Le tandem de Bercy s’agenouille à Berlin

La feuille de route présentée le 7 avril par les nouveaux ministres français des Finances et de l’Économie au sein du gouvernement Valls à leurs homologues allemands obéit strictement aux normes d’un «modèle» qui conduit l’Europe dans le mur.

Michel Sapin et Arnaud Montebourg ont été faire tamponner, lundi 7 avril à Berlin, leurs feuilles de route au sein du nouveau gouvernement de Manuel Valls. Que Paris semble encline à demander un «délai» supplémentaire à Bruxelles en programmant un retour à 3% du déficit budgétaire au-delà de la date prévue de 2015 n’a perturbé aucunement leurs homologues des Finances, Wolfgang Schäuble (CDU), et de l’Économie, Sigmar Gabriel (SPD). «La France est sur un très bon chemin», a assuré Schäuble au terme de cette rencontre, se disant «convaincu» des explications fournies par son collègue. L’essentiel aux yeux des autorités allemandes n’est pas tant dans le respect du délai imparti pour revenir dans les clous du pacte de stabilité que dans l’ampleur et l’impact de «réformes de structures», destinées à sceller les engagements austéritaires. La chancelière Angela Merkel le martèle dans chaque réunion au sommet. Et il n’y a rien de ce point de vue qui puisse altérer la compréhension bienveillante affichée hier par le tandem ministériel germanique des finances et de l’économie. Le «modèle allemand» est bien la référence pour Paris qui va entamer, avec le pacte dit de responsabilité, une politique d’austérité d’une ampleur jamais vue dans la Vème République.

Sapin et Montebourg ont passé allégeance. Et pourtant il est de plus en plus notoire que le carcan sur lequel se fonde l’hégémonisme de Berlin et des grands groupes exportateurs allemands emmène l’Europe dans le mur. Si l’étranglement dont sont victimes les pays du sud de l’Europe fait apparaître, depuis plusieurs mois déjà, le caractère empoisonné des prescriptions du «modèle», le reste de la zone euro est tout aussi gravement affecté. Le fait même que la France soit contrainte de demander aujourd’hui des délais à Bruxelles en constitue d’ailleurs l’un des absurdes effets collatéraux. Tant les mesures du gouvernement Ayrault destinées déjà à flexibiliser le travail ou à réduire son coût ont contribué en fait à plomber la croissance. Ce qui a rendu vain les calculs des comptables de Bercy.

Symptôme de l’empoisonnement des économies de la zone euro par le «modèle», censé les guérir, le signal de la déflation clignote de plus en plus fort sur le tableau de bord de la Banque centrale européenne (BCE). Engrenage infernal : la chute du pouvoir d’achat du plus grand nombre entraîne une baisse des prix provoquée par l’évanescence des débouchés, qui se traduit par un recul sensible des investissements, et donc des emplois et des salaires en berne. Dans la zone euro, les prix n’ont plus augmenté que de 0,5% en mars, vient de révéler l’institut de statistique européen Eurostat. L’Allemagne n’échappe pas au phénomène (1% d’inflation en mars contre 1,2% le mois précédent). Et la croissance y est très molle, à peine supérieure au niveau français en 2013 (0,4%).

Ainsi le cœur du «modèle» qu’il faudrait à tout prix imiter est touché. La baisse des salaires réels en 2013 outre-Rhin (moins 0,2%) alimente cette menace de déflation dont la source n’est autre que la précarité massive induite par les réformes antisociales mises en place par l’ex-chancelier Schröder et poursuivies par Angela Merkel. Ce sont elles qui plombent un marché intérieur germanique pourtant considéré comme décisif par une majorité d’observateurs, pour prendre le relais d’exportations qui s’essoufflent et permettre au passage à l’Allemagne de servir de locomotive à la relance en Europe.

Prisonnières elles-mêmes du dogme austéritaire, les décisions du gouvernement de grande coalition (CDU-SPD) ne sont pas à la hauteur de ces enjeux de relance allemande et européenne. Le syndicaliste Frank Bsirske, patron de la puissante fédération des services (Ver.di), dénonce ainsi les insuffisances terribles de la loi instaurant un salaire minimum programmé seulement d’ici à 2017 par la grande coalition. Il revendique que ce Smic nouveau soit rapidement porté à 10 euros brut de l’heure contre la règle visant à en geler le montant à 8,50 euros (9,53 euros pour le Smic français aujourd’hui) jusqu’en… 2018.

Signe que les résistances et les idées alternatives grandissent aussi outre-Rhin : Ver.di revendique 7% d’augmentation dans les négociations engagées dans la fonction publique. Différentes branches exigent des hausses salariales très sensibles. Dans la chimie, une augmentation de 3,5% a été actée. Et la Confédération des syndicats allemands (DGB) avance le déploiement d’un «plan Marshall» pour l’Europe, qui prend l’exact contre-pied des injonctions restrictives de la chancelière. Une démarche qui rejoint les propositions anti-austérité portées par la Confédération européenne des syndicats, le 5 avril à Bruxelles. Preuve que l’Europe n’est pas soluble dans l’allégeance du tandem de Bercy.

 

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