« Tournant énergétique »: la quadrature du cercle de Sigmar Gabriel

Le président du SPD, devenu titulaire d’un super-ministère de l’Énergie et de l’Économie, veut réduire la facture d’électricité des citoyens ordinaires en confortant les privilèges des Konzerne.

 Le vice-chancelier et président du SPD, Sigmar Gabriel, à qui a été confié en décembre dernier un super-ministère de l’Économie et de l’Énergie au sein du gouvernement de grande coalition (CDU/SPD), reste prisonnier des logiques qui minent le terrain du «tournant énergétique». Face au mécontentement de plus en plus perceptible que provoque l’envolée des factures d’électricité des particuliers, il a lancé un ajustement de la loi EEG (Erneuerbare Energie Gesetz), destinée, on le sait, à stimuler la mise en place d’éoliennes, de plaques photovoltaïques ou de centre biomasse. Le « toilettage » adopté doit permettre de plafonner le nombre des nouvelles installations « renouvelables ». Il en espère un ralentissement de la progression de la « prime EEG » qui croît depuis trois ans de façon quasi exponentielle.

La démarche inquiète les associations de défense de l’environnement. Car le ministère a annoncé qu’il renvoyait à 2025 (au lieu de 2020) l’objectif de couvrir à plus de 40% la production d’électricité par recours aux énergie verte. Il est prévu un plafonnement des nouvelles infrastructures. Si le processus engagé est présenté comme un moyen de refroidir une frénésie chaotique autour du renouvelable, il n’est pas acquis que cela suffise à enrayer la flambée des factures d’électricité. Car Sigmar Gabriel, qui dénonçait pourtant durant la campagne de l’élection du Bundestag de septembre 2013 les « privilèges » des grands groupes exonérés de prime à l’installation des renouvelables (EEG), a cédé à la pression de la fédération de l’industrie allemande (BDI). Au nom de la préservation de leur compétitivité près de 2 000 entreprises resteront ainsi totalement ou partiellement exonérées. Et la charge continuera naturellement d’être transférée sur les épaules des usagers ordinaires.

Mieux : Gabriel a défendu bec et ongles le bien-fondé de ce dispositif face au commissaire européen à la Concurrence, Joachim Almunia, qui s’inquiétait de la distorsion de concurrence que les règles du «tournant énergétique» induisaient ainsi en faveur des Konzerne. Bruxelles s’est finalement rangé aux arguments du ministre et de la puissante BDI qui est aussi… l’un des plus efficaces lobbyistes auprès de la Commission.

Aubaine pour les Konzerne, ce système à plusieurs vitesses est pourtant pour le moins vicié. « Les grands groupes réussissent à gagner deux fois en termes de compétitivité », explique Christian Redl, un des dirigeants du think tank berlinois Agora Energie Wende et auteur d’un rapport sur les « paradoxes du tournant énergétique allemand ». Non seulement les Konzerne ne payent pas la prime EEG mais ils peuvent négocier directement l’achat de courant électrique au prix de gros à Leipzig auprès d’une bourse d’échanges de l’électricité, mise en place à la suite de la libéralisation du secteur enclenché au niveau européen. Les cours peuvent y atteindre des niveaux dérisoires (jusqu’à des prix négatifs, les fournisseurs d’électricité payant pour se débarrasser de leur courant électrique en excès) quand les éoliennes portées par des vents forts tournent à plein régime ou quand les chaudières des centrales à lignite sont chauffées à blanc.

Le « tournant énergétique » qui promet de continuer de faire exploser la facture d’électricité des usagers ordinaires, permet ainsi aux Konzerne de s’affubler en même temps d’un très gros avantage de compétitivité sur leurs concurrents européens. Et d’accentuer leurs performances à l’exportation. Même les quatre grands fournisseurs d’électricité, exonérés eux aussi de taxe EEG, profitent du système, l’Allemagne affichant un très net excédent dans le commerce de l’électricité sur ses voisins européens, France comprise. L’alignement du ministre social-démocrate ne permet pas d’évidence de résoudre, pour l’heure, les contradictions qui émergent avec tant de force. Celles-ci illustrent pourtant l’urgence tant du besoin d’une véritable Europe de l’énergie que de protection du climat. Dans des secteurs où un dépassement du marché frappe à la porte.

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