L’inflation, métastase de la tumeur boursière

L’exubérance financière menace les équilibres économiques. Elle contribue à aggraver les difficultés de secteurs sous ou mal financés, exacerbant les pénuries qui risquent de faire exploser les prix et… de précipiter le monde vers un krach géant. ( publié in l’humanité du 27 mai 2021)

Emballement financier d’un côté, pénurie de productions élémentaires de l’autre. L’écart phénoménal, le gouffre, entre exubérance boursière et résultats de l’économie réelle est à l’origine des redoutables départs d’inflation constatés ces jours-ci sur les marchés occidentaux : 4,2 % de hausse des prix enregistrée aux États-Unis en avril. L’évolution reste certes mieux maîtrisée dans la zone euro (+ 1,6 %), mais les signes annonciateurs d’une prochaine flambée des prix sont tout aussi prégnants.

Ce sont les choix de la financiarisation pratiquée avant et amplifiée pendant la pandémie qui ont nourri ce scénario noir. La capitalisation financière mondiale a pulvérisé tous les records, à plus de 100 000 milliards de dollars (80 000 milliards d’euros) à la fin de l’année 2020. Par contraste saisissant, le PIB, les richesses produites par l’économie, s’élevait, lui, à seulement 84 000 milliards de dollars (68 000 milliards d’euros). Soit 4 000 milliards de dollars de moins que l’année précédente. En raison de la récession la plus forte jamais enregistrée dans l’histoire en 2020 au plus fort de la pandémie.

Un indicateur de Wall Street établissait que la capitalisation boursière avait franchi le cap des 200 % du PIB des États-Unis, un niveau jamais atteint y compris en 2007 lors du gonflement d’une autre enflure financière, prélude à la crise dite des subprimes, alimentée par une spéculation immobilière délirante aux États-Unis. De quoi nourrir l’inquiétude des plus lucides des « investisseurs ».

La machine à allouer les ressources est devenue folle

L’indice Dow Jones n’a cessé d’inscrire de nouveaux records à son tableau de bord depuis le début de l’année. Il dépasse désormais les points culminants atteints avant le krach de 2007-2008 autour des 34 000 points. Il avait, dès l’été 2020, refait le retard enregistré au moment de la dégringolade financière provoquée par l’expansion de la pandémie au printemps précédent. Le CAC 40 a retrouvé un peu plus tard ses niveaux d’antan, avant de franchir récemment la barre des 6 300 points, pulvérisant, lui aussi, le niveau surgonflé atteint peu avant le cataclysme des subprimes en 2008.

La finance s’est shootée aux plans dits de relance actionnés « quoi qu’il en coûte » en Europe, mais surtout à une échelle bien plus impressionnante aux États-Unis par les administrations Trump puis Biden. Les marchés ont bénéficié d’une profusion de crédits gratuits ou même bonifiés distribués via des opérations dites de « quantitative easing », une facilité quantitative qui revient à tourner à fond le levier de commande de la planche à billets. Problème : cette création monétaire fut exclusivement réservée aux gros opérateurs boursiers. Sans aucune sélectivité sur l’utilisation de l’argent. Classiquement, ceux-là l’ont utilisée pour stimuler les plus forts retours sur investissement, alimentant la spéculation ou une discrimination financière décuplée.

La machine à allouer les ressources est devenue folle. De quoi nourrir, en bonne partie, manques et pénuries à l’origine des flambées actuelles des prix. Les investisseurs privilégiés ont tout misé sur les profiteurs de la crise que sont les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) ou ces leaders de l’industrie pharmaceutique détenteurs de licences de vaccins anti-Covid 19.

L’action Tesla est passée en deux ans de 55 à 880 dollars

Rien ou presque de ces mannes n’a « ruisselé » jusqu’à des secteurs sans doute moins pointus, mais au moins aussi importants pour les équilibres globaux. Rien ou presque pour ces productions de base, intermédiaires indispensables dans les chaînes de fabrication comme les puces électroniques, les produits semi-finis, tels le verre ou les matériaux de construction. Rien ou presque pour le développement des services publics alors même que la pandémie en relevait tant l’urgence.

Cette politique financière sélective fait surgir des déséquilibres intenables. L’argent coule à flots vers un capitalisme vert (sic) dont les grosses berlines électriques d’Elon Musk sont une sorte de symbolique quintessence. L’action Tesla est passée en deux ans de 55 à 880 dollars, une augmentation de près de… 1 600 %. Selon une logique spéculative inversement proportionnelle à la qualité écologique d’automobiles et de batteries dont la fabrication réclame de très grosses quantités d’énergie comme de terres rares et affiche donc, à y regarder de plus près, des bilans carbone exécrables.

Jusqu’au moment où cette giga-arnaque écolo sera percée à jour et la valeur des titres Tesla se dégonflera. Comme se sont dégonflées les baudruches de ladite bulle Internet à la fin des années 1990. Le mode même de financement du système est en cause. À l’autre bout de la chaîne, des productions de secteurs entiers sont sous-financées. Résultat : nombre de marchandises, d’ingrédients essentiels à la production se font rares et donc chers. La pénurie a pris des dimensions très spectaculaires conduisant à des blocages récurrents sur les chaînes de production de plusieurs constructeurs automobiles dépourvus de semi-conducteurs.

Des firmes survalorisées, d’autres boudées par les « investisseurs »

La Banque centrale européenne (BCE) elle-même relève dans un rapport rendu public le 19 mai (1) les craintes de voir ce piège systémique se refermer. La montée en flèche des prix « sur les marchés des actions ou de l’immobilier, pointe-t-elle, fait courir une menace de “correction brutale” en raison de la dégradation des bilans des entreprises ».

Des firmes survalorisées, d’autres boudées par les « investisseurs ». Ces déséquilibres, déjà palpables avant la crise sanitaire, se sont exacerbés avec elle dans des proportions inouïes. La financiarisation a ainsi ouvert des opportunités renforcées à des prises de contrôle par fusion-acquisition. Depuis début 2021, on assiste à une ruée sur ce type d’opérations très néfastes à l’emploi et à la diversité des productions. En France, la prise de contrôle de Suez par Veolia est à mettre au compte de cette curée.

Une profusion de Spac (Special Purpose Acquisition Company), véhicule ultraspéculatif dévoué uniquement à la prise de contrôle d’entreprises tierces, a été créée. Sorte de chèque en blanc donné sur les marchés boursiers aux traders qui parient sur la prédation de telle ou telle entreprise, ils sont devenus l’outil spéculatif le plus branché de Wall Street. Avec une ascension fulgurante depuis le début de l’année.

Le moment de l’explosion en vol de ce vaisseau boursier intercontinental ne cesse de se rapprocher. La retentissante chute libre des bitcoins en est l’un des derniers signes annonciateurs. Ces monnaies numériques sans régulation dont rêve le petit monde des milliardaires libertariens aux États-Unis étaient devenues le nec plus ultra des placements les plus lucratifs et/ou du blanchiment d’argent sale à très grande échelle. Après être grimpées au ciel, elles viennent de perdre, en une seule quinzaine, plus de la moitié de leur valeur. 

(1) Rapport semestriel dans lequel la BCE évoque les principaux risques pour la stabilité financière.

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