L’Allemagne toujours plus inégalitaire : le cri d’alarme de Marcel Fratzscher

Dirigeant du DIW de Berlin, l’un des plus importants instituts de recherche et de conjoncture du pays, l’économiste s’inquiète pour la croissance et l’activité.  Il  montre dans son dernier ouvrage combien les clivages devenus abyssaux entre les revenus, sur fond de paupérisation d’une partie des citoyens emprisonnés dans des ghettos à bas salaires, ont déjà commencé de nuire gravement à la santé économique du pays .  

Fratzscher

 

L’inquiétude grandit outre Rhin sur la fragilité grandissante du «modèle ordo-libéral». L’économiste Marcel Fratzscher tire la sonnette d’alarme dans son dernier livre (1) sur les conséquences de l’explosion des inégalités qui ont commencé de peser sur la croissance et de fragiliser dangereusement toute la société allemande. Aujourd’hui président de l’un des instituts de recherche économique les plus en vue dans son pays (le DIW, Deutsche Institut für Wirtschaftsforschung de Berlin), Fratscher a travaillé au sein de la Banque Centrale Européenne (BCE) et  de la Banque Mondiale. Son profil keynésien d’obédience libérale, «à moins que ce ne soit l’inverse», souligne-t-il lui-même avec humour, ne le prédestine pourtant pas à une critique radicale. Ce qui confère sans doute d’autant plus de poids à ses mises en garde qui s’appuient sur une démonstration précise et très argumentée.

En l’espace de deux décennies, indique l’économiste, l’Allemagne est devenue l’un des pays les plus inégalitaires du monde capitaliste développé. Au point que désormais, démontre-t-il chiffres à l’appui, «seuls les Etats-Unis affichent des niveaux d’inégalités supérieurs.»

Le livre de Marcel Fratzscher permet de prendre la mesure de l’ampleur de la mutation du vieux système rhénan sur les deux dernières décennies, sous les effets conjugués de la réunification puis des « réformes » inscrites à l’agenda 2010 de Gerhard Schröder continuées par Angela Merkel. L’Allemagne fédérale était en effet jusqu’au début des années 1980 la société la plus « égalitaire » parmi les pays d’Europe de l’ouest réunis au sein de la communauté économique européenne. Quand l’Allemagne d’aujourd’hui enfonce tous ses partenaires sur le front des inégalités. Et c’est devenu un énorme problème, pointe Fratzscher, car « la très forte disparité des chances empêche les gens de développer leurs capacités et d’en tirer le meilleur parti pour eux-mêmes et  pour notre société.»

Selon les calculs de l’économiste le phénomène aurait coûté six points de croissance au pays entre 1990 et 2010 et serait largement responsable de la « mollesse de la conjoncture actuelle ». Fratzscher relève combien il fragilise non seulement l’économie et l’état social  mais aussi les superstructures politiques, en pointant la montée de l’extrême droite.  Il décrit une société cloisonnée au sein de laquelle la « mobilité entre les couches sociales » (la promotion des plus démunis grâce à l’enseignement où à la formation) est de plus en plus réduite. Les causes de la  panne de l’ascenseur social : un système d’éducation très élitiste qui organise une ségrégation des jeunes issus des milieux défavorisés, dès l’équivalent de la classe de 6ème   française. Et la profonde crise de l’apprentissage.  Cette faiblesse de la promotion interne contribue à peser sur un manque de main d’œuvre qualifiée qui s’aiguise déjà dans certains secteurs. Et devrait s’intensifier dans les années à venir en raison de la crise démographique.

Après les syndicats l’économiste relève qu’un tiers des salariés allemands est désormais tributaire de contrats de travail atypiques, en particuliers dans les services. Il confirme également une perte de pouvoir d’achat et donc un appauvrissement de tous les salariés durant la décennie 2000, à la seule exception de ceux appartenant aux catégories supérieures. Dans la même période les revenus du capital n’ont cessé d’augmenter. Ce qui traduit, de fait, une spectaculaire redistribution des richesses du travail vers le capital.

Cette évolution ne contribue pas seulement à «peser sur le marché intérieur » en étranglant «la demande des milieux populaires » , elle paralyse également tous ceux que Fratzscher range dans les « classes moyennes ». Ceux là sont inquiets d’être à leur tour happés par la précarité, voire la pauvreté. Ce n’est pas un hasard, pointe l’économiste, si les citoyens allemands sont devenus les champions du monde de l’épargne. La crainte d’un avenir incertain les pousse à souscrire des assurances vie ou des retraites complémentaires privées, compte tenu de la misère programmée de retraités qui perdent déjà plus de la moitié de leur ancien salaire quand il touche leur première pension.

 

  • Warum Deutschland immer ungleicher wird ( combat pour le partage. Pourquoi l’Allemagne devient de plus en plus inégalitaire), Hanser , 2016.

 

 

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2 commentaires pour L’Allemagne toujours plus inégalitaire : le cri d’alarme de Marcel Fratzscher

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