Pourquoi le modèle ordolibéral allemand est un modèle polluant

Le «tournant énergétique» a été conçu dans le respect absolu des dogmes d’un système qui laisse les mains libres au marché et donc aux plus gros acteurs du secteur.

Le «tournant énergétique» (Energiewende) devait constituer un saut historique placé volontairement sur le même plan qu’un autre tournant (Wende) qui désigna jadis la réunification. Seulement la formule ordolibérale adoptée par Berlin pour en organiser la mise en œuvre débouche aujourd’hui sur des contradictions toujours plus insupportables. Alors qu’elle est censée faire passer l’Allemagne sous le régime des énergies renouvelables à l’horizon 2050, elle vient de la propulser dans le fauteuil de champion d’Europe haut la main de la production de gaz à effet de serre, avec quelque 951millions de tonnes de CO2 rejetées en 2013, soit 11 millions de tonnes de plus que l’année précédente. D’un autre côté, les mêmes normes font exploser la facture des usagers ordinaires avec un kilowatt/heure dont le prix moyen oscille désormais autour de 28 centimes d’euros (contre moins de 14 en France). Ce qui n’est pas sans miner le soutien populaire à une transition énergétique pourtant cruciale, pour l’Allemagne comme pour l’Europe.

La formule adoptée par le gouvernement Merkel II en 2011, au moment de la catastrophe de Fukushima, visait à organiser la sortie du nucléaire d’ici à 2022 en confortant les mesures, déjà prises au début des années 2000, pour la promotion de l’éolien, du solaire et de la biomasse. La loi du marché d’un secteur énergétique, déjà totalement aux mains d’acteurs privés, n’est pas seulement restée la référence, elle fut aussi intronisée comme outil de promotion «naturelle» du renouvelable.

La fin du recours aux centrales atomiques ne constituait pas a priori un handicap majeur, même s’il a fallu compenser la perte du nucléaire, qui a pour qualité non négligeable de n’émettre aucun gaz à effet de serre. En effet, en 2011, seulement un peu plus de 20% de la production d’électricité était d’origine nucléaire outre-Rhin (contre près de 80% pour la France).

Le schéma retenu pour négocier «le tournant» prévoit une montée en puissance des renouvelables, combinée au maintien d’un solide réseau de centrales conventionnelles suffisamment flexibles pour alimenter immédiatement le réseau en cas de mauvaise météo (absence de vent ou (et) de soleil). «L’utilisation de centrales au gaz qui rejettent peu de CO2 dans l’atmosphère aurait dû être privilégiée pour organiser cette complémentarité», plaide-t-on à la fédération des Amis de la terre à Berlin. Or, parmi les énergies fossiles, la compétitivité du gaz est largement battue par celle des centrales au lignite ou au charbon (plus de 45% de la production d’électricité allemande). La faiblesse des cours de ces combustibles a donc poussé les électriciens privés vers le plus rentable. C’est pourquoi les quatre grandes compagnies qui se partagent l’essentiel du marché de l’électricité, Eon, RWE, Vattenfall et Enbw, ont décidé d’investir dans des centrales au lignite ou au charbon, fermant une partie (10% en 2013) de leurs centrales à gaz peu polluantes.

Autre effet pervers du corset libéral : la bourse européenne des certificats d’émissions de CO2, censée organiser la lutte contre le réchauffement climatique en harmonie, elle aussi, avec la doxa de l’économie de marché, a conforté le choix de «compétitivité» des grands acteurs du marché allemand de l’énergie en faveur des combustibles carbonés. Car ces certificats ou «droits à polluer» se négocient aujourd’hui à vil prix (autour de 6 euros la tonne de CO2 contre plus de 20 au moment de leur émission, en 2008) suite à l’effondrement de leur valeur induit par le ralentissement de l’activité
en Europe.

Pour les électriciens et les grands groupes industriels allemands, la régulation ordolibérale du «tournant énergétique» s’est apparentée à un traitement sur mesure.
Au nom du maintien de leur compétitivité, ils ont été exemptés du financement de la prime à l’installation des énergies renouvelables, définie par
la loi EEG (Erneuerbare Energie Gesetz). Ce qui a donc alourdi d’autant la facture d’électricité des usagers ordinaires. «Autrement dit : on a instauré un modèle qui permette, à coup sûr, de socialiser les pertes et de privatiser les profits», relève la députée du Land de Saxe, Kathrin Kagelmann (Die Linke). Et l’addition est d’autant plus salée qu’elle touche, précise Kagelmann, des salariés ou des retraités ordinaires «déjà installés dans la précarité ou la pauvreté sous l’effet des réformes antisociales de ces dix dernières années».

Enfin, comble de la soumission du «tournant énergétique» aux logiques libérales : certains investisseurs ont été tentés de spéculer sur l’énergie renouvelable. Les propriétaires d’éoliennes ou d’installations photovoltaïques peuvent en effet écouler leur production d’électricité à un prix garanti pendant vingt ans. Une aubaine pour quelques agioteurs qui ont fait miroiter des rendements de 8% à 12% pour les titres investis dans le secteur. Jusqu’à éclatement d’une bulle, comme vient de le vivre la société Prokon qui fait pourtant partie des 5 plus gros fabricants d’éoliennes du pays. Elle a dû se déclarer en faillite le 2mai, ruinant au moins partiellement quelque 75 000 petits porteurs qui ont perdu jusqu’à 70% de leur mise, et laissant au moins 150 employés sur le carreau.

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