Union européenne: Avec Juncker un grand bond en avant vers le…passé

Alors que l’UE a besoin d’une vraie rupture, le Conseil européen place à Bruxelles l’un de ses croisés du vieil ordo-libéralisme, 
qui a été premier ministre du Luxembourg durant dix-huit ans et patron de l’eurogroupe durant huit ans.

Faut-il en pleurer, faut-il en rire ? L’intronisation de Jean-Claude Juncker par le Conseil européen pour le poste de président de la Commission durant les cinq prochaines années est présentée depuis vendredi, par une armée d’eurocommunicants, comme un tournant dans l’histoire de l’UE. La désignation du chef de file du PPE (Parti populaire européen) arrivé en tête lors du scrutin du 25 mai, où fut renouvelé le Parlement européen, ouvrirait la voie au dépassement du déficit démocratique qui plombe si gravement l’Europe.

L’ennui des liftings les plus appuyés, c’est qu’ils ne peuvent faire illusion quand la façade est trop abîmée. Et le profil de l’ex-président de l’eurogroupe, ex-premier ministre luxembourgeois, n’est pas franchement affriolant. Austérité, évasion fiscale, alignement sur la pensée unique libérale, il cumule tout ce qui alimente, dans le fond aujourd’hui, le divorce avec les citoyens européens.

L’ombrageux chrétien-social luxembourgeois fut l’un de ceux qui rédigea le traité de Maastricht. Président de l’eurogroupe de 2005 à 2013, il s’est montré impitoyable dans l’application des remèdes poisons infligés aux pays endettés de la zone euro. Ce qui est à l’origine des menaces de déflation (baisse des prix et des salaires) qui rôdent aujourd’hui autour de l’Europe.

L’homme de la poursuite 
des politiques austéritaires

Au summum de la crise grecque, en 2011, il plaida la mise en place d’une agence de privatisations «sur le modèle de la Treuhand», la holding créée sur mesure pour les grands groupes allemands au moment de la réunification afin qu’ils puissent s’emparer des meilleurs morceaux industriels de l’ex-RDA. Juncker, impitoyable garant de la loi du plus fort dans le poulailler du grand marché, sait qu’il faut être du côté du manche. La chancelière allemande l’a bien compris. Elle n’aura pas attendu longtemps pour en faire son candidat afin de garantir la poursuite des politiques austéritaires. D’ailleurs, le pacte dit de stabilité fut conforté au Conseil européen. C’est seulement dans son cadre, relève le communiqué final du sommet, qu’il faudra « trouver un équilibre entre la discipline budgétaire et le nécessaire soutien à la croissance». L’allusion à la «relance», tant réclamée par François Hollande, n’a d’autre valeur que cosmétique. Le texte prône en effet bien plus sérieusement l’engagement de tous à poursuivre «des réformes de structure». Entendez les privatisations des services publics ou les dérégulations des marchés du travail déjà entamées.

Pas plus qu’il n’impulsera une réorientation économique, Jean-Claude Juncker ne sera le docteur justice qui traquera les riches particuliers et les entreprises qui grèvent tant les budgets des États européens en allant placer fortunes ou profits sous d’autres cieux. Lui qui fut pendant dix-huit ans premier ministre d’un grand-duché dont il a défendu bec et ongles les «intérêts» de paradis fiscal. Comme lorsque l’affaire Clearstream défraya la chronique française. «Nous sommes vexés, avait-il alors lancé, sans rire, que le Luxembourg ait pu être présenté comme une terre de blanchisseurs d’argent…»

Quant à l’espoir affiché d’une Europe moins intergouvernementale qu’appellent de leurs vœux les nombreux serviteurs du prêt à penser «eurofédéraliste», il relève bien davantage de l’autopersuasion que de la réalité. Juncker n’est guère programmé pour ça. Tant son principal mentor, la chancelière allemande, est convaincu qu’un engagement dans des politiques contraignantes dans la zone euro passe davantage par des pactes de fer entre États que par la délégation de pouvoirs à un gouvernement européen centralisé. «Chaque problème en Europe n’est pas un problème pour l’Europe», a martelé Merkel dans les meetings de la CDU lors de la campagne des européennes du 25 mai.

Enfin, le mode de propulsion du Luxembourgeois à la tête de la Commission ne déroge pas lui-même aux «bonnes vieilles» combinaisons dont les institutions européennes ont le secret : le ralliement du SPD allemand et des socialistes européens a été obtenu en échange de la réélection de Martin Schulz à la présidence de l’assemblée de Strasbourg. Alors que l’Europe en danger a besoin d’une vraie refondation, l’avènement de Juncker est un grand bond en avant vers… le passé.

 

Cet article a été publié dans Europe. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s