1993: l’ouverture du marché unique, étape clé de la course à l’euro

Pour lancer le marché unique, préalable à la monnaie unique, le pouvoir mitterrandien qui cultive une pensée unique libérale sous couvert d’intégrer l’Allemagne, va mettre en fait l’Europe et la France dans la tenaille du monétarisme et de l’ordo-libéralisme allemand (in l’humanité du 6.01.2022).

L’année 1993 marque un moment crucial pour l’architecture de l’Union Européenne (UE), telle que nous la connaissons aujourd’hui. Le 1 er janvier de cette année-là, il y a exactement 30 ans, est lancé le marché unique européen. Aux manettes politiques le couple franco-allemand, Mitterrand-Kohl et à Bruxelles, Jacques Delors, président de la commission européenne. 

En vertu de l’aboutissement d’un acte unique, adopté dès 1986,  les capitaux, les marchandises, les services et les travailleurs peuvent désormais « circuler librement » sur tout l’espace géographique de l’UE. Un préalable indispensable au lancement, à la fin de la décennie, de l’euro, dont le principe et le calendrier viennent d’ailleurs d’être adoptés quelques mois plus tôt à Maastricht. 

Pour mettre chacun des états-membres au diapason tout un arsenal de mesures contraignantes, inspirées essentiellement par le patronat et le monde de la finance, a été déployé. En France la soumission à cette logique d’inspiration libérale garantie par un implacable corset monétaire, a déjà 10 ans. Son déploiement a commencé dès 1983 avec le tournant dit de la rigueur de François Mitterrand. Depuis lors Paris a l’œil rivé sur une politique dite de désinflation compétitive.   «En écrasant encore plus la demande sociale et les salaires chez soi, Il s’agit, explique dans l’humanité le journaliste , Okba Lamrani, de gagner des parts de marché chez le voisin.»L’austérité est considérée comme la seule voie possible pour raccrocher la France aux wagons du deutsche Mark et de la performante industrie exportatrice ouest-allemande. 

La nécessité d’ordonner une potion aussi amère au peuple français est alors partagée et théorisée par la « miterrandie », ce vaste aéropage de dirigeants socialistes allant de l’aile droite à l’aile gauche du parti au pouvoir,  de Michel Rocard à Jean Luc Mélenchon. 

Cette machine à laminer salaires et services publics va s’emballer au tournant des années 1990. A l’origine, une priorité géostratégique à laquelle va se cramponner l’Élysée: François Mitterrand a échangé Maastricht contre la réunification, le ralliement de Paris à l’unité allemande, telle que décidée par Bonn, contre l’intégration de l’Allemagne dans le marché et la monnaie unique européenne à la fin de la décennie. 

Même pas peur, avait répond Kohl qui aura d’autant moins de mal à accepter ce marchandage qu’il saisira très vite comment il pouvait le retourner. Jusqu’à en faire un moyen de chantage pour signifier en permanence: ou bien Paris accepte de se soumettre toujours plus à la logique monétariste et ordo-libérale de Bonn, ou bien l’Allemagne joue sa propre partition. 

Résultat : les autorités françaises s’enfoncent dans des politiques toujours plus restrictives alors même que le pays entre fin 1992 dans l’une des plus sévères récessions de l’après-guerre (- 1,7% de croissance en 1993 et près de 11% de chômeurs). 

Au sein du Système Monétaire Européen (SME) et au cabinet de Pierre Bérégovoy, le Premier ministre français, c’est la panique. Les taux de changes sont malmenés. La lire italienne et la livre britannique sont expulsées du SME. Pesetas espagnole et escudo portugais sont dévalués. Le franc décroche très fort du deutsche Mark. 

La banque de France qui aurait du, en toute logique, réduire ses taux pour soulager l’économie française, maintient le cap du « franc fort » contre vents et marées. 

Loin de se montrer accommodante la Bundesbank en rajoute. Elle  augmente ses taux – ils sont passés de 4,3% en 1988 à 9,5% en 1992 – considérant que l’économie allemande est en surchauffe (plus de 5% de croissance en 1990 et en 1991) et qu’elle doit combattre une inflation mesurée alors outre Rhin à 5,6% . La priorité d’Helmut Kohl, est de financer une réunification, ou plus exactement une annexion de l’ex RDA qui a permis aux grands groupes ouest-allemand d’élargir leur « marché intérieur» à près de 20 millions d’habitants et de mettre la main sur quasiment toute l’économie de l’Allemagne orientale. 

Une telle logique monétariste sera payée au prix forts par les salariés allemands des deux côtés de l’ex rideau de fer. Mais de ce côté-ci du Rhin les travailleurs ne sont pas logés à bien meilleure enseigne. Compte tenu de l’inflexible arrimage du franc au Deutsche Mark, ils paieront une partie de l’addition géante de l’engloutissement de la RDA. Le seul solde des pertes subies alors par l’économie française à l’export compte tenu de la flambée des coûts du capital – ils vont grimper au rythme des taux d’intérêts français qui ont culminé à près de 12% en 1992 –  est chiffré à 50 milliards de francs par une étude de la caisse des dépôts et consignation (1). 

Les redoutables errements stratégiques de la France mitterrandienne visant à tout subordonner à la mise en place d’un marché unique, si inspirée en fait par Kohl et les marchés financiers, se sont ainsi payés au prix fort. Ils font de 1993, année zéro de l’euro, un moment très noir pour la solidarité et la coopération dans l’UE. Pourtant toujours si nécessaire à l’avenir de l’Europe jusqu’à aujourd’hui…

Bruno Odent

  •  Étude de la caisse des dépôts et consignation, citée in Allemagne état d’alerte, Laurent Carroué, Bruno Odent, L’Harmattan 1994 
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