Un « modèle » énergétique allemand à hauts risques… nucléaires

Les quatre groupes qui se partagent le marché de l’électricité outre Rhin « relativisent » les besoins de maintenance  de leurs centrales atomiques promises à la fermeture d’ici 2022 et exercent un chantage pour que la charge de leur futur démantèlement soit transférée au public.

Les patrons d’E.ON, RWE, EnBW et Vattenfall, les quatre groupes privés qui se partagent le marché de l’électricité outre-Rhin, viennent de faire connaître un plan de fermeture de leurs centrales nucléaires qui présente toutes les apparences d’un chantage à l’égard des autorités allemandes. En réaction au «tournant énergétique», décidé par Angela Merkel en 2011, au lendemain de la catastrophe de Fukushima, qui prévoit l’arrêt en 2022 de l’exploitation du nucléaire (aujourd’hui encore 16% de la production de courant électrique), ils avaient entamé des poursuites judiciaires contre l’État fédéral, lui réclamant des milliards d’euros de dommages. Au nom de la préservation de leur compétitivité, ils annoncent désormais être prêts à abandonner ces recours en échange de la création d’une «fondation» publique destinée à financer une grande part des frais induits par le démantèlement des infrastructures nucléaires.

Le magazine Der Spiegel, qui a révélé au milieu du mois de mai l’existence de ce marchandage, fait un parallèle très pertinent entre la technique proposée par les quatre électriciens et ces réseaux de «bad banks» instaurés au lendemain du krach boursier de 2007-2008. Comme les banques allemandes très lourdement impactées ont pu apurer jadis leurs bilans en transférant vers des instances « dépotoirs publics » les tombereaux de titres pourris qu’elles détenaient dans leur coffre, les quatre électriciens seraient dispensés de la majeure partie des frais occasionnés par le démontage et la mise en lieux sûrs des combustibles et des installations contaminées par la radioactivité. Autrement dit : les gains des opérateurs privés seraient assurés, leurs éventuelles pertes étant forcément… socialisées. Face à l’indignation qu’a suscitée cette offre, le ministre de l’Énergie et de l’Économie, vice-chancelier et président du SPD, Sigmar Gabriel, hésite. Mais il laisse aussi entendre qu’un compromis serait négociable.

 

Des incidents déjà repérés

On connaît déjà les terribles effets de l’application de l’ordo-libéralisme germanique sur le «tournant énergétique». Pour compenser l’abandon du nucléaire, les quatre champions de l’électricité ont en effet recours massivement aux combustibles les plus «rentables», le charbon et surtout le très polluant lignite. Ce qui pulse les émissions de gaz à effet de serre de Berlin (voir notre édition du 13 mai 2014). Pour l’organisation de la sortie de l’atome, l’affaire prend une dimension peut-être plus dangereuse encore quand la soumission aux lois de la rentabilité financière vient contredire certains des impératifs de la sûreté nucléaire.

Les gestionnaires des centrales, qui seront mises à l’arrêt dans les années qui viennent, considèrent en effet que des réparations ou les travaux d’entretien, jugés jusqu’alors «impératifs» pour assurer la sécurité des établissements, doivent désormais être, disent-ils, «relativisés» en fonction de la durée restante d’exploitation. De quoi soulever l’inquiétude de spécialistes comme Wolfram König, président du Bureau fédéral de protection contre les rayonnements, qui alerte : « Il ne faut surtout pas que cela conduise à privilégier la solution meilleur marché sur celle qui est la plus sûre.»

Ces craintes sont d’autant plus fortes qu’elles se nourrissent d’incidents déjà repérés. Ainsi des engagements dans des travaux de sécurisation des installations ont-ils été «relativisés» dans la centrale nucléaire bavaroise de Grafenrheinfeld. Le remplacement d’un conduit fissuré du circuit de refroidissement de l’un des réacteurs, repéré en 2010, a été annulé, l’exploitant E.ON recevant l’étonnant assentiment du Bureau bavarois de surveillance atomique. Ce qui a suscité la réaction émue d’une partie de la presse allemande. Une réparation aurait eu naturellement pour conséquence de bloquer pendant le temps nécessaire la production d’électricité sur ce réacteur et donc d’affecter la rentabilité du site.

Un autre incident du même type a eu lieu dans la centrale de Gundremmingen, localisée également en Bavière, révèle Der Spiegel du 21 mai dernier. Cette fois, c’est un rapport indiquant qu’un réacteur ne disposait pas des trois dispositifs de refroidissement de secours réglementaires, qui est traité par le mépris. Ce qui conduit un responsable anonyme interrogé par le magazine à faire part de son indignation : «Jadis, c’étaient les techniciens qui décidaient si quelque chose devait être amélioré ou remplacé. Aujourd’hui, ce sont les directions financières… »

La démarche des Konzerne colle à la logique qui les conduit à exiger le transfert de la majeure partie des frais de sortie du nucléaire sur la puissance publique. «Si elle entend imposer des mesures coûteuses en matière de sûreté nucléaire, qu’elle le fasse mais à ses frais», disent en substance les maîtres chanteurs de la bande des quatre. Grâce à la «bad bank» nucléaire à la charge des contribuables et des usagers ordinaires dont la facture d’électricité ne cesse déjà de flamber.

Les défis de la transition énergétique sont incompatibles avec les logiques ordo-libérales et ses diktats de la «compétitivité». Ils appellent, de fait, un dépassement des lois du marché et donc une maîtrise publique de l’énergie en Allemagne comme en Europe.

 

Cet article a été publié dans Allemagne. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s