Plongée aux sources de Pegida

De Leipzig à Berlin en passant par le Land de Saxe, fief des Patriotes d’Europe 
contre l’islamisation de l’Occident (Pegida), nous avons traqué les véritables causes 
de l’irruption du nationalisme outre-Rhin.

Les démocrates allemands sont inquiets. Ils se mobilisent dans des contre-manifestations qui rassemblent bien davantage de participants que les défilés de Pegida ­(Patriotes d’Europe contre l’islamisation de l’Occident). Mais sans parvenir jusqu’ici à endiguer la poursuite de l’extension du mouvement. Son fondateur, Lutz Bachmann, un ex-braqueur passé maître dans la ­récupération des peurs, a certes dû démissionner après la divulgation d’une photo sur Facebook où il apparaissait déguisé en Hitler (notre édition du 23janvier). Mais les onze autres dirigeants du mouvement appellent à un nouveau rassemblement ce lundi soir dans les rues de Dresde. Le scandale permettra-t-il enfin d’enclencher une diminution de la fréquentation des défilés ?

En attendant, ceux qui ont peur aujourd’hui dans la capitale saxonne, ce sont les étrangers et les demandeurs d’asile. Ils demeurent claquemurés derrière les portes des foyers dans lesquels ils sont hébergés, terrorisés à l’idée d’une mauvaise rencontre dans les rues de la ville. Il y a quinze jours le corps de Khaled Bahray, un jeune Érythréen de vingt ans, a été retrouvé sans vie dans une cité, transpercé de plusieurs coups de couteau, non loin de l’endroit où il était hébergé. Le drame s’est produit alors que la manifestation du lundi 12 janvier (25 000 participants) venait tout juste de se terminer. La police a d’abord conclu à un décès accidentel avant de concéder «une erreur» et de lancer une enquête criminelle. Des associations de défense des droits de l’homme et des groupes antifascistes se sont aussitôt mobilisés pour exiger l’arrestation rapide du ou des coupables et «la transparence» sur les conclusions des investigations policières.

Comment en est-on arrivé là ? Comment a pu se cristalliser à Dresde l’effervescence nationaliste et xénophobe de ces rendez-vous hebdomadaires ? Le Land de Saxe présente certes des prédispositions redoutables. Le Parti national (NPD), d’obédience ouvertement néonazie, est parvenu à faire son entrée dans l’assemblée du Land à deux reprises, en 2004 et en 2009, franchissant à chaque fois la barre qualificative des 5%. Et s’il a échoué de peu (4,8%) au dernier scrutin régional (septembre 2014), c’est en grande partie à cause de l’émergence d’un concurrent d’extrême droite, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui a rassemblé, lui, un électeur sur dix.

Mais ce terrible atavisme n’explique pas tout. Si les joueurs de flûte de l’extrême droite réussissent à entraîner derrière eux autant de citoyens «ordinaires», c’est bien que toute une société est taraudée par un immense malaise. «Les gens sont déboussolés, explique Kerstin Köditz, députée de Die Linke à l’assemblée du Land de Saxe, parce qu’ils se sentent trahis par les partis politiques traditionnels, les médias.» Tous ont peur. Les uns, dans les classes moyennes, de perdre leur position et d’être «déclassés», les autres, déjà précarisés, de perdre leur emploi ou leurs allocations sociales.

Une aubaine pour les animateurs de courants jusqu’alors réduits à une audience très marginale. À Dresde, l’intellectuel des thèses souverainistes et complotistes Jürgen Elsässer est de ceux-là. Rédacteur en chef d’un magazine, Compact, à la diffusion plutôt confidentielle, il a émergé, en l’espace de quelques semaines, comme l’une des têtes pensantes du mouvement. Il évite soigneusement de puiser dans l’habituelle boîte à slogans des têtes rasées du marigot brun. Il dénonce «les événements d’Irak et de Syrie» comme ne constituant rien de moins que «les prémices de la première guerre civile mondiale». Et passé maître dans l’exercice de la récupération la plus abjecte, il martèlera, aussitôt connus les attentats qui ont ensanglanté Paris : «la preuve que Pegida a raison».

Elsässer, qui a débuté sa carrière à l’extrême gauche, plaide une «transversalité» du credo nationaliste par-delà «le clivage gauche-droite». Lundi après lundi, il pourfend avec les autres animateurs de Pegida le «politiquement correct» des partis établis mais en s’efforçant de rester lui-même politiquement audible des foules qui descendent dans la rue. Celles-là, il le sait, ne s’identifient majoritairement pas aux tirades néonazies habituelles.

Cependant, ces précautions n’empêchent pas la présence la plus ostentatoire de groupuscules ouvertement néonazis dans les défilés du lundi. Comme ces groupes de «supporters» aux crânes rasés du club de foot local, le Dynamo Dresde, ces militants du NPD et jusqu’à ce Mouvement des citoyens du Reich, une poignée d’individus revendiquant le retour du Reich allemand dans ses frontières de… 1937. Une présence dont la masse des manifestants «ordinaires» semble s’accommoder sans état d’âme.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti d’extrême droite anti-euro, auteur donc d’une percée (10%) aux ­récentes élections régionales, fonctionne comme une sorte de bras politique de ce mouvement extraparlementaire. Hans-Thomas Tillschneider, dirigeant saxon du parti, ne manque pas une manifestation. Frauke Petry, ex-chef d’entreprise, élue de l’assemblée du Land et cofondatrice de l’AfD, a invité les représentants de Pegida à une rencontre début janvier avec le tout nouveau groupe parlementaire du parti. La stratégie repose sur l’ambiguïté et le double langage. D’un côté on s’efforce, à la manière du Front national (FN) en France, de banaliser le parti sur l’échiquier en affichant l’image la plus républicaine possible. Quand de l’autre on ne ménage aucun effort pour apparaître comme le débouché politique naturel du mouvement nationaliste, anti-islam et anti-immigrants qui émerge. Pegida et l’AfD doivent beaucoup aux politiques conduites par les pouvoirs successifs. Les réformes de structure entamées par l’ex-chancelier Schröder et poursuivies par les gouvernements d’Angela Merkel ont ébranlé la société, fait exploser la précarité et alimenté un repli individualiste, largement déduit du discours qui fait de la compétitivité et du principe de concurrence entre tous l’une des normes clés du «modèle» germanique. L’identification aux performances d’une économie, célébrée à longueur de colonnes comme au-dessus du lot européen, conduit certains à se montrer agressifs envers les «autres», tous ceux qui ne sont pas dans les clous de la norme marchande et pourraient donc mettre en danger des équilibres acquis au prix de «lourds sacrifices». «Et cela, relève le sociologue berlinois Horst Kharst, alors que paradoxalement toutes les enquêtes d’opinion enregistrent une baisse des ressentiments contre les étrangers depuis vingt ans.»

Le lien entre l’ébranlement provoqué par le consensus ordolibéral des partis aujourd’hui réunis au sein de la grande coalition et l’émergence du mouvement Pegida s’incarne dans la figure d’un certain Thilo Sarrazin. L’homme bien mal nommé est l’auteur d’un brûlot antimusulman intitulé L’Allemagne se saborde (1). Les principaux protagonistes des manifestations du lundi à Dresde en ont tous fait leur livre de chevet. Publié en 2010, l’ouvrage, qui avance que les migrants renforcent (sic) «la bêtise qui rampe», plaide la préservation d’une intelligence et de normes allemandes supérieures. Il est devenu un best-seller (1,5 million d’exemplaires vendus).

Thilo Sarrazin n’est pas le premier démagogue venu. Économiste et membre encore aujourd’hui du SPD, en dépit des demandes d’expulsion de plusieurs sections de son parti, il a été ministre des Finances du Land de Berlin de 2002 à 2009 et surtout membre du directoire de la Bundesbank, dont il a dû démissionner en 2010 à la suite du tollé suscité par la parution de son livre. Le credo de l’économiste : une politique budgétaire et monétaire contraignante, gage d’une devise forte, comme garantie de l’expansion et de la domination de l’économie germanique. L’auteur opère, à sa manière, un transfert des logiques de fer du monétarisme sur la société. Les mêmes logiques conduisent Sarrazin à publier quelques mois plus tard L’Europe n’a pas besoin de l’euro (2), se faisant l’écho des positions d’une partie de la classe dirigeante allemande pour qui la faiblesse programmée de la devise européenne empêcherait les entreprises de poursuivre leur «conquête de l’Est». L’euro fort a permis en effet aux firmes allemandes de prendre le contrôle d’entreprises locales en Europe orientale, dont elles se servent comme d’une base de production de pièces détachées bon marché. Avant de les réimporter pour les assembler outre-Rhin en les estampillant d’un «made in Germany» ainsi très compétitif.

Le plaidoyer anti-euro de Sarrazin rejoint les préoccupations d’un Hans Olaf Henkel, ex-patron des patrons allemands, qui plaide pour un retour au mark ou la création d’un «euro du Nord» et qui a adhéré à… l’AfD. La boucle est ainsi bouclée. Les nationalismes anti-euro, identitaires ou xénophobes qui se rejoignent tous les lundis dans les rues de Dresde sont de terribles dérives des normes austéritaires mises en œuvre depuis plus d’une décennie en Allemagne et célébrées toujours, de ce côté-ci du Rhin et à Bruxelles, comme l’incontournable «modèle allemand».

(1) Deutschland schafft sich ab, de Thilo Sarrazin, Deutsche VerlagAnstalt, Munich, 2010. Une traduction française intitulée L’Allemagne disparaît a été publiée en 2013 par les éditions 
du Toucan.
(2) Europa braucht den Euro nicht, DVA Munich, 2012.

(2) Europa braucht den euro nicht , DVA Munich 2012

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