Les berlinois veulent municipaliser leurs logements

Face aux actionnaires de sociétés dites d’investissement et aux requins de la bourse de Francfort qui se sont emparés des immeubles et ne cessent de faire grimper les prix les locataires mobilisés lancent une procédure référendaire (in l’humanité du 29 avril 2019)Berlin 

Les immeubles de certains quartiers du centre de la capitale allemande découvrent ces jours ci des façades méconnaissables aux yeux des touristes éberlués. Aux fenêtres de nombreux  appartements, sur les balcons, des pancartes, des banderoles ont été installées. Comme un jaillissement décoratif impromptu, comme un cahier de doléances mural géant contre l’appétit des requins de l’immobilier, revendiquant « l’arrêt de la valse des expulsions » et « le droit de vivre et de se loger à Berlin. » La lutte contre « le délire de l’explosion des loyers», selon la formule vedette de ces immenses fresques,  est au cœur d’une mobilisation citoyenne hors normes.

Les locataires berlinois comme ceux des grandes villes du pays ont envahi la rue, samedi 6 avril.  A Berlin  le cortège a rassemblé prés de 30.000 manifestants. La hausse continue du prix des loyers pèse toujours davantage sur le pouvoir d’achat des plus modestes, les obligeant à immigrer vers la périphérie. Un jeune brandit sa dernière quittance pour un deux pièces : 1408 euros contre 458, le mois précédent avant de menus « travaux de modernisation. »

De grosses sociétés tirent le maximum de profits de cette situation. L’Allemagne qui comptait encore 4 millions de logements sociaux au milieu des années 2000 n’en possède plus aujourd’hui qu’un million. Plusieurs vagues de privatisations ont ravagé le secteur et raréfié l’offre d’appartements. Ce qui a alimenté le « délire » des hausses dénoncées par les locataires. Dans la cité-état les loyers ont doublé en dix ans. Ceux qui en profitent le plus sont des filiales de poids lourds de la bourse. Des groupes comme Vonovia ou Deutsche Wohnen ont mis la main sur quelques 200.000 logements berlinois. Ils ont augmenté les quittances de location au rythme d’au moins 4% l’an. En moyenne.

Deutsche Wohnen (112.000 appartements berlinois) est passé entièrement sous le contrôle de Blackrock , une société d’investissement états-unienne en proie à un forcing permanent pour accroître ses marges financières. « Ce n’est pas possible que le logement soit réduit à une marchandise où la seule chose qui importe est la hausse des dividende pour des actionnaires-propriétaires toujours plus avides», dénonce Daniel Dickmann, l’un des principaux protagonistes du soulèvement des locataires berlinois. Dirigeant, de longue date, d’une association de locataires il habite lui-même dans « Mitte », arrondissement central parmi les plus touchés par la valse d’augmentations des quittances, l’exode des milieux populaires et la gentrification qui l’accompagne.

Un seuil semble bien avoir été franchi par le mouvement des locataires berlinois en ce printemps 2019. L’ampleur de la mobilisation se nourrit en effet d’une démarche aussi atypique qu’originale, une proposition dé-coiffante des associations et des militants du «droit à vivre et à se loger dignement » dans la cité : ils s’appuient sur rien moins qu’un paragraphe de la constitution pour exiger que les logements soient « re-municipalisés » ou plus exactement replacés sous le contrôle du Land (la cité-état de Berlin). Selon l’article 15 de la loi fondamentale le bâti et le foncier «  peuvent être transformé en effet en propriété publique» quand le besoin s’en fait sentir « pour la communauté» et (ou) le maintien d’un vivre ensemble digne de « l’Etat-social. »

Fort de ce texte relégué aux oubliettes par les gouvernements des chanceliers Schröder puis Merkel, les locataires berlinois ont lancé une pétition citoyenne. Avec des chances de succès non négligeables. Ils peuvent s’appuyer en effet sur une procédure démocratique, plutôt exemplaire, elle aussi, et propre aux Länder (état-régions). S’ils parviennent à recueillir 20.000 signatures d’ici 6 mois puis à obtenir le soutien d’au moins 170.000 électeurs de la cité d’ici février 2020 ils pourront alors susciter la convocation d’un référendum d’initiative populaire pour ou contre cette « remunicipalisation.»

Plus de la moitié des berlinois, soutiennent aujourd’hui la démarche selon un sondage. Au sein du gouvernement de gauche (SPD, Verts, Die linke) du Land capital, die Linke a pris fait et cause pour l’action des locataires, la moitié du SPD et une partie des verts y sont également favorables. Durant la décennie 2000 Die Linke (baptisée alors PDS-Linkspartei), s’était finalement rallié au processus de privatisation des logements berlinois. Le parti participait alors à un gouvernement d’union avec le SPD qui exerça un chantage au soulagement des finances publiques de la ville surendettée. Y avoir cédé a constitué « une formidable erreur », tranche aujourd’hui un des cadres berlinois de Die Linke. Avec le parti, résolu à réparer cette ancienne sortie de route et à agir, les locataires berlinois sont bien décidés à tourner cette funeste page.

 

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Les milliards de la BCE redirigés vers le social et le climat.

Les crédits gratuits de la banque centrale doivent servir au financement des services comme des investissements nécessaires d’urgence aux européens et ne plus être déversés sans condition sur les marchés. 

L’Europe possède avec la BCE et l’euro tous les moyens de dégager les crédits nouveaux indispensables pour faire face aux défis majeurs du moment : emploi, formation, recherche, lutte contre ces inégalités qui ont explosé chez tous les états-membres ou encore combat contre le réchauffement climatique qui menace le genre humain. « Impossible, le cadre existant l’interdirait, » rétorquent les partisans de la poursuite du modèle ordo-libéral comme Emmanuel Macron ou ceux qui entendent le pousser jusqu’à son couronnement national-libéral jusqu’à sortir de l’euro ou de l’UE. Pourtant un simple examen de la pratique de la BCE ces trois dernières années inflige un singulier démenti à ces fables.

Sous l’impulsion de Mario Draghi, le président de la banque centrale, il a été décidé en 2015, avec l’accord de Paris, de toute les autres capitales et malgré les réserves de Berlin, d’inonder les marchés de crédits gratuits à taux zéro. Et les autorités monétaires ont gardé pendant trois ans, à raison de 60 à 80 milliards d’euros par mois, le doigt scotché sur le bouton « en marche » de cette création monétaire, baptisé pudiquement assouplissement quantitatif. Traduisez : planche à billets

Au total entre mars 2015 et décembre 2018 quelques 2600 milliards d’euros ont ainsi été octroyés aux grands opérateurs boursiers (banques, société d’assurances, gros détenteurs d’obligations d’entreprises ou d’emprunts d’état). Cette mesure d’urgence était destinée à faire face à un risque imminent de déflation, soit un terrible enchaînement systémique où la baisse des prix entraîne celle des débouchés des entreprises puis des salaires, de l’emploi et constitue un prélude à une entrée certaine en récession, voire en dépression de toute la zone.

Les pompiers de la BCE sont ainsi intervenus pour tenter de contenir le sinistre. Mission plus que délicate puisque ce sont les les dogmes de l’austérité inscrits dans les textes européens qui sont à l’origine de l’étranglement de l’activité et de la chute des prix. La pression sur le pouvoir d’achat des salariés, le gel ou les énormes retards d’investissements publics enregistrés partout, nourrissent l’état de léthargie chronique de la zone euro. Au total c’est donc un peu comme si les soldats du feu avaient reçu l’ordre de contenir les flammes mais sans arroser la racine du foyer de l’incendie. Au risque de le voir repartir de plus bel.

Pour qu’ils mènent à bien leur mission il faudrait juste qu’ils puissent décaler l’orientation de leurs lances à incendie dans la bonne direction, qu’ils démontrent une intransigeance implacable sur la destination des crédits gratuits afin de financer ces services publics et de ces biens communs, si indispensables à la résolution des grands défis sociaux et environnementaux évoqués plus haut.

Plutôt que de se déverser sur les marchés et gonfler une fois encore de très menaçantes bulles spéculatives, des centaines de milliards d’euros peuvent être mobilisés pour les peuples. Sans qu’il faille attendre un aussi hypothétique que lointain changement du cadre européen.

Ian Brossat et les communistes français proposent de créer dès maintenant un fonds européen de développement social et écologique solidaire. Alimenté par la BCE, il pourrait offrir le moyen aux états-membres et aux citoyens européens de court-circuiter la dictature des marchés, et de soutenir à taux nuls les investissements dont le besoin se fait sentir de façon si lancinante dans toute l’Europe et singulièrement en France quand le développement des services publics figure tout en haut de la liste des doléances des gilets jaunes.

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Un parfum de krach sur fond de spéculation et de nationalisme

D’Allemagne aux pays émergents en passant par les Etats-Unis, les signes d’un ralentissement de l’activité économique, prélude à de fortes perturbations, s’accumulent. 

La conjoncture donne des signes de grosse fatigue sur toute la planète. Des pays émergents aux zones les plus développées, personne n’échappe à un net ralentissement de l’activité. L’Europe, empêtrée dans ses dogmes austéritaires, est dans une position particulièrement critique.

Le retournement perçu est d’autant plus  alarmant qu’il touche l’Allemagne, le « moteur » de la  zone euro. Plusieurs instituts de prévisions économiques viennent d’y anticiper tour à tour un gros coup de frein. L’institut Ifo de Munich et le DIW de Berlin ont divisé par deux en quelques mois leurs prévisions de croissance pour l’année en cours (entre 0,6% et 1% contre 1,1 à 1,8% pronostiqués fin 2018). Le gouvernement allemand a du réviser lui-même ses anticipations à la baisse (0,7% contre 1,1% quelques semaines plus tôt).

La chute des débouchés vers les deux principaux marchés des industries exportatrices allemandes, l’Amérique du nord et le sud-est asiatique, est à l’origine ce gros accès de faiblesse. L’indice PMI qui mesure l’activité manufacturière a chuté en mars outre Rhin à 44,7 points. Un chiffre qui a surpris tous les analystes, car il enregistre en effet un véritable décrochage, nettement en dessous des 50 points mesurant un  simple maintien de la production. L’industrie automobile allemande est la plus touchée. Elle paye ainsi au prix fort les contrecoups du «dieselgate.» Soit le truquage technique sur les émissions de CO2 sur lequel se sont finalement entendus, de Volkswagen à Daimler, la quasi-totalité des groupes du secteur.

Cependant les déboires de l’industrie exportatrice germanique révèlent en creux la réalité d’une menace bien plus globale. Aux Etats-Unis qui paraissaient échapper à la morosité générale (avec près de 3% de croissance en 2018), les signes d’un retournement spectaculaire s’accumulent. Les risques de récession, mesurés selon un indicateur de la réserve fédérale, la banque centrale états-unienne, sont passés, entre octobre et décembre 2018 de 14,1% à 21,4%. Soit le plus haut niveau depuis l’été 2008, à la veille du… krach financier. Une évolution d’autant plus préoccupante qu’elle rejoint le diagnostic d’un autre indicateur technique: le niveau des taux d’intérêts à court terme dépasse celui des taux à long terme (placements réputés sûrs servant le financement d’investissements réputés solides). Or à chaque fois que le phénomène a été enregistré, durant les cinquante dernières années, « il a précédé une entrée des Etats-Unis en récession », soulignent les observateurs.

Le contrecoup de la décélération rapide de l’activité qui affecte la quasi-totalité des pays émergents commence ainsi à diffuser bien au-delà des limites de l’Argentine, de la Turquie, du Mexique ou des états rassemblés sous l’acronyme BRICS (Brésil, Russie Inde, Chine et Afrique du sud). Nombre d’entre eux sont déjà frappés par une récession. Et la dynamique de la croissance chinoise, si elle reste évaluée autour de 6%, paraît elle-même durement affectée.

D’autant que l’offensive national-libérale de Donald Trump alimente inquiétudes et incertitudes sur l’avenir  de certaines filières. Une spirale négative est enclenchée par la guerre commerciale de Washington avec l’instauration de droits de douane prohibitifs sur les produits made in China et les répliques de Pékin sur ceux made in USA.

Les dégâts du national-libéralisme sur l’activité mondiale se laissent également mesurer aux conséquences potentielles d’un Brexit «dur». Toutefois la menace la plus importante tient à l’émergence d’énormes bulles spéculatives sur les marchés financiers et dans leur immédiate proximité (ruées sur l’immobilier ou le foncier des grands espaces agricoles).

le phénomène a été favorisé par le recours massif des principales banques centrales occidentales à la planche à billets pour tenter d’enrayer le risque de déflation. Elles ont injecté depuis le début de la décennie des milliers de milliards de crédits gratuits pour tenter de booster leurs économies en crise.Cependant , octroyé strictement aux grands acteurs des marchés boursiers , cet argent facile a été massivement mobilisé au service  d’opérations spéculatives, dont beaucoup ressemblent à s’y méprendre à celles qui avaient si funestement conduit au krach de 2008.

Il est plus que temps d’arrêter la machine infernale. Non pour interdire ces crédits gratuits mais en réserver l’utilisation à des investissements pour le bien commun. Comme le proposent en Europe Ian Brossat et ses partenaires de la liste du PCF pour les européennes. Cette énorme ressource potentielle doit servir enfin aux combats d’intérêt général, pour les services publics, l’éducation , la formation ou la lutte contre le réchauffement climatique.

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Europe: comment échapper au cauchemar nationaliste

Bruno Odent, auteur de libérons l’Europe », montre comment la régression nationaliste qui émerge si fortement en Italie, en Hongrie ou en Autriche et menace l’UE de dislocation, ne constitue, à y regarder de plus près, que le couronnement d’un « modèle » en crise qui évolue déjà sur une pente autoritaire et post démocratique. Le devoir de la gauche est d’y résister pour promouvoir un autre modèle de coopération et de solidarité. Réalisation : Abrahim Saravaki
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Allemagne: une méga-fusion face à un gros risque de crash bancaire

 

 

Intoxiqués par la financiarisation, Deutsche Bank et Commerzbank, ont entamé des tractations de mariage tueuses d’emploi sous l’impulsion du gouvernement.

Bank Bank

 

Les deux plus grosses banques allemandes, la Deutsche Bank et la Commerz Bank, ont entamé des discussions dimanche en vue d’une hypothétique fusion. Cette préparation de mariage est soutenue par Berlin. Elle est présentée comme le moyen de constituer un champion d’Allemagne et d’Europe du secteur. Il s’agit en fait d’essayer de parer à un désastre annoncé. Loin des clichés colportés sur le « modèle allemand» les deux grandes institutions, plombées par des tombereaux de créances douteuses, sont devenues l’un des risques systémiques les plus menaçants pour l’Allemagne et l’UE. A l’origine: une financiarisation à corps perdus dans laquelle elles se sont lancées à la suite d’une réforme structurelle engagée par le gouvernement SPD/Verts du chancelier Schröder au tournant des années 2000.

Pilier jadis d’un capitalisme rhénan dont la caractéristique fut une large imbrication des secteurs bancaires et industriels, Deutsche et Commerzbank ont liquidé alors toutes leurs participations dans l’industrie, moyennent de retentissantes plus-values, pour se lancer dans une course effrénée à la spéculation financière sur le marché mondial.

En l’espace de quelques années les deux institutions, garantes jadis, dans l’ex Allemagne occidentale, d’un coût du capital modéré, donc favorable au développement de l’industrie, se sont métamorphosées pour intégrer le plus rapidement possible le peloton de tête des plus gros squales de la planète finance. Un des pilotes de cette mutation, Joseph Ackermann, l’ex boss suisse de la Deutsche Bank, plaida ainsi « pour un taux de rendement de 25% avant impôt », quelques mois seulement avant…le krach financier de 2008.

Les deux ex fleurons de la banque allemande qui s’étaient empiffrés de titres toxiques subprimes aux Etats-Unis, figureront parmi les établissements du vieux continent les plus touchés par les conséquences de la crise. Plus grave, ils n’ont, par la suite, rien appris de leurs déboires, persistant dans la grisante voie de l’investment banking. Traduisez : cet affairisme bancaire où tous les coups sont autorisés.

Le bilan de la Deutsche Bank constitue, à cet égard, un catalogue des plus retentissants scandales financiers de la décennie écoulée. La banque fut au cœur de la manipulation des taux libor et euribor, régulant les prêts d’argent entre établissements bancaires. Elle s’est ainsi vu infliger des amendes de plusieurs milliards d’euros en Europe et aux Etats-Unis. Elle a trempé dans d’autres manipulations sur le marché des changes, ou dans le blanchiment d’argent d’oligarques russes. Elle s’est lancée sur le lucratif marché de l’évasion fiscale comme le révèlent les Panama papers ou dans ces retentissantes escroqueries organisées et massives sur le marché européen du carbone.

Pour éviter un atterrissage désastreux le ministre allemand des finances, Olaf Scholz (SPD), affiche sa volonté d’impulser la formation d’un « champion allemand de la banque » qui puisse soutenir «  le gros secteur des entreprises exportatrices.» Sans invoquer pour autant de changement copernicien dans la logique poursuivie par les deux mastodontes bancaires, dont la fusion traduirait en fait celle de quatre ex poids lourds allemands du secteur, la Postbank (banque postale) ayant déjà été reprises par la Deutsche Bank et la Dresdner Bank étant déjà passée sous le contrôle de la Commerzbank.

Dans ces conditions le syndicat des services (VerDi) est, à juste titre, vent debout. La suppression d’au moins 20.000 emplois serait en effet, a-t-il chiffré, la contrepartie immédiate au « sauvetage » envisagé.

 

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« Le besoin d’Europe n’a jamais été aussi grand »

Interview réalisée par Stéphane Sahuc publiée in l’Humanité Dimanche du Jeudi, 28 Février 2019

Pour le journaliste et essayiste Bruno Odent, la campagne des européennes, qui joue un affrontement entre « progressistes » autoproclamés et nationalistes, nouveaux avatars de l’ordolibéralisme au pouvoir, n’est qu’un miroir aux alouettes. Une autre Europe est nécessaire, rappelle-t-il.

 

À quelques semaines des élections européennes, le paysage politique du continent est inquiétant. Partout progressent des forces nationalistes, avec comme réponses toujours plus d’ordolibéralisme. Pour Bruno Odent, ce pseudo-antidote, brandi à Paris comme à Berlin, est un poison. L’enjeu est donc désormais de réussir à faire grandir un débat d’alternative.

Pourquoi affirmez-vous que l’Europe est menacée de dislocation ?

Bruno Odent. La montée de forces nationalistes ou d’extrême droite est devenue une donnée aussi manifeste que dangereuse sur l’ensemble du continent. Et on assiste à une contagion de plus en plus patente de la xénophobie, du repli identitaire dans les « grands » partis. L’Europe des traités et des règlements austéritaires à bout de souffle est à l’origine de cette dérive. Elle contribue à l’explosion des souffrances sociales et des inégalités. Elle alimente un malaise généralisé, un immense ressentiment populaire, qui crée un terrain de plus en plus favorable aux joueurs de flûte nationalistes. Leurs mouvements s’inscrivent dans une continuité, bien davantage qu’ils ne prennent le contre-pied du modèle dominant, celui de l’Europe ordolibérale. Ils en poussent plus loin les principes essentiels, la libre concurrence ou le monétarisme.

Les nationalistes ont dans leur collimateur ce qu’il reste de solidarité et de véritable coopération, déjà mises à mal par les diverses « réformes de structure » des États membres, si fortement recommandées par l’Union européenne. Ils les considèrent comme autant d’entraves insupportables, déloyales qui handicaperaient les performances de leurs firmes nationales. Ils ne combattent pas l’ordre libéral en crise pour un mythique retour à l’État-nation. Ils le consacrent, le poussent jusqu’à un stade suprême où concurrence et compétition mutent dans le chacun pour soi et l’exacerbation des rivalités. C’est ce national-libéralisme qui menace aujourd’hui l’Europe de dislocation. Donald Trump, qui en est l’un des principaux leaders mondiaux, ne s’y trompe pas. Il s’immisce ouvertement dans les affaires intérieures européennes et ne ménage pas son soutien à ses alliés nationalistes.

L’Europe serait tentée par « l’illibéralisme », affirme Emmanuel Macron…

Bruno Odent. Le néologisme macronien ne trompe plus personne. Il est un élément de propagande électorale, une description binaire qui ne correspond pas à la réalité européenne. Il s’agit de faire passer le président français pour un homme providentiel, sauveur de l’Europe et des libertés démocratiques. Mais la réalité européenne ne se laisse pas emprisonner dans ce schéma en noir et blanc. Elle se caractérise par une extension du national-libéralisme. Nombre de classes dirigeantes de différents pays de l’UE se sont laissé tenter, comme vous dites, par cette option. Elles pratiquent une politique économique d’une conformité à toute épreuve avec les canons du libéralisme et du monétarisme de Bruxelles, Berlin et Paris. La Hongrie de Viktor Orban et l’Italie de Matteo Salvini ont ainsi introduit une flat tax, un impôt proportionnel, et non plus progressif, qui accroît les inégalités et ravit les gros détenteurs de capitaux. En pleine cohérence avec l’autre volet de leur politique, autoritaire et nationaliste. Selon une logique simple : plus les mesures antisociales sont salées et plus la démocratie doit être placée sous surveillance, plus haut doit être brandie la démagogie populiste.

Macron se différencie-t-il de ces logiques-là ? Les mesures brutales et liberticides contre le droit de manifester, les restrictions des droits des migrants, voire ces drapeaux et autres couplets de « la Marseillaise » qu’on veut brandir dans les salles de classe, n’empruntent pas une pente franchement différente de celle qu’affectionnent les ténors nationalistes européens. La dérive est en marche. Le combat contre la politique de Macron est donc aussi un combat antinationaliste, et inversement. La vraie alternative à cette fuite en avant vers la consécration nationale-libérale du « modèle » dominant, c’est davantage de solidarité et de vraies coopérations européennes.

Donc, pour vous, point de salut hors l’Europe ?

Bruno Odent. Il n’y a point de salut dans une Europe morcelée par le national-libéralisme et avalée par une spirale mondiale impulsée par les Trump et autres Bolsonaro. On le voit bien à travers le cauchemar que constitue le Brexit nationaliste pour les salariés britanniques. Les réflexions alternatives du Parti travailliste de Jeremy Corbyn relèvent le degré d’interdépendance et le besoin de règles et de pouvoirs nouveaux permettant aux salariés d’agir au niveau national, comme à celui de l’UE, pour faire avancer leurs alternatives et mieux contester les diktats des marchés et des multinationales. Le besoin d’Europe n’a jamais été aussi grand.

Pourtant l’UE a fait la démonstration de son échec : migrants, climat, emploi… mais aussi sur l’idée de garantie de paix, qui est pourtant l’un de ses fondements affichés ?

Bruno Odent. L’UE telle qu’elle existe, alignée sur les règles de l’ordolibéralisme, c’est-à-dire les références d’un capitalisme allemand dominant, est menacée par une implosion nationale-libérale qui risque de se traduire par de très graves tensions internationales. Les dossiers que vous évoquez : l’immigration, le climat ou l’emploi – et je rajouterais les services publics et le développement de la protection sociale – sont autant de défis qu’elle est effectivement incapable de traiter. Ces questions ont atteint un degré de maturité inédit. Pour faire face, des transformations révolutionnaires sont nécessaires. On n’y parviendra pas en essayant de les accommoder avec un repli national.

Quand Macron ambitionne pour la France de lui faire prendre la tête d’une nouvelle armada européenne, il tourne dangereusement le dos au défi de sécurité et de paix qui ont constitué pourtant, vous avez raison, un des fondements de la construction de l’UE. Il veut augmenter le budget militaire jusqu’à 2 % du PIB de la France, comme le réclame Trump. Il s’inscrit dans la périlleuse course aux armements déclenchée par le président des États-Unis. Il joue la bombe atomique pour compenser les reculs de la puissance française provoqués par la désindustrialisation qu’alimente sa politique. Il faut mettre ce projet belliciste en échec et réactiver au contraire le dialogue initié avec la Russie dans le cadre d’un nouveau traité d’Helsinki.

Pour certains, l’une des solutions serait de sortir de l’euro…

Bruno Odent. Il faut bien avoir en tête ce que signifierait une sortie de l’euro dans une Europe et un environnement international ouverts, dominés par le principe de compétition. On assisterait à une avalanche de dévaluations, dites compétitives, des monnaies des pays dont les économies sont moins performantes à l’export que celle de l’Allemagne. Or, une dévaluation, c’est avant tout une amputation de la valeur du travail.

Dans un pays comme la France, de grandes firmes tournées vers l’export pourraient en bénéficier en vendant leurs productions moins cher. Mais les salariés verraient, eux, leur pouvoir d’achat sacrément amputé par l’augmentation mécanique des prix des produits importés, notamment ceux de l’énergie. Pour compenser, il faudrait augmenter sensiblement les salaires. Mais ces hausses viendraient aussitôt rogner l’avantage de compétitivité acquis par la dévaluation monétaire. En toute logique, la priorité serait donc donnée au déploiement d’un très sévère plan dit de rigueur.

Une sortie de l’euro ne mettrait pas fin à l’arbitraire austéritaire. Il le renforcerait. Comme l’ont montré, sans exception, les dix dévaluations du franc dans l’après-guerre par rapport au deutsche mark, dont la dernière, en 1986, sous la présidence Mitterrand. Aucune n’a diminué les écarts grandissants des performances de l’économie tricolore avec l’économie allemande. Un dumping monétaire est venu simplement s’ajouter aux dumpings social, salarial et fiscal.

Un « Euroexit » constitue le type même de la vraie-fausse solution. À l’inverse, un euro transformé peut offrir des potentiels considérables au développement des populations par la distribution massive de crédits à taux nuls. Un outil très accessible puisqu’il vient d’être actionné en grand par la BCE. Celle-ci a déversé quelque 2 600 milliards d’euros sur les marchés ces quatre dernières années, en dépit de la norme des traités, pour juguler la menace de déflation. Imagine-t-on le profit que pourraient tirer les citoyens de la mise en œuvre de cet outil monétaire-là pour le bien commun européen ? Pour combler de gigantesques déficits d’investissements publics qui apparaissent de façon si criante en France aujourd’hui, notamment à travers le mouvement des gilets jaunes.

Mais, concrètement, un pays comme la Grèce par exemple n’aurait-il pas eu intérêt à rompre avec l’UE ?

Bruno Odent. La Grèce aurait subi de plein fouet les enchaînements que je viens de décrire puisque ce pays est très dépendant des importations pour ses produits de consommation courante. Le retour à la drachme l’aurait livré à des plans d’austérité puissance dix. Il ne faut pas se méprendre sur la signification du coup de force orchestré en juillet 2015 par les dirigeants européens contre le peuple grec, qui venait de se prononcer par référendum contre les diktats austéritaires de l’UE. Il reposait sur un chantage : ou bien Athènes acceptait une nouvelle « aide » financière, assortie des mêmes insupportables conditions qu’auparavant ; ou bien ses « partenaires » la précipitaient dans les affres d’un « Grexit ». Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances de l’époque, a fait le forcing jusqu’au bout pour chasser la Grèce. Sur le plan intérieur, il entendait donner des gages à une classe dirigeante allemande très hostile à une Union dite de transfert, déterminée à empêcher qu’à terme l’Allemagne ne doive reverser une partie de ses excédents pour soutenir les pays les moins avancés. C’est dans ce débat interne très rude qu’en 2013 est née l’AfD (extrême droite), parti anti-euro, produit d’une scission ultramonétariste et xénophobe au sein des partis conservateurs.

Dans ce contexte Schäuble fera tout pour verrouiller ce qui pourrait conduire à « l’Union de transfert » honnie. Son chantage était autant adressé à Athènes qu’à l’ensemble des dirigeants européens : la moindre concession solidaire dans le traitement du dossier grec, et c’est l’Allemagne qui quitte l’euro, fallait-il entendre. Cette dimension essentielle du bras de fer autour du Grexit sera confirmée par un grand témoin, installé aux premières loges des discussions : l’ex-ministre des Finances grec Yanis Varoufakis (1).

Le Grexit n’était donc pas la solution mais le pire des remèdes. Et pour la Grèce, et pour l’Europe. Cédant à la logique monétariste implacable des nationaux-libéraux, elle aurait fermé toujours davantage la porte à une vraie solidarité européenne, qui demeure plus indispensable que jamais. Pour la Grèce comme pour tous les autres États membres, Allemagne bien comprise.

Entretien réalisé par Stéphane Sahuc

(1) « Conversations entre adultes, dans les coulisses secrètes de l’Europe », de Yanis Varoufakis. Éditions les Liens qui libèrent, 2017.

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