L’attentat de Karlsruhe contre la solidarité européenne

C’est sous l’influence d’un fort courant national-libéral dans le pays que la cour suprême allemande a mis à l’épreuve les rachats de dettes d’État par la BCE (une version abrégée de cet article a été publiée dans l’humanité du 7 mai 2020)

Le jugement de la cour constitutionnelle allemande sur la Banque Centrale Européenne (BCE) révèle l’ampleur du débat et du clivage au sein de la classe dirigeante allemande sur l’avenir de l’euro et de la solidarité européenne. Les juges de Karlsruhe ont mis en cause le bien-fondé d’achats de bons du trésor des pays les plus en difficulté par la BCE. Soit exactement l’un des procédés majeurs qu’a choisi d’intensifier la banque centrale pour faire face à l’urgence avec l’emballement de la crise économique provoquée par la pandémie du Covid 19.

La Cour n’a pas déclaré illégale la démarche de la BCE. Néanmoins elle a sommé la Bundesbank (la banque fédérale allemande) de présenter d’ici trois mois au Bundestag les documents prouvant le caractère approprié de ces rachats massifs d’obligations d’État. En l’état du rapport des forces politiques outre Rhin il semble que les mesures de la BCE ne puissent être totalement invalidées par les élus allemands – ce qui aurait signifié rien moins qu’une explosion de la zone euro. Mais là n’est pas l’essentiel : le jugement de Karlsruhe agit autant comme un instrument dissuasif pour « calmer » les ardeurs de la BCE que comme un argument au sein de la grande coalition, pour freiner toute velléité solidaire de Berlin.

Les deux auteurs de la plainte qui a conduit au jugement de la Cour se recrutent au sein d’un courant national-libéral qui n’a cessé de gagner du terrain dans la dernière période outre Rhin. L’un, Peter Gauweiler, ex-dirigeant de la CSU bavaroise, appartient à la mouvance conservatrice dominante quand l’autre, Bernd Lubke est cet économiste qui fut l’un des fondateurs, début 2013, de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti d’extrême droite xénophobe et anti-euro.

Au centre de la confrontation le refus que l’Europe ne puisse se transformer en une « union de transferts ». Ce postulat dispose d’un haut degré d’adhésion jusque dans les cercles les plus « autorisés » du patronat, et cela même si les entreprises allemandes ont généralement beaucoup gagné de l’introduction de l’euro et entendent ne pas lâcher cet avantage, même s’il s’est relativisé, ces dernières années, les Etats-Unis et surtout la Chine étant devenus des partenaires désormais plus importants que ne l’est le reste de la zone euro pour les firmes allemandes.

L’explication de cette porosité entre les deux approches « euro-conformistes » et « national-libérale», beaucoup moins repérable jusqu’alors de ce côté ci du Rhin tient au fait que l’une et l’autre se retrouvent sur les logiques monétaristes, cœur de la référence du « modèle » ordo-libéra germanique.

D’ailleurs cette proximité n’a cessé de se confirmer tout au long de la décennie qui vient de s’écouler et notamment, de façon saisissante, durant la crise dite des dettes souveraines et le bras de fer entre Berlin et Athènes en 2015. Le ministre des finances allemand de l’époque et actuel président du Bundestag, Wolfgang Schäuble, a ainsi fait le forcing que l’on sait, pour obliger brutalement Athènes à un nouveau mémorendum d’austérité, en s’asseyant ostensiblement, déjà, sur la solidarité européenne. Généralement il fut alors considéré qu’il exerça un chantage au « grexit » alors qu’en fait il a rallié les autres partenaires de l’euro-groupe contre Athènes en les faisant chanter sur  un… «germanexit». Comme le confirmera l’un des protagonistes clé de ces évènements dramatiques, l’ex ministre des finances grec, Iannis Varoufakis. 

Ce 6 mai le très écouté et très conventionnel président de l’institut Ifo, l’économiste Clemens Füst, peu suspect d’euroscepticisme, a réagi en relevant que les pays de la zone euro seraient mieux inspirés d’adopter « des mesures de soutien via leur propre politique fiscale, plutôt que de se reposer sur la BCE. »

Le message est on ne peut plus clair : la BCE ne saurait libérer en aucune manière les pays de la zone euro de la sanction des marchés financiers, outil de discipline budgétaire clé. Pour y parvenir il faut continuer de garantir, s’inquiète Füst, que les achats d’obligations « ne violent pas l’interdiction du financement monétaire des États. »

L’attentat de Karlsruhe intervient alors qu’émerge le rôle central nouveau que pourrait jouer la BCE. Un accès à ses crédits à taux nuls pour les services publics des États-membres et les biens communs de l’Union (santé, climat, industrie) est posé de façon de plus en plus flagrante par le formidable aiguisement de la crise provoqué par la pandémie. Au point de susciter le contre-feu d’une classe dirigeante allemande dont une partie est prête à faire alliance avec les nationalistes et leurs complices européens, ces faussaires de la providence d’un retour aux vieilles monnaies nationales.

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