Görlitz ou l’envers du décor d’un « modèle » étrangleur

 Les collectivités locales allemandes, asphyxiées par les normes austéritaires, sont à la peine et accumulent des dizaines de milliards d’euros de retard d’investissements. Les dommages sont considérables. Voyage au cœur d’un arrondissement, équivalent d’un département français. (Reportage)

Arrondissement de Görlitz (Allemagne)

«Cette région, cette ville, je les aime. Mais elles sont comme moi, à la dérive.» Depuis les bords de la rivière, la Neisse, Manfred Schmalfuss détaille les splendeurs de la vieille ville de Görlitz sur la hauteur. L’amertume a laissé des traces jusque sur son visage profondément marqué. Depuis qu’il a perdu son emploi, il y a dix ans, à l’usine de construction de wagons, il vit dans la précarité. Lui qui possède une qualification de soudeur, lui qui fut chef d’atelier au sein de l’entreprise saxonne, jadis l’un des plus gros centres de production de matériel ferroviaire de la RDA, aujourd’hui propriété de la multinationale canadienne Bombardier, est brinquebalé de contrats à durée déterminée en petits boulots. À plus de soixante ans, malgré une combativité revendiquée, son engagement, «encore et toujours», au sein du syndicat IG Metall, il ne cache pas son désarroi. Les prochaines années s’annoncent rudes. «Vous avez devant vous un travailleur pauvre et… un senior très pauvre en puissance», lâche-t-il en éclatant de rire comme pour tenir en respect l’inquiétude qui le taraude.

Ici, des dizaines de milliers de citoyens vivent peu ou prou les mêmes affres que Manfred. Nous sommes dans le Landkreis de Görlitz, arrondissement du Land de Saxe, échelon administratif dont la correspondance la plus proche est celle d’un département de ce côté-ci du Rhin. L’espace géographique le long de la frontière polonaise, à une centaine de kilomètres de Dresde, apparaît aujourd’hui sinistré. Des endroits comme celui là il y en a désormais des dizaines d’exemplaires dans le «pays profond». Car l’empoisonnement austéritaire qui ébranle toute l’Europe n’épargne pas le cœur du modèle de référence ordo-libéral. Au point de susciter un malaise grandissant, jusque dans les cercles politiques les plus improbables.

Görlitz, Bahnhofstrasse. À deux pas de la gare, au siège du Landkreis. Thomas Gampe, premier responsable chargé des finances, ne cache pas son inquiétude sur la capacité de la collectivité locale à faire face à l’avenir aux besoins des populations. «Les investissements, reconnaît-il, ont accumulé des retards considérables. Et c’est extrêmement dommageable.» Pourtant, Gampe est issu de la majorité chrétienne démocrate du Landkreis, le même parti que celui de la chancelière Angela Merkel et de son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, défenseurs si intraitables de l’orthodoxie financière dans le pays, comme à l’échelon européen.
Thomas Gampe brandit une étude de la banque publique KfW (1), qui chiffre à 118 milliards d’euros le retard d’investissements pour les seules collectivités locales (communes et Landkreise) du pays. Les conséquences sont visibles à l’œil nu : entre Görlitz et la petite ville de Niesky, tout le réseau secondaire des routes est couvert de nids de poule. Plusieurs écoles primaires, des collèges se débattent avec une pénurie chronique de moyens. Un peu plus tard, nous nous rendrons à Weisswasser, dans le nord du Landkreis. La cité de 60 000 habitants doit se contenter d’un service anti-incendie, composé uniquement de… pompiers volontaires. «C’est comme si on pariait qu’un sinistre n’aurait jamais le mauvais goût de se déclarer à une heure indue où les secours ne seront pas mobilisables assez rapidement. Un désastre est programmé», nous déclarera Jürgen Kohl, le représentant local du syndicat Ver.di des services.

La misère sociale,principale cause de l’étranglement financier du Landkreis

L’appauvrissement de la population constitue la principale cause de l’étranglement financier du Landkreis. Car l’intégralité du traitement de l’aide sociale a été transférée sur ses épaules au cours des dernières années. 3 000 personnes, soit plus de 10 % des habitants de la collectivité locale, sont concernées. Parmi eux figurent ces chômeurs de longue durée qui perçoivent une aide publique (équivalente du revenu de solidarité active) dès qu’ils ont perdu leur emploi depuis plus d’un an.
Manfred Schmalfuss travaille. Pour autant, il connaît bien aussi le chemin de la Bahnhofstrasse. À moins de 700 euros par mois en moyenne, il perçoit un revenu souvent inférieur au minimum vital reconnu. «Bienvenue, s’exclame-t-il, sourire en coin, dans la catégorie des “cumulards” (Aufstocker)». Traduisez : ces personnes qui ont le droit de «cumuler» leur revenu salarial avec une allocation sociale qu’elles retirent donc, elles aussi, auprès du Landkreis.
Terrible hiatus avec la prospérité financière affichée par ces grands groupes exportateurs, dont Siemens (turbines à vapeur) ou Bombardier sont les principaux représentants à Görlitz, qui emploient une équipe permanente réduite à environ 1 000 salariés (contre plus de 10 000 au milieu des années 1990). Contraste saisissant aussi avec l’amélioration que suggère le recul du chômage national enregistré dans les statistiques officielles. Le nombre de personnes tributaires de l’aide sociale a, certes, un peu baissé, mais beaucoup moins vite que la population du Landkreis, qui subit une très forte érosion démographique. «Les plus jeunes, les mieux qualifiés partent vers l’Allemagne occidentale ou en Saxe vers Dresde et Leipzig, ces quelques phares du développement régional», relève Thomas Gampe.

Plus grave, alors que le poids des dépenses «obligatoires», comme l’aide sociale, s’accroît sur le budget, une diminution des rentrées financières de la collectivité est programmée par de nouvelles normes d’«assainissement» des dépenses publiques. Le Landkreis, qui ne lève pas l’impôt (contrairement aux départements français) est tributaire des dotations du Land de Saxe et des contributions des communes implantées sur son territoire. Or, le frein à la dette (règle d’or), inscrit depuis 2009 dans la Constitution et qui doit commencer à entrer en application à partir de 2016 au plan fédéral, avec l’objectif de garantir à l’avenir un équilibre budgétaire permanent, interdira aux Länder de souscrire le moindre emprunt à partir de 2019.
Les dotations du Land de Saxe seront donc, dans le meilleur des cas, gelées, voire bien plus vraisemblablement diminuées. Car une péréquation versée aux Länder pauvres (comme la Saxe) par les Länder plus fortunés pourrait bien, si ce n’est disparaître, être fortement revue à la baisse. Elle est dénoncée par les États-régions les plus riches. La Bavière, le Bade-Wurtemberg et la Hesse ont déposé ainsi une plainte contre ces versements au prétexte que «trop élevés», ils «n’inciteraient pas» les Länder bénéficiaires à faire preuve de «suffisamment de discipline» et donc à engager les «réformes nécessaires» à l’amélioration de leurs performances. Toute ressemblance avec les traits d’un débat européen très actuel n’est évidemment pas fortuite.

Le théâtre de Görlitz a dû fusionner avec celui de Zittau

D’un côté, des rentrées qui se réduisent comme peau de chagrin. De l’autre, des dépenses sociales de plus en plus élevées. «Nous sommes pris dans un étau», explique Thomas Gampe, qui ne cache pas son désarroi et en appelle à la raison «des politiques», espérant que l’irruption du sujet au plan national, tant ces déficits d’investissements sont devenus manifestes, «puisse enfin changer la donne». En attendant, la spirale du désengagement public fait toujours davantage de victimes. Les investissements culturels, «dépréciés parce que considérés, à tort, comme une sorte de superflu, sont parmi les premiers sacrifiés», souligne Mirko Schultze, député Die Linke dans l’assemblée du Land de Saxe.

Au théâtre de Görlitz, dans le centre historique de la cité, joyau architectural mêlant les styles gothique, renaissance et Jugendstil, on fait déjà l’expérience des restrictions. L’établissement a dû fusionner avec le théâtre de la ville de Zittau (à environ 40 km). Le nombre de représentations a diminué. Görlitz s’est spécialisé dans l’opéra, la musique et la danse quand Zittau monte exclusivement des pièces de théâtre. «Une formule de survie», souligne Klaus Arauner, l’intendant du théâtre. Et de saluer les «sacrifices consentis» par le personnel : un accord tarifaire maison a été conclu avec le syndicat, ce qui autorise de payer les salariés 20% en dessous du niveau conventionnel. «À la ville et au Landkreis, on nous a bien fait comprendre que c’était ça ou la fermeture», pointe Arauner.
L’intendant estime que la qualité des programmes «n’a pas souffert». Et l’hospitalité offerte à une troupe de danse moderne parmi les plus innovantes en Europe – la Wee Dance Company dirigée par Dan Pelleg et Marko E. Weigert – semble même avoir relancé l’attrait du public. Pas de quoi, pour autant, calmer l’inquiétude qui taraude toute l’équipe. Dans deux ans, il s’agira de renégocier contrats et accords tarifaires avec le Landkreis et la ville. «Et là, rien n’est assuré», estime Klaus Arauner. «Surtout si l’on reste sur la même pente qu’aujourd’hui, celle du rationnement», précise Mirko Schultze.

« J’aime ma ville, cette région… », a repris Manfred Schmalfuss quand le théâtre est venu dans notre conversation sur le bord de la Neisse. Même si deux de ses enfants ont dû «émigrer», l’ex-chef d’atelier, entouré de sa femme et de ses proches, considère qu’il fait encore «bon vivre à Görlitz». Seulement une fermeture du théâtre ? «Ce serait criminel. Ce serait comme laisser s’échapper ce qu’il reste ici de vie. Il faut se battre.»

Bruno Odent

(1) Étude réalisée en 2014 par la banque KfW intitulée Retard d’investissement, sous-financement structurel comme risque pour l’avenir.

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