Autriche: l’ultradroite en pôle position

 

Strache, le chef de file du FPÖ, voudrait aller plus loin que Haider et faire d’une victoire à la présidentielle de dimanche 22 mai un tremplin vers la chancellerie.

En apparence, très peu sépare les deux hommes. Haider fut l’artisan, à la fin des années 1980, de la transformation du FPÖ en un parti d’ultradroite « banalisé ». Look de James Bond en culotte de peau, bronzé au soleil des stations de ski de Carinthie, il maniait une rhétorique lisse, mais savamment agrémentée de dérapages visant à réhabiliter quelques clichés bruns, tenaces dans un pays qui, jouant du curieux statut de « victime de l’Anschluss » que lui conférèrent les alliés occidentaux, ne se confrontera jamais vraiment à son passé nazi. Ce refoulé si prégnant hantera toute l’œuvre du dramaturge Thomas Bernhard. Quelques-unes de ses embardées « haideriennes » sur la qualité de la « politique de l’emploi du IIIe Reich » ou à la gloire de « la génération du front » (de l’Est), hommage à peine déguisé aux SS, allaient provoquer l’indignation des démocrates en Autriche et en Europe.

L’actuel leader de l’extrême droite, champion du dérapage brun très contrôlé

Heinz Christian Strache (46 ans), bateleur bronzé, champion du dérapage brun très contrôlé, roi du rap nationaliste et raciste, épouse si parfaitement les traits du « modernisateur » historique de l’extrême droite autrichienne qu’il en constituerait presque un clone parfait. Mais il ne faut pas se fier aux apparences : Strache est bien plus dangereux que Haider et représente donc une menace bien plus grave pour son pays et toute une Europe largement affectée aujourd’hui par le virus nationaliste.

La participation de Haider au pouvoir au sein du cabinet de Wolfgang Schüssel en l’an 2000 avait suscité une levée de boucliers en Autriche et en Europe. Les 14 autres chefs d’état de l’UE de l’époque avaient décrété des sanctions contre Vienne, mise en quarantaine diplomatique. Les démocrates autrichiens, rejoints par des milliers d’européens solidaires, envahissaient les larges avenues de l’ex-capitale impériale autour du Hofburg, aujourd’hui lieu de résidence du président dont on renouvelle le mandat dimanche, ce qui donnait lieu aux manifestations les plus importantes de l’après-guerre. Tout en dénonçant « les ingérences », Schüssel et Haider allaient s’efforcer de « normaliser » la situation. À leur façon : ils décrétèrent des mesures d’austérité, alignées sur la doxa ordo-libérale européenne, qui ont étendu la précarité.

Sans doute amadoués par ces preuves de « bonne volonté », les Quinze et Bruxelles allaient rapidement lever les sanctions symboliques. Haider ne donnait-il pas d’autres gages en provoquant une scission au sein du FPÖ pour créer un BZÖ (Alliance pour l’avenir de l’Autriche), réputé plus modéré ? De quoi récompenser l’ex-trublion qui accédait, quelques mois plus tard, à la présidence du… comité des régions de l’UE. Les mots d’ordre officiels évoluaient dans le même sens et passaient du vibrant « no passaran » antifasciste à un très peu glorieux : « circulez, il n’y a plus rien à voir en Autriche… » La « normalisation » allait certes affaiblir momentanément le FPÖ, ramené à 10 % aux législatives de 2002, mais H.-C. Strache, qui en prend alors les commandes, va vite le remettre sur pied, surpassant les talents de démagogue de son ancien mentor.

Strache va absorber l’ex-BZÖ, après la mort de Haider, emporté en 2005 par son amour de la grande vitesse et un des nombreux virages sournois qui pullulent sur les routes de Carinthie. Le nouveau boss radicalise encore le parti. Une polémique éclate quand il soutient une affichette représentant un banquier joufflu avec une grosse bague gravée d’une étoile de David au doigt face à un individu amaigri, censé représenter le peuple autrichien. Strache refusera de condamner ce matériel de propagande antisémite, prétendant qu’il se serait agi alors uniquement de « dénoncer le rôle des banques » (sic). Il se déchaîne contre les musulmans, et la « submersion étrangère » qui menaceraient le pays, ses « valeurs et racines chrétiennes ». Il manifeste en brandissant une croix contre l’agrandissement d’un centre islamique.

Dans un pays où les souffrances sociales et la précarité ont continué de s’étendre sous la houlette de la grande coalition (SPÖ-ÖVP) aux commandes depuis 2008, toujours en pleine conformité avec la doxa austéritaire de l’UE, il se présente en sauveur suprême. Une victoire de Norbert Hofer dimanche l’amènerait aux portes du pouvoir. Car le président autrichien ne joue pas qu’un rôle purement protocolaire. Il peut dissoudre le parlement et il lui revient de nommer le futur chancelier. Or, le FPÖ de Strache serait, selon toutes les enquêtes d’opinion, le grand vainqueur d’une législative anticipée, plus que probable avant le rendez-vous officiel de 2018. Un chancelier puisé au marigot brun : ce cauchemar autrichien qui hanta Thomas Bernhard peut devenir une affaire foncièrement européenne.

En pole position au second tour de la présidentielle de ce dimanche, l’extrême droite autrichienne (FPÖ) est à nouveau aux portes du pouvoir. En l’an 2000, après une percée aux législatives (27,6 %), feu Jörg Haider avait reculé devant l’obstacle et les pressions. Il avait renoncé à accéder au fauteuil de chancelier, laissant la place à Wolf-gang Schüssel, son partenaire de l’ÖVP, le parti de droite traditionnel, qu’il devançait pourtant de quelques centièmes de points. Cette fois, Heinz-Christian Strache, l’actuel leader du FPÖ, ne fait pas mystère qu’il n’aura, lui, aucun état d’âme pour accéder au poste suprême, si l’occasion lui en est fournie. Et une victoire à la présidentielle de son poulain, Norbert Hofer, au coude-à-coude dans les sondages avec le candidat Verts, Alexander Van der Bellen, serait un tremplin vers cette consécration.

Bruno Odent

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