Quand Merkel veut que Paris accélère ses purges

L’arrogance de la chancelière, qui demande d’accélérer les réformes antisociales en France, trahit aussi une démarche défensive alors que le «modèle allemand» affiche pauvreté record et déficits d’investissement.

Le rythme des réformes libérales n’est pas assez rapide en France, au goût d’Angela Merkel. La chancelière allemande l’a fait savoir dimanche, dans une interview accordée au journal Die Welt am Sonntag. Prenant explicitement Paris et Rome dans son collimateur, elle a indiqué que, si la France et l’Italie avaient lancé des réformes, la Commission européenne les avait jugées «insuffisantes» et réclamait des «mesures supplémentaires». «Je suis d’accord avec Bruxelles !» a-t-elle clamé. Elle menace ainsi, à mots à peine voilés, de remettre à l’ordre du jour d’éventuelles sanctions contre Paris et Rome, jusqu’ici jugées «inappropriées» par la Commission. Un rappel à l’ordre, on ne peut plus brutal, pour signifier que l’alignement sur le «modèle allemand» de compression des dépenses publiques et de «modération salariale», mis en œuvre, il y a un peu plus de dix ans par le chancelier Schröder, constituerait bien la voie obligatoire.

Le comportement de la chancelière exprime une volonté d’assumer de façon de plus en plus décomplexée un rôle hégémonique de Berlin dans la conduite des affaires de la zone euro. Une démarche insupportable qui dynamite consciencieusement l’idée européenne, alors même qu’une vraie solidarité entre les différents peuples du continent est plus indispensable que jamais. Mais, à bien y regarder, l’arrogance de la chancelière n’est pas exempte non plus d’une certaine fébrilité défensive.

D’abord, parce que la locomotive germanique est en panne. Aux deux derniers trimestres, l’Allemagne, avec respectivement – 0,1% puis + 0,1% de croissance, a fait moins bien que la France. Ses exportations ont chuté de 5,7% cet été. Le ralentissement des pays émergents et la crise ukrainienne sont certes passés par là. Mais surtout, les débouchés des firmes allemandes se sont écroulés au sein d’une zone euro asphyxiée par les politiques austéritaires si fortement recommandées par… Berlin. Quant au marché intérieur, il est incapable de prendre le relais. Les hausses de salaires arrachées par les syndicats dans les secteurs les moins exposés aux dérégulations de la décennie écoulée parviennent mal, en effet, à compenser le marasme généré par l’extraordinaire étendue de la précarité et de la pauvreté au travail. Pour paraphraser l’illustre fondateur de ce journal, le «modèle allemand» porte en Europe la déflation comme la nuée amène l’orage.

L’impasse devient si patente que même au sein de cercles, parmi les plus dévoués à la globalisation libérale, le «modèle allemand» n’est plus vraiment considéré comme une panacée. Confronté à l’hydre déflationniste, Mario Draghi, le président de la BCE, envisage des mesures d’assouplissement de la politique monétaire, en dépit de l’opposition véhémente des représentants de la Bundesbank. Il est encore très loin, bien sûr, de prôner un financement sélectif et direct de la BCE à taux quasi nul en faveur de l’emploi et des investissements utiles dans les services publics qui font tant défaut aujourd’hui à toute l’Europe. Mais l’inflexion est nette et traduit la perte de vitesse des dogmes ordo-libéraux, chers à Berlin.

L’Allemagne n’échappe pas elle-même au délabrement de ses infrastructures et se voit recommander de plus en plus régulièrement d’investir dans ses routes, ses voies ferrées ou ses écoles. Merkel et son gouvernement de grande coalition arguent qu’ils ont lâché quelques milliards de lest pour les pensions des retraités, condamnés sinon à la misère par la privatisation partielle, engagée il y a treize ans, du système par répartition ; un boulet hérité aussi des… réformes Schröder. Mais ils brandissent le «frein à la dette» (règle d’or), inscrit dans la Constitution, pour ne pas en faire beaucoup plus. Répondant aux injonctions de la chancelière, Michel Sapin, ministre français des Finances, pointe bien ce manque d’investissements germaniques, mais pour insister sur le fait que Berlin aurait fait «les réformes qu’il fallait durant la dernière décennie», une manière de justifier, in fine, l’alignement de l’exécutif français sur les mêmes logiques antisociales.

Machines à fabriquer de la misère, ces réformes alimentent partout une très grave dérive nationaliste. En Allemagne aussi avec la poussée de l’extrême droite anti-euro (AfD). Merkel joue, là encore, en défense. Car, si elle se montre sévère avec Paris et Rome, c’est aussi pour donner le change aux nationalistes, à la veille du congrès d’une CDU inquiète de l’attrait exercé par l’AfD sur certains de ses militants.

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