Les nationalistes de l’AfD dans les turpitudes

Le parti allemand d’extrême droite qui connait un certain trou d’air sur fond ce rivalités internes exacerbées, pourrait chercher à rebondir en jouant à fond de ses pentes xénophobe et ultramonétariste dans la période de récession qui vient de s’engager.


Il y a du rififi au sein de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD). Le parti d’extrême droite, qui a engrangé les succès depuis son entrée ­fracassante au Bundestag en 2017 (premier parti d’opposition avec 92 députés), fait plutôt figure jusqu’ici de perdant de la crise du Covid-19, au bénéfice du parti de la chancelière. Sa tendance nationaliste dure, baptisée Der Flügel, a été placée sous observation par l’organisme de protection de la Constitution (Verfassungschutz, l’équivalent des ­renseignements généraux tricolores). Elle s’est autodissoute et la direction a pris la décision d’exclure l’un de ses animateurs les plus en vue, Andreas Kalbitz. Mais cette mouvance possède de très importants soutiens dans le parti.

Du coup le spectre d’une scission hante l’AfD depuis des semaines. Les déclarations solennelles de Jörg Meuthen, son chef, le week-end dernier à l’occasion d’une convention fédérale, usant d’une langue de bois grand format sur « l’unité à toute épreuve » de la formation, ont confirmé, à leur manière, l’existence comme l’acuité de ce bras de fer interne.

Un groupuscule ouvertement néonazi

Il est reproché à Kalbitz d’avoir appartenu à la Heimattreue Deutsche Jugend (HDJ, la « Jeunesse allemande fidèle à la patrie »), un groupuscule ouvertement néonazi, et de l’avoir caché à l’AfD au moment de son adhésion lors du congrès fondateur du parti en 2013. Jörg Meuthen et une courte majorité au sein de la présidence de la formation, soucieux de ripoliner l’image d’une AfD qui ne cache pas ses grandes ambitions gouvernementales, se sont, pour se séparer de Kalbitz, appuyés sur des statuts internes qui interdisent l’accès au parti à des personnes ayant été membres de groupes néonazis.

Seulement Kalbitz, qui conteste la véracité des faits tout en reconnaissant sa participation à des initiatives du HDJ – il fut également membre en son temps des Republikaner, première tentative de dissidents de la CSU bavaroise de créer dans les années 1980 un grand parti d’extrême droite outre-Rhin –, s’est acquis une redoutable influence dans l’AfD. Il est son chef de file dans le Land de Saxe-Anhalt, où la formation a percé en 2016 en emportant 24,3 % des suffrages, son second meilleur score dans une élection régionale. L’homme fut projeté dans la foulée à la direction ­fédérale du parti jusqu’à son éviction, donc, en mai dernier.

Kalbitz a contesté son ­exclusion devant un tribunal civil qui, arguant du « droit des partis », vient de lui donner raison. Ce qui annule momentanément son départ et renvoie son maintien ou non au sein de l’AfD à une instance d’arbitrage interne. Jörg Meuthen, le chef de l’AfD, se dit confiant sur l’aboutissement de la procédure. Mais il est lui-même de plus en plus contesté par une garde nationaliste rapprochée auprès de Kalbitz dont les réseaux s’étendent jusqu’à la tête du groupe AfD du Bundestag.

Négociations en sous-main

Il est reproché à Meuthen de vouloir, sous couvert de policer l’image de l’AfD, affirmer des ambitions personnelles et briguer ­surtout la place de tête de liste et donc de candidat à la chancellerie de l’AfD pour le scrutin du Bundestag qui se dessine l’an prochain. Il est vrai que Meuthen, ténor du parti dans le Bade-Wurtemberg, ne s’est jamais franchement caractérisé par son approche « modérée » du nationalisme comme fait mine de le créditer timidement une partie de la presse germanique. Ne s’opposa-t-il pas, il y a quatre ans, à la reconduction d’une subvention de son Land à l’entretien de l’espace mémoriel du camp d’extermination nazi du Struthof, situé dans l’Alsace voisine ?

L’approche plus ou moins ultra des uns et des autres ne se laisse pas déduire d’une stratégie très différenciée d’acces­sion au pouvoir. Ainsi les membres de Der ­Flügel (l’aile) furent-ils au cœur d’un coup visant à renverser, à l’automne dernier, Bodo Ramelow, le ministre-président (Die Linke) de Thuringe. Le numéro un de l’ex-Flügel, Björn Höcke, chef de file de l’AfD dans ce land, proche s’il en est d’Andreas ­Kalbitz, fut à la manœuvre dans la négociation d’alliances en sous-main avec les chrétiens-démocrates (CDU) et les libéraux (FDP) locaux pour mettre en place une majorité de rechange de droite, tolérée par l’extrême droite. Ce coup, une première pour l’AfD sur la voie concrète du pouvoir, défraya la chronique pendant des semaines, obligeant Angela Merkel à intervenir pour y mettre un terme et rappeler à l’ordre ses propres troupes.

L’affaire a illustré le haut degré de contamination des idées nationalistes au sein des partis de la droite allemande les mieux établis. La Werte Union (l’Union des valeurs), tendance ouvertement réactionnaire et nationaliste au sein de la CDU, a joué un rôle-clé dans les manœuvres de rapprochement orchestrées en Thuringe. Cette tendance interne est animée par un certain Hans Georg Maassen, qui présida aux destinées des… renseignements généraux (Verfassungschutz). Jusqu’à l’été 2018, date à laquelle il a dû en démissionner tant est apparue insupportable sa « tolé­rance », voire sa collusion avec l’AfD et les groupuscules néonazis qui avaient organisé ensemble, à Chemnitz, une manifestation aux parfums de progrom antimigrants.

Instrumentaliser la récession

Andreas Kalbitz joue sur du velours. Car il dispose de soutiens au sein des deux grands courants historiques de l’AfD, dont l’alliance parfois conflictuelle a nourri sa radicalisation nationaliste. Les deux figures du parti qui personnifient cette synthèse nationale-­libérale, Alexander Gauland et Alice Weidel, têtes de liste de l’AfD à l’élection du Bundestag en 2017, se sont prononcés contre son ­exclusion. Gauland, ex-vieux routier de la CDU, incarne la réhabilitation d’un nationalisme allemand pour lequel le nazisme n’aurait constitué qu’une malheureuse ­parenthèse perdue au sein d’une « histoire glorieuse ». Weidel, jeune femme de 41 ans, une ex-professionnelle de la haute finance, longtemps embauchée par la banque géante états-unienne Goldman Sachs, membre de la très libérale Fondation Friedrich von Hayek, est imprégnée d’un extrémisme monétariste qui lui fait considérer les dépenses publiques et sociales comme autant de handicaps pour la compétitivité des entreprises autochtones et déplorer « les boulets » que constitueraient les pauvres et les migrants.

Rien ne permet de savoir si ces controverses sur fond d’ambitions internes rivales vont finir par déboucher sur un véritable déchirement. Dans les sondages, l’AfD, ramenée aujourd’hui autour de 10 % des suffrages, accuse le coup, au profit de la CDU, qui semble avoir regagné le terrain perdu au sein de la frange la plus droitière de son électorat. Mais l’AfD a déjà connu, au cours de sa jeune existence, des chocs internes qui ont conduit à l’éviction de deux de ses dirigeants d’origine, sans que le parti ne soit, à chaque fois, vraiment freiné dans sa marche en avant. De plus si l’épidémie de Covid-19 lui a été plutôt défavorable, elle pourrait instrumentaliser la récession économique engagée pour se refaire vite une santé en livrant les étrangers et l’euro en boucs émissaires des souffrances sociales à venir. Reiner Wolf, spécialiste de l’extrême droite à Die Linke, appelle à « la prudence et à la vigilance ». Elles sont d’autant plus de mise que l’Allemagne et l’Europe sont très loin d’avoir surmonté l’épidémie nationale-libérale. 

Cet article a été publié dans Europe, extrême droite. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s