La grande coalition de Merkel au bord de la crise de nerfs

La chancelière, qui doit faire face à une fronde dans son propre camp contre sa politique migratoire, manœuvre en recul et durcit le droit d’asile, sans faire cesser les surenchères ni le malaise au gouvernement.

Le camp des frondeurs, hostiles à la poursuite d’une politique d’immigration jugée trop favorable, s’élargit au sein même du parti de la chancelière. Au point de secouer les bases de son gouvernement de grande coalition. Les coups les plus rudes viennent de Horst Seehofer, chef de file de la CSU, la branche bavaroise de la démocratie chrétienne. Face au maintien d’un afflux exceptionnel de réfugiés vers le pays, il estime les «limites du supportable» dépassées et veut des mesures drastiques pour stopper l’immigration. Depuis quelques jours, il ne se contente plus de vitupérer dans la presse contre le laxisme des autorités et laisse carrément planer la menace d’un retrait des trois ministres CSU présents dans le gouvernement. La posture suscite toutes les spéculations dans la presse germanique sur une crise politique au sommet de l’État. D’aucuns allant même jusqu’à envisager très sérieusement « le début de la fin de l’ère Merkel » avec un éclatement de la grande coalition et la convocation d’élections anticipées.

Dramatisation des débats

À y regarder de plus près, cette perspective reste certes bien improbable. La chancelière, même en recul, dispose toujours d’appuis très importants dans son parti et dans l’opinion. Surtout, les principaux frondeurs et en premier lieu, le ministre président de Bavière, auraient bien trop à perdre dans un scrutin anticipé où ils pourraient être eux-mêmes lourdement sanctionnés. Il n’empêche, la dramatisation des débats pousse la grande coalition au bord de la crise de nerfs. Les dirigeants des trois partis de la coalition, Angela Merkel (CDU), Horst Seehofer (CSU) et Sigmar Gabriel (SPD), se sont retrouvés dimanche 1er novembre en sommet pour tenter d’élaborer un compromis. Sans résultat. Une nouvelle réunion est programmée aujourd’hui. Prudente la chancellerie évoque «un processus de négociations» qui pourrait encore se prolonger.

Durcissement du droit d’asile

Au grand dam des frondeurs, Angela Merkel se refuse encore à une limitation a priori de l’accueil des réfugiés qui contredirait le droit international. Placée sur la défensive par les siens, elle n’en a pas moins déjà opéré un net virage. À la mi-octobre, elle a ainsi fait adopter un redoutable durcissement du droit d’asile par le Bundestag. Le nouveau texte prévoit une accélération des procédures d’expulsion pour tous ceux dont la demande est refusée. Il exclut du statut de réfugié les ressortissants des pays des Balkans et… d’Afghanistan, en dépit des offensives des talibans dans plusieurs régions et de l’apparition sur place de groupes affiliés à Daech (« État islamique »). Sarah Wagenknecht, coprésidente du groupe Die Linke, a dénoncé à la tribune du Bundestag «la terrible incohérence» des positions du gouvernement avec d’autant plus de force que Berlin a fait adopter, «dans l’urgence également», pointe-t-elle, un prolongement du stationnement des troupes allemandes dans l’Hindu Kush en raison de la détérioration de la situation sur ce terrain afghan.

Immigration sélective

L’expulsion de milliers de Kosovars qui sont entrés en Allemagne depuis le début de l’année, fuyant la misère et la sanglante instabilité mafieuse régnant dans le pays, va pouvoir ainsi être encore accélérée (l’Humanité du 21 octobre). En contrepartie, le nouveau droit d’asile prévoit une intégration plus rapide de ceux qui disposent du profil requis. Selon une philosophie voisine de celle du projet de «loi sur l’immigration» porté depuis quelques mois par le groupe parlementaire SPD, il s’agit d’instaurer un système permettant de sélectionner rapidement les migrants que le pays désire effectivement accueillir.

Confrontée à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, en raison de l’aiguisement de la crise démographique, la Fédération de l’industrie allemande (BDI), principale organisation patronale du pays, milite en faveur de cette immigration sélective. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle reste si fortement engagée dans des campagnes en faveur de l’accueil des réfugiés, les demandeurs d’asile syriens pouvant se prévaloir le plus souvent – à l’inverse des Kosovars – d’un haut niveau de formation. La préoccupation patronale a pu se retrouver pleinement à l’unisson du slogan de la chancelière «Nous allons le faire» (« Wir schaffen das »), destiné à montrer cet été sur le mode du «yes we can» de Barack Obama, que le pays pouvait relever le défi de l’intégration des réfugiés syriens.

Hormis ce durcissement de la légalité sur l’asile, Angela Merkel semble prête à céder à l’instauration de camps de transit dans des zones frontalières, destinés précisément à se donner le temps et les moyens d’effectuer un tri efficace pour séparer les personnes expulsables des «vrais» demandeurs d’asile avant de leur ouvrir le passage vers l’intérieur de l’Allemagne. La démarche est portée par Horst Seehofer. Pour bien montrer sa détermination à ne pas transiger sur l’adoption de mesures de ce genre, le patron de la CSU bavaroise a reçu avec tous les honneurs, fin septembre, à Munich, Viktor Orban, premier ministre hongrois et bâtisseur de murs à ses frontières extérieures.

Travail de sape des amis de Merkel

Pour l’heure, le SPD paraît toujours rétif au déploiement d’un tel dispositif qui serait, dit Sigmar Gabriel, «humainement indigne». Cependant pour contrecarrer concrètement cette offensive droitière antimigrants, le leader du SPD semble exclure tout changement d’alliance bien qu’il soit possible puisque la gauche allemande (SPD, Verts, Die Linke) dispose d’une courte majorité dans le Bundestag. Comme le SPD reste figé dans les sondages sur le niveau historiquement bas des élections de 2013 (autour de 25% des suffrages), une mise en minorité de la chancelière la contraignant à démissionner et à convoquer des élections anticipées constituerait, il est vrai, une opération à haut risque pour le parti.

Au total si Angela Merkel paraît donc, pour l’heure, disposer des moyens de rester bien arrimée à son siège de chancelière, il n’est pas sûr que le travail de sape de ses amis, dont celui de personnalités du tout premier cercle du pouvoir, ne la fasse pas vaciller à terme. Plusieurs membres du gouvernement ne cachent plus leurs désaccords. Le ministre de l’Intérieur, Lothar de Maizière, invoque ouvertement une orientation «irréaliste et erronée» en matière d’accueil des migrants. Le très puissant ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, n’hésite pas à déplorer à mots à peine voilés une politique «coûteuse» qui contraindrait à «des coupes» pour rétablir en bout de course le sacro-saint équilibre des comptes publics.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), l’extrême droite allemande, est la seule véritable gagnante de ces épanchements au sein de la grande coalition. Tous les sondages la donnent en forte progression la plaçant désormais à environ 8% des intentions de vote, nettement au-dessus du seuil de 5% nécessaires pour entrer au Bundestag. De façon très classique ses outrances et ses slogans xénophobes sortent renforcés quand ils sont crédibilisés par l’attitude du «personnel politique» le plus haut placé.

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