en plus rétive à cette perspective. Non qu’elle apprécie d’un seul coup les politiques d’austérité et les autres ajustements drastiques qui figurent au cœur du fonctionnement de la monnaie unique. Mais sa défiance a grandi à l’égard de divers discours populistes, faisant de la monnaie unique une commode victime expiatoire, un moyen d’éviter d’aborder des questions systémiques pour laisser entendre qu’il suffirait d’un retour aux bonnes vieilles devises nationales ; une sorte de martingale pour rétablir une souveraineté populaire, effectivement mise à mal.

« L’eurexit », une vraie fausse solution

Les difficultés liées à l’organisation du brexit ont constitué un redoutable test de la pratique pour ces pseudo souverainismes. Même si la Grande-Bretagne n’a jamais été membre de la zone euro, la sortie de l’Union Européenne pilotée par les forces les plus national-libérales du Royaume, a fait resurgir au moment du passage à l’acte, le degré et l’intensité des interdépendances avec le continent. Et les risques économiques mais aussi sociaux engendrés par cette aventure. Au point que les syndicats britanniques sont vent debout contre les logiques antisociales à l’œuvre.

Il n’est guère difficile de déduire des incroyables péripéties du feuilleton sans fin du Brexit, à quelles extrémités pourraient conduire une sortie de la zone euro. Un « eurexit » apparaît de plus en plus nettement pour ce qu’il est : une vraie fasse solution. Les dévaluations dites compétitives induites par le rétablissement des devises nationales, inscrites dans un environnement mondial très concurrentiel, dominé par le dollar, ne libéreraient en rien des contraintes de la mondialisation libérale. Simplement il viendrait rajouter dans la boîte à outil censée permettre de jouer des coudes sur les marchés mondiaux, un dumping monétaire au dumping social et fiscal existants. Comme l’illustra l’expérience des dix dévaluations du franc orchestré dans l’après-guerre jusque dans les années Mitterrand.

Pour autant les raisons de s’affranchir des règles de fer qui régissent la zone euro sont d’une actualité de plus en plus brûlantes. Initiées par le traité de Maastricht et le consensus ordo-libéral imposé à ses partenaires par le chancelier Kohl au lendemain de la réunification, l’euro est enfermé en effet dans un carcan monétariste, fondé sur le rationnement des dépenses publiques et l’austérité salariale. Soit des logiques récessives qui ont pesé sur l’activité. Au point d’amener la zone euro au bord du gouffre au milieu de cette décennie quand elle est entrée dans un processus de déflation (baisse des prix et des salaires) qui la conduisait tout droit vers la dépression économique.

La zone euro menaçait ainsi d’être emportée par l’application des… règlements de la monnaie unique. On connaît la nature de la procédure d’urgence déclenchée par Mario Draghi pour sauver le soldat euro. Le président de la BCE obtint, en dépit des réticences allemandes, l’autorisation de se mettre carrément en contravention avec les textes des traités pour lancer des politiques dite d’assouplissement quantitatif. Traduisez : l’autorisation d’émettre des crédits nouveaux (de la monnaie). A partir de mars 2015 il va ainsi inonder les banques, les compagnies d’assurance et autre gros opérateurs des marchés financiers de crédits gratuits à raison de 60 à 80 milliards d’euros par mois.

Au total jusqu’à l’arrêt de cette procédure d’urgence en décembre 2018 quelques 2.600 milliards d’euros de crédits à taux zéro seront déversés sur les marchés. Au seul bénéfice des plus gros qu, recherche de la rentabilité oblige, ont eu tôt fait de confisquer cette manne pour se livrer à des opérations strictement spéculatives. D’où la léthargie persistante qui affecte la zone euro. Même si un collapse majeur a sans doute pu être évité l’argent déversé par la BCE n’a jamais vraiment pu «ruisseler», comme il fut prétendu, jusqu’à l’économie réelle et offrir ces crédits bon marchés qui manquent pourtant si cruellement à nombre d’entreprises.

 

Ian Brossat est le seul à briser le tabou de l’euro

 

La nécessité de changer radicalement de cap pour que les prêts à taux zéro de la BCE ne soient plus confisqués par la finance, est devenue ainsi plus transparente. Elle apparaît plus cruciale que jamais si on veut bien la confronter aux défis qui émergent avec force dans l’actualité : quand le mouvement des gilets jaunes exprime un si fort besoin d’investissements pour l’aménagement et le développement des territoires, des services publics ou encore quand la survie même de l’Humanité rend nécessaire des financements considérables contre le réchauffement climatique.

Ian Brossat, tête de liste communiste aux Européennes, est le seul à relever le caractère systémique de ces enjeux et à briser le tabou de l’euro dont il veut faire un moyen de financer à bon compte les biens communs européens. Il propose de créer à cet effet un fonds européen ad hoc (notre article ci contre). Les défis en présence sont d’une telle acuité que la plupart des autres candidats ne peuvent plus l’ignorer. Même Nathalie Loiseau, tête de liste de la république en marche, plaide l’instauration d’une « banque du climat ». Mais elle n’aurait d’autre vocation que de canaliser l’épargne des européens vers «une finance verte » qui resterait dominée par les critères de rentabilité des marchés financiers. Ce qui est une manière de signifier que ce beau dispositif fournirait, en même temps, son propre veto aux financements les plus utiles pour le genre humain menacé.

Comme la compétitivité et le dumping monétaire restent le marqueur des populistes du frexit, le retour sur investissement financier demeurerait la seule bible qui vaille.

Le dernier scandale écologique et social en date, la menace de suppression de ce train de primeurs qui relie Perpignan à Rungis, vient pourtant illustrer concrètement le besoin d’interventions hétérodoxes et novatrices, dépassant les logiques dominantes.  Pour cause de rentabilité la SNCF et certains de ses gros usagers seraient prêts à transférer l’acheminement des fruits et légumes sur route, avec à la clé des dizaines de suppressions d’emplois de cheminots et la mise en service de quelques 25.000 poids lourds supplémentaires, gros émetteurs de CO2.

Pourtant, souligne Ian Brossat, qui a fait de cet enjeu l’un de ses principaux thèmes d’intervention en cette fin de campagne, « chacun peut mesurer » combien il serait indispensable « d’investir dans le développement et la rénovation du fret ferroviaire » et combien  le financement d’un projet aussi salutaire pourrait s’opérer à des conditions plus favorables que celles du marché, en usant des crédits à taux zéro de la Banque Centrale Européenne (BCE).

Il faudrait 6 milliards d’euros par an pour redonner une place significative au fret ferroviaire dans notre pays, 30 milliards pour l’ensemble de l’UE : c’est 1% du montant des titres qui furent « achetés par la BCE dans le cadre du quantitativ easing (assouplissement quantitatif) » fait remarquer l’économiste communiste, Denis Durand. Les mobilisations des citoyens français et européens en faveur de leurs services publics et du climat passent par un euro radicalement transformé. C’est un des vecteurs clé de l’indispensable refondation de l’Europe.

 

 

 

 

 

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