La conquête de l’Est, au coeur de la compétitivité allemande

Les groupes germaniques se sont servis de l’arme monétaire, le mark puis l’euro fort, pour se saisir des fleurons des économies d’Europe orientale. En les intégrant à leur chaîne de production, ils s’assurent 
le titre de champions du monde des exportations. Contre les besoins de coopération et de solidarité européennes.

C’est en Europe centrale et orientale (Peco) que se situe l’un des secrets du renforcement de la domination des Konzerne, les grands groupes exportateurs germaniques, sur l’ensemble de l’Union européenne. Dès le lendemain de l’écroulement de l’ex-RDA et des pays socialistes étatistes, ils se sont appuyés sur la politique du mark fort pour faire leurs emplettes à bon compte de l’autre côté de l’ex-rideau de fer. Ils ont pu ainsi se saisir des fleurons de l’industrie locale qu’ils se sont appliqués à transformer en filiales. Dotées d’une main-d’œuvre low cost mais hautement qualifiée, ces entreprises leur fourniront les pièces détachées qui seront assemblées sur les sites opportunément préservés du centre de production allemand.

 

Travailler sur des pièces achetées 
à vil prix en couronnes tchèques

Si Volkswagen, par exemple, paye ses équipes qui travaillent dans les usines de son cœur historique à Wolfsburg bien mieux que celles de Renault, il les fait travailler sur des pièces achetées à vil prix en couronnes tchèques aux ateliers de Skoda, devenu filiale à 100% 
du constructeur automobile.Avantage de ce type d’expansion industrielle : les berlines ou les machines-outils montées outre-Rhin à partir de marchandises importées vont pouvoir bénéficier d’un prix d’autant plus compétitif sur le marché mondial qu’elles resteront estampillées du précieux label de qualité attaché au «made in germany». D’année en année, le processus n’a cessé de s’amplifier.

En 1995, on trouvait déjà 32% de produits importés (pour l’essentiel d’Europe orientale) dans les exportations allemandes. On était passé en 2006 à 45%, date à laquelle l’office fédéral des statistiques Destatis a curieusement cessé de se livrer à ce type de mesure. Il n’est pas difficile néanmoins de repérer combien cette évolution s’est encore amplifiée depuis, 
au rythme de l’intensification des relations commerciales entre l’Allemagne et les Peco (nos cartes). L’arme monétaire est toujours 
le vecteur clé de cette conquête de l’Est 
pour les Konzerne. L’euro fort a simplement pris le relais du mark fort.On saisit ainsi la raison de fond de l’inflexibilité de Berlin à l’égard de ses partenaires quant au respect des règles de fonctionnement monétaristes de la BCE. La démarche imprègne la classe dirigeante allemande, qui s’appuie sur l’expérience des dernières décennies, depuis la mise en coupe de l’ex-RDA après l’adoption d’une union monétaire interallemande, en 1990, jusqu’à donc l’intégration économique de l’ex-Hinterland est-européen, en passant même par les positions récemment acquises toujours plus à l’Est, en Russie, où l’Allemagne est le premier investisseur occidental.

 

Transformer toute l’UE 
en terrain de chasse des Konzerne

Pas étonnant dès lors qu’un débat se soit instauré dans ces milieux dirigeants à la faveur de la crise de l’euro. D’aucuns ont craint que les mécanismes de soutien aux pays en difficulté puissent constituer l’ébauche de transferts intereuropéens. Une majorité s’est satisfaite de la politique de la chancelière, Angela Merkel, qui a considéré que la politique de l’euro fort pouvait être suffisamment verrouillée au plan européen.

Toutefois une minorité bruyante est apparue, convaincue, comme l’ex-patron des patrons de la Fédération des industriels (BDI), Hans-Olaf Henkel, que la sauvegarde de l’arme monétaire au service des Konzerne passait par un… retour au mark. Aux yeux du numéro deux sur la liste de l’Alternative pour l’Allemagne, l’extrême droite xénophobe allemande, promise malheureusement, semble-t-il, à une percée aux élections européennes, l’appréciation d’un deutsche mark retrouvé ou d’un «euro du Nord» permettrait de conforter les positions acquises dans l’Hinterland est-européen. Et même de mieux transformer toute l’UE, France comprise, en terrain de chasse des Konzerne.

Il suffit d’observer les logiques d’aménagements industriels induites par la mise sous tutelle des Peco, le plus souvent très éloignées, voire contradictoires avec leurs besoins, pour comprendre combien cette «insertion» à l’empire des Konzerne est dommageable et combien une version accélérée par un éventuel éclatement de la monnaie unique aurait des conséquences encore plus préjudiciables. Alors que la déflation menace, l’Europe a besoin de cet euro radicalement transformé que craint si fort le grand patronat allemand.

Cet article a été publié dans Europe. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s