Etats-Unis. Ferguson ou le nouvel âge de la ségrégation

Ferguson, Missouri (états-unis)
Envoyé spécial.
Publié in l’humanité du 29 octobre 2014. Voir également notre reportage vidéo sur le site web du journal:

http://www.humanite.fr/videos/ferguson-ou-le-nouvel-age-de-la-segregation-aux-usa-555891

Un plongeon dans la cité qui reste à cran après la mort de Mike Brown, cet adolescent noir tué cet été par un policier blanc, révèle les racines de la résurgence d’une discrimination «raciale», alimentée par l’extension de l’injustice sociale et le creusement record des inégalités.

Deux mois et demi après la mort de Michael Brown, Ferguson est toujours dans un état de tension extrême. La blessure laissée par la tragédie de la mort du jeune Africain-Américain de dix-huit ans ne se referme pas. Et tandis que se profilent les élections de mi-mandat, mardi prochain, le pays garde un œil braqué en permanence sur la cité, devenue l’un des symptômes majeurs du retour en force de la ségrégation.

Sur Canfield Drive, une montagne de peluches, des fleurs, répandues jusqu’au milieu de la chaussée, une croix en retrait… un mémorial a été érigé là où l’adolescent désarmé a été abattu le 9 août dernier par un officier de police blanc, à la suite d’un contrôle qui a salement dégénéré. «C’est simple, s’ils n’inculpent pas le flic, cela ne peut que dégénérer à nouveau en émeutes comme cet été», explique un voisin de la grand-mère de Mike Brown, chez qui logeait le jeune homme au moment du drame. La cité vit dans l’attente du verdict d’un grand jury du comté de Saint-Louis chargé de statuer sur la poursuite en justice ou non de Darren Wilson, le policier auteur des coups de feu, toujours entièrement libre de ses mouvements.

À deux pas, sur West Florissant Avenue, les jeunes de la coalition Hands Up, Don’t Shoot (Mains en l’air, ne tirez pas) ont loué des locaux où ils ont érigé leur quartier général. Les mains en l’air – la position de reddition dans laquelle Mike Brown a été abattu selon tous les témoignages – sont devenues le signe de ralliement, symbole d’un mouvement de protestation qui n’a cessé de s’élargir. Plus d’une quarantaine d’organisations (des syndicats, des associations de défense des droits civiques, des intellectuels, des prêtres) y participent. Un pasteur a mis son église à disposition. Les initiatives se multiplient. Comme ces quatre jours, baptisés Ferguson October, à la mi-octobre (voir l’Humanité du 13 octobre).

«Nous ne lâcherons pas. Il n’y aura pas de paix sans justice», prévient Ned Walter, un grand gaillard de vingt-cinq ans qui porte un sérieux embonpoint de façon élégante et chaloupée. Il va accompagner notre visite dans la cité meurtrie. Le jeune homme travaille chez McDonald’s. Il a immédiatement relié le combat pour que justice soit faite à Mike Brown avec celui qu’il a engagé depuis 2012 avec ses camarades des chaînes de restaurants fast-foods pour la dignité au travail et l’instauration d’un salaire minimum de 15 dollars (12,20 euros). Ce mouvement Show Me 15 (Montre-moi 15 dollars), parti de la région de Saint-Louis, s’est propagé ensuite dans le pays. De New York à Chicago en passant par Memphis.

À Ferguson, le maire et la majorité du conseil municipal sont blancs. Au commissariat, seuls 3 policiers sur 53 sont noirs, bien que la ville soit peuplée pour près des deux tiers par des Africains américains. Appauvrie, désenchantée, la majorité noire s’est en quelque sorte recroquevillée au point de se mettre d’elle-même hors jeu. Jusqu’à s’abstenir massivement aux élections (6% de participation «black» aux derniers scrutins locaux).

Lew Moye, président depuis trente-cinq ans de la coalition des syndicalistes noirs (CBTU) de la région de Saint-Louis, est formel : «On subit aujourd’hui un apartheid invisible, un retour qui ne dit pas son nom aux lois Jim Crow», ces règles de «séparation des races (sic)» qui ont prévalu jusqu’au milieu des années 1960 avant d’être abolies sous la pression du mouvement pour les droits civiques de Martin Luther King.

Les jeunes Africains américains mobilisés au sein du collectif Hands up don’t shoot se disent tous persuadés qu’ils pourraient être à la place de Mike Brown, tant ils sont soumis à des contrôles au faciès systématiques dont la violence inhérente est toujours lourde d’altercations risquées. «Sur la route, on est en permanence sous la menace d’un contrôle pour DWB», expliquent-ils les uns après les autres. Interrogés sur la signification de ce délit étrangement passé ici dans le langage courant, ils répondent en chœur : «Driving While Black» (conduire en étant noir, déduit du fameux et plus internationalement reconnu : conduire en état d’ivresse).

« Hier encore, j’ai été arrêté tout près d’ici», relève Ned Walter, notre jeune guide, en pointant West Florissant Avenue. Il avait sa copine à ses côtés, une Blanche. Le policier, surpris, s’est tourné aussitôt vers elle : «Qu’est-ce que tu fais dans cette bagnole ?» lui a-t-il demandé. Elle a répondu : «C’est mon copain. Nous sommes ensemble.» Le flic lui a alors lancé sur un ton comminatoire : «Tu ne devrais pas…» Avant de tourner les talons.

Les «bavures» continuent. Depuis la mort de Mike Brown, en août, elles ont coûté la vie à trois jeunes Noirs, dont un de dix-huit ans (voir l’Humanité du 10 octobre). À chaque fois, il s’agissait, semble-t-il, de petits délinquants, bien différents de l’emblématique Mike Brown, garçon sans aucun antécédent judiciaire qui s’apprêtait à débuter des études supérieures. Pas de quoi pour autant, on l’aura compris, les condamner à mort au fil d’une course-poursuite, pistolet en avant. «Nous ne sommes que du gibier pour eux», soupire Ned. «Arrêtez de nous tuer» affiche une des manifestantes qui fait tous les jours le siège du commissariat de police dans le centre de Ferguson pour exiger l’inculpation de Wilson.

Chez McDo, Ned est payé au salaire minimum, 7,50 dollars (environ 5 euros) de l’heure. S’il veut survivre, il est obligé de passer par des bons alimentaires (foodstamps) pour se nourrir, par Medicaid (une aide médicale de base aux plus démunis) pour se soigner et par ses parents pour se loger. «Et encore, moi, j’ai de la chance ! lâche le jeune homme en souriant, au moins j’ai un emploi.» Le chômage, c’est là l’origine de la terrible meurtrissure qui mine aujourd’hui Ferguson. En l’espace de quelques années, la ville a perdu ses emplois industriels, et la pauvreté a étendu sa lèpre.

Emerson Electric, la multinationale spécialisée dans l’automatisation industrielle, l’énergie, les télécoms et la climatisation, dont le siège est toujours sur le territoire de la commune, au bout de West Florissant Avenue, à deux miles du lieu où est mort Mike Brown, y a fermé tous ses sites de production. General Motors, qui avait deux usines non loin de là, les a fermées au moment de sa restructuration sous l’égide de l’État fédéral après sa faillite de 2009. Résultat : un taux de chômage exorbitant. Il touche près des deux tiers de la population noire. Et l’on ne discerne aucune trace ici de la «reprise états-unienne» enregistrée depuis le printemps par les conjoncturistes. Lew Moye, le président de la coalition des syndicalistes noirs, décrit un cercle infernal : la mal-vie, les trafics, la drogue, l’extension de la criminalité. Et pour toute réponse, la répression, avec la montée concomitante du racisme au sein d‘une police «blanche».

À l’université Washington de Saint-Louis, le sociologue Mark Rank tire depuis des années la sonnette d’alarme, dénonçant l’impact désastreux de l’extension de la pauvreté. «Je n’ai vraiment pas été surpris des événements de ces dernières semaines», nous confie-t-il. Rank a réalisé une étude sur l’évolution de la répartition des richesses tout au long des cent dernières années aux États-Unis. Les conclusions sont accablantes : la confiscation de la valeur ajoutée par les plus riches n’a jamais été aussi importante. Aujourd’hui, les 10% les plus fortunés accaparent (revenus du capital compris) plus de 50% de la richesse nationale produite (PIB).

La paupérisation des populations noires a été fortement accélérée par la crise dite des subprimes et son flot de saisies immobilières. «Ma mère a perdu sa maison et a dû aller habiter plus loin en louant un appartement beaucoup plus petit. Ce fut un traumatisme pour la famille», explique Ned. Le président de l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP) du Missouri, Adolphus Pruitt, brandit une étude officielle pour nous faire mesurer l’étendue des dégâts. Elle évalue entre 164 et 213 milliards de dollars (132 et 185 milliards d’euros) la perte subie par la communauté africaine américaine des États-Unis entre 2008 et aujourd‘hui. Une prédation – «sans équivalent dans l’histoire», soupire Pruitt – des banques et des marchés financiers sur les biens et l’épargne des plus pauvres, qui avaient souscrit si massivement ces crédits hypothécaires à hauts risques dans l’espoir d’accéder au «rêve américain».

Les stigmates d’un nouvel âge de la «séparation des races» resurgissent au cœur de la ville. Les maisons coquettes de bois et de briques autour du centre historique, endroit au parfum d’«héritage» vers lequel affluaient les touristes – «avant» commente Ned, sourire laconique en coin – sont toutes habitées par des Blancs. Devant certaines d’entre elles, des plaques de bronze renvoient sans états d’âme aux anciens propriétaires esclavagistes. Des panonceaux «J’aime Ferguson» ont été placés bien en vue sur la pelouse de chaque maison. Les initiateurs de cette campagne se rencontrent régulièrement au Corner Coffee House. Personne dans le café, à l’exception du cuisinier, n’a la peau noire. C’est ici que se rencontre le «contre-mouvement» blanc. «La mort de Brown est une tragédie, d’accord», concède Brian Fletscher, l’ancien maire de Ferguson, avant d’ajouter : «Mais il va y avoir le verdict du grand jury et une enquête de la justice fédérale a été lancée. En attendant, nous ne tolérons pas de voir sali le renom de notre cité.» L’autre grand animateur de cette contre-offensive, Jeff Roorda, président de l’ordre fraternel de la police, est carrément au cœur, lui, d’une campagne de soutien à Darren Wilson, le policier qui a tué Mike Brown. Avec l’aide d’une association baptisée Shield of the Hope (Bouclier de l’espoir), il collecte des fonds pour organiser «sa défense». Et il a déjà réussi à rassembler quelque 500 000dollars (environ 360 000 euros), soit bien au-delà des sommes qu’a pu collecter la famille Brown pour les frais de justice et les obsèques de son fils. Signe particulier : si, comme l’actuel maire, Fletscher est républicain, Roorda, élu de la Chambre des représentants de l’État du Missouri, est candidat démocrate à un poste de sénateur d’État lors des scrutins du midterm du 4 novembre. Les deux ténors de ce «front blanc» prennent bien soin de respecter le langage «politiquement correct». Leurs troupes, elles, sont nettement plus «décomplexées». Ainsi, au Corner Coffee House, cette femme qui s’emporte quand nous en venons à aborder dans la conversation ceux qui manifestent tous les soirs devant le commissariat : «Ils sortent à la nuit tombée, comme les cafards !» s’exclame-t-elle. Plus grave, des jeunes Blancs poussent la provocation jusqu’à afficher dans le dos de leurs tee-shirts : «Je suis Darren Wilson.» Ce qui a donné lieu à des incidents jamais vus entre supporters blancs et noirs des Cardinals, le club de base-ball de Saint-Louis, début octobre, en marge d’une série de rencontres contre les Dodgers de Los Angeles.

Malgré ce climat déjà très lourd, les dirigeants de la compagnie publique de transports de la région de Saint-Louis n’avaient pas hésité à instrumentaliser, en septembre, le clivage «racial» dans la gestion d’un conflit social. Les salariés étaient entrés en lutte pour défendre les acquis de leur plan de retraite à versements définis (ce qui garantit l’évolution du pouvoir d’achat des pensions). Un des négociateurs de la direction en est venu à comparer la situation de l’entreprise, où les chauffeurs de bus sont quasiment tous noirs et les mécaniciens quasiment tous blancs, à celle du cookie Oreo, bien connu aux États-Unis et dont la caractéristique est d’être «blanc à l’intérieur mais noir à l’extérieur». À la métaphore raciste était associée une tentative de débauchage très concrète des salariés blancs vers une autre organisation syndicale. Michael Breihan, le chef de file du syndicat des transports (ATU) à Saint-Louis, n’en est pas encore revenu. «J’ai eu, nous dit-il, le sang qui se glace» en constatant l’usage «au XXIesiècle de cette méthode d’un autre âge». «On a alerté la presse, interpellé aussitôt les autorités, précise-t-il, mais on n’a reçu depuis lors aucune excuse publique, aucun démenti officiel. Si ce n’est qu’il s’agissait d’une… mauvaise plaisanterie.» Au final, la manœuvre a piteusement échoué. Les mécaniciens blancs ont refusé de se désolidariser de leurs collègues noirs. Et la direction a dû finalement baisser pavillon et rétablir les plans de retraite initiaux.

La mobilisation sociale est le meilleur antidote à la montée du racisme. Ned Walter et ses amis de « Show me 15 » en sont viscéralement convaincus. «Il y a beaucoup de Noirs dans notre mouvement, mais il y a aussi des Blancs, relève-t-il. Le vrai problème, c’est l’impossibilité de vivre dignement de nos salaires, alors que McDo affiche des résultats record à Wall Street. Et pas la couleur de la peau.»

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