L’Europe, vers un modèle national-libéral ?

Critique du livre « Europe, état d’urgence » par Gäel de Santis, chef du service monde de l’humanité.

Dans Europe, état d’urgence, Bruno Odent, journaliste à l’Humanité, dévoile comment « l’ordo-libéralisme » a été imposé aux autres pays européens, et combien à la fois cette doctrine nourrit et s’accommode du national-libéralisme d’un Viktor Orban ou d’une Marine Le Pen. Pour ce faire, il commence par déterminer quels sont les grands traits de l’ordo-libéralisme, doctrine née dans les années 1930 dans la tête d’économistes conservateurs allemands. L’ordo-libéralisme vise à préserver les mécanismes de marché du champ de la délibération démocratique, de la « révolte des masses ». Cela passe notamment par une politique monétaire indépendante, des mécanismes automatiques de réduction des déficits. L’objectif est de créer une économie ultracompétitive, où l’État n’est pas un acteur économique mais joue un rôle d’arbitre.

Le mérite de l’ouvrage est de montrer comment, à la faveur de la réunification allemande et de l’instauration de la monnaie unique, le modèle ordo-libéral s’est transformé et s’est imposé au vieux continent au point de voir sa logique désormais inscrite au cœur des traités européens. Derrière ce modèle en apparence neutre, se cachent les intérêts des Konzerne, ces entreprises devenues ultracompétitives grâce à la sous-traitance dans les pays de l’Est, l’écrasement des coûts salariaux après les réformes Schröder et la reconnaissance du made in Germany. Le second apport du livre, et c’est le plus important, est de montrer combien le national-libéralisme, censé se construire en contre-point du modèle ordo-libéral, en est le « prolongement royal ». L’auteur montre combien l’Alternative pour l’Allemagne, parti anti-euro et xénophobe, partage en fait la même vision monétariste que W. Schäuble, ministre des Finances d’Angela Merkel, qui a poussé les autres pays européens à adopter des politiques d’austérité. Il donne à voir d’autres exemples européens, notamment la Hongrie, où la droite ultraconservatrice au pouvoir, sous couvert de lutte contre l’establishment, se montre en réalité bon élève des canons libéraux. Enfin, le livre se penche sur les résistances en Grèce, en Espagne, au Portugal. Il appelle à s’appuyer sur les forces vives, les syndicats, qui, en Allemagne, luttent au cœur même du modèle ordo-libéral, en revendiquant de meilleurs salaires, en voulant restaurer des conventions collectives et en refusant le traité transatlantique.

Gaël de Santis      

 

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Nouvelle tache brune sur le visage de l’Europe

 

La percée du FPÖ, en tête de la présidentielle autrichienne, traduit l’extension sur le continent d’une contagion nationaliste et xénophobe, symptôme des crises du « modèle » austéritaire.

L’extrême droite a effectué une nouvelle percée en Europe. Norbert Hofer, le candidat du Parti libéral autrichien (FPÖ), est arrivé très largement en tête du premier tour de l’élection présidentielle de dimanche. Avec 36,4 % des suffrages, il réalise le meilleur score jamais obtenu par son parti depuis la guerre et pulvérise même le niveau atteint par feu le tribun Jörg Haider, qui accéda au gouvernement en coalition avec la droite au tournant des années 2000, malgré ses propos sur le caractère « convenable de la politique de l’emploi du IIIe Reich ».

Le résultat a fait l’effet d’une bombe à Vienne, où les sondages attendaient certes le FPÖ à un haut niveau mais pas en pareille position de force. L’extrême droite profite du désarroi des électeurs qui ont massivement sanctionné les deux principaux partis autrichiens – le SPÖ (social-démocrate) du chancelier Werner Faymann et l’ÖVP (chrétien-démocrate) –, réunis au sein d’une grande coalition. L’un et l’autre ne dépassent pas les 12 % des voix et seront, pour la première fois, absents du second tour de ce type d’élection.

C’est donc au candidat Vert, Alexander Van der Bellen, arrivé second avec 20,4 % des voix, qu’échoira la redoutable tâche de rassembler le 22 mai prochain, date du deuxième tour, pour empêcher l’installation d’un président d’extrême droite à Vienne. Si la Constitution autrichienne confère des pouvoirs surtout protocolaires au président, ce dernier n’en accède pas moins à la fonction de chef des armées, nomme le chancelier et peut dissoudre l’Assemblée en certaines circonstances. Norbert Hofer n’a pas caché qu’il userait de ces prérogatives-là si la majorité parlementaire ne suivait pas ses recommandations pour une fermeture des frontières aux réfugiés. Et une nouvelle probable victoire du FPÖ, en cas de législative anticipée, ouvrirait alors la route de la chancellerie (le véritable exécutif) aux nationalistes. Le FPÖ a instrumentalisé la peur du déclassement qui habite nombre de citoyens face à l’afflux de migrants, avec d’autant plus d’efficacité qu’une partie de la population subit une progression du chômage et surtout de la précarité suite aux réformes promues par la grande coalition pour renforcer la flexibilité. Le sociologue viennois Jörg Flecker alerte depuis quelques années sur les « fragilisations » que cela provoque au sein de la société, en minant « la vie collective, sociale et politique » du pays.

Le funeste modèle de la « grand coalition »

Les deux grands partis associés au pouvoir sont perçus par une bonne part de l’électorat populaire comme décalés des préoccupations des citoyens quand ils branchent leur pays sur une sorte le pilotage automatique ordolibéral. Cette situation n’est pas sans rappeler une certaine donne française où une extrême droite aux aguets, bénéficiant des mêmes désarrois, cherche aussi à s’emparer des plus hauts leviers du pouvoir. Marine Le Pen s’est d’ailleurs félicitée vite et bruyamment du résultat « magnifique » obtenu par le FPÖ, une des formations avec laquelle elle a formé un groupe au Parlement européen.

La débâcle des deux grands partis autrichiens illustre ainsi le funeste contresens des apprentis sorciers français qui appellent à se conformer au modèle de la « grande coalition » pour surmonter la crise. Partout, le national-libéralisme prospère sur les réformes de structure présentées par Bruxelles et Berlin comme incontournables, et mises en musique par ce type d’attelage. Celles-là aggravent souffrances sociales et rejets du politique. Pour éviter la progression des pustules brunâtres sur le visage de l’Europe, il est plus que temps de rompre avec ces logiques et donc de renforcer les résistances salvatrices au modèle austéritaire qui émergent aussi sur le continent.

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Les nationalistes prospèrent sur la fracture sociale allemande

La percée électorale de l’Alternative pour l’Allemagne (extrême droite)dans les récents scrutins régionaux révèle l’extension du malaise au sein d’une société profondément ébranlée par les contre-réformes libérales engagées il y a dix ans.

L’Allemagne est rattrapée par la contagion nationaliste qui se propage en Europe. Les nouveaux succès électoraux, enregistrés dans les scrutins régionaux du 13 mars dernier, confirment en effet l’irruption de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) dans le spectre politique. Le pays n’est plus épargné par ce phénomène devenu si menaçant chez son voisin méridional, dont il semblait encore préservé, il y a peu de temps. L’aiguisement du débat sur la question de l’accueil des réfugiés, qui a été jusqu’à nourrir des polémiques vénéneuses au sein du Parti chrétien-démocrate (CDU) de la chancelière, a naturellement constitué une aubaine pour les démagogues de l’AfD qui ont été ainsi placés, de fait, au centre du jeu politique au point de pouvoir y asséner tranquillement leurs surenchères xénophobes. Mais il ne faut pas s’y tromper, le succès de l’AfD est bien moins conjoncturel qu’il ne révèle l’ampleur d’un malaise qui ébranle aujourd’hui toute une société.

Au moment même du scrutin, de nouveaux signaux d’alertes économiques et sociaux retentissaient outre-Rhin. Le poison des réformes impulsées, il y a dix ans, par l’ex-chancelier Schröder s’est diffusé. Le pays est devenu l’un des plus inégalitaires d’Europe. Une large partie de la population s’est appauvrie ou précarisée. Durant ces vingt dernières années, les revenus des personnes appartenant aux « couches sociales » supérieures ont bondi quand ceux des salariés appartenant aux 40 % du bas de l’échelle se sont « contractés », soulignent plusieurs études. La belle image d’une population allemande prospère et bénéficiant d’un haut niveau de protection sociale n’est plus qu’une « illusion », relève l’économiste Marcel Fratzscher. Président du DIW, le grand institut de recherche économique de Berlin, ex-employé de la Banque centrale européenne, l’homme n’a rien d’un contestataire échevelé de l’ordre établi. Et pourtant son dernier livre (1) fait grand bruit, ces jours-ci en Allemagne. Car il montre combien la course au moins-disant salarial et social est devenue contre-productive. Ceux qui sont condamnés à tourner en rond de « minijobs » en contrats « atypiques » ne parviennent pas à s’extirper de leur enfermement dans ces réserves à bas salaires. L’ascenseur social a été cloué au sol par les réglementations nouvelles visant à « assouplir le droit du travail ». Et les jeunes gens « mal-nés » n’ont quasiment plus d’espoir de promotion. Certains parlent de l’émergence d’un « néoféodalisme » où chacun reste prisonnier de son milieu précaire originel, relève le magazine Der Spiegel, qui consacrait un dossier au sujet dans son édition du 12 mars, à la veille du scrutin qui allait voir la percée de l’AfD.

Cette situation n’est pas seulement « injuste socialement », pointe Fratzscher, elle a commencé de peser sur les résultats de l’économie. L’approfondissement de la fracture sociale « freine dangereusement la conjoncture », explique-t-il. Et, en effet, à un moment où nombre d’entreprises se plaignent d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, ces barrières étanches, sous-produits des réformes Schröder/Merkel, amplifient les effets de la crise démographique. Certains think tanks anticipent que quelque 3,5 millions de salariés qualifiés manqueraient à l’appel d’ici à 2030.

Selon tous les sondages réalisés à la sortie des bureaux de vote le 13 mars, l’AfD a réalisé ses meilleurs scores parmi les chômeurs et les ouvriers (respectivement 36 % et 35 % en Saxe-Anhalt). La formation d’extrême droite tire classiquement partie de l’approfondissement du malaise dans ces couches de la population en livrant les étrangers en boucs émissaires. Et cela même si l’application de son programme économique ultralibéral – avec une sortie de l’euro assortie de réductions d’impôts pour les entreprises et les plus hauts revenus – heurterait en fait de plein fouet les intérêts de ces populations précarisées.

L’Allemagne n’est plus épargnée par la montée des nationalismes. Partout les souffrances populaires induites par la soumission aux normes restrictives du « modèle » ordo-libéral, celui que Berlin cherche à imposer comme référence indépassable à toute la zone euro, en usant de sa position hégémonique, alimentent des risques de régressions analogues. L’Europe et l’Allemagne ont plus que jamais besoin d’antidotes anti-austéritaires. Il est urgent de les mobiliser.

(1) Marcel Fratzscher, « Verteilungs Kampf. Warum Deutschland immer Ungleicher wird » (Combat distributif. Pourquoi l’Allemagne devient de plus en plus inégalitaire), Éditions Hanser, 2016.

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Frauke Petry, stratège de 
la haine tranquille

La  dirigeante de l’Alternative pour l’Allemagne, le parti nationaliste, grand vainqueur des trois élections régionales du dimanche 13 mars dans le Bade Würtemberg (15,1% des voix) , la Rhénanie Palatinat (12,6%) et la Saxe Anhalt (24,2%), apparaît comme l’une des plus dangereuse des égéries d’une extrême droite européenne en pleine ascension, dopée par la crise du « modèle » ordo-libéral qui mine l’Allemagne et toute l’Europe.

Parmi les figures de l’extrême droite qui fleurissent aujourd’hui dans l’Europe en crise, Frauke Petry est sans doute l’une des plus dangereuses. Car elle a su jouer du climat de défiance croissante à l’égard du système et des partis dominants, réunis au sein de la grande coalition, avec une habileté consommée. Petite, menue, coiffée à la garçonne, la jeune femme récite la haine avec une force tranquille. Elle met tout son tempérament de première de la classe qu’elle fut tout au long de sa scolarité au service d’un pouvoir, le sien, et d’une politique, en jouant de ses propres dérapages ou de ceux de ses collègues. Pour les banaliser in fine. Un peu comme si elle jouait, terrible ironie du moment, à la « politicienne modèle » qui ferait la leçon à une classe politique vieillie et discréditée, accusée de ne pas respecter ses propres références libérales, celles qui excluent et recommanderaient la sortie de l’euro.

Frauke Petry s’est décidée à entrer en politique il y a seulement trois ans. Ex-chef d’entreprise, très imprégnée de valeurs conservatrices et libérales, elle hésitera un temps à faire son entrée à l’Union démocrate-chrétienne (CDU), où elle connaît beaucoup de monde. Elle va finalement choisir de se rallier à cette partie de la classe dirigeante germanique qui vit dans l’angoisse d’un transfert d’une partie des excédents allemands vers les pays surendettés du sud de l’Europe et voudrait se débarrasser de la monnaie unique. Petry se rapproche d’économistes dissidents de la CDU, ou de l’ex-chef du patronat allemand Hans-Olaf Henkel, avec lesquels elle va lancer l’AfD en mars 2013. Elle se hisse immédiatement dans une position clé, comme porte-parole du nouveau parti, juste derrière son principal inspirateur et créateur, le professeur Bernd Lucke, qui enseigne l’économie à la faculté de Hambourg.

La xénophobie transpire, dès le départ, du discours national-libéral. Dans son programme pour les législatives de septembre 2013, où, à peine six mois après sa création, l’AfD manque de très peu son entrée au Bundestag, le parti dénonce une immigration qui « vampirise les systèmes sociaux » et revendique qu’elle soit « interdite ». Quelques mois plus tard, Petry manifeste de plus en plus d’impatience pour les discours qu’elle estime trop convenus de l’ex-président du parti. Elle va alors décider de monter le ton, et mettre tous ses talents de « forte en thème » au service de la démagogie la plus rance. Elle va s’appuyer sur les militants les plus radicalisés qui ont fait une entrée massive au sein de l’AfD pour écarter Bernd Lucke et prendre le pouvoir. À leur demande, Petry n’éprouve alors aucune gêne à flirter avec les ultras du mouvement Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident). Elle les reçoit dans son bureau de députée régionale à Dresde. En juillet 2015, au congrès de l’AfD, elle atteint enfin le fauteuil tant désiré, le seul qui vaille à ses eux, celui du chef. Dans sa harangue devant les délégués, elle interpelle alors directement la chancelière : « Démissionne Merkel, tu peux le faire », ­détournant le fameux slogan « Wir schaffen das » (nous pouvons le faire), utilisée par la dirigeante allemande quand elle a justifié en septembre 2015 sa décision d’accueillir des réfugiés syriens sur le territoire allemand.

Une redoutable stratégie de communication

Depuis, Frauke Petry continue de manier la provocation, jusqu’à donner à plusieurs reprises le sentiment qu’elle a dépassé les bornes. Comme début février dernier, quand, répondant aux questions du Mannheimer Morgen Zeitung, un quotidien local du Bade-Wurtemberg, elle lâchera que la police « doit faire usage des armes » pour stopper les réfugiés à la frontière. Face au tollé, elle se rétractera et plaidera, selon une rhétorique rodée, qu’elle ne souhaitait la mort de personne et qu’elle a été mal comprise par une presse qui, de toute façon, lui est hostile.

Toujours fraîche, jeune, lisse, Frauke Petry a mis au point une redoutable stratégie de communication, détachant bien les mots comme celle qui connaît sa leçon et ne peut pas ne pas être entendue. Même quand elle doit négocier un virage à 180 degrés. Ex-femme d’un pasteur avec qui elle a eu quatre enfants, elle ne jurait au début de son ascension vers le fauteuil suprême que par « les valeurs traditionnelles de la famille », s’emportant par exemple contre la « sexualisation précoce des enfants ». Avant d’avouer publiquement, il y a quelques mois, qu’elle s’était séparée de son mari et vivait désormais, à l’unisson d’une certaine modernité, une idylle avec un compagnon, membre de la direction de l’AfD. La patronne des nationalistes ne manque pas une occasion de relever la cohérence entre une ligne xénophobe décomplexée et les engagements anti-euro du parti. Telle est la synthèse d’un national-libéralisme si inspiré des normes monétaristes du modèle allemand.

 

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Le nationalisme rattrape le « modèle » allemand

 
L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) a réussi une nouvelle percée en réalisant de 12,6% à 24,2% dans l’élection des parlements de trois Länder. Son national-libéralisme, en phase avec le respect de la discipline monétariste, allie le rejet de l’euro à celui des migrants.
 
Forte secousse sismique sur l’échiquier politique germanique : les nationalistes de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) ont fait leur entrée ce dimanche avec des scores à deux chiffres dans trois parlements régionaux. Le parti d’extrême droite anti-euro a obtenu 12,6% des voix en Rhénanie-Palatinat et devient la troisième force du Land. Il rassemble 15,1% des électeurs du Bade-Wurtemberg, le plus riche du pays et culmine à quelque 24,2% des voix, en seconde position, en Saxe-Anhalt.
 
Il ne faut pas s’y tromper : cette nouvelle percée nationaliste en Europe ne se réduit pas à un vote sanction contre la politique d’Angela Merkel, plus favorable aux réfugiés et plus respectueuse du devoir d’accueil, que ses collègues du Conseil européen. Car les résultats de ce 13 mars ne sont pas seulement un revers pour la chancelière, comme l’affirment avec une jubilation maligne certains commentaires de ce côté-ci du Rhin à droite et au sein de l’exécutif. Quand le premier ministre français, Manuel Valls, choisissait de dénoncer publiquement à Munich la politique migratoire de Berlin. Non, ces résultats traduisent une accentuation de la crise de l’ensemble du système politique. Les deux partis dominants sur l’échiquier germanique, associés au sein de la grande coalition, sont frappés quasiment à l’identique.
 
En Saxe-Anhalt, le SPD (11,5%) est relégué loin derrière l’AfD (24,2%). Et dans ce Land d’Allemagne orientale Die Linke recule également, passant de 21% à 17%. En Rhénanie-Palatinat, si la ministre-présidente sociale-démocrate, Maria Luise Dreyer, en tête, tire son épingle du jeu (36%), la CDU, emmenée par Julia Klöckner, présentée souvent comme la dauphine d’Angela Merkel, est loin de réaliser le score promis, il y a quelques mois (31%). Dans le Bade-Wurtemberg, la CDU est également distancée mais par les Verts à qui elle espérait reprendre la direction de ce Land . Les écologistes l’avaient conquis en 2011 au lendemain de la tragédie de Fukushima. Winfried Kretschmann, premier ministre-président Verts du pays, devrait pouvoir conserver son siège, même si son partenaire SPD s’effondre (11,8%).
 
L’extrême droite confirme bien davantage son implantation sur l’échiquier politique germanique qu’elle ne profite d’une situation exceptionnelle. Avant l’intensification du débat sur les réfugiés, le parti avait déjà mis à son compte plusieurs percées. Il ne lui a manqué (à 4,7%) que quelques dixièmes de points pour faire son entrée dans le Bundestag en septembre 2013. Il est entré depuis lors dans tous les parlements des Länder où il se présentait (Thuringe, Saxe, Brandebourg, Hambourg et Brême).
 
L’AfD est né d’un débat très virulent au sein de la classe dirigeante germanique. À son origine : l’angoisse qu’une part des excédents allemands puissent être transférés vers les pays du sud européen en crise. L’économiste, Bernd Lucke (pendant 33 ans, membres de la CDU), qui a porté la formation sur les fonts baptismaux en avril 2013, est imprégné de monétarisme. Il est convaincu comme de nombreux autres dissidents du parti chrétien démocrate , dont Hans Olaf Henkel, l’ex-président de la Fédération de l’industrie, la principale organisation patronale germanique, que les grands groupes allemands auraient tout à gagner d’un retour à un deutsche Mark fort ou, à défaut, à un «euro du Nord». Leur national-libéralisme se laisse facilement déduire des normes du modèle ordo-libéral. Et ils misent sur l’utilisation de l’arme monétaire pour gagner en influence en Europe.
 
Un racisme porté aussi par l’attitude des autorités  
L’AfD a pleinement profité du bras de fer engagé par Angela Merkel et Wolfgang Schäuble au début de l’année 2015, pour faire chanter Athènes en le menaçant d’exclusion de la zone euro. La dispute a alimenté outre-Rhin un racisme anti-hellène, généreusement relayé par certains médias comme le quotidien Bild qui n’hésita pas à engager une pétition contre «les Grecs avides». Ce climat lui fut d’autant plus propice que l’AfD s’est radicalisée, à partir de juillet 2015, sous l’impulsion de Frauke Petry, son actuelle dirigeante, qui va chasser alors Lucke de son fauteuil à la direction du parti, pour impulser une orientation de plus en plus xénophobe et se rapprocher du mouvement des Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident (Pegida). Pétrie d’ambition, la dirigeante de l’AfD, ex-chef d’entreprise, mise sur une entrée fracassante de sa formation, créditée de 10% à 13% au plan national dans les sondages, au Bundestag en septembre 2017
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Parfum de flammes 
sur les marchés financiers

Toutes les places de la planète ont connu une nouvelle journée noire jeudi 11 février qui confirme une tendance lourde, observée depuis le début de la semaine. Le secteur bancaire est le plus affecté par cette dépression systémique qui met en lumière, en contrepoint, le besoin de révisions radicales.

De fortes effluves rappelant le krach de 2007-2008 assaillent les narines des traders. La vague de panique enregistrée depuis le début de la semaine sur toutes les places boursières s’est encore gonflée, jeudi 11 février. Dans la foulée de Hong Kong, qui a reculé de 4 %, toutes les Bourses européennes ont décroché à nouveau de façon spectaculaire. Paris perdait 3,8 %, Francfort 2,2 % et Londres 1,7 %. Tous les ingrédients d’une grave crise systémique du capitalisme mondialisé sont réunis : la croissance mondiale donne de sérieux signes d’essoufflement, les cours du pétrole et des matières premières s’effondrent, et les bulles spéculatives qui ont émergé dans la période éclatent les unes après les autres.

Les titres du secteur bancaire européen, comme la française Société générale, l’italienne UBI Banca, l’espagnole Santander ou l’allemande Deutsche Bank, sont particulièrement malmenés. Elles qui subissent encore le contrecoup des précédentes tempêtes boursières craignent de nouveaux chocs d’ampleur provoqués par les défauts annoncés de plusieurs de leurs gros clients, des emprunteurs dans l’incapacité de rembourser leurs crédits en raison de la dégradation sensible et globale de la conjoncture.

Austérité et insuffisance de 
la demande au cœur du problème

Paradoxe, elles subissent la crise de plein fouet alors qu’elles sont gavées de liquidités à taux quasi nul par les différentes banques centrales. Mario Draghi, le patron de la BCE, a annoncé ainsi, début décembre 2015, de nouvelles injections massives de liquidités dans le circuit bancaire – soit 680 milliards d’euros jusqu’en mars 2017, venant s’ajouter aux quelque 1 200 milliards déjà prévus jusqu’à septembre prochain. Cette pluie d’argent pas cher devait permettre de parer aux risques de ralentissement repéré dès le début de l’année par les institutions financières internationales (Banque mondiale et FMI), le calcul étant que les crédits ainsi déversés finissent à terme par doper l’économie réelle. Or, il n’en est rien. Le bilan des divers « ajustements quantitatifs » des banques centrales – déclenchement de la planche à billets en faveur des acteurs des marchés financiers – est on ne peut plus maigre. Le ralentissement de l’activité qui touche l’Europe, le Japon, la Chine et les pays émergents s’est même propagé aux États-Unis, qui semblaient pouvoir faire fonction de locomotive en affichant un taux de croissance plus solide.

Les raisons de ces pannes multiples sont diverses mais elles possèdent toutes un point commun : l’insuffisance de la demande. En Europe, le piège est flagrant. D’un côté, les plans d’austérité et l’alignement sur les normes ordo-libérales plombent l’activité. De l’autre, le secteur bancaire use des tombereaux de crédits déversés par la BCE pour se lancer dans des opérations dont il escompte un retour lucratif rapide, ignorant donc le financement de l’économie réelle.

Le cas de la Deutsche Bank, l’une des premières banques du continent, est particulièrement emblématique. Elle est la plus touchée en Europe par l’actuelle dépression boursière (son titre a perdu plus de 40 % depuis le 1er janvier) parce que très pénalisée par des pertes lourdes (6,8 milliards d’euros en 2 015), enregistrées sur des opérations strictement financières ou purement spéculatives. Comme ces octrois de crédits dans le secteur de l’énergie aux États-Unis. Ce pays, qui a fait le forcing sur l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste, est devenu, l’an dernier, premier producteur d’hydrocarbures au monde. Mais les entreprises qui se sont ruées sur le schiste souffrent aujourd’hui de l’explosion en cours de la bulle financière qui s’est formée sur le secteur, comme jadis celle de la bulle des subprimes, et elles sont incapables de rembourser les emprunts souscrits auprès de… la Deutsche Bank.

Pour que la planche à billets, chère à Mario Draghi, puisse enfin avoir un effet sur l’économie réelle de la zone euro, il faudrait se doter des moyens d’orienter vers elle ces crédits très bon marché, la remarque valant naturellement aussi pour les banquiers centraux des autres zones. Autrement dit, pratiquer une sélection du crédit pas cher en faveur de l’emploi, la formation, les services publics, les investissements pour le climat. Le défi est énorme. Il appelle des réponses urgentes si l’on veut éviter d’être précipité vers un nouveau cataclysme planétaire. Mais la maturité de cet enjeu devient si flagrante qu’il peut être saisi par d’immenses forces potentielles, en Europe et au-delà, désireuses de changement .

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Cologne: « La xénophobie 
a le même ADN que 
la violence sexiste »

 

Reportage dans la cité rhénane. Alors que les nationalistes exploitent les agressions sexuelles massives de la Saint-Sylvestre pour accuser les réfugiés et exiger la fermeture des frontières, une large part des citoyens résiste à l’hystérie des amalgames et conforte ses actions bénévoles dans l’aide aux migrants. 

La voix d’Inge Walter tremble alors qu’elle rassemble ses souvenirs. «Habituellement, on évite les rassemblements du soir de la Saint-Sylvestre. En Allemagne, c’est très souvent pétards, fusées, badauds très avinés, très peu pour nous…» Pourtant, durant les premières heures de l’année 2016, Inge et son mari, Manfred, tous deux âgés d’une cinquantaine d’années, se retrouvent par hasard à la gare centrale de Cologne. Ils rentraient avec un couple d’amis d’un réveillon et avaient emprunté la S-Bahn (le RER local). «On a eu très peur. On a vite compris que quelque chose ne tournait pas rond», poursuit Inge. Bibliothécaire de son état, habitante de Cologne depuis toujours, elle se souvient du vacarme, de la foule géante, des fusées de feux d’artifice que des jeunes lançaient n’importe où, jusque dans les pieds des passants. «Il se dégageait un climat électrique et pourtant il fallait bien traverser», explique le couple. «On m’a saisi les seins, les fesses. J’étais sidérée, avant de me sentir avilie», reprend Inge. Dans la mêlée, Manfred ne peut que jouer des coudes et des poings pour tenter de se dégager et défendre son épouse. Il évitera in extremis que l’un des agresseurs ne réussisse à arracher le téléphone portable d’Inge. «Elle hurlait, dit-il, elle était hagarde, totalement désarçonnée.» Dix-neuf jours plus tard, le couple se remet à peine de ses émotions, tout en reconnaissant qu’Inge s’en est sortie «moins mal» que ces dizaines de jeunes femmes non accompagnées, agressées sexuellement et volées. «Nous, les vieux, lâchent les Walter en riant un peu trop fort comme pour exorciser le cauchemar dont ils ont bien voulu nous reparler, on a eu de la chance, on a pu sortir de ce cirque sans trop de casse.» Mais une phrase revient dans leur bouche : «La police, bon sang ! Que faisait-elle, où était-elle ?»

Tous les témoignages convergent pour désigner de jeunes Maghrébins très alcoolisés, parlant arabe ou français, comme les auteurs de ces exactions. Inge et Manfred confirment. Le nombre de plaintes déposées s’approche désormais des 900, dont plus de 40% pour agression sexuelle (3 pour viol), le reste pour vol. L’enquête s’annonce laborieuse, compte tenu de l’absence d’intervention initiale de la police. À droite et à l’extrême droite, les nationalistes se sont jetés sur l’occasion pour faire l’amalgame entre migrants et violeurs ou (et) voleurs de la Saint-Sylvestre. Les réfugiés, l’islam sont montrés du doigt par une partie de la presse. Sur la défensive, le gouvernement a décrété de nouvelles restrictions du droit d’asile.

Dans la Martinstrasse, Nadia Najafi, responsable de l’association féministe Agisra, se réjouit, dans un premier temps, du retentissement de l’événement : «Nous qui savons les difficultés à convaincre les femmes de témoigner contre les agressions sexuelles dont elles sont victimes, nous ne pouvons que nous satisfaire de l’intensité du débat.» Mais Nadia n’est pas dupe, «la haine contre les femmes est instrumentalisée par ceux qui prêchent celle contre les étrangers pour induire un tournant politique». De nombreuses organisations féministes dénoncent les ravages d’un discours culturaliste qui voudrait faire la démonstration que l’on a assisté à une véritable expédition punitive contre les femmes. Comme si les islamistes égyptiens qui ont orchestré les violences sexuelles contre les progressistes qui manifestaient sur la place Tahrir, au Caire, pour l’émancipation des femmes et du pays, avaient réussi à exporter leur méthode à Cologne entre gare et cathédrale.

La politique d’accueil des réfugiés 
dans le collimateur des chrétiens sociaux

« Les nationalistes donnent le la», déplore Ozlem Demirel, secrétaire de la fédération Die Linke pour le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Une vanne a été ouverte dans laquelle ils s’engouffrent, décomplexés. «La xénophobie qu’ils brandissent est porteuse du même ADN que la violence faite aux femmes !» s’exclame la jeune femme, citoyenne allemande d’origine turque. La politique d’accueil des réfugiés plus accommodante, ouverte par la chancelière l’été dernier, est clairement dans le collimateur des chrétiens sociaux (CSU) bavarois qui participent aux affaires à Berlin et exigent désormais publiquement, au risque de provoquer une crise gouvernementale, la fermeture des frontières. L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) (extrême droite) est en pleine ascension à plus de 10% dans les sondages et elle pourrait réussir une entrée spectaculaire dans les parlements de trois nouveaux Länder (Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat et Saxe-Anhalt), début mars.

Pourtant, les éléments de l’enquête qui transpirent sur les motivations des agresseurs de la Saint-Sylvestre devraient permettre de s’éloigner des verdicts à l’emporte-pièce pérorant sur une «attaque organisée» visant les «valeurs occidentales et les acquis des femmes». Ce discours-là constitue, de fait, une aubaine pour les théories complotistes si prisées par les Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident (Pegida), qui marquent maintenant leur territoire à Cologne, où ils ont formé des milices citoyennes, Bürgerwehr, dont l’une s’est déjà illustrée dans une véritable chasse aux migrants en pleine rue.

Un rapport de la police de Cologne, daté du 8 janvier 2016, que nous avons pu nous procurer met l’accent sur les objectifs essentiellement criminels de jeunes délinquants, en majorité donc algériens et marocains, qui se fixeraient régulièrement rendez-vous en des lieux précis «sur les réseaux sociaux pour y commettre des délits». Plusieurs observateurs spécialistes de la délinquance nous confirment que les fauteurs de crimes présumés s’étaient déjà illustrés dans des exactions analogues, même si elles étaient bien moins massives que celles de la Saint-Sylvestre. Cela tient d’une méthode, nous expliquera l’un d’eux : «Ils agressent sexuellement les jeunes femmes pour détourner leur attention pendant qu’un complice les détrousse.»

« La police était au courant, au moins depuis 2014, des menaces émanant de ce type de délinquants. Et pourtant, elle est restée inerte.» Jörg Detjen, élu municipal (Die Linke) et membre d’une commission chargée des rapports avec les forces de l’ordre, n’en décolère pas. Il pointe des «dysfonctionnements notoires» provoqués par la pénurie d’effectifs, ou ces rivalités entre une police fédérale (chargée outre-Rhin de la surveillance des gares – NDLR) et celle du Land préposée à la place… contiguë entre gare et cathédrale.

Düzgün Altun connaît bien le profil des agresseurs. Vice-président de la fédération démocratique des travailleurs (Didf), qui rassemble une majorité de salariés d’origine turque ou kurde, il est arrivé à l’âge de 11 ans en Allemagne, où il a rejoint son père, embauché comme travailleur immigré sur des chantiers navals à Brême. Düzgün a pris la nationalité allemande. Il est devenu travailleur social. De jeunes Algériens et Marocains à la dérive, il en a rencontré à plusieurs reprises. «Certains, relève-t-il, sont venus avec de grosses illusions en Allemagne, convaincus d’avoir touché le jackpot. Beaucoup vivent ici parfois depuis des années, sans papiers, paumés, marginalisés.» C’est dans ce lumpen prolétariat que se sont recrutés les violeurs et les voleurs de la Saint-Sylvestre. «Leur mépris des femmes, souligne Düzgün, est d’autant plus intolérable qu’il correspond à un mépris d’eux-mêmes.» Ces jeunes gens frustrés vivent dans des cités ghettos habitées presque uniquement par des migrants étrangers, comme le quartier de Chorweiler. «Un lieu criminogène par excellence», insiste Düzgün.

Le pays confronté «à un gros 
problème d’inclusion»

Pour Christoph Butterwegge, politologue à l’université de Cologne qui a beaucoup travaillé sur l’extension de la pauvreté en Allemagne à la suite des réformes antisociales de la dernière décennie, le pays est confronté «à un gros problème d’inclusion». Les mieux formés retiennent l’attention du patronat, en particulier dans des secteurs où la crise démographique a fait le vide. «Mais pour les autres, pour ces migrants peu qualifiés, rien n’est prévu», souligne Butterwegge.

Comme l’universitaire, des milliers de citoyens de Cologne entendent bien défendre bec et ongles la Willkommenskultur (culture de la bienvenue), cet élan d’hospitalité qui a surpris toute l’Europe. Deux Allemagne se font face. Thomas Zitzmann, qui travaille au conseil des réfugiés (Flüchtlingsrat) de Cologne, n’a pas observé jusqu’ici de recul de cet engagement citoyen. Des dizaines de bénévoles viennent toujours proposer leurs services. Certains sont un peu désarçonnés par l’hystérie qui s’est emparée du débat. Mais aucune des 40 associations de solidarité qui ont vu le jour à Cologne durant les six derniers mois n’a décidé de se dissoudre. Certains, ulcérés par les amalgames des nationalistes, ont même fait part à Zitzmann de leur détermination «maintenant plus que jamais» à participer à ces actions de solidarité.

Inge et Manfred sont de ceux-là. Ils viennent de reprendre la distribution et la collecte de vêtements dans lesquelles ils étaient très impliqués. «J’avoue que j’ai un peu hésité, dit Inge, mais comment confondre ces pauvres gens qui ont tout perdu et que j’ai appris à connaître avec les voyous qui m’ont agressée à la Saint-Sylvestre.»

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Cologne: le tango des violeurs et des nationalistes

 

L’Allemagne vit sous le choc des multiples agressions perpétrées contre des femmes dans la nuit du 31 décembre. Les nationalistes se déchaînent, prompts à utiliser la présence éventuelle de réfugiés parmi les suspects.

Les agressions sexuelles contre des dizaines de femmes dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à Cologne, enflamment le débat outre-Rhin. Si les enquêteurs restent très prudents quant à l’identification des coupables, ils pointent cependant formellement l’implication de malfrats d’origine maghrébine qui auraient fait appel au renfort de jeunes réfugiés.  La révélation de l’ampleur du phénomène – la police de Cologne a reçu près de 400 plaintes de femmes pour vol à la tire, agressions sexuelles et deux pour viol – suscite une énorme émotion. Plusieurs militantes féministes font part de leur dégoût. «Respectez-nous. Nous ne sommes pas du gibier même quand nous sommes nues», clamait, pancarte à la main, l’une de ces militantes qui est restée une dizaine de minutes en habit d’Ève sur le parvis de la cathédrale. Katja Kipping, coprésidente de Die Linke, demandait que l’on fasse preuve de «la plus grande fermeté» à l’égard de ces actes criminels contre l’image et le corps des femmes.

Merkel pressée par les nationalistes

Au plan politique, les voleurs et violeurs de la Saint-Sylvestre ont enclenché un funeste tango avec les joueurs de flûte des diverses formations nationalistes, à droite et à l’extrême droite. Les lourds soupçons pesant sur la présence de réfugiés parmi les auteurs des exactions – le ministre de la Justice, Heiko Maas (SPD), s’est dit persuadé qu’elles auraient été «coordonnées» – contribuent à donner au débat, déjà très vif autour du droit d’asile, une dimension nauséabonde. D’aucuns, comme les dirigeants du mouvement Pegida (Patriotes Européens contre l’Islamisation de l’Occident) , n’hésitent pas à pratiquer l’amalgame pour présenter tous les réfugiés comme des agents infiltrés du djihad et faire des événements du 1er janvier la preuve d’une extension de la «guerre des civilisations» sur le sol allemand. Leur manifestation, à laquelle participaient des hooligans arborant le salut nazi, a dégénéré samedi dans la violence, L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti d’extrême droite, omniprésent sur la scène médiatique, est donné désormais entre 9% et 10% des intentions de vote par les sondages.

La chancelière est placée une nouvelle fois sur la défensive sur la question de l’immigration. Pressée par les nationalistes de son propre camp – les chrétiens sociaux bavarois (CSU) ont été parmi les premiers à instrumentaliser les événements de Cologne –, elle a annoncé, le 9 janvier, une accélération à venir du régime d’expulsion des demandeurs d’asile, traduits en justice.

Un arsenal de mesures sécuritaires

Angela Merkel accélère ainsi un tournant restrictif, engagé depuis plusieurs semaines. Une loi révisant le droit d’asile national en écarte d’office les demandeurs issus de pays dits «sûrs» comme le Kosovo, des pays du Maghreb  ou même… l’Afghanistan. Les procédures de reconduite à la frontière des demandeurs «recalés» sont diligentées. Au récent congrès du parti chrétien-démocrate (CDU) à Karlsruhe, la chancelière n’avait pas hésité à dénoncer, devant un auditoire ravi, le «mensonge mortel» que représenterait un «multiculturalisme» qui conduirait à «l’établissement de sociétés parallèles». Un arsenal de mesures, prévoyant un renforcement de contrôles policiers ou l’extension de la vidéosurveillance, a été annoncé par le ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière. Ces surenchères, sécuritaire et répressive, prévient l’opposition (Die Linke, Verts) au Bundestag, ne sont «pas utiles» et pourraient être très contre-productives en alimentant un terrible climat de défiance  entre les populations.

 

 

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Merkel donne des gages à sa droite pour reprendre la main

Devant le congrès de son parti chrétien-démocrate, la chancelière dénonce le multiculturalisme, tout en campant sur les principes de l’accueil. 
À condition que ce dernier soit beaucoup plus sélectif et mieux réparti au sein de l’Union européenne.

Elle était très attendue, quand elle a pris la parole le 14 décembre à la tribune du congrès du parti chrétien-démocrate (CDU) à Karlsruhe. L’immigration, devenue le thème public numéro un outre-Rhin, y éclipse, en ce moment, les autres sujets. Et la chancelière, réputée favorable à un principe d’ouverture même relative sur ce terrain, a dû mobiliser toute son habileté tactique pour reprendre la main. Elle s’y est attachée en donnant les gages les plus ostensibles à une aile droite « identitaire » qui monte au créneau depuis des semaines et s’exprime jusqu’au sein du gouvernement fédéral contre un afflux de migrants qui serait « devenu insupportable ». Au même moment, elle a fait preuve toutefois d’une fermeté remarquée sur la nécessité de continuer à répondre à un « impératif humanitaire » pour accueillir les personnes qui fuient la guerre.

Selon les estimations officielles, Berlin devrait enregistrer autour d’un million de demandes d’asile en 2015. La progression est fulgurante par rapport à l’année précédente, même s’il faut la nuancer puisque ces chiffres n’intègrent pas le très haut pourcentage de refus au droit d’asile et ne correspondent donc pas au nombre de « nouveaux migrants » présents effectivement sur le sol allemand.

Une nouvelle loi durcit les conditions de l’octroi du droit d’asile

« Nous allons réduire de manière perceptible le flot de réfugiés ! » a lancé la chancelière et patronne de la CDU, saluée par un tonnerre d’applaudissements. Afin de rallier les réfractaires elle a veillé à « muscler » certains passages du texte discuté au congrès. « Une prolongation de l’actuel afflux (de réfugiés – NDLR) dépasserait, est-il souligné, le niveau supportable par l’État et la société, et cela même pour un pays comme l’Allemagne. » Et Angela Merkel de dénoncer devant un auditoire ravi, un « multiculturalisme » qui conduirait à «l’établissement de sociétés parallèles» et serait bien dès lors «un mensonge mortel».

La chancelière et son gouvernement sont déjà passés aux travaux pratiques pour réduire l’immigration. Ils ont fait adopter, il y a quelques semaines, une nouvelle loi qui durcit les conditions de l’octroi du droit d’asile, permet d’accélérer les procédures de reconduite aux frontières pour tous les «recalés» et limite la possibilité du regroupement familial, y compris pour les Syriens.

À Karlsruhe, Angela Merkel a de nouveau plaidé pour «une meilleure répartition européenne» des réfugiés, pointant l’importance d’un nouveau sommet prévu à la fin de la semaine à Bruxelles sur le sujet, tout en défendant les positions de principes qui l’avaient conduite à répondre aux demandes d’accueil des réfugiés syriens bloqués à la frontière hongroise. Reprenant son slogan «wir schaffen das» ( on va le faire), elle a insisté sur le bien-fondé d’une démarche qui place, dit-elle, l’UE et son pays devant «un défi historique».

Les valeurs chrétiennes d’amour du prochain, dont la chancelière, fille de pasteur, serait pétrie, sont régulièrement évoquées pour expliquer le fond de cette démarche, à l’origine des aigreurs de nombre de dirigeants… chrétiens-démocrates. Elles ne sont pas les seuls moteurs de cette politique d’ouverture relative à l’immigration. Les demandes express d’un patronat germanique, inquiet de l’extension de la crise démographique, qui peine à trouver une relève qualifiée dans nombre de ses entreprises, semblent avoir été bien plus déterminantes. Le profil moyen des immigrés syriens, dotés de qualifications élevées, n’est-il pas particulièrement attrayant ? Moyennant quelques cours de langue «il est possible d’intégrer rapidement un grand nombre de réfugiés dans le marché du travail», va répétant Ulrich Grillo, président de la Fédération des industries allemandes (BDI), principale organisation patronale du pays.

Berlin entend, de longue date, promouvoir une immigration sélective. Elle autoriserait strictement l’entrée du pays aux forces de travail «utiles» et se doterait donc des moyens d’expulser très rapidement ceux qui n’ont pas les qualifications requises, comme ces dizaines de milliers de migrants kosovars réexpédiés sans ménagement depuis le début de l’année vers le petit pays des Balkans. Angela Merkel veut affûter cette démarche. Ne représente-t-elle pas la possibilité de réaliser une sorte de synthèse avec son aile droite à qui elle concède déjà nombre de «garde-fous» contre un trop grand «afflux de migrants», en termes identitaires et (ou) budgétaires ?

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Donald Trump, imperator des cracheurs de haine

Le leader 
de la course 
à l’investiture républicaine 
pour la présidentielle veut empêcher 
tout musulman d’entrer 
aux États-Unis.

Dans une compétition mondiale pourtant serrée et fournie, il se devait de surpasser tous les virtuoses de la démagogie, tous les saltimbanques du racisme, tous les cracheurs de haine, tous les joueurs de flûte populo-fascistes et tous les cousins européens du clan Le Pen, car il se voue, lui, à devenir 
l’indiscutable imperator, le patron de l’Occident libre et chrétien, le président des États-Unis d’Amérique. Donald Trump, qui caracole toujours en tête des intentions de vote à la primaire républicaine pour l’élection présidentielle de l’an prochain, a décidé de montrer qu’aucun mur de l’ignominie, même ceux réputés infranchissables, ne saurait résister à ses talents d’animateur de foire. Le milliardaire a appelé lundi devant des supporters enthousiastes de Caroline du Sud à barrer l’entrée des musulmans aux États-Unis. La trouille, de celle qui suscite les sentiments les plus viscéraux et les plus lâches, est un outil de prédilection dans la panoplie de tous les colporteurs d’idées brunes. Trump le sait. Il a saisi, comme une aubaine, la fusillade de San Bernardino, en Californie (14 morts), revendiquée par Daech, pour jeter la vindicte sur l’ensemble des musulmans, qu’il accuse d’être tous favorables au djihad. Virtuose dans le maniement de l’effroi, il a lancé à son auditoire : «Ça ne fait qu’empirer, et on va avoir un autre World Trade Center.» Et peu importe au magnat de l’immobilier, champion de la téléréalité, que sa proposition enfreigne la Constitution des États-Unis, qui interdit les discriminations religieuses. Peu lui en chaut qu’elle suscite des réactions indignées jusque dans ses propres rangs, où même le dernier prétendant de la dynastie Bush l’a condamné. L’outrance antimigrants quand il veut les chasser, tous, du territoire, antimusulmans quand il les accuse, tous, d’être des terroristes en puissance, place la palabre publique sur le bon curseur émotionnel. Celui de son business plan pour accéder à la Maison-Blanche.

 

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