Nochten, la folle expansion d’une soufflerie de gaz à effet de serre

Les records allemands d’émission de CO2 illustrent les contradictions de la libéralisation du marché européen de l’électricité, si fortement copié du « modèle » énergétique promu par Berlin. Visite guidée d’une mine de lignite à ciel ouvert en pleine extension, et chez ceux qui y résistent.

On ne peut pas les manquer. Les colonnes de fumée de Boxberg sont visibles à dix kilomètres à la ronde. Le centrale thermique, tel un monstrueux animal tapi dans la campagne, digère le lignite extrait de la mine à ciel ouvert voisine de Nochten. Elle participe à pleine chaudière de la frénésie des grands producteurs d’électricité pour les combustibles carbonés (lignite et charbon), devenus très rentables sur le marché européen libéralisé de l’énergie. Le « tournant énergétique » allemand, accéléré à partir de 2011 avec l’abandon progressif du nucléaire, vire ainsi au cauchemar écologique, l’Allemagne augmentant désormais d’année en année ses rejets de CO2. 

Boxberg est en plein boom. D’une puissance globale de 2 575 mégawatts, exploitée par le groupe suédois Vattenfall, l’un des quatre gros électriciens qui se partagent le marché germanique, la centrale a mis en service en 2012 une quatrième tranche de production. Elle a rejeté à elle seule, l’an dernier dans l’atmosphère, 19,2 millions de tonnes de gaz à effet de serre, soit 21% de plus que l’année précédente (1). Et Vattenfall vient d’obtenir du ministre-président du Land de Saxe, Stanislaw Tillich (CDU), l’autorisation d’étendre le périmètre d’exploitation du lignite sur plusieurs dizaines de milliers d’hectares supplémentaires. Signe d’une stratégie de long terme, donc durable (sic), l’exploitation de Nochten 2 devrait battre son plein dans le courant de la prochaine décennie.

 L’expulsion de quelque 1 700 personnes est programmée

« L’Allemagne est devenue de loin championne d’Europe des émissions de CO2 et Boxberg est dans le peloton de tête du championnat allemand », ironise Friederike Böttcher, animatrice de Strukturwandel (transformation structurelle), une alliance d’associations qui combattent les projets d’extension de la mine. La jeune femme a dressé avec d’autres militants à Neustadt, à la périphérie de Nochten 2, une sorte de camp de base de la résistance à l’extension de la mine. Elle insiste : « Le lignite, aux propriétés calorifères plus limitées que le charbon, est de loin le combustible fossile le plus polluant. »

La destruction de plusieurs villages et l’expulsion de quelque 1 700 personnes sont programmées. Les maisons, les fermes, les écoles, les églises, tout doit être avalé par les «Bagger», ces insectes mécaniques géants déjà en pleine action sur Nochten 1. Leurs têtes en forme de roues surmontées de bennes extractives, grandes comme des camions, engloutissent, heure par heure, des milliers de tonnes de combustible qu’elles recrachent sur des tapis roulants. Des wagons installés sur un vaste réseau ferré interne les transporteront ensuite jusqu’aux chaudières de la centrale.

« Le tournant énergétique est devenu un tournant vers le lignite. Et tout ça pour que Vattenfall puisse faire son beurre. » Edith Penk ne mâche pas ses mots. À la pointe du mouvement de résistance à l’extension de la mine à ciel ouvert, elle nous reçoit en ce 30avril, sous la tonnelle devant sa maison. Elle désigne du doigt à la ronde les champs et les habitations environnants : « Voyez là, lance-t-elle, les villages de Rohne, Mulkewitz et Schleife. Tout doit être anéanti. »

Aujourd’hui à la retraite, madame Penk, qui a travaillé pendant trente ans comme éducatrice dans l’école locale, est née dans cette maison dont la destruction est programmée. Elle participait encore à une manifestation le 27 avril dans Rohne avec le soutien des associations du « Strukturwandel » et de Kathrin Kagelmann (Die Linke), députée de la circonscription au Parlement de Saxe. Battante, elle est devenue avec son fils Christian une des figures du mouvement de résistance.

Les dégâts sur la haute atmosphère avec leurs conséquences pour le réchauffement climatique ne sont « pas les seuls crimes perpétrés contre la nature et les hommes », relève Edith Penk, qui évoque ces émissions de particules fines si importantes avec le lignite et si nocives à la santé des populations « les jours où elles stagnent parce qu’il n’y a pas d’air ».

Avec la lutte, chez les Penk on s’est pris de passion pour la défense de la biodiversité. Christian accepte de nous emmener dans la zone interdite sur le front de la mine à ciel ouvert, pour nous montrer comment se prépare l’extension de l’exploitation des couches souterraines de lignite. Avec le permis spécial, obtenu sur insistance des habitants riverains, pour qu’ils puissent continuer à jouir de la lande et de la forêt voisine, nous allons sillonner les chemins de terre, croisant de gros engins de chantier et des semi-remorques chargées d’arbres coupés, évacués. Christian stoppe brusquement sa voiture devant un chêne bicentenaire, un massif de myrtilles, très rares et inscrites sur les registres de l’office fédéral de protection de la nature. « Tout cela, s’indigne notre guide, va devenir un désert avant même que d’être englouti par les engins de la mine. »

Nous allons bien vite comprendre le sens de sa remarque. Le long de vastes tranchées forestières où ont été arrachés pins, hêtres, chênes et bouleaux, est installé un réseau de canalisations géantes. Elles sont reliées à des puits installés environ tous les cent mètres d’où l’eau de la nappe phréatique est remontée et évacuée. Il s’agit d’assécher les couches profondes d’argile, puis de lignite pour mettre la mine hors d’eau. Plus nous nous approchons du front d’exploitation et plus la végétation se dessèche. Et l’on finit par fouler le sol d’une sorte de désert, quelques centaines de mètres avant d’atteindre le rebord de la mine. Comme un avant-goût du paysage lunaire qui va s’offrir alors à nos yeux sur dix kilomètres avec, en arrière-plan, les cheminées fumantes de la centrale de Boxberg.

Une «com.» verte qui ne fait pas illusion parmi les autochtones

Sur la défensive, la direction de Vattenfall invoque le besoin d’étendre l’exploitation compte tenu de la demande d’électricité sur le marché. Et pour donner le change, elle met en avant sa politique… environnementale invoquant « un chantier de remise en culture systématique » sur les lieux mêmes de la mine, les nouvelles terres avalées par les insectes mécaniques à l’œuvre servant à boucher partiellement les trous laissés béants dans le paysage. Elle brandit même fièrement son Findlingspark, installé tout près de la centrale. Des roches dures parmi les sédiments emmenés dans la région à l’ère glaciaire sont les vedettes de ce parc d’attractions planté de buissons et d’espèces végétales rares censés appartenir au patrimoine botanique de la région.

Cette «com.» verte ne fait pas franchement illusion parmi les autochtones. À l’évocation du Findlingspark, Christian Penk ne peut réprimer son agacement. Sa lèvre tremble : « Un piège à touristes, une hypocrisie sans nom, lâche-t-il. Les arbres, sur les argiles ou les sols pauvres, remis en place, ne reviendront pas avant trente ou quarante ans, au mieux. » Engagées elles aussi sur le « front » touristique, les autorités régionales tentent de vendre la Lausitz comme un nouveau paradis lacustre grâce à la transformation des trous géants laissés par les mines en lacs artificiels. Mais des difficultés techniques redoutables et des glissements de terrain intempestifs – jusqu’à l’engloutissement récent d’une partie d’un village – repoussent sans cesse l’inauguration du projet.

Un procès à l’issue incertaine vient d’être engagé contre Vattenfall par toutes les associations régionales de protection du climat et de défense de l’environnement. Nous reconduisant sur le bord du chemin, les Penk n’en gardent pas moins espoir. Ils affichent, en tout cas, tout sourire, leur désobéissance tranquille : « Soyez-en sûr, nous ne nous rendrons pas.»

(1) Un boom analogue sur le lignite 
est repérable dans les trois régions d’extraction du combustible, la Lausitz, aux confins 
du Brandebourg et de la Saxe, tout près 
de la frontière polonaise, la région au nord 
de Leipzig et une autre plus à l’ouest, 
près de Cologne, en Rhénanie.

 

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