La menace de la peste de la déflation ébranle le dogme de l’euro fort

Alors que le virus austéritaire étend ses ravages déflationistes, le président 
de la BCE envisage, pour la première fois, d’agir contre l’appréciation de la devise. Cette rupture avec l’othodoxie monétariste constitue un formidable encouragement à changer vraiment l’euro ( article paru dans l’humanité du 17 avril 2014).

Le taux de change très élevé de l’euro, qui caracole depuis le début du mois d’avril entre 1,38 et 1,40 dollar, rend Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), de plus en plus fébrile. Pour la première fois, il a reconnu le 12 avril à Washington à l’occasion des réunions de printemps des institutions financières internationales (FMI et Banque mondiale) que le phénomène n’était pas signe de bonne santé de la zone euro mais pouvait au contraire lui porter des préjudices terribles, en accélérant la propagation de la peste de la déflation.

Le président de la BCE juge en effet que la montée de la monnaie unique contribue à la langueur de la hausse des prix dans la zone euro (seulement 0,5% en mars dernier contre 0,7% le mois précédent). Un euro fort déprécie en effet le coût des produits importés. Ce qui fait mécaniquement baisser les prix sur les marchés européens. D’après les calculs des services de la BCE, l’appréciation de la devise européenne depuis le début de l’année 2013 aurait contribué à réduire ainsi le taux d’inflation de 0,5 point. Et Mario Draghi se dit prêt à intervenir : «Une poursuite de l’appréciation du taux de change de l’euro, a-t-il dit à Washington, pourrait nécessiter une action monétaire.»

Cette attitude à l’égard d’un euro «anormalement fort» prend d’autant plus de relief qu’elle est tout à fait neuve. Jamais le banquier central en exercice ou ses prédécesseurs n’avaient fait la moindre allusion de ce type. Et cela pour une raison évidente : l’euro a été conçu comme une monnaie forte, destinée à attirer le maximum de capitaux sur les places financières du Vieux Continent. Les États-Unis, qui jouent du dumping monétaire en s’appuyant sur les privilèges du dollar, peuvent ainsi pousser vers le haut le cours de la devise européenne alors que, paradoxe, l’Europe affiche une croissance léthargique.

Surtout, le dogme de l’euro fort nourrit, en interne, le virus déflationniste. Celui-ci prospère sur les politiques austéritaires, présentées comme le moyen d’assainir les finances publiques des États membres, singulièrement celles des pays d’Europe du Sud, placés depuis des mois au pain sec et à l’eau par une troïka composée de l’UE, du FMI et de… la BCE. Étranglant les salaires, tuant l’emploi, ces politiques restrictives provoquent un effondrement du pouvoir d’achat, donc de la demande intérieure, donc des prix puis des investissements, poussant ainsi la zone euro dans une spirale infernale.

Exportations européennes pénalisées

Si l’euro fort réduit le prix des produits importés, il pénalise lourdement la compétitivité des exportations européennes. Des pays comme la France, spécialisés dans les productions «moyenne gamme», sont plus particulièrement touchés par le renchérissement de la monnaie unique. L’Allemagne, dont les entreprises sont davantage positionnées sur les produits «haut de gamme», en souffre moins, et les Konzerne ,ses grands groupes, en tirent même souvent avantage. Grâce à l’euro fort ils ont pu en effet acquérir à très bon compte des entreprises dans leur «Hinterland» est-européen. Les pièces qu’ils peuvent y facturer à vil prix en devise locale sont en effet importées puis montées et assemblées outre-Rhin avant d’être exportées sur le marché mondial avec l’estampille «made in Germany».

Du cousu main pour la compétitivité des champions du monde de l’exportation. Et on comprendra, au passage, pourquoi Berlin reste si déterminé à imposer à ses partenaires le respect des dogmes monétaristes et restrictifs, d’ailleurs déduits pour l’essentiel de ceux de l’ex-Bundesbank. Seulement aujourd’hui l’exacerbation des contradictions induites par ce «modèle allemand» pousse tellement l’Europe au bord du gouffre que Mario Draghi lui-même en vient à envisager d’intervenir contre l’euro fort.

De quoi conforter les partisans d’une transformation radicale, sociale et solidaire, du système européen, miné par le poison de l’austérité. Cette alternative frappe à la porte avec d’autant plus d’insistance que le tabou verbalement brisé par le grand argentier, montre combien elle correspond à un défi hyperactuel. Et se situe donc en pleine résonance avec le prochain scrutin européen. Il faut enfin ne plus hésiter à activer la planche à billets. Dans le sens du bien commun européen. C’est-à-dire en accordant des crédits avec des taux d’intérêt d’autant plus faibles qu’ils serviront des investissements porteurs d’emplois, de formation, de recherche, de nouveaux services publics ou d’une véritable protection de l’environnement. Il est plus que temps de répondre à l’appel du neuf en faveur d’une refondation de l’Europe.

 

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