Des seniors allemands happés par la pauvreté

 

L’évolution des pensions a pris une dimension si dramatique qu’elle nourrit un débat public de plus en plus virulent. Pour faire face Wolfgang Schäuble propose la retraite à… 70 ans.

De plus en plus de salariés allemands sont menacés de sombrer dans la misère, une fois atteint l’âge de la retraite. Dès aujourd’hui, quelque 17 % des retraités (3,4 millions de personnes) vivent sous le seuil de pauvreté. Et toutes les études prospectives alertent sur l’aggravation « inéluctable » du processus dans les prochaines années. Les réformes de l’ex-chancelier Schröder au début de la décennie 2000 font ainsi l’effet de bombes à retardement sur les revenus des seniors. L’introduction d’une dose de privatisation (retraite Riester, 2001) et un mode de calcul du montant des pensions indexé sur la démographie (2004) font chuter, d’année en année, le niveau des retraites. Le taux dit de remplacement (rapport entre la pension et le salaire net perçu antérieurement) se situe d’ores et déjà à moins de 48 %. Et les projections les plus optimistes le ramènent à 43 % en 2030.

Le niveau des retraites chute d’année en année

Dans un pays vieillissant, la question soulève les plus grandes inquiétudes et se hisse tout en haut du débat public à l’approche des législatives de l’an prochain. Pour le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, il n’y aurait pas d’autre solution que de reporter à… 70 ans, l’âge légal de départ à la retraite, déjà repoussé de 65 à 67 ans. La question empoisonne un peu plus les relations, déjà passablement tendues sur le thème des réfugiés, entre la chancelière Angela Merkel et le ministre-président de Bavière, Horst Seehofer. Le patron de la très conservatrice CSU bavaroise cherche à se démarquer de Berlin sur ce terrain là aussi faisant assaut de démagogie pour se prémunir d’une nouvelle percée de l’Alternative pour l’Allemagne (extrême droite).

Dès aujourd’hui une personne « type », au salaire mensuel moyen de 2 500 euros net, ne perçoit plus des caisses légales de retraite par répartition que 1 200 euros. Et les promesses de la retraite Riester, qui devait lui permettre de s’assurer un complément décent, sont loin d’être au rendez-vous. Le krach financier de 2007-2008 a laminé son épargne et les taux d’intérêt très faibles d’aujourd’hui ne lui permettent pas de la revaloriser. On y verra, au passage, les causes des récents éclats de Schäuble contre la politique monétaire jugée trop « laxiste » de Mario Draghi.

Quant aux millions de personnes précarisées, aux carrières incomplètes, ayant dû jouer de « jobs » exonérés de « charges » sociales, c’est pour elles la certitude de plonger dans la misère. D’autant qu’elles furent, elles, dans l’incapacité de se payer la moindre retraite complémentaire privée. Ce délitement programmé s’annonce ainsi très lourd de lendemains politiques redoutables.

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Scrutin en Autriche: pourquoi tant de taches brunes sur le visage de l’Europe?

 

Interview vidéo publié sur le site de l’humanité (accès en cliquant sur le lien )

http://www.humanite.fr/videos/scrutin-en-autriche-pourquoi-tant-de-taches-brunes-sur-le-visage-de-leurope-607988

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Autriche: ultime coup de tocsin pour l’Europe

La République alpestre et l’Europe ont frôlé l’irréparable, l’extrême droite distancée de seulement quelques milliers de voix ne s’arrêtant qu’à quelques encablures de la présidence, qui lui aurait ouvert un boulevard vers la chancellerie. Les normes austéritaires de la zone euro au cœur de ce quasi-désastre.

strache-plakatLe chef de file du FPÖ brandissant la croix contre « l’islamisation » de l’Autriche

 

Il s’en est fallu d’un cheveu que l’Autriche élise un président de la République d’extrême droite. Au bout d’un insupportable suspense qui s’est prolongé jusqu’à hier après-midi, le candidat Vert, Alexander Van der Bellen, l’a emporté de 30 000 voix (50,35 %) sur Norbert Hofer, son adversaire de l’ultradroite (FPÖ). Devancé de près de 4 points à l’issue du décompte des voix dans la soirée de dimanche, Van der Bellen a pu rétablir l’équilibre in extremis et l’emporter grâce aux votes par correspondance. Après dépouillement de ces quelque 900 000 bulletins, il a arraché la victoire sur le fil. Déjà très largement affectées par le virus nationaliste, l’Europe et la zone euro sont passées tout près de l’irréparable.

Une précarisation d’une importante partie des salariés

Jamais en effet un parti ouvertement associé à une tradition héritée du fascisme, principal partenaire européen du Front national français avec qui il a constitué un groupe au sein du Parlement européen à Strasbourg, n’a été mesuré à un si haut niveau de nuisance. Norbert Hofer, le candidat du FPÖ, qui a reconnu sa défaite, a été stoppé à deux pas du Hofburg, un des palais impériaux où siège la présidence de la République alpestre dans le centre de Vienne. Le candidat du FPÖ ne faisait pas mystère de son intention d’user de son mandat pour dissoudre l’Assemblée nationale autrichienne et convoquer rapidement des élections législatives anticipées, pour lesquelles tous les sondages plaçaient à nouveau le FPÖ largement en tête et donc en capacité d’accéder au poste de chancelier, véritable lieu du pouvoir, que convoite Hans-Christian Strache, l’ambitieux chef de file du parti.

Les causes de ce quasi-désastre autrichien sont intimement liées à la manière dont fonctionnent l’Europe et la zone euro, prisonnières du modèle « austéritaire ». Le cinéaste Ken Loach recevant la palme d’or dimanche soir à Cannes relevait à juste titre combien la soumission aux « normes néolibérales », qui avait accentué les souffrances populaires, nourrissait la « montée préoccupante » des droites fascisantes ou radicalisées sur tout le continent. La population autrichienne est prise, de longue date, dans le carcan ordo-libéral. La grande coalition (SPÖ/ÖVP) au pouvoir en Autriche depuis huit ans a conduit ainsi des politiques qui ont flexibilisé le marché du travail, rationné les dépenses publiques. Elles ont débouché sur une précarisation d’une importante partie des salariés. Le sociologue Jörg Flecker a relevé, dans une étude pour le compte de l’université de Vienne, combien la relation était étroite entre les « démontages sociaux » de ces dernières années et la progression du vote FPÖ. Passant en revue les nombreux pays européens (Belgique, Pays-Bas, Hongrie, France ou encore Danemark) taraudés par la montée de l’ultradroite, le sociologue précisait dans un entretien au magazine Profil : « Partout les mutations mises en œuvre ont produit de l’insécurité et débouché sur des conditions de travail plus précaires. »

«Les travailleurs pauvres » ont voté massivement pour l’extrême droite

«Les travailleurs pauvres » autrichiens ont voté massivement pour l’extrême droite. Norbert Hofer a réalisé ses meilleurs scores dans les quartiers populaires de Vienne comme Simmering, jadis fief du parti social-démocrate. Près de 80 % des ouvriers auraient voté FPÖ selon un sondage réalisé à la sortie des bureaux de vote. Le phénomène semble d’autant plus important que les salariés bénéficiant d’un statut plus stable sont, eux, taraudés par la peur d’être à leur tour aspirés vers le bas et « déclassés ». Ce désarroi global en fait les récepteurs tout désignés des discours nationalistes et xénophobes, ceux qui présentent les migrants comme une nouvelle menace diffuse et font d’eux des boucs émissaires.

Ainsi les réformes de structure visant la flexibilisation des marchés du travail présentées de sommet européen de crise en sommet européen de crise comme le seul moyen de rétablir la santé économique et sociale de la zone euro, non seulement ne soignent pas, mais font prospérer les nationalismes. Elles accentuent la défiance à l’égard de partis traditionnels, d’un « establishment » éloigné des préoccupations quotidiennes des citoyens. Et l’un des enseignements les plus importants du quasi-désastre autrichien tient à la débâcle de la « grande coalition » des partis « raisonnables » de centre gauche et de centre droit, si chaudement recommandée dans l’Hexagone par les partisans d’un consensus libéral européen. Les deux grandes formations, associées au pouvoir à Vienne, conservateurs et sociaux-démocrates, qui dominent la vie politique depuis la guerre, n’ont-elles pas été éliminées du second tour de la présidentielle ? N’ont-elles pas été soutenues, chacune d’elles, par moins de 12 % des électeurs ? Un verdict sans appel pour une démocratie rétrécie placée sous pilotage économique automatique.

Le traitement autrichien du dossier des migrants va s’avérer tout aussi calamiteux et contre-productif. Dans l’espoir de contrer in extremis la montée en puissance du vote FPÖ, déjà très haut avant la crise des réfugiés de 2015, le chancelier Werner Faymann (SPÖ) a décidé de se mettre au diapason des revendications nationalistes, de fermer les frontières et de durcir les conditions d’obtention de l’asile. Résultat : les diatribes extrémistes ont été banalisées et nombre d’électeurs ont préféré l’original à la copie du chancelier.

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Autriche: l’ultradroite en pôle position

 

Strache, le chef de file du FPÖ, voudrait aller plus loin que Haider et faire d’une victoire à la présidentielle de dimanche 22 mai un tremplin vers la chancellerie.

En apparence, très peu sépare les deux hommes. Haider fut l’artisan, à la fin des années 1980, de la transformation du FPÖ en un parti d’ultradroite « banalisé ». Look de James Bond en culotte de peau, bronzé au soleil des stations de ski de Carinthie, il maniait une rhétorique lisse, mais savamment agrémentée de dérapages visant à réhabiliter quelques clichés bruns, tenaces dans un pays qui, jouant du curieux statut de « victime de l’Anschluss » que lui conférèrent les alliés occidentaux, ne se confrontera jamais vraiment à son passé nazi. Ce refoulé si prégnant hantera toute l’œuvre du dramaturge Thomas Bernhard. Quelques-unes de ses embardées « haideriennes » sur la qualité de la « politique de l’emploi du IIIe Reich » ou à la gloire de « la génération du front » (de l’Est), hommage à peine déguisé aux SS, allaient provoquer l’indignation des démocrates en Autriche et en Europe.

L’actuel leader de l’extrême droite, champion du dérapage brun très contrôlé

Heinz Christian Strache (46 ans), bateleur bronzé, champion du dérapage brun très contrôlé, roi du rap nationaliste et raciste, épouse si parfaitement les traits du « modernisateur » historique de l’extrême droite autrichienne qu’il en constituerait presque un clone parfait. Mais il ne faut pas se fier aux apparences : Strache est bien plus dangereux que Haider et représente donc une menace bien plus grave pour son pays et toute une Europe largement affectée aujourd’hui par le virus nationaliste.

La participation de Haider au pouvoir au sein du cabinet de Wolfgang Schüssel en l’an 2000 avait suscité une levée de boucliers en Autriche et en Europe. Les 14 autres chefs d’état de l’UE de l’époque avaient décrété des sanctions contre Vienne, mise en quarantaine diplomatique. Les démocrates autrichiens, rejoints par des milliers d’européens solidaires, envahissaient les larges avenues de l’ex-capitale impériale autour du Hofburg, aujourd’hui lieu de résidence du président dont on renouvelle le mandat dimanche, ce qui donnait lieu aux manifestations les plus importantes de l’après-guerre. Tout en dénonçant « les ingérences », Schüssel et Haider allaient s’efforcer de « normaliser » la situation. À leur façon : ils décrétèrent des mesures d’austérité, alignées sur la doxa ordo-libérale européenne, qui ont étendu la précarité.

Sans doute amadoués par ces preuves de « bonne volonté », les Quinze et Bruxelles allaient rapidement lever les sanctions symboliques. Haider ne donnait-il pas d’autres gages en provoquant une scission au sein du FPÖ pour créer un BZÖ (Alliance pour l’avenir de l’Autriche), réputé plus modéré ? De quoi récompenser l’ex-trublion qui accédait, quelques mois plus tard, à la présidence du… comité des régions de l’UE. Les mots d’ordre officiels évoluaient dans le même sens et passaient du vibrant « no passaran » antifasciste à un très peu glorieux : « circulez, il n’y a plus rien à voir en Autriche… » La « normalisation » allait certes affaiblir momentanément le FPÖ, ramené à 10 % aux législatives de 2002, mais H.-C. Strache, qui en prend alors les commandes, va vite le remettre sur pied, surpassant les talents de démagogue de son ancien mentor.

Strache va absorber l’ex-BZÖ, après la mort de Haider, emporté en 2005 par son amour de la grande vitesse et un des nombreux virages sournois qui pullulent sur les routes de Carinthie. Le nouveau boss radicalise encore le parti. Une polémique éclate quand il soutient une affichette représentant un banquier joufflu avec une grosse bague gravée d’une étoile de David au doigt face à un individu amaigri, censé représenter le peuple autrichien. Strache refusera de condamner ce matériel de propagande antisémite, prétendant qu’il se serait agi alors uniquement de « dénoncer le rôle des banques » (sic). Il se déchaîne contre les musulmans, et la « submersion étrangère » qui menaceraient le pays, ses « valeurs et racines chrétiennes ». Il manifeste en brandissant une croix contre l’agrandissement d’un centre islamique.

Dans un pays où les souffrances sociales et la précarité ont continué de s’étendre sous la houlette de la grande coalition (SPÖ-ÖVP) aux commandes depuis 2008, toujours en pleine conformité avec la doxa austéritaire de l’UE, il se présente en sauveur suprême. Une victoire de Norbert Hofer dimanche l’amènerait aux portes du pouvoir. Car le président autrichien ne joue pas qu’un rôle purement protocolaire. Il peut dissoudre le parlement et il lui revient de nommer le futur chancelier. Or, le FPÖ de Strache serait, selon toutes les enquêtes d’opinion, le grand vainqueur d’une législative anticipée, plus que probable avant le rendez-vous officiel de 2018. Un chancelier puisé au marigot brun : ce cauchemar autrichien qui hanta Thomas Bernhard peut devenir une affaire foncièrement européenne.

En pole position au second tour de la présidentielle de ce dimanche, l’extrême droite autrichienne (FPÖ) est à nouveau aux portes du pouvoir. En l’an 2000, après une percée aux législatives (27,6 %), feu Jörg Haider avait reculé devant l’obstacle et les pressions. Il avait renoncé à accéder au fauteuil de chancelier, laissant la place à Wolf-gang Schüssel, son partenaire de l’ÖVP, le parti de droite traditionnel, qu’il devançait pourtant de quelques centièmes de points. Cette fois, Heinz-Christian Strache, l’actuel leader du FPÖ, ne fait pas mystère qu’il n’aura, lui, aucun état d’âme pour accéder au poste suprême, si l’occasion lui en est fournie. Et une victoire à la présidentielle de son poulain, Norbert Hofer, au coude-à-coude dans les sondages avec le candidat Verts, Alexander Van der Bellen, serait un tremplin vers cette consécration.

Bruno Odent

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De fortes hausses de salaires ébranlent la doxa du « modèle » en Allemagne

Les métallurgistes et les salariés de la fonction publique viennent d’obtenir près de 5 % d’augmentation sur deux ans. Forts de ce succès anti-austérité, leurs syndicats IG Metall et Ver.di placent la lutte contre la précarité des nombreux travailleurs hors convention dans leur ligne de mire.

Les salariés allemands viennent d’obtenir coup sur coup dans la fonction publique et dans la métallurgie des hausses de près de 5 % sur deux ans de leurs rémunérations. Ces revalorisations, qui concernent au total plus de cinq millions de personnes, interviennent après que les syndicats Ver.di (fonction publique) et IG Metall (métallurgie) ont décidé de changer de braquet. Signe que les résistances sociales s’intensifient au cœur même du modèle austéritaire que Berlin s’applique à lui-même et recommande toujours si fortement à ses partenaires européens.

Les métallos seront augmentés de 2,8 % au 1er juillet puis de 2 % en avril 2017. Les salariés de la fonction publique ont obtenu une hausse de 2,4 % en 2016 et 2,35 % en 2017. Ces succès sont pour l’essentiel à mettre au compte d’un net regain de combativité des syndicats. Eux, qui ont rompu depuis plusieurs années déjà avec le consensus de la « modération salariale » qui prévalait jusqu’au début des années 2010, se déclarent désormais prêts à des mouvements « durs ». IG Metall annonçait des grèves région par région et, à l’appel du syndicat Ver.di, les salariés de la fonction publique n’ont pas hésité à paralyser pendant 24 heures plusieurs grands aéroports du pays le 27 avril dernier.

Les syndicalistes veulent prolonger le succès

La multiplication de mouvements « hors normes » outre-Rhin, se démarquant de la traditionnelle culture syndicale de conciliation – à l’instar des grèves successives des conducteurs de locomotives en 2015 (5,1 % d’augmentation et 400 embauches) –, traduit une nouvelle détermination du monde salarié. Ver.di et IG Metall, les deux plus grandes fédérations du syndicat DGB, ont décidé de se mettre au diapason de ces attentes. Elles entendent également regagner ainsi une partie du terrain et… des adhérents perdus sous l’effet des contre-réformes, adoptées sous la houlette de l’ex-chancelier Schröder.

Et les syndicalistes ne s’en tiennent pas là. Ils veulent prolonger le succès « tarifaire » obtenu (correspondance d’une convention collective de ce côté-ci du Rhin) en déclarant la guerre à la précarité qui a pris des dimensions hallucinantes. Selon une étude de la fondation Hans Böckler, proche du DGB, quelque 40 % des salariés allemands sont ainsi tributaires de contrats de travail non conventionnels (temps partiel non désiré, mini-jobs, jobs à un euro de l’heure, intérim, etc.). Si on leur ajoute tous ceux qui sortent du cadre tarifaire de la branche, parce que leurs représentants à l’entreprise ont conclu des « accords maison », assortis de multiples clauses d’exemptions, plus de la moitié des travailleurs sont aujourd’hui, outre-Rhin, sortis de conditions conventionnelles.

Les syndicats dénoncent tout particulièrement une extraordinaire extension du recours à des contrats d’ouvrage (Werkverträge) qui permettent aux entreprises de faire affaire avec des mini-sociétés, voire des autoentrepreneurs. Les personnes intégrées au processus de production ont un statut externe et évoluent donc hors des rémunérations et des protections tarifaires de la branche. Ainsi, conséquence de cette « ubéritisation » massive, quelque 20 000 personnes travaillant pour le groupe Volkswagen ont été placées en zone low cost hors du champ syndical.

Les luttes contre l’austérité stimulent l’emploi

Ces contrats d’ouvrage constituent « une atteinte à la cogestion en privant les salariés de tout moyen d’intervention », dénonce Manfred Stark d’IG Metall Volkswagen qui y voit « un retour en arrière ». Les succès « tarifaires » sont « considérables ». Toutefois, la bataille décisive pour une vraie amélioration du statut des salariés « dans une “société minée par l’explosion des inégalités » porte, précise-t-il, sur « une interdiction ou une sévère re-réglementation de ces contrats d’ouvrage pour réintégrer des milliers de travailleurs dans leurs droits et leurs justes rémunérations ».

En stimulant la consommation et donc la croissance du marché intérieur, les luttes contre l’austérité et pour les droits des salariés stimulent l’emploi et les importations en Allemagne. Elles ne peuvent donc qu’avoir des conséquences bénéfiques sur l’activité dans le reste de l’Europe. Ces luttes offrent ainsi le seul véritable début de remède à la crise qui mine la zone euro. Et elles révèlent, au passage, leur immense convergence avec l’actuel mouvement français contre le torpillage du Code du travail.

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L’Europe à l’ère de l’ordo-libéralisme (France Inter)

Interview dans l’émission méridien d’Europe de José-Manuel Lamarque sur France Inter

france inter

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L’Europe, vers un modèle national-libéral ?

Critique du livre « Europe, état d’urgence » par Gäel de Santis, chef du service monde de l’humanité.

Dans Europe, état d’urgence, Bruno Odent, journaliste à l’Humanité, dévoile comment « l’ordo-libéralisme » a été imposé aux autres pays européens, et combien à la fois cette doctrine nourrit et s’accommode du national-libéralisme d’un Viktor Orban ou d’une Marine Le Pen. Pour ce faire, il commence par déterminer quels sont les grands traits de l’ordo-libéralisme, doctrine née dans les années 1930 dans la tête d’économistes conservateurs allemands. L’ordo-libéralisme vise à préserver les mécanismes de marché du champ de la délibération démocratique, de la « révolte des masses ». Cela passe notamment par une politique monétaire indépendante, des mécanismes automatiques de réduction des déficits. L’objectif est de créer une économie ultracompétitive, où l’État n’est pas un acteur économique mais joue un rôle d’arbitre.

Le mérite de l’ouvrage est de montrer comment, à la faveur de la réunification allemande et de l’instauration de la monnaie unique, le modèle ordo-libéral s’est transformé et s’est imposé au vieux continent au point de voir sa logique désormais inscrite au cœur des traités européens. Derrière ce modèle en apparence neutre, se cachent les intérêts des Konzerne, ces entreprises devenues ultracompétitives grâce à la sous-traitance dans les pays de l’Est, l’écrasement des coûts salariaux après les réformes Schröder et la reconnaissance du made in Germany. Le second apport du livre, et c’est le plus important, est de montrer combien le national-libéralisme, censé se construire en contre-point du modèle ordo-libéral, en est le « prolongement royal ». L’auteur montre combien l’Alternative pour l’Allemagne, parti anti-euro et xénophobe, partage en fait la même vision monétariste que W. Schäuble, ministre des Finances d’Angela Merkel, qui a poussé les autres pays européens à adopter des politiques d’austérité. Il donne à voir d’autres exemples européens, notamment la Hongrie, où la droite ultraconservatrice au pouvoir, sous couvert de lutte contre l’establishment, se montre en réalité bon élève des canons libéraux. Enfin, le livre se penche sur les résistances en Grèce, en Espagne, au Portugal. Il appelle à s’appuyer sur les forces vives, les syndicats, qui, en Allemagne, luttent au cœur même du modèle ordo-libéral, en revendiquant de meilleurs salaires, en voulant restaurer des conventions collectives et en refusant le traité transatlantique.

Gaël de Santis      

 

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Nouvelle tache brune sur le visage de l’Europe

 

La percée du FPÖ, en tête de la présidentielle autrichienne, traduit l’extension sur le continent d’une contagion nationaliste et xénophobe, symptôme des crises du « modèle » austéritaire.

L’extrême droite a effectué une nouvelle percée en Europe. Norbert Hofer, le candidat du Parti libéral autrichien (FPÖ), est arrivé très largement en tête du premier tour de l’élection présidentielle de dimanche. Avec 36,4 % des suffrages, il réalise le meilleur score jamais obtenu par son parti depuis la guerre et pulvérise même le niveau atteint par feu le tribun Jörg Haider, qui accéda au gouvernement en coalition avec la droite au tournant des années 2000, malgré ses propos sur le caractère « convenable de la politique de l’emploi du IIIe Reich ».

Le résultat a fait l’effet d’une bombe à Vienne, où les sondages attendaient certes le FPÖ à un haut niveau mais pas en pareille position de force. L’extrême droite profite du désarroi des électeurs qui ont massivement sanctionné les deux principaux partis autrichiens – le SPÖ (social-démocrate) du chancelier Werner Faymann et l’ÖVP (chrétien-démocrate) –, réunis au sein d’une grande coalition. L’un et l’autre ne dépassent pas les 12 % des voix et seront, pour la première fois, absents du second tour de ce type d’élection.

C’est donc au candidat Vert, Alexander Van der Bellen, arrivé second avec 20,4 % des voix, qu’échoira la redoutable tâche de rassembler le 22 mai prochain, date du deuxième tour, pour empêcher l’installation d’un président d’extrême droite à Vienne. Si la Constitution autrichienne confère des pouvoirs surtout protocolaires au président, ce dernier n’en accède pas moins à la fonction de chef des armées, nomme le chancelier et peut dissoudre l’Assemblée en certaines circonstances. Norbert Hofer n’a pas caché qu’il userait de ces prérogatives-là si la majorité parlementaire ne suivait pas ses recommandations pour une fermeture des frontières aux réfugiés. Et une nouvelle probable victoire du FPÖ, en cas de législative anticipée, ouvrirait alors la route de la chancellerie (le véritable exécutif) aux nationalistes. Le FPÖ a instrumentalisé la peur du déclassement qui habite nombre de citoyens face à l’afflux de migrants, avec d’autant plus d’efficacité qu’une partie de la population subit une progression du chômage et surtout de la précarité suite aux réformes promues par la grande coalition pour renforcer la flexibilité. Le sociologue viennois Jörg Flecker alerte depuis quelques années sur les « fragilisations » que cela provoque au sein de la société, en minant « la vie collective, sociale et politique » du pays.

Le funeste modèle de la « grand coalition »

Les deux grands partis associés au pouvoir sont perçus par une bonne part de l’électorat populaire comme décalés des préoccupations des citoyens quand ils branchent leur pays sur une sorte le pilotage automatique ordolibéral. Cette situation n’est pas sans rappeler une certaine donne française où une extrême droite aux aguets, bénéficiant des mêmes désarrois, cherche aussi à s’emparer des plus hauts leviers du pouvoir. Marine Le Pen s’est d’ailleurs félicitée vite et bruyamment du résultat « magnifique » obtenu par le FPÖ, une des formations avec laquelle elle a formé un groupe au Parlement européen.

La débâcle des deux grands partis autrichiens illustre ainsi le funeste contresens des apprentis sorciers français qui appellent à se conformer au modèle de la « grande coalition » pour surmonter la crise. Partout, le national-libéralisme prospère sur les réformes de structure présentées par Bruxelles et Berlin comme incontournables, et mises en musique par ce type d’attelage. Celles-là aggravent souffrances sociales et rejets du politique. Pour éviter la progression des pustules brunâtres sur le visage de l’Europe, il est plus que temps de rompre avec ces logiques et donc de renforcer les résistances salvatrices au modèle austéritaire qui émergent aussi sur le continent.

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Les nationalistes prospèrent sur la fracture sociale allemande

La percée électorale de l’Alternative pour l’Allemagne (extrême droite)dans les récents scrutins régionaux révèle l’extension du malaise au sein d’une société profondément ébranlée par les contre-réformes libérales engagées il y a dix ans.

L’Allemagne est rattrapée par la contagion nationaliste qui se propage en Europe. Les nouveaux succès électoraux, enregistrés dans les scrutins régionaux du 13 mars dernier, confirment en effet l’irruption de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) dans le spectre politique. Le pays n’est plus épargné par ce phénomène devenu si menaçant chez son voisin méridional, dont il semblait encore préservé, il y a peu de temps. L’aiguisement du débat sur la question de l’accueil des réfugiés, qui a été jusqu’à nourrir des polémiques vénéneuses au sein du Parti chrétien-démocrate (CDU) de la chancelière, a naturellement constitué une aubaine pour les démagogues de l’AfD qui ont été ainsi placés, de fait, au centre du jeu politique au point de pouvoir y asséner tranquillement leurs surenchères xénophobes. Mais il ne faut pas s’y tromper, le succès de l’AfD est bien moins conjoncturel qu’il ne révèle l’ampleur d’un malaise qui ébranle aujourd’hui toute une société.

Au moment même du scrutin, de nouveaux signaux d’alertes économiques et sociaux retentissaient outre-Rhin. Le poison des réformes impulsées, il y a dix ans, par l’ex-chancelier Schröder s’est diffusé. Le pays est devenu l’un des plus inégalitaires d’Europe. Une large partie de la population s’est appauvrie ou précarisée. Durant ces vingt dernières années, les revenus des personnes appartenant aux « couches sociales » supérieures ont bondi quand ceux des salariés appartenant aux 40 % du bas de l’échelle se sont « contractés », soulignent plusieurs études. La belle image d’une population allemande prospère et bénéficiant d’un haut niveau de protection sociale n’est plus qu’une « illusion », relève l’économiste Marcel Fratzscher. Président du DIW, le grand institut de recherche économique de Berlin, ex-employé de la Banque centrale européenne, l’homme n’a rien d’un contestataire échevelé de l’ordre établi. Et pourtant son dernier livre (1) fait grand bruit, ces jours-ci en Allemagne. Car il montre combien la course au moins-disant salarial et social est devenue contre-productive. Ceux qui sont condamnés à tourner en rond de « minijobs » en contrats « atypiques » ne parviennent pas à s’extirper de leur enfermement dans ces réserves à bas salaires. L’ascenseur social a été cloué au sol par les réglementations nouvelles visant à « assouplir le droit du travail ». Et les jeunes gens « mal-nés » n’ont quasiment plus d’espoir de promotion. Certains parlent de l’émergence d’un « néoféodalisme » où chacun reste prisonnier de son milieu précaire originel, relève le magazine Der Spiegel, qui consacrait un dossier au sujet dans son édition du 12 mars, à la veille du scrutin qui allait voir la percée de l’AfD.

Cette situation n’est pas seulement « injuste socialement », pointe Fratzscher, elle a commencé de peser sur les résultats de l’économie. L’approfondissement de la fracture sociale « freine dangereusement la conjoncture », explique-t-il. Et, en effet, à un moment où nombre d’entreprises se plaignent d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, ces barrières étanches, sous-produits des réformes Schröder/Merkel, amplifient les effets de la crise démographique. Certains think tanks anticipent que quelque 3,5 millions de salariés qualifiés manqueraient à l’appel d’ici à 2030.

Selon tous les sondages réalisés à la sortie des bureaux de vote le 13 mars, l’AfD a réalisé ses meilleurs scores parmi les chômeurs et les ouvriers (respectivement 36 % et 35 % en Saxe-Anhalt). La formation d’extrême droite tire classiquement partie de l’approfondissement du malaise dans ces couches de la population en livrant les étrangers en boucs émissaires. Et cela même si l’application de son programme économique ultralibéral – avec une sortie de l’euro assortie de réductions d’impôts pour les entreprises et les plus hauts revenus – heurterait en fait de plein fouet les intérêts de ces populations précarisées.

L’Allemagne n’est plus épargnée par la montée des nationalismes. Partout les souffrances populaires induites par la soumission aux normes restrictives du « modèle » ordo-libéral, celui que Berlin cherche à imposer comme référence indépassable à toute la zone euro, en usant de sa position hégémonique, alimentent des risques de régressions analogues. L’Europe et l’Allemagne ont plus que jamais besoin d’antidotes anti-austéritaires. Il est urgent de les mobiliser.

(1) Marcel Fratzscher, « Verteilungs Kampf. Warum Deutschland immer Ungleicher wird » (Combat distributif. Pourquoi l’Allemagne devient de plus en plus inégalitaire), Éditions Hanser, 2016.

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Frauke Petry, stratège de 
la haine tranquille

La  dirigeante de l’Alternative pour l’Allemagne, le parti nationaliste, grand vainqueur des trois élections régionales du dimanche 13 mars dans le Bade Würtemberg (15,1% des voix) , la Rhénanie Palatinat (12,6%) et la Saxe Anhalt (24,2%), apparaît comme l’une des plus dangereuse des égéries d’une extrême droite européenne en pleine ascension, dopée par la crise du « modèle » ordo-libéral qui mine l’Allemagne et toute l’Europe.

Parmi les figures de l’extrême droite qui fleurissent aujourd’hui dans l’Europe en crise, Frauke Petry est sans doute l’une des plus dangereuses. Car elle a su jouer du climat de défiance croissante à l’égard du système et des partis dominants, réunis au sein de la grande coalition, avec une habileté consommée. Petite, menue, coiffée à la garçonne, la jeune femme récite la haine avec une force tranquille. Elle met tout son tempérament de première de la classe qu’elle fut tout au long de sa scolarité au service d’un pouvoir, le sien, et d’une politique, en jouant de ses propres dérapages ou de ceux de ses collègues. Pour les banaliser in fine. Un peu comme si elle jouait, terrible ironie du moment, à la « politicienne modèle » qui ferait la leçon à une classe politique vieillie et discréditée, accusée de ne pas respecter ses propres références libérales, celles qui excluent et recommanderaient la sortie de l’euro.

Frauke Petry s’est décidée à entrer en politique il y a seulement trois ans. Ex-chef d’entreprise, très imprégnée de valeurs conservatrices et libérales, elle hésitera un temps à faire son entrée à l’Union démocrate-chrétienne (CDU), où elle connaît beaucoup de monde. Elle va finalement choisir de se rallier à cette partie de la classe dirigeante germanique qui vit dans l’angoisse d’un transfert d’une partie des excédents allemands vers les pays surendettés du sud de l’Europe et voudrait se débarrasser de la monnaie unique. Petry se rapproche d’économistes dissidents de la CDU, ou de l’ex-chef du patronat allemand Hans-Olaf Henkel, avec lesquels elle va lancer l’AfD en mars 2013. Elle se hisse immédiatement dans une position clé, comme porte-parole du nouveau parti, juste derrière son principal inspirateur et créateur, le professeur Bernd Lucke, qui enseigne l’économie à la faculté de Hambourg.

La xénophobie transpire, dès le départ, du discours national-libéral. Dans son programme pour les législatives de septembre 2013, où, à peine six mois après sa création, l’AfD manque de très peu son entrée au Bundestag, le parti dénonce une immigration qui « vampirise les systèmes sociaux » et revendique qu’elle soit « interdite ». Quelques mois plus tard, Petry manifeste de plus en plus d’impatience pour les discours qu’elle estime trop convenus de l’ex-président du parti. Elle va alors décider de monter le ton, et mettre tous ses talents de « forte en thème » au service de la démagogie la plus rance. Elle va s’appuyer sur les militants les plus radicalisés qui ont fait une entrée massive au sein de l’AfD pour écarter Bernd Lucke et prendre le pouvoir. À leur demande, Petry n’éprouve alors aucune gêne à flirter avec les ultras du mouvement Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident). Elle les reçoit dans son bureau de députée régionale à Dresde. En juillet 2015, au congrès de l’AfD, elle atteint enfin le fauteuil tant désiré, le seul qui vaille à ses eux, celui du chef. Dans sa harangue devant les délégués, elle interpelle alors directement la chancelière : « Démissionne Merkel, tu peux le faire », ­détournant le fameux slogan « Wir schaffen das » (nous pouvons le faire), utilisée par la dirigeante allemande quand elle a justifié en septembre 2015 sa décision d’accueillir des réfugiés syriens sur le territoire allemand.

Une redoutable stratégie de communication

Depuis, Frauke Petry continue de manier la provocation, jusqu’à donner à plusieurs reprises le sentiment qu’elle a dépassé les bornes. Comme début février dernier, quand, répondant aux questions du Mannheimer Morgen Zeitung, un quotidien local du Bade-Wurtemberg, elle lâchera que la police « doit faire usage des armes » pour stopper les réfugiés à la frontière. Face au tollé, elle se rétractera et plaidera, selon une rhétorique rodée, qu’elle ne souhaitait la mort de personne et qu’elle a été mal comprise par une presse qui, de toute façon, lui est hostile.

Toujours fraîche, jeune, lisse, Frauke Petry a mis au point une redoutable stratégie de communication, détachant bien les mots comme celle qui connaît sa leçon et ne peut pas ne pas être entendue. Même quand elle doit négocier un virage à 180 degrés. Ex-femme d’un pasteur avec qui elle a eu quatre enfants, elle ne jurait au début de son ascension vers le fauteuil suprême que par « les valeurs traditionnelles de la famille », s’emportant par exemple contre la « sexualisation précoce des enfants ». Avant d’avouer publiquement, il y a quelques mois, qu’elle s’était séparée de son mari et vivait désormais, à l’unisson d’une certaine modernité, une idylle avec un compagnon, membre de la direction de l’AfD. La patronne des nationalistes ne manque pas une occasion de relever la cohérence entre une ligne xénophobe décomplexée et les engagements anti-euro du parti. Telle est la synthèse d’un national-libéralisme si inspiré des normes monétaristes du modèle allemand.

 

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