Les postiers allemands à leur tour en grève illimitée

Après les conducteurs de locomotive et les personnels des crèches et jardins d’enfants, les employés de la Deutsche Post sont entrés dans une lutte dure,  atypique du « modèle » social consensuel.  Pour faire cesser une course à la précarisation qui se traduirait par une baisse de 15% de leurs rémunérations et s’opposer à un torpillage programmé des positions du syndicat dans l’entreprise privatisée.     

La grève illimitée déclenchée par les postiers allemands s’étend et se durcit. Au démarrage du mouvement, le 9 juin, quelques 16.000 salariés avaient cessé le travail à l’appel du syndicat Ver.Di des services. Une semaine plus tard ils sont  20.000 et des centaines de salariés rejoignent chaque jour la grève. Ses organisateurs veulent faire monter en puissance pour affronter les blocages manifestes d’une direction déterminée à jouer la poursuite de la libéralisation du secteur. Des montagnes de paquets et de lettres s’accumulent dans les centres de tri.

Le bras de fer porte sur la volonté de DHL Deutsche Post AG, devenu un mastodonte de la messagerie mondiale (logistique du transport, de l’acheminement du courrier et des paquets), de banaliser définitivement la société anonyme héritière de l’ancien service public postal. Une nouvelle société, consacrée à la distribution des paquets et baptisée « Delivery » a été créée en janvier dernier. Principale caractéristique de cette filiale: elle pratique des rémunérations annuelles d’un niveau environ 15% inférieures à celles que touchent jusqu’à ce jour les employés de la poste. Frank Appel, le patron de la Deutsche Post, argue que sans cet alignement des « coûts salariaux sur ceux de la concurrence » des grandes firmes de messagerie opérant sur le marché allemand, comme UPS, Hermes ou encore DPD (filiale de… la Poste française), le groupe ne serait «pas compétitif.»

Pour constituer les équipes de « DHL Delivery » la direction de la Deutsche Post a décidé de plonger dans le vivier des salariés précaires de l’entreprise en leur proposant d’échanger une baisse de leurs rémunérations horaires contre l’octroi d’un contrat à durée indéterminée dans la nouvelle firme. En sus une clause indique que les heures supplémentaires ne sont plus rémunérées comme telles mais éventuellement «récupérées ». Ecrasement des salaires et surcroît de flexibilité pèsent lourdement sur les conditions de vie et de travail du personnel de ces nouvelles entités. Un postier de Berlin témoigne : «  Le travail est trop dure. Pratiquement personne n’y arrive. »

Si les concurrents usent et abusent , il est vrai, volontiers d’un dumping social rendu possible par la dérégulation lancée sous l’ex chancelier Gerhard Schröder, l’argument de la direction qui invoque la baisse des salaires comme seul moyen de sauvegarder la compétitivité de l’entreprise, est quelque peu malmené par le bilan concret de l’entreprise. Depuis 2008, la Deutsche Post réalise en effet d’année en année de somptueux bénéfices (2 milliards d’euros en moyenne, 2,2 milliards d’euros en 2014). Ver.Di voit , à juste titre, dans ce paradoxe une preuve que le savoir-faire, la compétence des salariés ont permis de sauvegarder une qualité supérieure du réseau postal. et donc de « fidéliser » ses clients.

Frank Appel, le chef de la Deutsche Post, profondément dévoué aux logiques de gestion dites de la valorisation pour l’actionnaire, veut cependant tout faire pour ne pas en rester là. Il entend faire grimper les gains du groupe de 8% par an afin qu’ils atteignent les 5 milliards d’euros d’ici 2020. Un objectif impossible à atteindre sans faire fondre la masse salariale. D’où le refus de tout compromis avec Ver.Di et le bras de fer acharné engagé aujourd’hui.

Le mouvement des postiers rompt avec une certaine culture syndicale consensuelle. Il intervient après une longue période de résignation à la « modération salariale » et de remises en cause « négociées » des droits sociaux, en conformité avec le modèle dit de partenariat social. Car la nouvelle brèche que voudrait ouvrir la direction dans les acquis des personnels se heurte, cette fois, à leur expérience et à leur profond raz le bol. La pratique de la dérégulation sociale consensuelle – dont rêvent tout haut le patronat et nombre de dirigeants politiques français – atteint ainsi ses limites.

Anton Hirtreiter, dirigeant du syndicat Ver.Di de Munich relève combien la privatisation puis la banalisation dans le champ concurrentiel de la Deutsche Post aux côtés des multinationales du secteur, a « marché de pair avec les logiques libérales inscrites sur le trop fameux agenda 2010 de l’ex chancelier Schröder.»  Aujourd’hui le syndicat, lui-même, joue sa survie dans ce bras de fer.  Car la mise en place de la filiale low cost «Delivery» constitue au même moment une arme antisyndicale.  Dans une structure définitivement banalisée ne resterait plus dans le périmètre central de la Deutsche Post qu’une société incorporant essentiellement les anciens fonctionnaires du service public, tous les autres salariés seraient dispatchés dans des filiales au sein desquelles la capacité de négociation, donc la crédibilité et le pouvoir du syndicat deviendraient vite évanescents.

«La création d’une telle structure parallèle, explique Anton Hirtreiter, est aussi destinée à torpiller les capacités de résistance et donc l’influence de l’organisation syndicale.» La grève de la Deutsche Post ne marque donc pas seulement le rejet par le monde du travail de la logique anti-sociale instaurée durant la dernière décennie. Elle possède aussi un enjeu décisif pour le monde syndical allemand. En parfaite corrélation avec la série de grèves « dures » qui surgissent aujourd’hui sur le devant de la scène outre Rhin. Comme celles des employés des crèches et jardins d’enfants (Kita) ou des conducteurs de locomotives. Les uns et les autres sont déterminés à ne plus céder face à des directions pareillement acharnées à poursuivre sur la voie de la dérégulation libérale. Et sont entrés dans de difficiles « médiations»  après des semaines de grèves illimitées.

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