Deutsche Bank: comment on a pavé avec soin les routes de l’enfer

La plus grande banque allemande est la victime emblématique des réformes de structure qui ont permis une financiarisation accélérée de feu le « système rhénan ».

Depuis quelques jours la Deutsche Bank fait trembler les Bourses d’Europe et du monde. deutschebankLe building de la Deutsche bank dans le quartier de Wall street à Manhattan

Alors que l’économie allemande est présentée en permanence comme l’exemple à suivre par une multitude d’analystes autorisés, voilà que son fleuron bancaire donne des signes de très grosse fatigue. À l’origine du vent de panique qui a soufflé sur la planète finance : les poursuites engagées par la justice états-unienne pour la vente de titres pourris. Il est reproché à la banque d’en avoir connu le haut degré de toxicité puisqu’elle les avaient fabriqués elle-même à l’aide de ces fameux crédits « subprimes » qui ont déclenché le krach de 2007-2008.

Le cours de l’action Deutsche Bank, qui avait déjà perdu près de la moitié de sa valeur depuis le début de l’année, a plongé quand un premier chiffrage a laissé entrevoir que la pénalité envisagée pourrait lui coûter pas moins de 14 milliards de dollars (12,5 milliards d’euros). Une rumeur ramenant opportunément celle-ci à 5,4 milliards de dollars (4,9 milliards d’euros) et l’annonce par le patron de la banque, John Cryan, qu’une bonne partie de l’addition serait classiquement présentée aux salariés (avec la programmation de 9 600 suppressions d’emplois dans le monde) ont provisoirement calmé les plus anxieux des traders. Mais dire que l’avenir de la Deutsche Bank serait ainsi sauvegardé tiendrait bien davantage de l’abus de substances hallucinogènes que d’une véritable analyse de la réalité.

« Die Skandal Bank », dit-on outre Rhin

Même en admettant qu’elle réussisse à négocier un allégement de peine – plus conforme, semble-t-il, au traitement infligé à des banques d’affaires des États-Unis prises, elles aussi, les doigts dans le pot de confiture des subprimes –, la Deutsche Bank n’en aura pas pour autant terminé avec les démêlés judiciaires. Au centre du problème : un formidable processus de financiarisation du système bancaire, intimement lié, en fait, à la mutation de l’économie allemande impulsée par l’ex-chancelier Schröder ; celle-là même qui est devenue la référence d’un certain microcosme politico-économique hexagonal.Renommée souvent « Skandal Bank » par une bonne partie de la presse allemande, la Deutsche Bank a dû affronter la bagatelle de 7 800 actions juridiques dont beaucoup sont encore en cours. Et non des moins retentissantes : avec d’autres banques de l’UE elle a participé à la manipulation des taux d’intérêt du Libor (taux auquel les banques européennes s’échangent l’argent). Elle a permis à des individus ou des groupes de s’enrichir en fraudant massivement le fisc en 2009 grâce à des produits taillés sur mesure pour qu’ils soient « remboursés » de la taxe sur les droits à émettre du CO2. Championne avec ses homologues états-uniennes d’autres émissions toxiques, la Deutsche Bank a fabriqué des tombereaux de titres très spéculatifs, comme ces CDO – Collateralized Debt Obligation, censés initialement couvrir le risque des opérations de prêts – qu’elle a continué là encore de vendre bien après que leur caractère pourri soit devenu manifeste. Avec des complicités moscovites haut placées, la banque a été mêlée entre 2011 et 2015 à une affaire de blanchiment d’argent à grande échelle. Etc. La métamorphose de la Deutsche Bank en un établissement dévoué aux affaires financières les plus juteuses s’est réalisée à partir du début des années 2000. À l’époque, son ex-patron, Joseph Ackermann, maniait la provocation avec une évidente jubilation, pour affirmer que le pays était entré dans une ère nouvelle et qu’il ne valait pas la peine d’investir en dessous « de 20 % de rendement pour les fonds propres ». En 2001, une réforme de structure de Gerhard Schröder – le volet économique des transformations inscrites à l’agenda de l’ex-chancelier – avait permis aux banques de dénouer les liens étroits qu’elles avaient jusque-là avec l’industrie et le reste de l’économie.

Le « capitalisme rhénan » (plus soudé, plus social et moins inégalitaire) de l’ex-Allemagne de l’Ouest et son système dit de banque industrie n’y ont pas résisté. La Deutsche Bank, qui était au cœur de cette construction, a pu revendre à très bon prix toutes ses participations industrielles pour prendre le grand large anglo-saxon des affaires. C’est alors qu’elle commença à se goinfrer de titres subprimes et à booster la mise au point et la vente des produits les plus spéculatifs. Et c’est ainsi qu’elle est devenue la quatrième banque d’investissement de la planète, la première d’Europe. Jusqu’au… krach de 2007-2008.

Depuis la première banque allemande n’en est pas revenue pour autant à ses ex-fondamentaux « rhénans ». Elle n’a pas cherché à se démarquer d’une financiarisation qui a repris de plus belle en dépit des enseignements du krach. Tout au contraire, pratiquant la fuite en avant, elle a continué de privilégier le développement de sa branche spécialisée dans les produits financiers de haute volée. La taille acquise par la banque lui confère une dimension systémique. Ce qui explique les poussées d’angoisse que suscite chaque mauvaise nouvelle en provenance de Francfort sur les marchés financiers. Une banqueroute avérée constituerait une sacrée épine dans le pied d’Angela Merkel qui ne veut pas faire intervenir la puissance publique. Une sollicitation du contribuable pourrait, selon tous les observateurs, booster encore davantage le vote en faveur de l’extrême droite (AfD) nationale-libérale. Et un renflouement serait du plus mauvais effet à un moment où la chancelière recommande à ses partenaires européens de ne pas fausser le libre jeu du marché.

Cet article a été publié dans Allemagne, économie, Europe. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s