Le mur de la déflation se rapproche. Le modèle eurolibéral le monte

La décélération des prix s’est encore accélérée en mars dans la zone euro, ce qui ravive toutes les inquiétudes d’un engrenage de contraction de la demande et des investissements. Une pure illustration de l’impasse austéritaire.

Le phénomène de ralentissement de la hausse des prix ne cesse de s’accentuer dans la zone euro, ce qui soulève de plus en plus d’inquiétudes sur l’imminence d’un plongeon dans les abîmes de la déflation. Selon Eurostat, l’institut statistique européen, l’inflation ne s’élevait plus en moyenne sur la zone qu’à 0,5% au mois de mars. C’est le chiffre le plus faible enregistré depuis 2009, date à laquelle se faisaient sentir les effets de la récession consécutive au krach financier de l’année précédente. Symptôme de l’atonie de la croissance, cette baisse des prix, si elle s’accentue, pourrait précipiter les économies des pays membres de l’euro dans des enchaînements terribles: la déflation traduit en effet une contraction des débouchés si intense que les prix ne cessent de chuter, comme si on enchaînait les périodes de soldes. Mais l’effet d’aubaine n’est alors que très passager pour le consommateur ordinaire. Car alors qu’il a tendance à reporter sans cesse ses achats dans l’attente d’une «bonne affaire» les entreprises voient leurs débouchés se contracter et sont conduites à diminuer leurs investissements et donc à sabrer dans l’emploi et les salaires. Ce qui, au bout du compte, peut aller jusqu’à un étranglement définitif de son pouvoir d’achat.

On est aujourd’hui tout près du seuil de déclenchement de ce cycle infernal. Et le nouveau coup de frein sur les prix enregistré par Eurostat soulève comme un vent de panique au sein des institutions européennes. Olli Rehn, le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, confiait hier avoir peur que cela «n’affecte négativement le processus de rééquilibrage de l’économie de la zone euro». Et la question s’est invitée en tête de l’ordre du jour de la réunion mensuelle de ce jeudi de la Banque centrale européenne (BCE).

La déflation met le doigt en fait sur les ravages des engagements austéritaires, qui sacrifient tout à une politique dite de l’offre et font de la recherche de la réduction du coût du travail et des charges fiscales ou sociales des entreprises le sésame de la compétitivité. Cette politique-là ronge le pouvoir d’achat et se trouve à l’origine de la léthargie de la consommation sur les marchés intérieurs des pays de la zone euro.

La situation est d’autant plus préoccupante que le cyclone de la déflation a déjà touché terre dans le sud de l’Europe. Après les coupes dans les salaires en Grèce et au Portugal, la demande a reculé, les prix ont chuté, l’investissement s’est enrayé, le chômage a explosé et donc…le pouvoir d’achat s’est encore affaissé. L’Espagne vient d’être rattrapée par cette spirale. Les prix à la consommation, qui progressaient encore très faiblement en février, ont baissé en mars de 0,2?%, selon l’Institut national de la statistique (INS).

Quant aux autres pays de la zone ils sont loin d’être préservés. Le ralentissement de la hausse des prix prend des dimensions inquiétantes en France à seulement 0,7?% en 2013, selon l’Insee (alors qu’un niveau inférieur mais voisin de 2% est considéré par la BCE comme une norme «saine» vers laquelle il faudrait réussir à tendre).

Surtout, le cœur même du système, le «modèle » ordo-libéral allemand sur lequel devrait s’aligner toute la zone euro, est lui-même atteint. L’inflation a chuté outre-Rhin à 1% en mars (contre 1,2% en février). Principale raison: les salaires réels des Allemands ont diminué, en 2013, de 0,2%. L’institut statistique officiel Destatis, qui a publié ces chiffres le mois dernier, explique que le ralentissement de la croissance (0,4% seulement en 2013) a pesé sur les revenus des salariés, moins sollicités que l’année précédente en termes d’heures supplémentaires pour les titulaires d’un emploi stable ou de contrats à durée déterminée pour les plus précaires. Or, une reprise en Allemagne et en Europe dépend beaucoup de la vitalité du marché intérieur germanique.

La menace de plus en plus précise de déflation sur la zone euro illustre ainsi l’impasse économique que constitue le «modèle» de l’Europe austéritaire. Pour faire face, la BCE peut baisser ses taux d’intérêt – mais ils sont déjà presque nuls – ou recourir à des mesures plus hétérodoxes dans l’espoir de stimuler l’activité. Seulement pour que cette politique soit réellement expansive, il faut changer de logiciel: rompre enfin avec les dogmes mortifères inscrits dans le traité budgétaire ou le pacte de stabilité et conditionner l’accès au crédit bon marché à des investissements porteurs d’emplois, de recherche ou de formation. Il est plus que temps si l’on veut arrêter le char européen avant qu’il ne percute le mur.

 

 

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