Des millions de seniors allemands propulsés dans la pauvreté

Les réformes des retraites instaurées voilà plus de 15 ans ont grevé le système par répartition, faisant fondre le montant des pensions. Au point que l’indigence des retraités est devenue outre Rhin l’un des sujets les plus sensibles du débat public.

USA« Je me fais un sang d’encre. Je ne dors plus la nuit.» Inge qui travaille encore pour quelques mois dans une société spécialisée de matériel paramédical, s’apprête à prendre sa retraite. « J’ai plein de projets et je sais que je ne manquerai pas d’activités diverses dans le domaine politique ou culturel», précise-t-elle pour bien indiquer que ce n’est pas du blues classique du nouveau retraité dont elle souffre. Non l’angoisse d’Inge Vogel tient au brusque décrochage de son niveau de vie quand elle touchera ses premières pensions. A l’aube de sa cessation d’activité, Inge (66 ans) touche un salaire correct, environ 2500 euros par mois. Ce revenu va être réduit de plus de la moitié, compte tenu de l’évolution outre Rhin du taux de remplacement (la différence entre le dernier salaire net et le montant de la première pension). Ce qui va ramener Inge à moins de 1200 euros, soit tout juste au dessus du niveau du salaire minimum. « Et je ne suis pas la plus à plaindre, lâche la bientôt ex salariée qui précise : « Imaginez quelqu’un payé aujourd’hui 1500 euros net, ce n’est pas malheureusement une rémunération exceptionnellement basse ici, il ne va plus percevoir qu’un peu plus de 700 euros par mois pour ses vieux jours.»  Et l’ex assistante médicale ne mentionne même pas le cas de ses compatriotes innombrables qui ne toucheront pas le taux plein car elles n’auront pas accompli les exigibles 45 à 47 annuités.»

L’extension de la pauvreté chez les seniors et la perspective généralisée de retraites peau de chagrin provoquent un tel traumatisme dans la société allemande qu’elles sont devenues l’un des thème numéro un du débat public.

Les réformes lancées en 2002 et 2005 par l’ex chancelier Gerhard Schröder furent présentées comme « le seul moyen de sauvegarder» le système et singulièrement la retraite de base par répartition dont l’écrasante majorité des allemands demeure aujourd’hui redevable.

Encouragement fiscal à souscrire des assurances privés, renforcement de la compétitivité d’entreprises écrasées de « charges sociales », instauration d’un index dit de « durabilité» permettant de faire évoluer la valeur du point sur lequel est calculé le montant des retraites versées par les caisses légales ( gesetzliche Kassen) par répartition, hausse de l’âge de départ à taux plein, porté de 65 à 67 ans, la panoplie des mesures adoptées par le gouvernement SPD/Verts de l’époque ressemble à s’y méprendre à celle avancée aujourd’hui par Emmanuel Macron pour justifier sa réforme. Jusqu’aux éléments de langage sur « la nécessité absolue de moderniser le système.

Pour se faire une idée des effets pratiques à moyen terme de la réforme des retraites macronienne, il suffit ainsi de jeter un œil de l’autre côté de la frontière, sur les évolutions allemandes. Le bilan social de ces transformations, plus de quinze ans après leur entrée en vigueur , est dévastateur.

La part des retraités allemands précipités sous le seuil de pauvreté a explosé. 16,8% des seniors sont touchés aujourd’hui. Un retraité allemand sur deux – soit quelque 8,6 millions de personnes – doit survivre avec une pension inférieure à 800 euros par mois. Une enquête prospective publiée en septembre dernier par l’institut de recherche économique de Berlin (DIW) montre que plus d’un retraité sur cinq (21,6%) sera misérable à l’horizon 2039. Et cette estimation est sans doute très optimiste puisque les auteurs de l’étude ont choisi de se baser sur la poursuite bon an mal an de la conjoncture économique favorable de ces dernières années ( avec un taux de chômage réduit).

L’introduction d’une retraite par capitalisation dite Riester, du nom d’un ministre du travail du gouvernement de l’époque, présentée comme le « troisième pilier » du « modèle » germanique a profondément ébranlé le système de base par répartition. Les placements mobilisant l’épargne des citoyens les plus aisés, attirés par d’alléchantes incitations fiscales, ont mécaniquement asséché les ressources des caisses légales qui organisent le financement solidaire des retraites. Le manque à gagner sera d’autant plus conséquent qu’une partie des fonds potentiellement disponibles a déjà été drainée vers les retraites « maison » des entreprises, ce « second pilier » du système qui repose lui aussi sur la capitalisation. Introduit de longue date, il ne bénéficie qu’à une minorité de salariés appartenant aux plus grands groupes, seuls à espérer pouvoir toucher une rente complémentaire digne de ce nom.

La grande coalition a du bricoler des pare-feu en catastrophe pour éviter un emballement de la terrible mécanique enclenchée par les réformes. Le gouvernement fédéral a ainsi suspendu d’ici à 2025 la poursuite de la dépréciation de la valeur du point de la retraite par répartition. Alors que le taux de remplacement a dégringolé de 10% au cours des dix dernières années, les autorités ont décidé d’enrayer au moins provisoirement le phénomène en le bloquant au niveau actuel (48%) jusqu’à cette date.

 

Les travailleurs pauvres grossissent le flot des retraités miséreux.

 

CDU et SPD se sont aussi mis laborieusement d’accord sur l’introduction d’une retraite plancher ( Grundrente), une revalorisation des pensions les plus modestes soutenue par l’état pour qu’elles atteignent le niveau des … minima sociaux ( de 600 à 900 euros par mois). La mesure est censée éviter à nombre de retraités pauvres de prendre le chemin humiliant du bureau d’aide sociale pour toucher le complément de revenu qui leur permette d’accéder au minimum vital. Beaucoup préfèrent en effet effectuer n’importe quel petit boulot plutôt que d’avoir à mendier une aide.

Là encore les chiffres des études les plus récentes sont aussi éloquents qu’effarants : plus d’un million de seniors, souvent âgés de plus de 70 ans, sont contraints aujourd’hui d’exercer des « minis jobs » pour survivre. Soit une hausse d’environ 40% sur dix ans. On les voit de plus en plus fréquemment dans les rues allemandes, ombres furtives qui distribuent des prospectus publicitaires, portent des journaux à domicile ou ramassent à la sauvette des canettes de verre ou de plastique à la terrasse des cafés dans l’espoir de récupérer des consignes, pratiquées sur ces produits outre Rhin, un maximum de centimes.

La pauvreté qui se répand si massivement chez les seniors allemands n’est pas sans lien avec l’extrême précarité imposée à de nombreux salariés par les lois Hartz de dérégulation du marché du travail. Lancées au même moment que les réformes des retraites , elles ont été présentées de la même façon qu’elles comme une étape majeure nécessaire à l’acquisition de l’indispensable compétitivité (financière) des firmes allemandes. Les travailleurs pauvres , ou ceux dont la carrière a été entrecoupée de longues périodes de travaux sous-rémunérés et le plus souvent exonérés de cotisations sociales, contribuent évidemment à faire grossir le flot des retraités miséreux. Là encore, le parallèle avec la logique macronienne est frappant. L’aménagement aux forceps du code du travail décidé au début du quinquennat accroit la précarité.

Les effets contre-productifs des réformes antisociales engagées outre Rhin au début de l décennie 2000 deviennent de plus en plus manifestes. L’apparition d’une société cloisonnée, devenue très inégalitaire, où « l’ascenseur social ne fonctionne plus » , est dénoncée régulièrement dans les travaux de plusieurs économistes. Un handicap profond qui n’est pas sans lien avec l’entrée en stagnation, depuis quelques mois, de la première économie de la zone euro.

 

Bruno Odent

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