ThyssenKrupp: Un géant du capitalisme rhénan au bord du vide

Frappé par la crise et la chute de la demande d?acier, le conglomérat mastodonte de la Ruhr est aussi miné par ses folles aventures financières. Une gabegie entamée au milieu des années 2000, dans la foulée des réformes libérales qui ont ébranlé l’ex-modèle industriel allemand. Récit d’une mise en pièces, qui menace l’emploi de 160.000 salariés à travers le monde.

ThyssenKrupp est à l’agonie. Issu de la fusion des deux empires Thyssen et Krupp dans les années 1990, le géant fut l’un des piliers de l’industrie germanique, emblème d’un capitalisme rhénan, champion de la production d?aciers de qualité et de la cogestion (Mitbestimmung), intégrant les représentants des salariés à ses choix stratégiques. Il n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même. À moins de 5 euros, le cours de son action a été quasiment ­divisé par 10 sur un peu plus de 5 ans, et il ne pèse plus que 3 milliards d’euros en capitalisation boursière.

Le groupe est fortement touché par la crise associée à la pandémie. La production d’acier a chuté et les perspectives pour 2021, si elles s’annoncent meilleures, ne sont guère encourageantes puisque, souligne l’institut Leibniz de recherche économique, «l’industrie automobile allemande va réduire le nombre des véhicules électriques fabriqués sur le sol national». Cependant, il ne faut pas s’y tromper, la dégringolade du Konzern a surtout des causes structurelles. Lesquelles sont intimement liées à une gestion marquée par une logique de plus en plus financière et de moins en moins industrielle.

Tout a commencé dans les années 2000, à l’époque où le chancelier Schröder impulsait des réformes libérales d’inspiration anglo-saxonne qui allaient faire muter le capitalisme allemand. Grisés par l’appel du grand large et sa promesse de rendements somptueux, les dirigeants du nouveau conglomérat ont décidé d’implanter deux sites sidérurgiques au Brésil. L’opération visait à inonder le marché états-unien d’aciers made by ThyssenKrupp. Mais l’affaire constitua très vite un fiasco retentissant. Les aménagements réalisés privilégiaient un «low cost» censé décupler les retombées financières. Cela a tourné au désastre industriel. Après une fuite détectée dans un des hauts-fourneaux à Rio de Janeiro, la production a dû être totalement arrêtée. Les dirigeants du groupe avaient investi 12 milliards d’euros, ils revendront finalement leurs usines déglinguées pour un peu plus de 2 milliards. Une lente descente aux enfers avait démarré.

Surendetté et contraint à «se replier» sur le territoire national, le groupe n’en continua pas moins de subir la pression des financiers et de leurs logiques. Priorité a été donnée aux segments réputés les plus rentables sur l’entretien et le développement des vieux sites sidérurgiques. Ce qui a aggravé de terrribles déséquilibres internes. Jusqu’à l’obliger à se séparer de certains fleurons pour tenter d’éponger ses pertes. En février dernier, ThyssenKrupp décidait ainsi de vendre sa division «ascenseurs», réputée florissante, au profit d?un consortium anglo-états-unien, Advent, Cinven, pour quelque 17,2 milliards d’euros.

Pour un répit qui ne sera que de très courte durée. Le Konzern a continué de s’enfoncer dans le rouge. Des vautours ont commencé à tournoyer au-dessus de la Ruhr, attirés par les restes du mastodonte brisé, en phase de démantèlement. Parmi eux, le groupe sidérurgique suédois SSAB se dit prêt à une fusion qui aurait l?avantage de dégager, dit-il, «500 millions d’euros par an de synergie». Seulement, dans le montage proposé, l’allemand deviendrait minoritaire. Suprême humiliation: l’ex-géant de l’industrie germanique se ferait avaler tout cru.

Une offre de fusion émanant de Liberty Steel, un autre des oiseaux de proie volant en cercles de plus en plus serrés au-dessus du malade, aurait des conséquences encore plus terribles. Elle induirait en effet des rationalisations des productions qui déboucheraient sur un massacre pour l’emploi. Le syndicat IG Metall s’y oppose. Il exige que l’État fédéral ou le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, qui englobe la Ruhr, entrent «provisoirement au capital du groupe». Il fait valoir «des critères qui ne soient plus ceux des aventuriers de la finance», pointe Ludwig Garner, membre du syndicat sur le site historique de Duisburg (18.000 salariés).

Le ministre fédéral de l’Économie, Peter Altmaier (CDU), et le ministre-président du Land, Armin Laschet, ont fait savoir qu’une nationalisation, «même provisoire», ne serait pas «à l’ordre du jour». Le seul soutien public envisagé prendrait la forme d’une subvention de 1 milliard d’euros destinée à aménager les installations pour les rendre moins polluantes afin qu’elles produisent à l’avenir «un acier plus vert». Le sous-investissement pour la rénovation d?installations vieillissantes n’a pas franchement préparé le terrain à ce tournant environnemental. La cogestion à l?allemande aurait pu offrir un moyen de peser dans le sens des emplois et du climat. «Mais nos représentants au conseil de surveillance, bien trop intégrés aux orientations financières dominantes, s’y sont systématiquement refusés», s’insurge Ludwig Garner, qui déplore collaboration de son syndicat à un vaste plan de 3.000 suppressions d’emplois.

L?accélération du démantèlement du groupe et des suppressions d’effectifs réduiraient certes la pollution au-dessus de la Ruhr. Mais pour laisser le champ libre à des producteurs asiatiques, chinois ou indiens qui pratiquent un dumping social et environnemental effréné. Miné par la finance et privé de ses défenses immunitaires publiques ou sociales, le mastodonte emblématique du capitalisme industriel rhénan est dangereusement poussé vers le vide.

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Evasion fiscale. L’arnaque à 427 milliards de dollars des champions du capital

Les experts de l’ONG Tax Justice Network ont tracé l’argent déposé dans les paradis fiscaux de par le monde. Ils dévoilent où et comment des milliers de milliards échappent aux États. États dont les services de santé enregistrent aujourd’hui les plus terribles difficultés à faire face à la pandémie… ( humanite.fr du 20.11.2020)

L’organisation Non Gouvernementale (ONG) Tax Justice Network (Réseau pour la justice fiscale) publie un rapport accablant sur le détournement massif de fonds organisé par les divers champions (multinationales, banques, grandes fortunes) du capital dans le monde. Ses experts ont passé aux cribles l’évasion fiscale pays par pays. Ils ont débusqué ses méthodes quasi institutionnalisées pour établir l’opacité autour de gigantesques flux financiers. Selon leur bilan quelque 427 milliards de dollars (385 milliards d’euros) seraient ainsi soustraits aux États.

L’addition prend aujourd’hui un goût particulièrement amer alors que les pouvoirs publics de par le monde souffrent de terribles retards d’investissements pour faire face à la pandémie de Covid-19 dans tous leurs services publics et singulièrement dans ceux de la santé.

Sans doute encore en-dessous de la réalité…

Tax Justice Network (TJN) souligne que ses recherches constituent une « première » pour tenter de lever le voile sur l’opacité d’un système global. L’ONG basée au Royaume Uni qui rassemble divers mouvements sociaux, des syndicalistes ou autres militants du développement a été lancé à l’initiative d’ATTAC au début des années 2000 pour se transformer à partir de 2013 en vaste réseau international indépendant en faveur de la justice fiscale.

Les chiffres publiés, aussi impressionnants soient-ils, sous-évaluent sans doute encore la réalité. Elles ont été recueillies en effet à partir de données officielles sur la base des déclarations des groupes multinationaux, des banques, publiés récemment par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Mais ces données datent déjà de 2016. Pour les particuliers, TJN a consulté des informations de dépôts bancaires disponibles auprès de la Banque des règlements internationaux (BRI) à partir de 2018.

L’équivalent du salaire annuel de 34 millions de soignants

Quoi qu’il en soit, le manque à gagner pour les finances publiques est colossal. Les experts de TJN ont calculé que les 427 milliards de dollars qui échappent à l’impôt, correspondent au salaire annuel de la bagatelle de 34 millions de soignants (infirmiers ou infirmières) dans les hôpitaux du monde. Leur rapport décortique comment les multinationales déplacent l’équivalent de 1 380 milliards de dollars de bénéfices non seulement vers les paradis fiscaux, mais aussi vers des pays riches qui ont mis au point leurs propres systèmes d’avantages fiscaux pour mieux drainer les capitaux vers leurs territoires.

Selon les évaluations de TJN quelque 184 milliards de dollars échapperaient au fisc en Europe et 95 milliards dans les pays d’Amérique du nord. Pour l’Amérique latine et l’Afrique les sommes sont moins considérables mais les pertes sont relativement bien plus lourdes puisqu’elles constituent, selon les calculs des auteurs du rapport, pas moins de 20,4 % des budgets santé de la première et 52,5 % de ses mêmes dépenses de soins pour la seconde.

Les systèmes « d’optimisation » des grandes puissances

Si les îles Caïmans (territoire d’outre mer du Royaume Uni) se taillent sans surprise la part du lion des évasions fiscales (16,5 %), le rapport des experts de TJN jette également une lumière crue sur les systèmes « d’optimisation » des grandes puissances. Le Royaume-Uni en capte ainsi 10 %. Dans l’UE les Pays-Bas en avalent 8,5 %, le Luxembourg 6,5 %.

Les États-Unis sont également en pointe avec 5,53 % de l’argent détourné de sa vocation publique par une énorme machine mise à disposition des champions de Wall street. Ainsi la monstrueuse société d’investissement BlackRock qui règne sur les places financières du pays et du monde et exerce ses activités à New York, dispose-t-elle de son siège social à Wilmington dans la capitale du paradis fiscal que constitue le micro-état du Delaware.

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La Tchéchénie, un pays violenté devenu la proie des démagogues et des islamistes


L’auteur de l’attentat de Conflants Sainte Honorine vient d’un peuple à qui a été infligé l’une des plus graves meurtrissures du moment. Un climat délétère s’est instauré dans cette république maintenue dans la fédération de Russie après deux guerres très meurtrières.


Tiré à hue et à dia dans le Caucase aux confins de la fédération de Russie et des ex-empires, perse puis ottoman, la Tchétchénie souffre de l’une des plus graves meurtrissures de l’histoire récente. La population tchétchène subit des affrontements, des agressions et des violences quasi permanentes depuis au moins trois décennies.
Ces conflits sont nés d’une aspiration à l’indépendance d’un peuple particulièrement malmené par le colonialisme russe. Jusque durant l’ère soviétique, un certain Joseph Staline organisant sa déportation massive vers la Sibérie en 1944, sous couvert qu’il aurait collaboré avec l’Allemagne nazie.
Au lendemain de l’écroulement de l’URSS la petite république caucasienne a connu deux guerres contre la Russie, d’abord de Boris Eltsine entre 1994 et 1996 puis de Vladimir Poutine entre 1999 et 2000. Des conflits d’une violence inouïe avec des dizaines de milliers de victimes civiles, laissant quasiment rasée la capitale Grozny.
Au sortir de la seconde guerre, Poutine qui cultiva le nationalisme grand russe en lançant à ses partisans qu’il éradiquerait jusqu’au dernier les opposants techétchènes en allant les chercher au besoin « jusque dans les chiottes » n’est en fait jamais réellement parvenu à réintégrer et à stabiliser le pays. Jusqu’à aujourd’hui. Des groupes tchétchènes radicalisés, proches d’abord des talibans afghans, puis d’al quaïda et enfin de l’Etat islamique continuent régulièrement de défrayer la chronique russo-techétchène.
Potentat protégé de Moscou, le Président de la république tchétchène en poste aujourd’hui, Ramzan Kadyrov, s’est hissé au pouvoir en 2007 par la manière forte. Populiste hors pair, il a choisi , lui aussi, d’instrumentaliser l’Islam pour conforter son pouvoir.Il prône une pratique traditionnelle de la religion musulmane alliée à une posture puritaine contre l’occident, « ses homosexuels et ses femmes dépravées ». Pas de quoi désarmer les jeunes têtes brûlés qui se sentent les vocations les plus folles et les plus barbares.

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Covid: une dévastation qui accuse tout un modèle

Les États-Unis ont franchi le cap des 200.000 morts dans la pandémie. Trump est sur la défensive. Mais Biden inquiète. ( paru in l’humanité du 21 septembre 2020)

Le sinistre cap des 200?000 morts du coronavirus vient d’être franchi aux États-Unis, de cette fin septembre selon plusieurs décomptes. Sans doute encore nettement sous-estimée par les chiffres officiels, cette ampleur des crises sanitaire et économique jette une lumière très crue sur la débâcle du système qui régit la première puissance mondiale. Les criminelles ségrégations sociales, produit d’une couverture santé livrée aux mains des poids lourds de la finance à Wall Street, apparaissent au grand jour. À quelques semaines de la présidentielle du 3 novembre, la question taraude l’opinion.

Donald Trump, sur la défensive sur ce dossier et accusé de laxisme, joue une fois de plus les matamores et proclame qu’un vaccin serait à disposition autour de la date de… l’élection. Mais son adversaire, Joe Biden, n’est guère beaucoup plus à l’aise sur ce sujet. Car il n?entend pas toucher davantage au système existant qu’en l’amendant à la marge.

De quoi nourrir l’inquiétude de l’aile la plus militante du parti démocrate, celle qui a appuyé Bernie Sanders et sa proposition phare d’instaurer une assurance-­santé publique universelle dont le besoin grandit au rythme des dégâts infligés par le Covid. Elle déplore l’absence d’engagement de son leader sur ce thème devenu ultrasensible. Et d’aucuns n’hésitent plus à le faire savoir dans l’entourage de Sanders, jusqu’à susciter un article publié le 12 septembre dans le Washington Post. Ils craignent que la prudence du candidat ne se retourne in fine contre sa crédibilité, y compris contre l’argument massue du «tout sauf Trump.»

La pandémie révèle les traits les plus insoutenables du modèle de société états-unien. Avant le Covid, plus de 30 millions de personnes ne possédaient déjà aucune couverture maladie. Leur nombre, entre-temps, s’est accru du flot de millions de nouveaux chômeurs. En vertu d’un Code du travail très «pro business» qui permet au patronat de se séparer à bon compte de ses personnels pour éponger immédiatement une partie de ses pertes. En même temps que leur emploi, les salariés ont perdu leur assurance-santé, élément le plus souvent du contrat de travail passé avec l’employeur.

Ces dizaines de millions de laissés-pour-compte ont constitué une proie de prédilection pour le virus. Ces citoyens-là retardent en effet le plus possible leur visite chez un médecin en dépit des symptômes les plus alarmants. Car ils savent que le montant de la facture risque de les précipiter dans une situation de faillite personnelle. Et ils n’entrent bien souvent à l’hôpital que dans un état très dégradé.

Le virus, allié à la misère structurelle qui touche les quartiers pauvres, ravage ainsi en premier lieu les «minorités». Les Africains américains et les Latinos sont touchés de manière totalement disproportionnée.  À Chicago, 72 % des victimes du coronavirus, recensées par l’agence publique de santé de la ville, sont des Africains-­Américains alors que ceux-ci ne représentent que 30 % de la population.

L’exacerbation des crises sanitaire et économique rend donc plus aigu que jamais le besoin de faire émerger un système universel capable de protéger toute la population. Et non uniquement ceux qui disposent de suffisamment de revenus pour souscrire une assurance privée. «Le projet de Sanders, Medicare for all (Medicare pour tous), n’a jamais été aussi important», relève pour l’Humanité, depuis Saint-Louis (Missouri), Tony Pecinovsky, syndicaliste et dirigeant d’une association pour la démocratisation de l’éducation. Pour preuve, ajoute-t-il, «?on constate ces jours-ci, en même temps que s’accentuent les souffrances et les peurs des populations à l’égard du Covid, une formidable montée de l’intérêt pour les acquis des systèmes publics de type européen.»

Avec Medicare for all, Sanders et ses partisans proposent d’étendre une disposition publique qui permet aux plus de 65 ans d’accéder à des soins, même s’ils ne possèdent pas d’assurance privée. Cette mesure inscrite en son temps dans la loi par l’administration Roosevelt était destinée à éviter à une majorité de retraités, condamnés à sombrer dans les difficultés financières, de ne plus pouvoir se faire soigner. Ardemment combattue par Wall Street, elle a été rejetée par Joe Biden, qui est allé jusqu’à déclarer, durant les débats des primaires démocrates, qu’élu président il y mettrait son veto si une majorité parlementaire venait à l’adopter.

Biden ne laisse toujours aucun doute aujourd’hui sur sa volonté de préserver le vieux système. Dans sa «plate-forme électorale», il concède simplement qu’il pourrait ramener l’âge d’éligibilité à Medicare de 65 à 60 ans. Soit au-dessus du seuil de 55 ans concédé sur le même dossier en 2016 par la candidate Hillary Clinton au candidat Sanders d’autrefois à la primaire démocrate.

Déjà lors de la convention du parti de l’âne en août, des voix s’étaient élevées contre la plateforme «centriste» de Biden. Vainqueur d’une primaire à la surprise générale sur le district de Saint-Louis/Ferguson (Missouri) et devenue candidate députée à la chambre des représentants, la progressiste africaine-américaine Cori Bush s’était alors exclamée: «Les miens sont en train de mourir. Je ne peux pas soutenir une plateforme qui n’inclut pas lassurance-santé pour tous, qui sauverait des vies. Des dizaines de milliers de vies.»

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BlackRock, le grand gourou de la finance aux commandes du « monde d’après »


Washington et Bruxelles lui ont confié des parts essentielles de leurs plans de crise . Le PDG de BlackRock, l’ancien trader Laurence D. Fink, inspirera désormais la politique de transition écologique en Europe. Aux États-Unis, il est chargé de gérer des milliards de prêts gratuits consentis à Wall Street. Publié in l’Humanité Dimanche du 23 au 29 juillet 2020.

Devenu le plus gros mastodonte de la planète capitaliste financiarisée, BlackRock possède autour de 6 600 milliards de dollars (5 800 milliards d’euros) d’actifs, soit environ deux fois et demie le total des richesses produites en un an (le PIB) par un pays comme la France. Le géant de Wall Street détient des morceaux de tout premier choix au sein des plus importantes multinationales comme des plus gros fonds de pension du monde anglo-saxon. Il pèse lourd au capital de mégafirmes américaines comme Apple, Walmart, Exxon… mais aussi d’une multitude de groupes, comme ceux qui figurent en haut du palmarès du CAC 40 à la Bourse de Paris.

Face à la menace qu’ont fait surgir les crises économique et sanitaire d’une brutale extension de l’incendie qui couvait sur la planète financière, c’est vers ce champion de la finance globalisée que se sont tournées les autorités états-uniennes et européennes pour tenter de circonscrire le sinistre.

Pompier pyromane

Le mégafonds, piloté par l’ex-trader Laurence Fink, a été chargé de gérer les centaines de milliards de prêts gratuits distribués depuis mars par la Réserve fédérale (FED), la banque centrale des États-Unis, pour éviter un effondrement boursier. Les titres des entreprises cotées peuvent ainsi, « quoi qu’il en coûte », trouver preneurs. Leurs cours sont dopés par la FED au moyen de l’argent public qu’elle a massivement créé. BlackRock, poids lourd privé de la gestion d’actifs, administre ainsi directement les piqûres publiques de stimulants sur des titres d’entreprises dont il est souvent lui-même propriétaire. On ne saurait décrire plus flagrant conflit d’intérêts.

Les Exchange Traded Funds ou ETF (fonds d’échanges commercialisés), l’un des produits de placement vedette de BlackRock, sont au centre de l’opération. Ils constituent des paris sur une évolution positive des indices boursiers. Autrement dit : l’épargne des entreprises, des fonds de pension et autres particuliers est mobilisée en spéculant sur une hausse ininterrompue des places financières. Le Covid-19 est venu jouer les trouble-fêtes en provoquant un brutal décrochage des marchés d’actions qui ont perdu, en mars, jusqu’à un tiers de leur valeur. Depuis lors, la FED et les stratèges de BlackRock font le forcing pour enrayer toute nouvelle dégringolade boursière par injection massive de liquidités gratuites. Ils ont l’œil rivé sur le retour à l’euphorie spéculative du monde… d’avant. Quand il s’agissait de drainer le maximum d’épargne et d’investissements pour gonfler les places financières, ce qui était synonyme du rendement maximal pour les ETF. Ce fut l’un des principaux carburants de la financiarisation de ces dernières années. C’est celui-là que les pompiers pyromanes de BlackRock s’emploient à déverser aujourd’hui sur les braises de la crise.

BlackRock s’était déjà fait connaître du grand public français dans ce forcing à la financiarisation. On se souvient de son irruption au beau milieu du débat sur la réforme des retraites portée par Emmanuel Macron. Les financiers new-yorkais louchaient sur le pactole de 312 milliards d’euros, encore inaccessibles parce que sécurisés pour les seniors par le système de retraite français par répartition. Il fallait induire une transformation profonde pour qu’au moins une partie de cette manne puisse être canalisée vers les marchés financiers. Ce qui promettait de gonfler les indices et donc le rendement des ETF.

Conflits d’intérêts

Déjà BlackRock avait pu bénéficier d’une énorme complicité publique, Paris sollicitant ses experts dans l’élaboration de la réforme et poussant même le zèle jusqu’à décorer de la ­Légion d’honneur Jean-François Cirelli, l’ex-PDG de GDF Suez, devenu représentant du mégafonds en France. Cette collusion ne s’arrête pas en Europe aux frontières de l’Hexagone. Outre-Rhin, Friedrich Merz, l’un des principaux prétendants chrétiens démocrates à la succession d’Angela Merkel à la chancellerie en 2021, fut pendant plus de huit ans le chef de BlackRock Germany. Et comme Washington, la Commission européenne a ouvert les portes au champion de la finance pour l’aider à gérer ce qu’elle présente sans rire comme l’après-crise.

L’instance présidée par ­Ursula von der Leyen a confié à BlackRock le dossier de la transition vers la finance verte. En avril, le mégafonds a été chargé très officiellement par Bruxelles de proposer des solutions pour développer la « finance durable » et, en tout premier lieu, intégrer « des critères écologiques » au système bancaire européen. Voilà Larry Fink, le champion de l’accumulation financière garantie la plus opaque, transformé en super-héros du capitalisme vert sur le Vieux Continent.

Les experts de BlackRock, orfèvres du lobbying qui a pignon sur rue à Bruxelles, vont pouvoir inspirer directement la politique européenne sur l’un des principaux défis du moment : le changement climatique. Le conflit d’intérêts là encore est aveuglant. Si BlackRock est chargé du dopage de Wall Street, il lui est demandé en Europe de donner la ligne sur la transition écologique dont la commission von der Leyen prétend faire son cheval de bataille. Signe particulier : le groupe est l’un des leaders des investissements dans les industries les plus émettrices de CO2.

Expert en lobbying

Omniprésent dans le capital des plus grosses majors états-uniennes, BlackRock est aussi le premier actionnaire de la compagnie pétrolière française Total. Il détient près de 10 milliards d’euros de la capitalisation boursière de la société française. Laquelle est, en même temps, aux avant-postes de l’offensive engagée pour dépecer EDF, le service public français de l’énergie, en profitant des dérégulations de… Paris et de Bruxelles. Une filiale du pétrolier, Total Direct Énergie, est devenue leader des fournisseurs dits alternatifs d’électricité en France. Elle a basé toute sa communication sur la livraison d’électricité dite verte, subventionnée par l’État. Appelé aux manettes de la transition écologique européenne, BlackRock va pouvoir continuer de s’employer à « verdir » l’image du premier pollueur français en participant au démantèlement de l’industrie nucléaire décarbonée qui constitue pourtant un atout incontestable du pays dans sa lutte pour réduire ses émissions de CO2. Au royaume du capital, Tartuffe a trouvé son maître.

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Le Kaiser de la viande dont les usines sont des bouillons de Covid

Clemens Tönnies, devenu milliardaire en surexploitant une main d’œuvre immigrée est confronté à l’indignation et à la colère à la suite des mesures de re-confinement drastique prises autour de ses mega-boucheries industrielles. 

Son histoire ressemble à ces contes de fées qu’aiment à raconter les chargés de communication du monde capitaliste. Clemens Tönnies, à l’origine un modeste boucher-charcutier, est passé en quelques décennies de la firme artisanale héritée de ses parents à une multinationale de la production de viande qui emploie quelque 16 500 personnes en Allemagne et dans le monde. Jusqu’à ce que le coronavirus lève le rideau sur l’envers du décor. Surexploitation des salariés, des migrants venus d’Europe de l’Est, et absence de respect des règles d’hygiène, y compris des recommandations les plus élémentaires sur les conditions de travail durant la pandémie.

Plus de 1 500 salariés testés positifs au virus

L’empereur de la bidoche, dont la fortune personnelle est évaluée à 2 milliards d’euros, est aujourd’hui au cœur d’un scandale qui ébranle la société et fait quasiment la une de tous les journaux outre-Rhin. L’une de ses plus grandes usines, un gigantesque abattoir couplé à une boucherie industrielle située à Rheda-Wiedenbrück, dans le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, est devenu un foyer de contamination majeur, centre d’un super retour de flamme d’une épidémie plutôt moins mal maîtrisée jusqu’ici par le pays que par ses voisins européens. Plus de 1 500 salariés sur la chaîne de production de viande de l’usine mammouth du groupe (6 600 employés) y ont été testés positifs. Au point que l’usine a dû être fermée et que les 600 000 habitants de deux arrondissements (Kreise) alentour ont dû être à nouveau confinés. Restaurants, bars, écoles, piscines, tout a dû à nouveau être bouclé.

Principal allié du virus : les conditions de vie comme de travail des personnels. Clemens Tönnies a d’abord essayé de s’en défendre, comme il le fit à chaque fois que l’on a regardé d’un peu trop près sa méthode d’exploitation de la main-d’œuvre. Avant d’être contraint de se répandre en vagues excuses quand les preuves sont devenues trop accablantes.

Le secret du succès en affaire et donc de la fortune du patron de la multinationale tient en une expression : les contrats à la tâche (Werkverträge). Son groupe sous-traite à des entreprises de main-d’œuvre, basées le plus souvent en Roumanie, des pans entiers du travail effectué dans ses boucheries industrielles. Un moyen d’échapper aux accords tarifaires de branche, aux protections sociales et aux rémunérations légalement négociées avec les syndicats. Une myriade de sous-traitants prend en charge les migrants venus d’Europe de l’Est, leur rémunération au lance-pierre, assortie d’un accès à un hébergement sur place. Dans ces dortoirs sordides où ils s’entassent à quatre ou cinq par pièce sur des lits superposés, la promiscuité est maximale, et les conditions d’hygiène sont délétères, un cocktail qui fait de ces chambrées indignes un bouillon de culture idéal pour le coronavirus.

Tönnies est devenu une des personnalités les plus en vue de la région. Lui qui a pris la présidence du conseil d’administration du club de foot professionnel de Gelsenkirchen, Schalke 04, est devenu un véritable notable du Land, qui a pu jouer de ses réseaux au sein des Partis chrétien démocrate (CDU) et social-démocrate (SPD). Une sorte d’assurance sur tous les aléas politiques qui avait contribué jusqu’alors à sa tranquillité. Bien que la sordide réalité des conditions de vie dans ses usines à viande et de leurs contrats à la tâche ait été à plusieurs reprises dévoilée par des investigations de la presse au cours des deux dernières décennies, Tönnies parvenait toujours à sauvegarder le système Tönnies. Celui qui lui permettait de jouer d’une concurrence libre et bien faussée pour prendre toujours plus de poids grâce au relais des champions allemands du discount, Lidl ou Aldi, en chasse de prix toujours plus écrasés.

Cette fois, cependant, la sortie de scandale s’annonce plus difficile à négocier pour le milliardaire et pour ses sbires, les patrons des firmes de main-d’œuvre sous-traitantes, que les salariés et les habitants des environs observaient régulièrement paradant à bord de luxueuses berlines. Face à l’indignation suscitée dans l’opinion, le gouvernement de grande coalition (CDU/SPD) d’Angela Merkel a annoncé l’élaboration d’une loi, qui doit être votée d’ici au début de l’an prochain. Elle viserait une restriction, voire une interdiction des « contrats à la tâche », ces piliers du cartel de la viande de Clemens Tönnies.

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Plan de relance : le double jeu d’Angela Merkel

Berlin, qui a pris le 1erjuillet la présidence de l’UE, admet la nécessité d’une solidarité avec les Etats les plus touchés par la crise. Mais pour mieux défendre les références ordolibérales qu’il faudrait pourtant dépasser d’urgence ( article publié in l’humanité du 2 juillet 2020)

L’Allemagne a pris la présidence pour six mois, ce 1er juillet, d’une UE secouée par des crises, pandémique et économique, qui révèlent un besoin d’Europe solidaire. L’ampleur du choc comme du défi a contraint Angela Merkel à faire un pas de côté spectaculaire à l’égard de sa ligne, traditionnellement austéritaire. Le plan franco-allemand pour la relance de l’UE en porte la marque. Il propose qu’un tiers des 750 milliards d’euros souscrits en commun au niveau européen, soit attribué aux États membres les plus touchés par les ravages du Covid-19, sous forme de dotations budgétaires. Pour des pays déjà surendettés « des aides non remboursables ont plus de sens que des crédits supplémentaires », affirme la chancelière (1).

Le « bougé » est considérable, si l’on veut bien se remémorer la stricte orthodoxie ordolibérale observée par les gouvernements allemands successifs de grande coalition. Il se heurte d’ailleurs à une résistance opiniâtre des pays dits « frugaux » (Autriche, Pays-Bas, Danemark et Suède), qui ne démordent pas de l’approche fondée sur un surcroît d’endettement pour les pays bénéficiaires d’un quelconque « soutien » européen. Ce qui rend toujours incertain l’accouchement d’un consensus sur ce dossier, lors du sommet de l’UE prévu « en présentiel » les 17 et 18 juillet prochain.

Accords de libre-échange

La concession allemande à une solidarité européenne ne constitue pas, non plus, le signe d’un « saut », encore moins d’une « révolution pour l’Europe »,comme se plaisent à la présenter nombre d’analystes hexagonaux. Les mesures envisagées sont limitées dans le temps et Olaf Scholz, le ministre des finances SPD de Merkel, souhaite un retour « le plus rapide possible au cadre habituel des traités ». Quant aux « dotations » accordées aux États membres les plus touchés, le projet franco-allemand adopté le 18 mai dernier stipule qu’elles devraient être assorties de « réformes » ad hoc. Autrement dit : il faudrait, pour bénéficier de ces « subventions », continuer de se plier à ces mises aux normes ordolibérales, comme le firent au début de la dernière décennie les pays terrassés par la crise dite des dettes souveraines, désireux de se voir attribuer les crédits du mécanisme européen de stabilité (MES).

Pour les grands groupes exportateurs allemands, il est clair qu’un écroulement des pays de l’UE et de leurs débouchés aurait des conséquences calamiteuses. « Il est dans l’intérêt de l’Allemagne que l’UE ne s’effondre pas », plaide Angela Merkel. Plus largement, au plan international, une aggravation de la guerre commerciale avec son lot de barrières douanières pourrait avoir des conséquences terribles pour les exportateurs d’outre-Rhin. D’où le forcing annoncé par Berlin pour réactiver les divers accords de libre-échange négociés à partir de l’UE ou même en négocier de nouveaux (lire page 4).

La chancelière marche sur des œufs en défendant ses entorses solidaires aux normes de fonctionnement de l’UE. Car cette position est loin de faire l’unanimité chez elle. Comme l’illustre l’arrêt du 5 mai 2020 de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, mettant en cause le programme de rachats massifs de dette publique lancé depuis mars par la Banque centrale européenne (BCE). Au risque de faire éclater la zone euro.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), l’extrême droite locale, mais aussi un courant au sein des partis chrétiens-démocrates, soutiens de la chancelière (CDU et CSU), ne cachent pas leur hostilité à la moindre évolution solidaire de l’UE. Les uns et les autres ont renforcé leurs positions sur l’échiquier politique avec d’autant plus de facilité qu’ils se contentent de pousser un peu plus loin les références monétaristes ou (et) budgétaires du « modèle » ordolibéral.

Cauchemar national-libéral

Le pas de côté « solidaire » d’Angela Merkel met donc aussi en lumière l’acuité de la menace du cauchemar national-libéral qui hante l’Allemagne comme le reste de l’UE. Il possède cependant un singulier mérite : il relève comme jamais le besoin de mesures réellement hétérodoxes et radicales pour faire face à la conjonction des crises sanitaire et économique.

Les syndicats français et allemands, auteurs d’une déclaration commune (2) aux lendemains de l’annonce du projet de plan de relance franco-allemand, ne s’y sont pas trompés. Ils réclament de mettre « enfin en œuvre l’Europe sociale ». Des alternatives plus ambitieuses en acquièrent aussi une dimension et une maturité nouvelles. Ainsi le besoin émerge-t-il quasiment partout de financer des services publics, ceux liés à la santé et les autres, si cruciaux et pourtant partout si malmenés, parfois si déglingués. Les économistes du PCF, qui font cette proposition de longue date, pointent que l’on pourrait agir tout de suite, en ce sens et en pleine solidarité, « en créant un fonds européen ad hoc, alimenté par la création monétaire de la BCE ». Il pourrait octroyer à ces projets vitaux pour l’avenir des Européens des crédits à taux zéro, voire négatifs. 

(1) Interview publiée dans le Monde du 29 juin dernier.

(2) « L’Europe que nous voulons ». Déclaration adoptée par la confédération allemande des syndicats (DGB) et l’ensemble des organisations françaises, CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC et UNSA

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Les nationalistes de l’AfD dans les turpitudes

Le parti allemand d’extrême droite qui connait un certain trou d’air sur fond ce rivalités internes exacerbées, pourrait chercher à rebondir en jouant à fond de ses pentes xénophobe et ultramonétariste dans la période de récession qui vient de s’engager.


Il y a du rififi au sein de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD). Le parti d’extrême droite, qui a engrangé les succès depuis son entrée ­fracassante au Bundestag en 2017 (premier parti d’opposition avec 92 députés), fait plutôt figure jusqu’ici de perdant de la crise du Covid-19, au bénéfice du parti de la chancelière. Sa tendance nationaliste dure, baptisée Der Flügel, a été placée sous observation par l’organisme de protection de la Constitution (Verfassungschutz, l’équivalent des ­renseignements généraux tricolores). Elle s’est autodissoute et la direction a pris la décision d’exclure l’un de ses animateurs les plus en vue, Andreas Kalbitz. Mais cette mouvance possède de très importants soutiens dans le parti.

Du coup le spectre d’une scission hante l’AfD depuis des semaines. Les déclarations solennelles de Jörg Meuthen, son chef, le week-end dernier à l’occasion d’une convention fédérale, usant d’une langue de bois grand format sur « l’unité à toute épreuve » de la formation, ont confirmé, à leur manière, l’existence comme l’acuité de ce bras de fer interne.

Un groupuscule ouvertement néonazi

Il est reproché à Kalbitz d’avoir appartenu à la Heimattreue Deutsche Jugend (HDJ, la « Jeunesse allemande fidèle à la patrie »), un groupuscule ouvertement néonazi, et de l’avoir caché à l’AfD au moment de son adhésion lors du congrès fondateur du parti en 2013. Jörg Meuthen et une courte majorité au sein de la présidence de la formation, soucieux de ripoliner l’image d’une AfD qui ne cache pas ses grandes ambitions gouvernementales, se sont, pour se séparer de Kalbitz, appuyés sur des statuts internes qui interdisent l’accès au parti à des personnes ayant été membres de groupes néonazis.

Seulement Kalbitz, qui conteste la véracité des faits tout en reconnaissant sa participation à des initiatives du HDJ – il fut également membre en son temps des Republikaner, première tentative de dissidents de la CSU bavaroise de créer dans les années 1980 un grand parti d’extrême droite outre-Rhin –, s’est acquis une redoutable influence dans l’AfD. Il est son chef de file dans le Land de Saxe-Anhalt, où la formation a percé en 2016 en emportant 24,3 % des suffrages, son second meilleur score dans une élection régionale. L’homme fut projeté dans la foulée à la direction ­fédérale du parti jusqu’à son éviction, donc, en mai dernier.

Kalbitz a contesté son ­exclusion devant un tribunal civil qui, arguant du « droit des partis », vient de lui donner raison. Ce qui annule momentanément son départ et renvoie son maintien ou non au sein de l’AfD à une instance d’arbitrage interne. Jörg Meuthen, le chef de l’AfD, se dit confiant sur l’aboutissement de la procédure. Mais il est lui-même de plus en plus contesté par une garde nationaliste rapprochée auprès de Kalbitz dont les réseaux s’étendent jusqu’à la tête du groupe AfD du Bundestag.

Négociations en sous-main

Il est reproché à Meuthen de vouloir, sous couvert de policer l’image de l’AfD, affirmer des ambitions personnelles et briguer ­surtout la place de tête de liste et donc de candidat à la chancellerie de l’AfD pour le scrutin du Bundestag qui se dessine l’an prochain. Il est vrai que Meuthen, ténor du parti dans le Bade-Wurtemberg, ne s’est jamais franchement caractérisé par son approche « modérée » du nationalisme comme fait mine de le créditer timidement une partie de la presse germanique. Ne s’opposa-t-il pas, il y a quatre ans, à la reconduction d’une subvention de son Land à l’entretien de l’espace mémoriel du camp d’extermination nazi du Struthof, situé dans l’Alsace voisine ?

L’approche plus ou moins ultra des uns et des autres ne se laisse pas déduire d’une stratégie très différenciée d’acces­sion au pouvoir. Ainsi les membres de Der ­Flügel (l’aile) furent-ils au cœur d’un coup visant à renverser, à l’automne dernier, Bodo Ramelow, le ministre-président (Die Linke) de Thuringe. Le numéro un de l’ex-Flügel, Björn Höcke, chef de file de l’AfD dans ce land, proche s’il en est d’Andreas ­Kalbitz, fut à la manœuvre dans la négociation d’alliances en sous-main avec les chrétiens-démocrates (CDU) et les libéraux (FDP) locaux pour mettre en place une majorité de rechange de droite, tolérée par l’extrême droite. Ce coup, une première pour l’AfD sur la voie concrète du pouvoir, défraya la chronique pendant des semaines, obligeant Angela Merkel à intervenir pour y mettre un terme et rappeler à l’ordre ses propres troupes.

L’affaire a illustré le haut degré de contamination des idées nationalistes au sein des partis de la droite allemande les mieux établis. La Werte Union (l’Union des valeurs), tendance ouvertement réactionnaire et nationaliste au sein de la CDU, a joué un rôle-clé dans les manœuvres de rapprochement orchestrées en Thuringe. Cette tendance interne est animée par un certain Hans Georg Maassen, qui présida aux destinées des… renseignements généraux (Verfassungschutz). Jusqu’à l’été 2018, date à laquelle il a dû en démissionner tant est apparue insupportable sa « tolé­rance », voire sa collusion avec l’AfD et les groupuscules néonazis qui avaient organisé ensemble, à Chemnitz, une manifestation aux parfums de progrom antimigrants.

Instrumentaliser la récession

Andreas Kalbitz joue sur du velours. Car il dispose de soutiens au sein des deux grands courants historiques de l’AfD, dont l’alliance parfois conflictuelle a nourri sa radicalisation nationaliste. Les deux figures du parti qui personnifient cette synthèse nationale-­libérale, Alexander Gauland et Alice Weidel, têtes de liste de l’AfD à l’élection du Bundestag en 2017, se sont prononcés contre son ­exclusion. Gauland, ex-vieux routier de la CDU, incarne la réhabilitation d’un nationalisme allemand pour lequel le nazisme n’aurait constitué qu’une malheureuse ­parenthèse perdue au sein d’une « histoire glorieuse ». Weidel, jeune femme de 41 ans, une ex-professionnelle de la haute finance, longtemps embauchée par la banque géante états-unienne Goldman Sachs, membre de la très libérale Fondation Friedrich von Hayek, est imprégnée d’un extrémisme monétariste qui lui fait considérer les dépenses publiques et sociales comme autant de handicaps pour la compétitivité des entreprises autochtones et déplorer « les boulets » que constitueraient les pauvres et les migrants.

Rien ne permet de savoir si ces controverses sur fond d’ambitions internes rivales vont finir par déboucher sur un véritable déchirement. Dans les sondages, l’AfD, ramenée aujourd’hui autour de 10 % des suffrages, accuse le coup, au profit de la CDU, qui semble avoir regagné le terrain perdu au sein de la frange la plus droitière de son électorat. Mais l’AfD a déjà connu, au cours de sa jeune existence, des chocs internes qui ont conduit à l’éviction de deux de ses dirigeants d’origine, sans que le parti ne soit, à chaque fois, vraiment freiné dans sa marche en avant. De plus si l’épidémie de Covid-19 lui a été plutôt défavorable, elle pourrait instrumentaliser la récession économique engagée pour se refaire vite une santé en livrant les étrangers et l’euro en boucs émissaires des souffrances sociales à venir. Reiner Wolf, spécialiste de l’extrême droite à Die Linke, appelle à « la prudence et à la vigilance ». Elles sont d’autant plus de mise que l’Allemagne et l’Europe sont très loin d’avoir surmonté l’épidémie nationale-libérale. 

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Merkel marquée par les nationaux-libéraux allemands



La chancelière a fait un pas vers plus de solidarité européenne mais sous surveillance d’une mouvance monétariste et nationaliste qui déborde largement des rangs de l’extrême droite anti-euro (paru dans l’humanité du 27 mai 2020).

En prenant l’initiative d’un plan de soutien ­financé par un fonds spécifique du budget européen, Angela Merkel a lancé avec Paris une initiative teintée d’une certaine dose de solidarité européenne. Celle-ci était si peu effective jusqu’ici, en dépit des immenses besoins surgis avec la crise économique et sanitaire, que pouvait émerger la crainte d’un inexorable délitement de l’Union européenne (UE). Il fallait donc trouver les moyens de préserver le modèle ordolibéral européen. Mais c’est moins avec Emmanuel Macron qu’avec une mouvance nationale-libérale, très influente chez elle, que Merkel a dû passer un compromis pour y parvenir.

Une partie de la classe dirigeante allemande, influente jusqu’au sein des partis chrétiens-démocrates (CDU-CSU) de la chancelière, refuse depuis des années que l’Europe puisse se transformer en une « Union de transferts ». Entendez qu’elle se dote d’un mécanisme obligeant les États les plus riches à soutenir les plus pauvres. L’arrêt de la Cour ­constitutionnelle de ­Karlsruhe, le 6 mai, contestant le bien-fondé des rachats de dettes d’État par la Banque centrale européenne, fut l’un des révélateurs de la dimension de ce clivage intra-allemand.

En intégrant un fonds de relance au budget de l’UE, Merkel fait un pas vers plus de solidarité européenne. Mais elle pointe aussi que les éventuelles dotations budgétaires accordées aux pays les plus touchés seront « sous contrôle » de la Commission pour éviter que l’Allemagne, qui est logiquement le plus gros contributeur net au budget de l’UE, ne soit amenée à transférer trop d’argent vers les zones les plus sinistrées du continent.

Initialement, les ténors de l’AfD, l’extrême droite anti-euro, furent les seuls à monter au créneau, reprochant à la chancelière rien moins que de vouloir « faire les poches des Allemands » pour alimenter « une gabegie » de deniers publics dont seraient coutumiers les pays du sud de l’Europe. Mais des dissonances se manifestent maintenant au sein de son propre parti. L’aile économique (Wirtschaftsflügel) de la CDU est intervenue le lundi 25 mai en exigeant que des « lignes rouges » soient établies pour l’utilisation du fonds ad hoc prévu par le plan Merkel-Macron. Celui-ci doit « soutenir la croissance européenne après la crise du coronavirus, et non l’entraver avec de nouvelles montagnes de dettes », prévient Carsten Linnemann, qui est aussi vice-président du groupe CDU au Bundestag.

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Dopées, les bourses ont repris leurs dangereuses gonflettes

Les marchés financiers ont retrouvé des couleurs depuis le mois d’avril, portés par les plans à milliers de milliards de dollars ou d’euros qui leur sont dévoués, alors qu’explosent le nombre de victimes du coronavirus et le chômage (paru in l’humanité du13 mai 2020).

Le paradoxe ne cesse de s’accentuer. Depuis un mois, les nouvelles du front de la crise économique qui accompagne la crise sanitaire provoquée par le coronavirus sont toujours plus alarmantes. Une récession historique est attendue, pire que celle des années 1930. Aux États-Unis, dans le cœur du maelström des deux crises, les indicateurs les plus alarmants se succèdent. Et pourtant dans la même période, les courbes de Wall Street se sont redressées. Au point d’afficher un bond historique à la fin avril, la plus forte progression depuis 80 ans (+ 15%) enregistrée sur deux semaines. L’indice Dow Jones, accroché sur la crête des 24 000 points où il s’est stabilisé depuis lors,  a ainsi refait une partie du formidable plongeon enregistré en mars où il avait perdu près d’un tiers de sa valeur. Au même moment, les États-Unis enregistrent au moins 80 000 morts dans la pandémie et le nombre de chômeurs dépasse désormais les 30 millions. Cherchez l’erreur.

L’économiste états-unienne Laura Spring a placé en vis-à-vis les courbes de l’augmentation des victimes et des chômeurs et celle du Dow Jones. La tendance est saisissante, s’exclame-t-elle sur une vidéo devenue virale où elle expose ces faits : « C’est comme si le Dow Jones avait progressé dans cette période au rythme des morts et des chômeurs. » Même s’il s’est manifesté dans des proportions moins outrées qu’à Wall Street, le même phénomène s’est propagé, au même moment, sur toute la planète financière. À Paris, l’indice CAC 40 a enregistré des progressions spectaculaires, comblant, lui, environ un tiers des pertes enregistrées début mars.

De quel mystérieux gourou peuvent bien disposer les traders des marchés boursiers ? L’explication n’a rien de magique. Elle est à rechercher dans ces flots très concrets de dizaines de milliers de milliards de crédits gratuits déversés par les banques centrales et dans les plans dits de relance des gouvernements. Cette thérapie de choc pour le capital a tiré les actions ou obligations, les titres cotés en Bourse, de leur accès de faiblesse. La préservation de leur valeur a constitué la priorité des interventions massives et autres « bazookas » engagés, selon l’expression du ministre des Finances allemand, Olaf Scholz. Il n’est pas lieu de mégoter « quoi qu’il en coûte », a surenchéri son collègue français, Bruno Le Maire.

La Réserve fédérale états-unienne s’est engagée sur des plans de rachat de bons du Trésor et de titres d’entreprises, d’abord pour plusieurs milliers de milliards de dollars. Puis carrément de façon « illimitée ». Ce qui, de fait, constitue une assurance aux traders qu’ils trouveront un acheteur quoi qu’il arrive sur le marché. Il n’y aura pas de perdants, a voulu signaler, de la même manière, la Banque centrale européenne (BCE) en déployant son plan à 750 milliards d’euros assorti d’un nouveau PEPP, ou programme pandémique d’achat d’urgence.

Des institutions étrangères
à l’intérêt du plus grand nombre

Les Bourses sont ainsi devenues une sorte d’arène où les joueurs, au moins les plus gros, sont assurés de gagner quelles que soient les circonstances. Ceux-là agissent pour les banques géantes comme Goldman Sachs aux États-Unis, les gros groupes industriels comme Daimler en Allemagne ou les multinationales du luxe comme Louis Vuitton en France. Ils vont pouvoir accéder aux liquidités à taux nuls mises à leur disposition par les banques centrales. De quoi continuer à se financer mais aussi à spéculer et à jeter son dévolu sur d’éventuels concurrents dans des opérations qui, au passage, seront très coûteuses en emplois et promettent donc d’aggraver les tendances déjà calamiteuses du chômage.

L’addition des opérations « quoi qu’il en coûte » pour le sauvetage du capital sera ainsi présentée aux salariés et aux citoyens. Très rapidement quand il s’agira d’imposer des restructurations dans une entreprise ou à plus longue échéance quand il faudra rembourser les emprunts ou autres « bonds » souscrits massivement par les États sur… les marchés financiers.

Pour faire face aux crises, pandémique et économique, des ressources considérables sont nécessaires. Les autorités états-uniennes et européennes n’ont certes pas manqué de le repérer. Mais pour laisser les clés, les pleins pouvoirs et le carnet de chèques au capital, comme dans la gestion de la crise de 2008.

Le problème sanitaire global auquel est confrontée l’humanité réclame une tout autre approche. Il faut mettre des moyens décuplés certes, mais au service de la santé, de la survie de l’espèce et du bien commun. La crise a d’un seul coup donné beaucoup de crédit à la création monétaire pour financer les économies et les États. La méthode, considérée encore il y a peu de temps comme totalement hétérodoxe, est désormais devenue une sorte de référence sans appel. La question est de savoir pour qui et comment elle doit être développée ? Pour shooter les marchés financiers et leur dangereuse gonflette ou pour investir dans la santé et les biens communs dont l’humanité a besoin.

La Bourse ne cerne les investissements qu’en fonction de leur retour plus ou moins rapide sous forme de profits. La gestion de  l’intérêt du plus grand nombre est un critère auquel elle est totalement étrangère, si ce n’est hostile. On ne peut donc plus lui confier les investissements utiles aux populations.  Surtout dans une période d’urgence où s’impose la nécessité d’une action globale et synchronisée contre la pandémie et alors que frappent tout juste derrière les défis du changement climatique, de la sécurisation des emplois et du développement de tous les êtres humains.

La création monétaire peut devenir un vecteur d’émancipation de la tutelle financière des Bourses. Le pays sans doute le plus inattendu, en l’espèce, le Royaume Uni du très libéral Boris Johnson en a fait l’expérience à son corps défendant en ayant recours à un financement direct partiel, faute vraisemblablement d’avoir pu trouver de nouveaux souscripteurs à des titres du trésor britannique. On a ainsi inauguré outre manche un financement direct de l’Etat qui allégera d’autant le fardeau de la dette pour le contribuable britannique. Londres jure qu’il ne s’agit que d’une « solution provisoire » et ne se sert certes de cet argent bon marché que pour continuer de mener des politiques publics favorables au capital. Il n’empêche un tabou a été franchi très concrètement.

En Europe, un autre type de financement des états, adossé à la création monétaire de la BCE, pourrait être rapidement mis en œuvre ( voir l’interview ci contre de Heinz Bierbaum, président du Parti de la gauche européenne). Les économistes communistes français préconisent, de longue date, une solution de ce type en y associant des nouveaux critères de sélectivité du crédit et de contrôle démocratique afin d’orienter réellement les investissements indispensables aux services publics et autres biens communs.

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