Le robinet du gaz russe va s’ouvrir


Le gazoduc Nord Stream 2, reliant l’Allemagne à la Russie, sera bientôt mis en service. Un projet qui a longtemps attisé la néo-guerre froide contre Moscou mais auquel Joe Biden ne s’oppose plus (publié in l’humanité du 30 août 2021).

La saga géopolitique autour de Nord Stream 2 s’achève. Les derniers tronçons du gazoduc qui va relier directement l’Allemagne à la Russie vont être posés d’ici quelques jours. Sa mise en service est attendue pour la fin de l’automne. D’ultimes recours juridiques ou réglementaires paraissent encore possibles. Néanmoins, la voie paraît désormais bien dégagée pour le passage de quelque 55 milliards de mètres cubes annuels de gaz naturel russe vers le territoire allemand.

Le projet piloté par le géant russe Gazprom avec l’appui de plusieurs poids lourds allemands et européens de l’énergie aura pourtant été l’objet de toutes les obstructions. Dans un climat ressuscité de guerre froide entre les États-Unis, leurs alliés occidentaux et la Russie, tout a été fait pour le faire capoter. En 2018, quand sont placés les premiers tronçons, Donald Trump accuse l’Allemagne d’être « totalement prisonnière de la Russie », à qui elle verse « des milliards pour acheter son gaz », alors qu’elle profite au maximum du « bouclier de protection » financé par l’Oncle Sam et qu’elle rechigne, précisait l’ex-chef de la Maison-Blanche, à respecter les seuils de dépenses militaires requis par l’Alliance atlantique. Une perfidie, tweete-t-il en marge du sommet du G20 à Hambourg, qui permet aux Allemands d’économiser sur leurs dépenses d’armement pour mieux tailler des croupières à leurs concurrents commerciaux. Ambiance.

Comme Trump, plusieurs pays de l’Union européenne (UE) sont vent debout contre Nord Stream 2. La Pologne tonne contre Berlin et appelle à plusieurs reprises à l’arrêt des travaux. La France, elle, se complaît dans l’ambiguïté. Elle affiche peu d’enthousiasme politique pour le projet mais s’accommode que le groupe Engie participe à son financement à hauteur de 10 %.

Tentatives de blocage et «lettres de menace »

Une abondante chronique médiatique occidentale dépeint l’évitement de l’Ukraine par le gazoduc comme l’abandon d’un allié du front qui a dû céder la Crimée à l’ours russe et sent ses griffes en permanence sur son flanc Est. Kiev lance des appels à la plus grande fermeté, soulignant que des sommes considérables en droit de passage sur son territoire vont lui échapper et accentuer ses difficultés.

En 2019 et 2020, les tentatives de blocage s’intensifient. Washington dégaine une arme supplémentaire de sa panoplie impérialiste, celle des sanctions judiciaires extraterritoriales. L’ambassadeur des États-Unis à Berlin, qui était alors Richard Grenell, un fidèle parmi les fidèles de Trump, n’hésite pas à rompre avec tous les usages diplomatiques pour envoyer « des lettres de menace en bonne et due forme », révèle la presse allemande, aux entreprises qui continueraient de participer à la construction du gazoduc. Non sans quelques succès puisque des firmes comme le groupe suisso-néerlandais Allseas annoncent leur retrait des travaux du pipeline.

Les motivations des États-Unis pour entraver l’arrivée de gaz russe en Allemagne sont cependant loin de se réduire à un soutien à l’Ukraine. À la faveur de l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste, l’hyperpuissance est devenue en effet le premier producteur au monde d’hydrocarbures. Washington plaide la cause de ses exploitants, à la recherche de débouchés, qui se font fort d’expédier leurs productions via des méthaniers géants vers l’Europe pour répondre à ses besoins en gaz naturel, en lieu et place de la Russie.

Une stratégie qui ne répond pas au défi climatique

Berlin, peu enclin habituellement à se rebeller contre Washington, reste inflexible. L’arrivée du gaz naturel russe revêt une dimension stratégique pour la première puissance économique de l’UE. L’abandon complet du nucléaire, d’ici l’an prochain, risque en effet de rendre l’Allemagne davantage tributaire du lignite. Le plus polluant des combustibles fossiles constitue aussi la plus importante part de son mix énergétique. Ce qui risque de faire d’elle durablement la première soufflerie de gaz à effet de serre du continent. L’arrivée du gaz naturel russe bon marché permettrait d’installer suffisamment de centrales au gaz « pilotables » (à l’inverse de l’éolien et du solaire forcément intermittents) pour garantir le maintien du réseau sous tension et éviter d’intempestives coupures de courant. Le gaz naturel, qui émet 40 % de gaz à effet de serre de moins que le lignite, permettrait de sauver au moins partiellement la face aux yeux des partenaires européens. Même si un recours massif à cet hydrocarbure ne saurait naturellement en rien répondre au défi climatique. À la différence du nucléaire décarboné.

L’arrivée de Biden aux affaires aux États-Unis, début 2021, va changer un peu la donne. Et dégager, semble-t-il, définitivement la voie à Nord Stream 2. Première des chefs d’État européens à être reçue à la Maison-Blanche, en juillet, la chancelière Angela Merkel fait part du caractère stratégique crucial du gazoduc pour l’Allemagne. Biden, qui avait jusque-là affiché sur ce dossier une intransigeance voisine de celle de son prédécesseur, opte pour un compromis : il regrette la construction du gazoduc mais ne s’y opposera plus, moyennant cependant la pleine intégration de Berlin dans le resserrement atlantiste auquel il s’emploie contre la Chine.

La prochaine mise en route de Nord Stream 2 annonce donc des pressions renforcées pour une Europe plus atlantiste que Berlin cherche à dominer toujours davantage, y compris en dictant sa loi sur le dossier si crucial de l’énergie.

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