A la Nouvelle Orléans ils sonnent la résistance à Trump

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Dans la cité du jazz, ils combattent la persistance de la ségrégation que l’ouragan Katrina rendit si flagrante, ils s’engagent avec Black Lives Matter pour réclamer justice et l’enlèvement des monuments esclavagistes. Et après l’élection de Donald Trump, ils appellent à la résistance.

Dès la fin de la matinée, des sons bigarrés envahissent les rues du « carré français » de la Nouvelle-Orléans. Chacun est à son poste, ce groupe de blues qui joue et vend ses CD au coin de Royal et Toulouse Street, ce couple de violonistes pris dans une mélodie endiablée sur Jackson Square ou ces minots africains-américains, hauts comme trois pommes, et grands virtuoses du seau transformé en instrument de percussion sur Bourbon Street. Comme tous les jours, le cœur historique de la cité louisianaise dégourdit peu à peu ses instruments sous les oreilles charmées des nombreux touristes. Chacun joue sa partition. La fête de la musique est ici permanente. Et rien ne semble pouvoir troubler l’emballement progressif de cette quotidienne improvisation de haut vol. Tout semble en ordre. Et pourtant, il ne faut pas chercher bien longtemps derrière les apparences. S’il est un endroit des États-Unis où l’élection de Donald Trump polarise, déclenche appréhensions et désirs de résistances, c’est bien ici.

Avec la victoire du milliardaire nationaliste, «tout ce que ce pays compte de racistes jubile »

Dans la cité qui abrita le plus grand marché aux esclaves des jeunes des États-Unis et de la planète au milieu du XIXe siècle, on sait la force du recours à la joie de jouer comme à une arme de libération pour clamer son humanité, ou au moins comme à un art de vivre, pour surmonter la crainte des mauvais vents. Ceux qui menacent aujourd’hui sont de nouveau très politiques. Avec la victoire du milliardaire nationaliste, « tout ce que ce pays compte de racistes, des plus discrets, des plus inavoués aux suprémacistes blancs déclarés, jubile et veut un renforcement de ségrégations qui pèsent toujours ou ont même eu tendance à se renforcer ces temps derniers dans notre quotidien », s’inquiète Malcolm Suber. Animateur local du mouvement Black Lives Matter (La vie des Noirs est importante), il manifeste cet après-midi du 26 novembre devant la mairie de La Nouvelle-Orléans « contre ces menaces de régressions » que porte le champion élu de l’ultradroite.

Dans la ville de Louis Armstrong émerge, de façon saisissante, les puissants atavismes de l’histoire « sudiste » du pays, vecteurs si importants de la résurgence des discriminations. Mais aussi la trace de ces divers mouvements de résistances qui ont, ici sans doute plus fort encore qu’ailleurs, fait irruption sur le devant de la scène nationale. Malcolm Suber fut ainsi de tous les combats après les ravages de l’ouragan Katrina en 2005 sur les quartiers noirs les plus pauvres. Ghettoïsés ils furent littéralement abandonnés dans la tempête par des autorités « dépassées ». L’universitaire s’est engagé avec de nombreux autres militants, des citoyens de tous horizons, des intellectuels, des défenseurs des droits de l’homme, des Noirs, des Blancs, dans le combat « pour que justice soit faite » aux Africains-Américains et que cesse de s’allonger cette morbide chronique de meurtres de policiers à la gâchette aussi sensible que sélective (voir notre entretien).

Ce combat-là a pris une dimension singulière, il y a un peu plus d’un an. Le 17 juin 2015, un jeune suprémaciste blanc faisait irruption, lourdement armé, dans une église d’un quartier noir de Charleston en Caroline du Sud et abattait de sang-froid neuf personnes dont le prêtre. L’église était célèbre pour son engagement jadis en faveur des droits civiques. L’identité du tueur, son culte de la domination blanche font découvrir au pays et au monde sidéré la « tolérance » accordée aux contre-valeurs et aux traditions ouvertement ségrégationnistes dans les États du Sud. Sous pression, les autorités décidèrent de retirer le drapeau confédéré, leur emblème par excellence, qui flottait alors toujours face au Capitole de l’État de Caroline du Sud.

La statue du général Lee trône toujours sur l’une des principales places du centre-ville

La cité des fêtes et des plaisirs, The Big Easy, porte alors bien mal le sobriquet qu’on lui affuble si souvent. La Nouvelle-Orléans devient la capitale du… malaise national. Depuis des années, Malcolm Suber et ses amis y ont engagé un combat contre les monuments qui pullulent encore dans la ville à la gloire des esclavagistes. Leur mouvement, Take ‘Em Down Nola (Descendez-les de La Nouvelle-Orléans – Louisiane), a multiplié les rassemblements et les initiatives. Ce qui ne provoque au mieux qu’une indifférence polie des autorités. Après Charleston, le 17 juin 2015, le maire démocrate, Mitch Landrieu, décide qu’il ne peut plus ignorer la question. Une écrasante majorité du conseil de la ville vote l’enlèvement de quatre de ces monuments.

La décision est aussitôt contestée devant les tribunaux par plusieurs associations dites de défense de l’histoire et du patrimoine, noyautées en fait par des nationalistes blancs ultraconservateurs. Depuis un an et demi, la décision des élus de la ville est suspendue. En attendant le verdict d’une cour d’appel fédérale. Le général Robert E. Lee trône donc toujours au sommet d’une immense colonne grecque sur l’une des principales places du centre-ville. Lui qui fut le chef suprême des armées confédérées gérait en Virginie une plantation qui faisait trimer près de 200 esclaves et il s’était montré inflexible, dans un débat préalable à la guerre de Sécession, en prenant la tête de ceux qui s’opposaient catégoriquement à accorder le droit de vote aux affranchis.

Cette place Lee Circle est devenue le lieu de rendez-vous privilégié des manifestations d’opposants à Donald Trump. « Pas seulement parce que nous craignons que l’administration du président élu n’entrave l’enlèvement décidé des monuments », souligne un militant de Take ‘Em Down Nola. « Non, ajoute-t-il, nous craignons un basculement dramatique et autoritaire en faveur des nationalistes blancs. » D’aucuns, comme Philipp, ce prof rencontré le 26 novembre devant l’hôtel de ville, vont jusqu’à pointer : « On n’est pas à l’abri de l’émergence, à la suite de quelconques incidents, d’une dérive autoritaire, voire ouvertement néofasciste. » Sur la base d’un autre monument confédéré, une main a écrit au lendemain de l’élection du 8 novembre : « Votre vote est un crime de haine. »

Les premières décisions prises par le futur locataire de la Maison-Blanche pour constituer son équipe gouvernementale ne sont pas vraiment de nature à calmer ces angoisses. Ici chacun connaît déjà les méthodes de l’homme qui a été nommé chef stratégiste de la Maison-Blanche. Steve Bannon, qui fut le directeur de campagne du candidat de l’ultradroite, présidait aux destinées de l’agence de presse Breitbart. Laquelle s’est déchaînée à la fin du mois de septembre dernier contre des « émeutiers incultes ». Leur crime : participer à une manifestation antisuprémaciste à l’appel de Take’Em Down Nola. Celle-ci avait rassemblé plusieurs milliers de personnes dans le cœur historique de la ville. Dont certaines étaient venues avec leurs « bands », redoutablement armées de trompettes, saxos, clarinettes et autres guitares. « Suprême insulte à l’histoire », cette plèbe voulait rajouter Andrew Jackson à la liste des monuments incompatibles avec la dignité de la cité. Le septième président des États-Unis, fièrement dressé sur son cheval sur la place qui porte son nom, fut un esclavagiste notoire et l’auteur du massacre de quelque 5 000 Indiens qui avaient eu, au début des années 1830, le double mauvais goût de refuser leur déportation au-delà de la rive ouest du Mississippi et d’offrir l’hospitalité aux « Nègres marrons » qui fuyaient l’enfer des plantations.

«Il vaut mieux ne pas perdre un instant pour défendre nos droits et la démocratie »

Bannon, maître d’œuvre du populisme anti-establishment qui a tant contribué au succès de Donald Trump, défend un rapprochement avec ce qu’il a baptisé lui-même « l’alternative de droite » (alt-right). Ce mouvement qui, non seulement réhabilite sans complexe les valeurs sociétales les plus réactionnaires sur la peine de mort, l’avortement, le port d’armes, mais compte dans ses rangs les organisations suprémacistes les plus extrémistes (jusqu’à divers groupuscules néonazis et Ku Klux Klan) avec qui Bannon et l’agence Breitbart, intraitables contre les manifestants de La Nouvelle-Orléans, font preuve d’une hallucinante tolérance. « Quand de tels personnages s’annoncent, il vaut mieux prendre les devants et ne pas perdre un instant pour se mobiliser, défendre nos droits et la démocratie », souligne Philipp de Take ‘Em Down Nola.

Un autre bras de fer est déjà engagé avec la ville sur l’immigration. Interrogé sur la chaîne de télévision CBS, le président élu a fait part de sa volonté d’expulser rapidement après son entrée en fonctions « 2 à 3 millions de clandestins ». Et pour y parvenir, il voudrait, compte tenu des moyens limités dont il dispose au niveau fédéral, mobiliser dans cette opération les forces de police locales. D’ores et déjà, plusieurs grandes villes dont La Nouvelle-Orléans ont juré – arguant que cette prérogative devait « rester sanctuarisée » – qu’elles refuseraient de lancer leurs policiers dans une immense chasse aux faciès. Trump et ses hommes ont aussitôt usé du chantage menaçant de couper les vivres fédéraux à ces villes rebelles. Ce qui serait une catastrophe pour La Nouvelle-Orléans, toujours assaillie après Katrina par d’énormes besoins d’investissements dans la reconstruction et les infrastructures. La ville est inquiète. Les plus militants de ses habitants sonnent la résistance.

Cet article a été publié dans Etats-Unis, présidentielle 2016, extrême droite. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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