Paris imagine un pacte perdant-perdant avec Berlin

Alors qu’Angela Merkel est sur la défensive, l’Allemagne se rapprochant à son tour de la récession, Bercy propose d’échanger l’austérité française contre un très hypothétique plan germanique d’investissements. Pour colmater les brèches du modèle ordolibéral… à l’origine de la déflation.

Angela Merkel et son gouvernement sont sur la défensive. Le «modèle allemand» est frappé de léthargie depuis deux trimestres et pourrait à tout le moins flirter avec la récession (deux trimestres de suite de croissance négative). L’activité aurait, au mieux, stagné en effet de juillet à septembre, après un deuxième trimestre de croissance négative (– 0,2%). Or le Fonds monétaire international (FMI), les États-Unis, des capitales européennes, plusieurs instituts de conjoncture dans le pays plaident depuis des mois pour que l’Allemagne ouvre les vannes des investissements, seul moyen, disent-ils, de relancer une zone euro au bord de la déflation. Cette pression qui s’accroît donc sur Berlin rattrapé par la crise, Paris veut y voir une sorte d’aubaine. La chancellerie pourrait être encline à lâcher du lest et à se montrer plus tolérante avec les difficultés françaises à mettre, dans les délais souhaités, le budget aux normes du pacte de stabilité. Emmanuel Macron, en visite lundi dans la capitale allemande, a proposé une sorte de «donnant-donnant» aux autorités germaniques. La France montrerait qu’elle est bien accrochée à la boussole austéritaire en réalisant 50 milliards d’euros de coupes dans les dépenses publiques, en échange de quoi, l’Allemagne s’engagerait, elle, dans un programme de 50 milliards d’investissements. Ainsi la locomotive allemande, espère-t-on du côté de Bercy, pourrait redémarrer et entraîner dans son sillage le wagon France et ceux de la zone euro.

Une autre relation franco-allemande, une autre Europe

Le problème de ce type de proposition, c’est qu’elle ne s’émancipe en rien d’un ordolibéralisme allemand, devenu référence européenne. Paris donne des gages sur l’austérité. Et s’engage, conformément aux exigences de la chancelière, dans des «réformes structurelles» à la Schröder. Au moment pourtant où la défaillance du modèle, plus objective désormais que jamais, souligne le besoin d’une autre relation franco-allemande et d’une autre Europe.

Quant aux gros investissements allemands, si désirés par Bercy dans l’espoir qu’ils dopent les exportations françaises, on ne peut pas dire qu’Angela Merkel y soit franchement prête. La chancelière concède bien qu’elle entend lancer un «plan numérique» et accentuer les efforts de recherche dans le domaine énergétique. Mais rien de plus. Surtout elle estime que l’essentiel serait une reprise «des investissements privés». En d’autres termes : ne pas fléchir sur les fondamentaux d’une politique dite de l’offre, selon laquelle le rôle de l’intervention publique serait de stimuler la rentabilité financière des groupes en réduisant leurs «charges» sociales et salariales.

Répondant aux questions du quotidien Bild, son ministre de l’Économie, Sigmar Gabriel, président du SPD, a été formel. «L’Allemagne, a-t-il déclaré, n’a aucun besoin d’un programme pour soutenir la conjoncture.» Berlin maintient sa détermination à atteindre l’équilibre budgétaire en 2015. Conformément aux obligations du frein à la dette (Schulden Bremse) ou règle d’or que le premier gouvernement Merkel de grande coalition (CDU-SPD) a fait inscrire dans la Constitution du pays. Une norme que la chancelière a fait répercuter, avec l’aval des capitales de la zone euro, dans le traité budgétaire signé par François Hollande en 2012.

C’est ce modèle-là qui entraîne l’Europe dans la déflation. À l’heure où son caractère empoisonné transpire jusqu’en Allemagne, ce n’est donc pas d’un marchandage Macron sur son aménagement dont l’Europe a besoin. Mais de sa remise en cause radicale pour pratiquer une politique expansive, capable avec la BCE de mobiliser un crédit bon marché pour l’emploi et donc de se libérer de la tenaille des marchés financiers. Des forces considérables peuvent se fédérer en Europe autour d’une telle alternative. À commencer par celles qui, outre-Rhin, sont capables de pousser la chancelière bien plus loin dans ses retranchements. Comme ces salariés impliqués aujourd’hui dans les mouvements sociaux pour de fortes hausses de rémunération. Comme la confédération syndicale DGB quand elle propose un «plan Marshall pour l’Europe» prenant le contre-pied de la logique monétariste du pouvoir. Comme ces salariés qui empêchent la privatisation des services publics et demandent à l’inverse, avec Die Linke, leur forte expansion en coopération dans l’UE. Il y va de la survie du projet européen.

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