Collision frontale 
sur les rails allemands

L’épreuve de force engagée entre les conducteurs de locomotive et le gouvernement illustre l’échec retentissant d’une libéralisation dans laquelle les salariés étaient censés s’intégrer 
en vertu du modèle social consensuel d’outre-Rhin. Enquête à Munich.

Quelle mouche a piqué les conducteurs de locomotive allemands ? Voilà des mois qu’ils défrayent la chronique germanique avec des mouvements de grève successifs extrêmement bien suivis, qui paralysent à chaque fois l’activité de la Deutsche Bahn (DB), la société publique des chemins de fer. Étrange anomalie au pays du «partenariat social», où tout est organisé pour trouver un consensus entre la partie patronale et les syndicats. Depuis le 21 mai, une médiation a été mise en place pour tenter de surmonter un dialogue de sourds. Elle doit aboutir d’ici au 17 juin (voir encadré). L’opiniâtreté des Lokführer (conducteurs de loco), qui entamaient leur neuvième mouvement de grève depuis le mois de septembre — soit une durée de conflit d’ores et déjà historique à la DB —, a déclenché toute la hargne de la presse de boulevard. Le tabloïd Bild (3 millions d’exemplaires) traîne ainsi régulièrement Claus Weselsky, le «patron» du syndicat GDL, dans la boue, le présentant comme un homme atteint d’un délire «bahnsinnig» — soit, en jouant sur les mots, une sorte de psychopathe du chemin de fer. Et, comme en écho à cette violence verbale, le gouvernement de grande coalition vient de lancer une attaque en règle contre le droit de grève.

Gros plan sur Munich et son immense nœud ferroviaire. Erik Grossmann, jeune conducteur de locomotive, a été de tous les combats du syndicat GDL. Il explique pourquoi ces déchaînements médiatiques et politiques ne sont jamais parvenus à atteindre la détermination des salariés. «Nous avons un secret, dit-il en souriant : nous sommes très soudés. Ce mouvement pour notre dignité, la reconnaissance de notre métier et du service public nous a rapprochés comme je ne l’aurais jamais imaginé

Une volonté d’abaisser les standards sociaux

Les causes profondes de l’irruption de cette lutte atypique dans le paysage social germanique sont à chercher quelques années en arrière, du côté du processus, impulsé par les gouvernements Schröder puis Merkel, qui visait une privatisation rapide de la DB et donc la «banalisation» de ses structures et de sa gestion. Les statuts de la compagnie ont été transformés en 1998 pour faire d’elle une société anonyme (AG) comme les autres. Depuis lors, arguant du besoin de renforcement de la compétitivité, les directions successives se sont acharnées à mettre en œuvre des politiques dites de «modération salariale» et à démanteler les acquis sociaux. Les responsables des organisations syndicales majoritaires — qui se sont fondues entre-temps au sein d’EVG (Syndicat des chemins de fer et des transports) — ont accepté d’accompagner cette mutation sans retenue contre les salariés. C’est cette volonté d’abaisser de façon consensuelle les standards sociaux qui a déclenché la réaction hors norme de GDL.

«Nous ne pouvions plus accepter cette course permanente au dumping salarial, à la rentabilité, qui piétine la dignité des salariés et nuit in fine à l’efficacité de l’entreprise, 
à la qualité et à la sécurité du service», souligne Norbert Quitter, vice-président de GDL, 
interrogé par l’Humanité. Dans le courant des années 2000, la DB va être frappée de dysfonctionnements très lourds. «Tous, insiste Erik Grossmann, furent directement déductibles des transformations internes engagées», comme la séparation des 
infrastructures (DB Netz) et des transports (DB Mobility) ou encore l’apparition d’une kyrielle de sociétés autonomes, DB Regio, pour les trains régionaux, DB Fernverkehr pour les grandes lignes, DB Schenker pour les marchandises.

800 conducteurs manqueraient

Des accidents, dont certains très graves, s’enchaînent au début de la dernière décennie, selon un phénomène inédit dans l’histoire de la compagnie nationale et pour un mode 
de transports réputé jusqu’alors très sûr. Pendant plus de deux ans, entre 2009 et 2011, les habitants de la banlieue de Berlin subissent, eux, une véritable situation de chaos sur le réseau du S-Bahn (l’équivalent de nos RER), qui aurait dû leur permettre de rallier tous les jours leur lieu de travail. On passe, là aussi très près, d’un accident majeur, après la détection de graves défauts d’entretien sur plusieurs rames de trains. Pour cause d’économies. Ultime symptôme de la déliquescence du service : la gare de Mayence (capitale du Land de Rhénanie-Palatinat) doit être littéralement découplée du réseau pendant plus de vingt-quatre heures en août 2013 pour cause de… manque de personnel. À chaque fois, les coupes dans la masse salariale et les dépenses sociales pour tenter de rendre l’entreprise «privatisable» sont prises en flagrant délit de nuisance. Erik Grossmann relève que ces dérives n’ont pas échappé au grand public. Ce qui explique sans doute pourquoi, malgré la gêne incontestable occasionnée par les grèves répétées, la réaction des usagers du rail est «plutôt retenue, voire cool», selon les mots du jeune homme. Et cela malgré les campagnes médiatiques hargneuses.

Si GDL revendique une hausse des salaires de 5% sur trente mois, qui constituerait un rattrapage des pertes de pouvoir d’achat enregistrées ces dernières années, ce sont surtout les conditions de travail qui mobilisent les Lokführer. Erik Grossmann, conducteur de trains de marchandises, travaille au coup par coup, selon la demande. Il nous montre sa feuille de route pour cette première semaine de juin. Y figurent des journées successives de plus de dix heures, dont plusieurs démarrent avant 1 heure du matin. «Je suis littéralement rincée à la fin de certaines journées», renchérit Anja Schubert, une collègue de vingt-six ans, qui conduit, elle, des trains de banlieue (S-Bahn) à Munich et dans sa périphérie. Au-delà des dangers qu’induisent de telles charges de travail, la conséquence, c’est une accumulation d’heures supplémentaires «à ne plus savoir qu’en faire», s’exclame le jeune Lokführer de marchandises. Car, précise-t-il, «elles ne sont pas payées et doivent être récupérées». La direction promet tout au mieux de régler cet imposant matelas de récupérations en… «avançant d’autant l’âge de départ à la retraite». D’où les revendications de GDL pour une réduction du temps de travail de 39 à 38 heures et l’embauche de nouveaux conducteurs de train. Selon plusieurs enquêtes réalisées par des organismes indépendants, il en manquerait 800 dans l’entreprise et 1 100 si l’on ajoute les manques chez les concurrents du privé qui se sont installés (tels les français Keolis, filiale de la SNCF, ou Veolia Transdev) sur le marché libéralisé du transport de fret.

Une loi pour se débarrasser du syndicat trublion

Les campagnes acharnées contre les grévistes de GDL tentent de les faire passer pour de sinistres «corpos», qui ne penseraient qu’à leurs intérêts en oubliant tous les autres cheminots. L’argument, commode pour évacuer les raisons profondes de la mobilisation des Lokführer, ne résiste pas vraiment aux faits. GDL revendique en effet bec et ongles d’intégrer au moins tous les personnels de bord dans l’accord tarifaire en cours de négociation. Plusieurs ex-membres d’EVG, comme Horst, contrôleur, ce 5 juin, sur la ligne Munich - Garmisch-Partenkirchen, sont passés du syndicat majoritaire à GDL. «Moi, je l’ai fait il y a trois ans», lâche ce cinquantenaire bonhomme, ouvert et enjoué. Surpris de la drôle de question du voyageur étranger en route vers le G 7, il poursuit sur un ton ferme avec un accent bavarois qui roule les r comme le font les torrents du coin avec les galets : «J’en avais marre du ronron de mes anciens camarades. J’ai opté pour une organisation qui se bat.» Ironie du sort : EVG a pu signer le 26 mai un accord tarifaire très avantageux, avec notamment à la clé une augmentation de salaires de 5,1% répartie sur environ deux ans. «Cet accord-là doit tout à la combativité de GDL», relève Norbert Quitter. La direction de la DB entend en effet faire le nécessaire pour préserver les positions du «syndicat du consensus», même s’il lui faut lâcher du lest. C’est en effet sur lui qu’elle a tout misé pour gagner son bras de fer final avec GDL. Le gouvernement fédéral, qui détient toujours 100% des actions de la DB, vient de décider de légiférer pour se débarrasser du trublion. Un texte dit d’«unicité tarifaire», élaboré par Andrea Nahles, la ministre du Travail SPD du gouvernement de grande coalition, a été adopté le 22 mai par le Bundestag. En cas de désaccord entre plusieurs syndicats d’une entreprise, il ne reconnaît qu’à la seule organisation majoritaire le droit de négocier avec la direction. Et donc de cesser le travail. Cette loi pourrait s’appliquer dès le courant du mois de juillet. Son entrée concrète en vigueur pourrait porter un coup fatal à GDL. En même temps qu’elle rognerait encore davantage un droit de grève déjà très limité outre-Rhin, où tout mouvement n’ayant pas une stricte relation avec la vie sociale de l’entreprise est considéré comme «politique» et donc déjà interdit.

Cette offensive contre le droit de grève a suscité aussitôt une réplique très forte de personnalités du monde politique (voir ci contre l’interview de Klaus Ernst, le vice-président de Die Linke), mais aussi de nombreux syndicalistes, inquiets. «Ils voudraient avoir les coudées toujours plus franches pour essorer les salariés», pointe Erik Grossmann, avant d’ajouter : «Notre mouvement, il se situe juste au point de collision de deux mondes

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« Il faut changer d’urgence le cours 
de la politique européenne »

Entretien avec le président de la confédération des syndicats allemands DGB, Reiner Hoffmann, qui n’hésite pas à prendre le contre-pied de l’intransigeance 
de Berlin et de l’Eurogroupe à l’égard d’Athènes, plaide contre la poursuite de l’austérité et avance des alternatives.

Reiner Hoffmann. est depuis 
mai  2014 président de la confédération des syndicats allemands DGB, qui compte 6,1 millions d’adhérents et regroupe huit grandes fédérations syndicales, dont les deux plus importantes sont IG Metall et Ver.Di (services). Le DGB avait salué l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce fin janvier et Hoffmann avait défrayé la chronique au début de ce mois d’avril outre-Rhin, en n’hésitant pas à exprimer sa solidarité avec la Grèce en rendant visite à Alexis Tsipras à Athènes.

L’intransigeance manifestée par l’Eurogroupe à Riga ce 24 avril – et singulièrement celle du ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble – continue d’alimenter la menace d’un «grexit» (sortie de la Grèce de l’euro). Quelle est votre réaction face à cette attitude ?

Reiner Hoffmann. La perspective d’une poursuite de la politique d’austérité pratiquée ces dernières années n’est absolument pas acceptable du point de vue des syndicats allemands. Elle représente un handicap terrible. En Grèce, au Portugal, en Espagne, où les salaires ont été réduits, le mal n’a pas été soigné mais au contraire aggravé. Comme il l’a été par le démantèlement de services publics et de diverses infrastructures. Il ne faut plus renouveler ces fautes lourdes. Mais au contraire changer d’urgence le cours de la politique européenne. Pour aller dans une direction qui ouvre la voie à davantage d’investissements et donc d’emplois et de croissance. Personne n’a intérêt à ce que la Grèce quitte la zone euro. Les dégâts collatéraux pour toute l’Europe seraient considérables. En fait, je pense qu’il faut donner du temps à la Grèce pour mettre en œuvre les réformes dont elle a réellement besoin. Pour se doter, par exemple, d’une administration fiscale efficace ou pour pouvoir faire face rapidement au chômage des jeunes.

Wolfgang Schäuble ne porte-t-il pas de lourdes responsabilités dans la vindicte antigrecque qui a atteint récemment des sommets dans le débat public allemand ?

Reiner Hoffmann. Il faut en finir avec la légende du Grec paresseux. Cela crée un climat nauséeux dans le pays. J’observe avec inquiétude les dérives auxquelles on assiste aujourd’hui, comme lors des fêtes de Pâques (allusion aux initiatives du mouvement xénophobe Pegida à Dresde – NDLR). Il y va de la responsabilité du monde politique d’opérer rapidement une désescalade, de sortir des imprécations et des polémiques. Quand Wolfgang Schäuble propose d’envoyer 500 fonctionnaires de son ministère des Finances en Grèce pour y faire rentrer l’impôt, c’est du pur populisme de droite. C’est insupportable. Les contacts entre la chancelière Angela Merkel et le premier ministre Alexis Tsipras semblent pouvoir prendre, entre-temps, une forme plus apaisée. Je m’en félicite.

Quelle est la politique européenne alternative qu’il faudrait rapidement mettre en œuvre avec la Grèce ?

Reiner Hoffmann. Il faut d’abord cerner quels sont les plus gros besoins d’investissements dans la rénovation et le développement de la production industrielle. La Grèce est particulièrement bien placée dans le domaine de l’énergie renouvelable, avec d’énormes ressources naturelles (soleil, vents). Elle doit aussi rattraper son retard dans le câblage Internet haut débit. C’est sur ces terrains-là qu’il faudrait agir. Au lieu de s’entêter à programmer les mortifères restrictions de l’austérité.

Vous invoquez un plan Marshall pour l’Europe. Qu’entendez-vous par là ?

Reiner Hoffmann. Il s’agirait de lancer l’UE et la zone euro dans un programme d’investissements très offensif pendant dix ans pour un montant égal à 2% du PIB européen. Nous partons du principe qu’il existe suffisamment de ressources financières pour cela. Seulement aujourd’hui, celles-ci n’irriguent pas l’économie réelle mais sont aspirées par la spéculation et vagabondent sur les marchés financiers internationaux. Il faut se donner les moyens de réorienter cet argent pour le diriger vers un fond européen dédié. De grands projets européens d’infrastructures, de nouveaux développements industriels high-tech pourraient ainsi être financés. Le but général serait de parvenir à une réindustrialisation de l’Europe. De manière que, d’ici à 2020, comme envisagé dans un projet de la Commission, les ­économies européennes réalisent 20% de leur création de valeur sur le plan industriel.

Vous évoquez la nécessité de gros investissements en Europe, mais l’Allemagne semble avoir aussi un retard considérable dans ce domaine…

Reiner Hoffmann. Tout à fait. Les politiques restrictives pratiquées ces dernières années ont fait là aussi de gros dégâts. Selon une étude du ministère de l’Économie, il y aurait un besoin d’investissements de 60 milliards d’euros pour les seules infrastructures. Ce manque d’investissements publics freine la demande intérieure. Or, c’est celle-ci qui tire aujourd’hui la reprise de l’activité, grâce à l’amélioration du pouvoir d’achat provoquée par les hausses salariales que nous avons obtenues ces derniers mois, ou par l’instauration d’une loi établissant un salaire minimum depuis le 1er janvier (pour un montant de 8,50 euros brut de l’heure – NDLR).

En même temps, vous vous faites très critique sur la mise en application véritable de ce salaire minimum. Pourquoi ?

Reiner Hoffmann. 3,7 millions de salariés allemands sont concernés par la loi. Pour eux, elle devrait signifier une amélioration sensible de leurs revenus. Seulement de nombreux patrons utilisent tous les «trucs» possibles pour contourner l’obligation de salaire minimum. Ils déclarent, par exemple, les gens à 8,50 euros de l’heure mais exercent un chantage sur eux pour qu’ils renoncent au paiement de leurs heures sup ou aux suppléments pour le travail de nuit ou durant le week-end. Certaines entreprises vont jusqu’à exiger que les salariés se payent eux-mêmes leurs outils de travail avec… leur salaire minimum. Face à ces fraudes qui sont devenues un sport national, les contrôles de la puissance publique sont notoirement insuffisants. Nous exigeons leur renforcement, et donc un recrutement conséquent d’employés chargés de la lutte contre le travail au noir au ministère des Finances. Nous proposons que le droit à porter plainte ne soit pas restreint à des individus, forcément isolés et sous la menace de la répression patronale, mais qu’il puisse être exercé par le syndicat.

Quelle est la dimension prise par ces tricheries ?

Reiner Hoffmann. Nous n’avons pas encore de bilan précis. Le salaire minimum n’est instauré que depuis moins de quatre mois. Mais d’après nos approches empiriques le phénomène est massif.

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Le chef du DGB dénonce le populisme anti-grec

Reiner Hoffmann, qui a rencontré Alexis Tsipras à Athènes, souligne le besoin d’une alternative à l’austérité et s’insurge contre l’intransigeance de Berlin, qui nourrit outre-Rhin une dangereuse dérive nationaliste.

La Confédération des syndicats allemands (DGB) n’hésite pas à manifester un désaccord total avec la politique grecque du gouvernement Merkel. Le président du DGB, Reiner Hoffmann, a fait le voyage d’Athènes à la veille du week-end pascal, pour y rencontrer le premier ministre grec. Et il ne s’est pas contenté de confirmer la position de son organisation, qui avait salué le succès de Syriza lors du scrutin du 25 janvier dernier. Il a aussi fustigé l’intransigeance de Berlin dans les négociations actuelles autour du déblocage d’une tranche d’aide dont Athènes a les plus grands besoins. «Il faut en finir en Allemagne avec le populisme. Stop à la légende du Grec paresseux !» a lancé Reiner Hoffmann, en allusion aux remugles nationalistes qui empestent dans le débat outre-Rhin. Berlin, qui laisse entendre quasi ouvertement qu’Athènes n’aurait d’autre projet que de vivre aux crochets du contribuable allemand, y a beaucoup contribué. Et la menace du recours à un «Grexit», ou sortie de la Grèce de la zone euro (aux conséquences désastreuses pour les Grecs mais aussi potentiellement pour tout le reste de la zone euro), est toujours implicitement brandie alors que les négociations patinent dangereusement à Bruxelles sur les conditions du déblocage des 7,5 milliards d’euros dont Athènes aurait le plus urgent besoin pour honorer de prochaines échéances de remboursement et éviter la cessation de paiement (voir encadré).

Le DGB a choisi de monter au créneau contre les gardiens du dogme austéritaire qui, s’inquiète-t-il, emmènent l’Europe à sa perte. Le syndicat considère un changement d’orientation politique européenne comme urgent et «indispensable.» «À bas les diktats des politiques d’austérité, vivent les investissements !» avait déjà fait savoir, fin janvier, le président du DGB dans un style on ne peut plus direct.

Les syndicalistes allemands s’expriment en faveur d’un «plan Marshall pour la Grèce», misant précisément sur le soutien à des investissements nationaux qui permettraient au pays de commencer à combler certains de ses retards sur ceux du cœur de la zone euro. Après son entrevue avec Alexis Tsipras, le chef du DGB a relevé les besoins énormes de mesures en faveur des jeunes Grecs (dont plus d’un sur deux est touché par le chômage). Le financement d’un vaste plan de formation, a-t-il indiqué, «serait possible par le biais d’un fonds social européen ou de la Banque européenne d’investissement». Il a invoqué également la création d’infrastructures pour mettre en valeur les fortes potentialités d’un pays béni du soleil et des vents en matière d’énergies renouvelables «alors que plusieurs îles, dit-il, sont toujours alimentées en électricité par des générateurs diesel».

Laxisme des autorités pour faire appliquer le nouveau SMIC 

À Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances de Berlin qui, si prompt à manifester les exigences les plus pointilleuses sur le respect des règles auxquelles Athènes se serait engagée, avait défrayé la chronique outre-Rhin en proposant d’envoyer 500 spécialistes de son ministère des Finances pour «faire rentrer l’impôt» en Grèce, Reiner Hoffmann répond solennellement. Cette arrogance populiste est d’autant plus insupportable, souligne-t-il, que l’administration Merkel est incapable de faire respecter chez elle «les engagements qu’elle a pris devant la population en matière de salaire minimum». Et Reiner Hoffmann de déplorer la très longue liste des entreprises dont le contournement du smic (entré en vigueur en janvier) «est devenu le sport favori».

Le smic de 8,50 euros brut de l’heure reste inaccessible à des centaines de milliers de salariés. Le texte de loi officiel restrictif en écarte déjà les jeunes de moins de 18 ans et les chômeurs de longue durée (pendant une période de 6 mois après leur retour à l’emploi) et plusieurs branches, dont le minimum tarifaire reste inférieur aux 8,50 euros, continuent d’être exemptées de smic jusqu’en 2017. De surcroît, le patronat des secteurs où il n’existerait plus aucune raison qu’il ne s’applique en bonne et due forme, a mis au point tout un arsenal de mesures, souvent totalement illégales, qui lui permettent d’échapper à l’obligation de le payer. Et les contrôles des pouvoirs publics sont d’une insuffisance si notoire qu’ils ne permettent généralement pas de rétablir les salariés dans leurs droits. D’où la colère du président du DGB qui dénonce ce laxisme des autorités et revendique «l’instauration d’un droit à déposer plainte» de son organisation pour que la loi s’applique enfin sur le territoire allemand.

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« Un arbre, 
un nœud coulant »

Plusieurs élus allemands sont confrontés aux menaces des ultranationalistes qui les accusent de «favoriser l’hébergement des étrangers». L’un d’eux a démissionné.

Le climat nationaliste s’alourdit outre-Rhin où l’extrême droite ne craint plus d’aboyer ouvertement ses menaces contre tous ceux qui entendent faire respecter le droit des immigrés. Plusieurs élus locaux sont devenus une cible proclamée. Ceux qui sont membres de Die Linke sont tout particulièrement choyés. Hans Erxleben est de ceux-là. Il raconte comment un matin de janvier dernier, il a entendu une grosse explosion devant chez lui. Il pensa d’abord à un pétard de très gros calibre – «un reste du stock de la Saint-Sylvestre», dit-il – avant de constater que c’était sa voiture qui avait été incendiée et venait d’exploser. Conseiller municipal dans le quartier berlinois de Treptow-Köpenick, Hans Erxleben est régulièrement la cible des hommes liges du NPD (Parti nationaliste allemand) qui lui reprochent ses multiples interventions en faveur des demandeurs d’asile. Solidement implanté dans le quartier, le militant affirme toutefois ne pas craindre pour son intégrité en affichant une singulière tranquillité : «Ici, dit-il, j’ai l’appui des gens. Des voisins ont proposé de se rassembler pour protéger ma maison. Ils ne me feront pas lâcher.»

Hans Erxleben fait allusion à une affaire qui défraye la chronique germanique depuis la mi–mars. Markus Nierth, maire non inscrit de la petite ville de Tröglitz (3 000 habitants), dans le Land de Saxe-Anhalt au sud de Berlin, avait donné son accord pour l’hébergement d’une cinquantaine de demandeurs d’asile dans sa commune. Colère du NPD qui a appelé à protester devant le domicile du maire. Face au refus des autorités du Land d’interdire cette manifestation, Markus Nierth a décidé de démissionner. «Je n’ai pas supporté, explique-t-il, d’infliger à ma famille d’être retranchée derrière un cordon de policiers et soumise aux paroles de haine des néonazis.»

La véritable origine du malaise

Petra Pau, figure historique de Die Linke, députée et aujourd’hui vice-présidente du Bundestag où son parti est la première force d’opposition face à la grande coalition (CDU-SPD), est visée, elle aussi, par des happenings néonazis devant son domicile. On lui reproche l’appui qu’elle a accordé à la construction d’un centre d’accueil pour les réfugiés dans son quartier de Marzahn, à Berlin.

Lutz Trümper, maire SPD de Magdeburg, la capitale du Land de Saxe-Anhalt, a pris des mesures dans sa cité pour éviter les débordements d’un rassemblement de la branche locale des Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident (Pegida). Après quoi un slogan choc a claqué sur Facebook tel un lugubre écho resurgi de nuits barbares : «Un arbre, un nœud coulant, Trümper.» Le maire a été placé sous protection policière. Il a décidé de faire front et vient, n’en déplaise à l’ultra-droite, d’être largement réélu à la tête de sa cité.

Katharina König (Die Linke), députée de Iena dans l’assemblée du Land de Thuringe, s’est vu «recommander» de ne plus installer une table d’information devant un supermarché. Certains jours, elle reçoit «pas moins de vingt e-mails pour la rappeler à l’ordre», relève-t-elle, citée par le magazine Der Spiegel. Il y est question de tirs dans le ventre «jusqu’à ce que les intestins se répandent» ou de promesses, comme «nous allons vous gazer». La jeune députée rassemble scrupuleusement cette prose qui est transmise aux services de sécurité chargés de la protection de l’ordre constitutionnelle (Verfassungsschutz). Elle affiche, comme ses camarades à Berlin, sa détermination à ne rien céder. On pourrait malheureusement allonger cette liste 
d’au moins cinq ou six autres noms d’élus, objets de vicissitudes analogues. Le plus inquiétant, c’est l’augmentation et la banalisation de ce genre d’actions, stricte apanage jusqu’alors de groupuscules sectaires.

Si l’Allemagne est confrontée depuis deux ans à un afflux plus important de réfugiés et de demandeurs d’asile (environ 200 000 personnes en 2014 venues de Syrie, du Kosovo ou de l’intérieur de l’Union européenne), la situation est loin d’être ingérable. D’autant que le pays, en proie à une grave crise démographique, est devenu d’une certaine manière très redevable de l’immigration. La véritable origine du malaise se situe ailleurs et, à bien y regarder, du côté même des choix fondamentaux du gouvernement Merkel. Ainsi l’intransigeance dont fait preuve Berlin à l’égard d’Athènes sur le dossier de la dette grecque alimente-t-elle des campagnes refusant le moindre geste de solidarité. Avec de spectaculaires dérapages xénophobes. Comme celui de la Bild Zeitung (4 millions d’exemplaires). le quotidien a lancé une pétition en barrant sa une d’un Nein en lettres géantes au versement «de nouveaux milliards à ces Grecs avides» (sic).

Dans cette ambiance, le mouvement Pegida, donné en difficulté après les dissensions internes apparues fin janvier, reprend de la vigueur. De lundi en lundi, ses rendez-vous de Dresde connaissent un regain de fréquentation. Au point que ses joueurs de flûte se font fort d’organiser un «super rassemblement» pour le 13 avril. Avec comme hôte de marque, un certain Geert Wilders, leader néerlandais du Parti pour la liberté (PVV). C’est la première fois qu’un des dirigeants de l’extrême droite européenne – le PVV fut le principal partenaire du Front national français lors des européennes de l’an passé – va prendre la parole dans la capitale saxonne.Le «modèle» rigoriste Schröder-Merkel constitue 
une usine à fabriquer du poison nationaliste en Allemagne et en Europe. Les alertes 
retentissent partout.

 

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Dépeçage des services publics : 
la négociation secrète s’accélère à Genève

Le Conseil européen a rédigé ses directives aux représentants de l’UE pour la dernière phase des tractations ultra-confidentielles engagées à Genève pour une libéralisation globale des services (accord Tisa). Du sur-mesure pour les multinationales garanties du risque de «différends» avec les États.

Les Vingt-Huit s’apprêtent à donner en catimini des instructions pour accélérer la négociation d’un accord entre 48 États à Genève sur une libéralisation globale du commerce des services. Le Conseil européen, ou plutôt l’une de ses branches consacrée à… l’agriculture et à la pêche, a mis à son ordre du jour le 18 mars un «projet de directives pour l’adoption d’un accord plurilatéral» sur ce thème des services (Tisa). Les tractations, entamées il y a trois ans, sont entourées d’un maximum de précaution pour assurer une confidentialité totale aux discussions avec classification des textes établissant l’avancée des pourparlers et utilisation d’ordinateurs en lieu clos et sous haute surveillance. En juin 2014 l’Humanité avait pu révéler l’avancée de ce projet grâce aux lanceurs d’alerte de WikiLeaks qui étaient parvenus alors à récupérer la partie des textes surprotégés consacrée à la libéralisation des services financiers (1).

Le Medef aux avant-postes 
des lobbyistes

Au stade actuel les dirigeants de l’Union européenne (UE) veulent ouvrir la voie à d’ultimes tractations avant la conclusion d’un traité prévu pour la fin de cette année. Outre les services financiers, toutes les activités de services publics et la protection des données numériques sont dans le collimateur. Et les grands groupes privés rassemblés au sein d’une Global Services Coalition (GSC, Coalition globale des services), pilotée par les champions états-uniens du secteur sont à la manœuvre. Au point que l’on peine à discerner les différences entre les formules choisies des lobbyistes et ce qui a pu filtrer des travaux sur certains des chapitres du traité.

Dans la partie consacrée au contenu de l’accord, le projet proposé à la ratification des Vingt-Huit insiste sur la nécessité d’y intégrer «un mécanisme efficace de règlement des différends». Entendez ce recours à des juridictions d’arbitrage privées, réputées indépendantes des États, qui figure également dans l’ébauche du traité transatlantique (Tafta), dont la négociation a lieu parallèlement. Les résistances rencontrées sur ce terrain jusqu’au sein du Parlement européen (l’Humanité du 4 mars) expliqueraient-elles cette détermination à faire avec Tisa au moins un précédent qui aplanisse le terrain d’un futur règlement global dont l’émergence est si désirée par Bruxelles, Washington et les lobbyistes du GSC. Avec aux avant-postes le Medef et les fleurons d’un capitalisme français très porté sur les services (Veolia, GDF Suez, Orange, etc.) ?

La question peut être posée. Car Tisa a déjà été entièrement conçu comme un instrument destiné à contourner les obstacles à une libéralisation globale. C’est en effet après l’échec des négociations dites du cycle de Doha de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dans le courant de la décennie 2000 que des pourparlers plurilatéraux secrets ont été engagés par 48 pays dans le charme discret des locaux de l’ambassade d’Australie à Genève. Il s’agissait, sous l’impulsion des États-Unis, de l’UE et d’une vingtaine d’autres nations, de court-circuiter l’opposition des pays en développement et des émergents qui refusaient de conclure à l’OMC un accord global sur le commerce des services (AGCS). À bon droit, bien entendu, puisqu’il n’est guère difficile de se représenter comment cette libéralisation aurait conduit au démantèlement ou au pillage de leurs services publics parfois encore embryonnaires.

Le service public asservi 
aux règles de libre concurrence

L’accès aux marchés des services publics est inscrit comme l’un des objectifs prioritaires dans les directives du Conseil européen. Les groupes privés sont censés pouvoir s’y installer aux mêmes conditions que les entreprises publiques existantes au nom du respect des sacro-saintes règles de libre concurrence. Les discriminations favorisant les firmes publiques locales doivent être systématiquement levées. Et s’il demeure des «exemptions», dit le texte, elles doivent «faire l’objet d’une clause à effet de cliquet». Soit, traduit du sabir technocratique : interdire tout retour en arrière. Comme une renationalisation après privatisation. Ce «deal», s’indigne Rosa Pavanelli, la secrétaire générale du Syndicat international des services publics (PSI), revient de fait à «transférer les services publics dans les mains du privé et de compagnies étrangères motivées uniquement par le profit». Au détriment du droit des peuples à un accès aux biens 
communs les plus vitaux.

(1) L’Humanité du 25 juin 2014.

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Quand la BCE déclenche la planche à billets

La Banque Centrale Européenne a lancé lundi 9 mars l’opération d’urgence censée parée au risque de déflation dont est menacée la zone euro. Elle consiste à racheter 1140 milliards de bons du trésor des états membres de la monnaie unique. Une démarche sans garantie, contredite par l’austérité.

La BCE a commencé lundi 9 mars son opération de rachats massifs de bons du trésor des pays de la zone euro. Il s’agit de déverser  quelques 1140 milliards d’euros de liquidités d’ici septembre 2016 – soit 60 milliards d’euros tous les mois à compter de ce mois de mars – sur les marchés financiers en espérant que cette action va doper la croissance atone et éloigner la menace de déflation. La chute des prix fait craindre en effet que les acteurs économiques diffèrent leurs achats et donc que les économies soient propulsées dans une spirale récessive. La menace est très concrète car on continue d’observer une décélération du niveau des prix dans la zone euro. Les prévisionnistes de la BCE viennent ainsi de ramener à 0% leurs prévisions de hausse des étiquettes en 2015.

La mesure lancée par l’institut de Francfort, baptisée ajustement quantitatif – autrement dit un usage en grand de la planche à billets pour racheter les titres d’emprunt des états-membres de la zone euro  – est réalisée dans l’espoir que les banques et autres gros opérateurs financiers accordent davantage de crédits à meilleur compte à leurs clients, ce qui ferait repartir « l’économie réel ».  Mario Draghi , le Président de la BCE, s’est bruyamment félicité de ce que „les conditions d’emprunts des entreprises et des ménages“ se soient „ considérablement améliorées“ avant même le déclenchement d’une opération qui devrait contribuer à faire baisser le cours de la monnaie unique. L’euro qui s’échangeait le 9 mars pour moins d‘1,10 dollars a perdu en quelques semaines près de 20% de sa valeur. Ce qui mécaniquement renforce la compétitivité des produits exportés hors de la zone.

Le déploiement de cette grosse artillerie monétaire sera-t-elle suffisante ? permettra-t-elle d’éradiquer le mal qui ronge la zone euro? Même si une timide éclaircie conjoncturelle semble se profiler grâce à la conjugaison de la  baisse des prix de l’énergie et donc de la dépréciation de l’euro. Rien n’est moins sur. Car l’afflux de liquidités pourrait d’abord gonfler de nouvelles et dangereuses bulles financières, comme l’atteste, à sa façon, la flambée boursière de ces derniers jours. Et cela d’autant plus que l’austérité qui constitue la cause essentielle de la maladie de langueur européenne, reste la référence unique du système.

La Grèce exclue des mesures choc

Pis les réformes de structure, visant la fexibilisation du marché du travail ( comme la loi Macron en France), le rationnement des dépenses publics et la privatisation de services publics ou de la protection sociale, sont promues au même moment. Ce qui va continuer d’alimenter la léthargie européenne.

Cette contradiction explose dans le traitement réservé à la Grèce. Après avoir coupé l’un des robinets du crédit aux banques du pays, le 4 février dernier, la BCE poursuit son chantage à la mise en place de mesures austéritaires. Elle ne laissera quasiment aucune latitude à la banque centrale grecque de racheter des bons du trésor du pays. Ainsi ce drôle de docteur Draghi met-il délibérément hors du champ de son « traitement de choc » la partie du corps européen la plus affectée par l’affection qu’il prétend soigner. S’il est un lieu touché par la déflation c’est bien la Grèce en effet, où les prix et la salaires ont baissé dans des proportions hallucinantes ces derniers mois.

Ce type de mesures de la BCE va donc accentuer encore des écarts de développement qui minent déjà la zone euro. Ce sont les pays les plus riches  qui devraient, à court terme, en tirer le plus de bénéfices. L’Allemagne ou la France enregistrent déjà une chute des prix du crédit à la consommation et la baisse de l’euro devraient stimuler leurs exportations hors zone euro. Mais même là où elle se dessine l’éclaircie conjoncturelle pourrait être très limitée. L’office des statistiques allemand , Destatis, vient d’enregistrer en janvier, une baisse sensibles des exportations du pays. (-2,1% sur décembre et -2,8% sur janvier 2014). Cause de ce coup de mou: un recul sensible des achats de la zone euro (principale cliente des productions germaniques) pour cause de léthargie provoquée par…l’austérité.

 

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Görlitz ou l’envers du décor d’un « modèle » étrangleur

 Les collectivités locales allemandes, asphyxiées par les normes austéritaires, sont à la peine et accumulent des dizaines de milliards d’euros de retard d’investissements. Les dommages sont considérables. Voyage au cœur d’un arrondissement, équivalent d’un département français. (Reportage)

Arrondissement de Görlitz (Allemagne)

«Cette région, cette ville, je les aime. Mais elles sont comme moi, à la dérive.» Depuis les bords de la rivière, la Neisse, Manfred Schmalfuss détaille les splendeurs de la vieille ville de Görlitz sur la hauteur. L’amertume a laissé des traces jusque sur son visage profondément marqué. Depuis qu’il a perdu son emploi, il y a dix ans, à l’usine de construction de wagons, il vit dans la précarité. Lui qui possède une qualification de soudeur, lui qui fut chef d’atelier au sein de l’entreprise saxonne, jadis l’un des plus gros centres de production de matériel ferroviaire de la RDA, aujourd’hui propriété de la multinationale canadienne Bombardier, est brinquebalé de contrats à durée déterminée en petits boulots. À plus de soixante ans, malgré une combativité revendiquée, son engagement, «encore et toujours», au sein du syndicat IG Metall, il ne cache pas son désarroi. Les prochaines années s’annoncent rudes. «Vous avez devant vous un travailleur pauvre et… un senior très pauvre en puissance», lâche-t-il en éclatant de rire comme pour tenir en respect l’inquiétude qui le taraude.

Ici, des dizaines de milliers de citoyens vivent peu ou prou les mêmes affres que Manfred. Nous sommes dans le Landkreis de Görlitz, arrondissement du Land de Saxe, échelon administratif dont la correspondance la plus proche est celle d’un département de ce côté-ci du Rhin. L’espace géographique le long de la frontière polonaise, à une centaine de kilomètres de Dresde, apparaît aujourd’hui sinistré. Des endroits comme celui là il y en a désormais des dizaines d’exemplaires dans le «pays profond». Car l’empoisonnement austéritaire qui ébranle toute l’Europe n’épargne pas le cœur du modèle de référence ordo-libéral. Au point de susciter un malaise grandissant, jusque dans les cercles politiques les plus improbables.

Görlitz, Bahnhofstrasse. À deux pas de la gare, au siège du Landkreis. Thomas Gampe, premier responsable chargé des finances, ne cache pas son inquiétude sur la capacité de la collectivité locale à faire face à l’avenir aux besoins des populations. «Les investissements, reconnaît-il, ont accumulé des retards considérables. Et c’est extrêmement dommageable.» Pourtant, Gampe est issu de la majorité chrétienne démocrate du Landkreis, le même parti que celui de la chancelière Angela Merkel et de son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, défenseurs si intraitables de l’orthodoxie financière dans le pays, comme à l’échelon européen.
Thomas Gampe brandit une étude de la banque publique KfW (1), qui chiffre à 118 milliards d’euros le retard d’investissements pour les seules collectivités locales (communes et Landkreise) du pays. Les conséquences sont visibles à l’œil nu : entre Görlitz et la petite ville de Niesky, tout le réseau secondaire des routes est couvert de nids de poule. Plusieurs écoles primaires, des collèges se débattent avec une pénurie chronique de moyens. Un peu plus tard, nous nous rendrons à Weisswasser, dans le nord du Landkreis. La cité de 60 000 habitants doit se contenter d’un service anti-incendie, composé uniquement de… pompiers volontaires. «C’est comme si on pariait qu’un sinistre n’aurait jamais le mauvais goût de se déclarer à une heure indue où les secours ne seront pas mobilisables assez rapidement. Un désastre est programmé», nous déclarera Jürgen Kohl, le représentant local du syndicat Ver.di des services.

La misère sociale,principale cause de l’étranglement financier du Landkreis

L’appauvrissement de la population constitue la principale cause de l’étranglement financier du Landkreis. Car l’intégralité du traitement de l’aide sociale a été transférée sur ses épaules au cours des dernières années. 3 000 personnes, soit plus de 10 % des habitants de la collectivité locale, sont concernées. Parmi eux figurent ces chômeurs de longue durée qui perçoivent une aide publique (équivalente du revenu de solidarité active) dès qu’ils ont perdu leur emploi depuis plus d’un an.
Manfred Schmalfuss travaille. Pour autant, il connaît bien aussi le chemin de la Bahnhofstrasse. À moins de 700 euros par mois en moyenne, il perçoit un revenu souvent inférieur au minimum vital reconnu. «Bienvenue, s’exclame-t-il, sourire en coin, dans la catégorie des “cumulards” (Aufstocker)». Traduisez : ces personnes qui ont le droit de «cumuler» leur revenu salarial avec une allocation sociale qu’elles retirent donc, elles aussi, auprès du Landkreis.
Terrible hiatus avec la prospérité financière affichée par ces grands groupes exportateurs, dont Siemens (turbines à vapeur) ou Bombardier sont les principaux représentants à Görlitz, qui emploient une équipe permanente réduite à environ 1 000 salariés (contre plus de 10 000 au milieu des années 1990). Contraste saisissant aussi avec l’amélioration que suggère le recul du chômage national enregistré dans les statistiques officielles. Le nombre de personnes tributaires de l’aide sociale a, certes, un peu baissé, mais beaucoup moins vite que la population du Landkreis, qui subit une très forte érosion démographique. «Les plus jeunes, les mieux qualifiés partent vers l’Allemagne occidentale ou en Saxe vers Dresde et Leipzig, ces quelques phares du développement régional», relève Thomas Gampe.

Plus grave, alors que le poids des dépenses «obligatoires», comme l’aide sociale, s’accroît sur le budget, une diminution des rentrées financières de la collectivité est programmée par de nouvelles normes d’«assainissement» des dépenses publiques. Le Landkreis, qui ne lève pas l’impôt (contrairement aux départements français) est tributaire des dotations du Land de Saxe et des contributions des communes implantées sur son territoire. Or, le frein à la dette (règle d’or), inscrit depuis 2009 dans la Constitution et qui doit commencer à entrer en application à partir de 2016 au plan fédéral, avec l’objectif de garantir à l’avenir un équilibre budgétaire permanent, interdira aux Länder de souscrire le moindre emprunt à partir de 2019.
Les dotations du Land de Saxe seront donc, dans le meilleur des cas, gelées, voire bien plus vraisemblablement diminuées. Car une péréquation versée aux Länder pauvres (comme la Saxe) par les Länder plus fortunés pourrait bien, si ce n’est disparaître, être fortement revue à la baisse. Elle est dénoncée par les États-régions les plus riches. La Bavière, le Bade-Wurtemberg et la Hesse ont déposé ainsi une plainte contre ces versements au prétexte que «trop élevés», ils «n’inciteraient pas» les Länder bénéficiaires à faire preuve de «suffisamment de discipline» et donc à engager les «réformes nécessaires» à l’amélioration de leurs performances. Toute ressemblance avec les traits d’un débat européen très actuel n’est évidemment pas fortuite.

Le théâtre de Görlitz a dû fusionner avec celui de Zittau

D’un côté, des rentrées qui se réduisent comme peau de chagrin. De l’autre, des dépenses sociales de plus en plus élevées. «Nous sommes pris dans un étau», explique Thomas Gampe, qui ne cache pas son désarroi et en appelle à la raison «des politiques», espérant que l’irruption du sujet au plan national, tant ces déficits d’investissements sont devenus manifestes, «puisse enfin changer la donne». En attendant, la spirale du désengagement public fait toujours davantage de victimes. Les investissements culturels, «dépréciés parce que considérés, à tort, comme une sorte de superflu, sont parmi les premiers sacrifiés», souligne Mirko Schultze, député Die Linke dans l’assemblée du Land de Saxe.

Au théâtre de Görlitz, dans le centre historique de la cité, joyau architectural mêlant les styles gothique, renaissance et Jugendstil, on fait déjà l’expérience des restrictions. L’établissement a dû fusionner avec le théâtre de la ville de Zittau (à environ 40 km). Le nombre de représentations a diminué. Görlitz s’est spécialisé dans l’opéra, la musique et la danse quand Zittau monte exclusivement des pièces de théâtre. «Une formule de survie», souligne Klaus Arauner, l’intendant du théâtre. Et de saluer les «sacrifices consentis» par le personnel : un accord tarifaire maison a été conclu avec le syndicat, ce qui autorise de payer les salariés 20% en dessous du niveau conventionnel. «À la ville et au Landkreis, on nous a bien fait comprendre que c’était ça ou la fermeture», pointe Arauner.
L’intendant estime que la qualité des programmes «n’a pas souffert». Et l’hospitalité offerte à une troupe de danse moderne parmi les plus innovantes en Europe – la Wee Dance Company dirigée par Dan Pelleg et Marko E. Weigert – semble même avoir relancé l’attrait du public. Pas de quoi, pour autant, calmer l’inquiétude qui taraude toute l’équipe. Dans deux ans, il s’agira de renégocier contrats et accords tarifaires avec le Landkreis et la ville. «Et là, rien n’est assuré», estime Klaus Arauner. «Surtout si l’on reste sur la même pente qu’aujourd’hui, celle du rationnement», précise Mirko Schultze.

« J’aime ma ville, cette région… », a repris Manfred Schmalfuss quand le théâtre est venu dans notre conversation sur le bord de la Neisse. Même si deux de ses enfants ont dû «émigrer», l’ex-chef d’atelier, entouré de sa femme et de ses proches, considère qu’il fait encore «bon vivre à Görlitz». Seulement une fermeture du théâtre ? «Ce serait criminel. Ce serait comme laisser s’échapper ce qu’il reste ici de vie. Il faut se battre.»

Bruno Odent

(1) Étude réalisée en 2014 par la banque KfW intitulée Retard d’investissement, sous-financement structurel comme risque pour l’avenir.

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Grèce: la face cachée 
de l’intransigeance de Berlin

En dépit du feu vert du Bundestag au prolongement du plan d’assistance à la Grèce, le bras de fer continue avec Athènes. Le ton des dirigeants allemands, qui manient le chantage à la sortie de l’euro, est d’autant plus élevé que l’austérité n’a plus la cote jusqu’en… Allemagne.

La pression continue sur Athènes en dépit du compromis trouvé à l’Eurogroupe sur le prolongement du deuxième plan d’assistance financière européen qui arrivait à échéance à la fin de ce mois. Berlin est en première ligne de cette mobilisation destinée à empêcher le moindre décrochage avec le modèle austéritaire sur lequel devrait se conformer la zone euro. «Si la Grèce ne s’en tient pas aux accords dans les semaines qui viennent, nous les considérerons comme invalides», a menacé le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble. Il réagissait aux propos de son homologue grec, Yanis Varoufakis, qui avait eu l’outrecuidance d’invoquer à nouveau un besoin, à terme, «de restructuration» de la dette de son pays. Une éventualité qui paraît d’autant plus incontournable que la Grèce ne devrait pas pouvoir «retourner sur les marchés» pour y emprunter de l’argent d’ici à cet été, tant les taux d’intérêt y seraient prohibitifs. Ce qui semble donc rendre incontournable la mise en place d’un troisième plan d’assistance financière européen à partir de l’été prochain.

La Grèce fait la preuve que l’austérité ne marche pas

Berlin entend verrouiller ce débat qui soulève des haut-le-cœur jusque dans les rangs du parti chrétien démocrate (CDU) de la chancelière. Si le Bundestag a ratifié vendredi 27 février à une écrasante majorité l’autorisation de prolonger le plan de soutien à Athènes, une vingtaine de députés de droite ont voté contre, n’hésitant pas à mêler leurs arguments avec ceux de l’extrême droite anti-euro (AfD). L’orientation du gouvernement allemand flirte ainsi avec une pente très dangereuse pour l’avenir même de la zone euro. Il ne faut pas s’y tromper cependant. Cette surenchère de Berlin dans l’intransigeance ne traduit pas qu’une volonté de jouer de façon décomplexée de la position hégémonique acquise au sein de l’eurosystème. Elle exprime aussi une nervosité qui, si elle ne trahit une position de faiblesse, porte à tout le moins la marque de l’inquiétude d’une potentielle remise en question des fondements du sacro-saint modèle ordolibéral.

La Grèce fait la preuve que l’austérité ne marche pas. Et le constat peut être étendu partout dans la zone euro. D’où la peur panique d’une «contagion» à d’autres peuples qui pourraient manifester, à leur tour, leur refus de prendre les potions empoisonnées qu’on leur a ordonné. D’autant qu’en Allemagne même, l’adhésion au modèle s’effrite. On sait que la confédération syndicale DGB (l’Humanité du jeudi 29 janvier 2015) soutient ouvertement le nouveau gouvernement grec et ses objectifs anti-austérité, qu’elle propose «un plan Marshall pour la Grèce», prenant l’exact contre-pied des mesures que Berlin voudrait faire adopter au forceps à Athènes. Pis, le consensus sur les grands principes du système introduit par l’ex-chancelier Schröder se fissure. Ainsi la «modération salariale» vient-elle d’être une nouvelle fois battue en brèche par le syndicat IG Metall qui a obtenu, mardi 24 février, après plusieurs semaines de grèves d’avertissement, des hausses de rémunération de 3,5% pour les salariés du secteur de la métallurgie et de l’électronique.

Plus grave sans doute aux yeux des gardiens du temple ordolibéral, les syndicats allemands en appellent à une résorption de la précarité, qui touche des dizaines de millions de salariés. Qu’ils soient intérimaires, à temps partiel, titulaires de minijobs à 400 euros ou qu’ils ne bénéficient tout simplement plus de la couverture d’un véritable accord tarifaire (convention collective), compte tenu de l’existence d’une myriade de clauses d’exemption attachées à la flexibilisation du droit du travail. La publication le 19 février d’un rapport officiel (1) signalant un niveau de pauvreté record dans le pays (12,5 millions de personnes touchées, soit 15,5 % de la population) a suscité aussitôt un appel solennel du DGB à «combattre la précarité» et des formes d’organisation du travail qui piétinent «les droits fondamentaux des salariés». Ainsi, en Allemagne même, s’étend la contestation d’un modèle dont l’impopularité sur place n’a d’égale que l’ébahissement compulsif auquel il donne lieu si souvent de ce côté-ci du Rhin.

Face à cet effritement du consensus austéritaire, la tentation est forte de céder à la démagogie nationaliste. Le contribuable allemand est présenté comme une vache à lait qui serait traite par les partenaires européens. Dans cette affaire, «une chose est certaine, c’est toujours l’Allemagne qui paye», lançait dans un récent talk-show télévisé, Markus Söder, ministre des Finances (CSU) du Land de Bavière. La chancelière et son équipe qui auraient largement les moyens de démentir pareilles allégations, sachant les bénéfices considérables qu’a retirés jusqu’ici Berlin de ses prêts dits de secours à Athènes, ne font rien pour calmer ces échauffements, pain bénit pour les nationalistes, et bien peu compatibles avec l’éthique du projet européen qu’ils prétendent défendre.

Pis, l’intransigeance de Wolfgang Schäuble pourrait bien illustrer une volonté de ne plus évacuer la question d’un départ de la zone euro, non plus forcément de la Grèce mais potentiellement de… l’Allemagne. En dépit des percées de l’AfD, l’extrême droite anti-euro dont l’un des dirigeants, Hans Olaf Henkel est l’ex-patron des patrons allemands, cette option reste encore minoritaire au sein d’une classe dirigeante allemande peu tentée de lâcher la proie de l’euro dont elle tire toujours grands bénéfices pour l’ombre d’un retour au mark ou à un euro du nord (ex-zone mark), porteur d’incertitudes et d’instabilité. Elle n’en est pas moins soigneusement gardée en réserve. Jusque dans les bureaux du ministère des Finances à Berlin.

L’euro n’est pas le problème 
mais la solution

L’économiste Kai A. Konrad, un des chefs du conseil scientifique du ministère, directeur par ailleurs d’un département de l’Institut Max Planck (l’équivalent du CNRS français), avait défrayé la chronique à l’été 2013 (2) en se prononçant en faveur de cette «sortie de l’Allemagne de l’union monétaire». Il avait alors suscité une très ferme mise au point de Schäuble. Deux ans après la controverse, Konrad figure toujours, à la même place et avec les mêmes responsabilités, dans l’organigramme du ministère… Berlin maintient donc en réserve cette drôle de corde à son arc stratégique. Un moyen de faire chanter ses partenaires dans le débat sur la Grèce, et au-delà. Il les prévient implicitement qu’il pourrait s’en aller s’il n’obtenait pas les plus fortes garanties. Autrement dit ces «réformes de structure» totalement dévouées à la doxa ordolibérale, si souvent invoquées par Angela Merkel.

Le modèle actuel de l’euro, où l’emporte le principe de concurrence, nourrit ainsi l’hégémonie du plus fort, et place toute la zone sur une dangereuse pente nationaliste. Au point qu’une sortie de l’euro – très loin du fantasme de «rupture salutaire» invoqué par l’extrême droite française – ne viendrait que couronner cette dérive. Ses partisans allemands y voient l’opportunité d’user d’une devise forte (le mark ou l’euro du nord dont le cours grimperait vite sur les marchés) pour conforter l’emprise des grands groupes germaniques en leur permettant de prendre à bon compte le contrôle des bons morceaux de l’économie des ex-partenaires, comme elle l’a fait en Europe de l’Est, dopant ainsi sa «compétitivité coût».

En fait, dans la mondialisation et face à la suprématie du dollar, l’euro n’est pas le problème mais la solution. À condition d’en changer les paramètres. Si elle veut soigner l’Europe, la BCE doit enfin mettre sa force de frappe monétaire non plus au service des marchés mais de la solidarité et du développement. Alors qu’explosent partout les besoins d’investir à taux nul dans l’emploi, les services publics, l’environnement, la formation. Et d’abord, bien entendu, là où il y a urgence humanitaire, en Grèce.

(1) Rapport de l’organisation d’aide sociale Paritätischer Wohlfahrtsverband rendu public le 19 février 2015.

(2) Kai A. Konrad, chef économiste du ministère des Finances allemand, dans Die Welt 
du 17 août 2013 : «Deutschland kann 
die Eurozone nicht retten» (l’Allemagne ne peut sauver la zone euro).

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Dette: Athènes fait un pas, Berlin un bras d’honneur

L’offre de compromis hellène pour prolonger le plan d’assistance financière européen est bien accueillie par la Commission. L’Allemagne s’entête dans le refus. Réunion décisive de l’Eurogroupe ce vendredi.

Le gouvernement d’Alexis Tsipras a fait un pas considérable pour parvenir à une conciliation avec ses bailleurs de fonds de l’Eurogroupe. Menacé d’être totalement privé de vivres par l’échéance d’un prêt européen dès le 28février, il a adressé jeudi une lettre au président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, dans laquelle il sollicite le prolongement de six mois de l’assistance financière du mécanisme européen de stabilité (MES) pour éviter la faillite et faire face à ses obligations tout en s’engageant à honorer les dettes déjà contractées et à respecter les objectifs macroéconomiques fixés par les précédents programmes. La lettre, au ton et au contenu extrêmement modérés, semblait avoir toutes les qualités requises pour qu’un terrain d’entente puisse être trouvé au sein de l’Eurogroupe dont une nouvelle réunion a été programmée aussitôt par Dijsselbloem et fixée dans l’après-midi de ce vendredi 20 février. Au point que Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, lui-même, réagissait en déclarant que la missive des autorités grecques constituait « un signal positif » et ouvrait « la voie à un compromis».

C’était sans compter sur l’intransigeance de Berlin qui a fait savoir très vite qu’il refusait la demande déposée par Athènes. Celle-ci « ne serait pas une solution substantielle » et ne répondrait pas « aux critères » fixés par l’Eurogroupe, a déclaré Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances allemand. Inflexible, il campe sur une poursuite de l’application stricte des mesures austéritaires inscrites dans les mémorandums et dénonce une demande qui ne viserait qu’à obtenir un «simple crédit relais.»

Les six objectifs du texte de l’accord proposé par Athènes pour prolonger le soutien financier européen avaient pourtant de quoi rassurer le plus obtus des créanciers. Le gouvernement Tsipras s’y engage à ce que «toute nouvelle mesure» décidée par lui soit «fondée». Dans le délai de six mois, il veut négocier un nouveau «pacte de croissance avec l’UE et le FMI». Il assure ses partenaires qu’il se dispensera de toute «action unilatérale» pouvant mettre en cause «les objectifs budgétaires, de relance économique et de stabilité fiscale». Et il s’engage même sur un chemin qu’il refusait jusqu’alors de fouler en donnant son accord à une supervision de la troïka (UE, BCE, FMI) «pour la durée de la prolongation du plan d’assistance financière».

Si le jusqu’au-boutisme de Wolfgang Schäuble illustre la volonté de Berlin de ne tolérer aucune alternative à la stricte application d’un «modèle» ordo-libéral germanique dont les normes ont été «copiées-collées» au niveau de l’Europe, il ne paraît plus assuré d’être suivi par une majorité au sein de l’Eurogroupe. Comme l’indique la réaction initiale très favorable de la Commission européenne à la lettre d’Athènes.

De surcroît Schäuble, qui apparaît plus isolé au niveau européen, l’est devenu aussi dans son propre pays. Sigmar Gabriel, ministre de l’Économie (SPD) du gouvernement Merkel, s’est montré hier bien plus ouvert à l’offre d’Athènes. Celle-ci «est un premier pas dans la bonne direction», a-t-il déclaré ajoutant qu’on devrait l’utiliser «comme base de discussion pour des négociations».

La responsabilité de Paris pour faire basculer le rapport de forces à Bruxelles et porter une solidarité concrète avec le peuple grec est donc décuplée. Alors qu’Athènes, piqué au vif par le refus de Schäuble, faisait savoir jeudi que l’Eurogroupe n’aurait que «deux possibilités» : «se prononcer pour ou contre la lettre qui lui a été transmise», Paris doit enfin se décider à sortir du bois. Il y va non seulement d’une assistance élémentaire au peuple grec en danger, mais aussi du projet européen menacé.

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Le fol ultimatum du front austéritaire européen à la Grèce

En dépit du désastre provoqué par la troïka, les ministres des Finances de la zone euro mettent Athènes en demeure de poursuivre son programme. Paris, qui tient les clés d’un autre rapport de forces, s’aligne.

Le climat des négociations autour du sort réservé à la dette grecque se tend considérablement. Après l’échec de la réunion de l’Eurogroupe, lundi 16 février, les ministres des Finances européens ont mis Athènes en demeure d’accepter, d’ici au vendredi 20 février, un prolongement de l’actuel programme dit d’aide. Ce à quoi le premier ministre grec, Alexis Tsipras, piqué au vif, a répondu par une véritable fin de non-recevoir. La France, qui dispose de toutes les cartes pour faire avancer un vrai compromis au sein de l’Eurogroupe, fait preuve, une nouvelle fois, de pusillanimité. Il y va pourtant de l’avenir même du projet européen, menacé par l’invraisemblable intransigeance de Berlin, dont le jusqu’au-boutisme peut déboucher sur un «grexit» (sortie de la Grèce de la zone euro) aux conséquences désastreuses pour tous les États membres.

Paris s’honorerait pourtant à respecter «le vote des électeurs grecs», comme l’a proclamé le président Hollande, autrement que par des mots. Cependant, après le clash à la réunion des ministres des Finances de l’Eurogroupe,  les dirigeants français font bloc derrière les plus fervents partisans d’une poursuite des plans de la troïka en n’en modifiant ni les principes ni les conditions d’application. Seules quelques petites retouches seraient envisageables à l’intérieur de ce cadre. «L’outil juridique ne peut être autre chose que l’extension du programme !» clamait le ministre des Finances français, Michel Sapin, avant de retrouver ses homologues de l’UE à Bruxelles. Pierre Moscovici, le commissaire européen à l’Économie, était encore plus explicite : «Il n’y a pas de plan B. Il faut passer de l’idéologie à la logique !» a-t-il affirmé, un brin donneur de leçons à l’égard des dirigeants grecs.

Les gouvernants français se perdent ainsi dans les pirouettes d’une étrange rhétorique, invoquant tout au plus une «certaine flexibilité» du projet de texte négocié ou un «problème de formulation» (Michel Sapin), pour présenter in fine «un front commun» avec les défenseurs des «logiques» ordo-libérales, dont n’a pas manqué de se réjouir bruyamment hier le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble. La «prolongation» du programme, tel qu’il est – c’est-à-dire assortie des principales conditions édictées ces derniers mois par la troïka (UE, BCE, FMI) – serait «la seule solution». Et comme pour mieux se faire comprendre, le président de l’Eurogroupe, le travailliste néerlandais, Jeroen Dijsselbloem, a assorti cette proclamation d’une véritable mise en demeure, en expliquant qu’Athènes avait «jusqu’à vendredi» pour s’y conformer.

Le bras de fer avec Athènes

Face à cette étrange diplomatie du coup de force permanent, parfaitement en phase avec la décision du 4 février de la BCE de couper une partie des vivres aux banques grecques, Athènes a réagi aussitôt, déclarant qu’elle «n’accepterait pas d’ultimatum». Et de préciser : «Le plan actuel d’aides a provoqué une crise humanitaire.» Devant les députés grecs, mardi 17 février, Alexis Tsipras s’est montré encore plus déterminé, refusant tout compromis qui prenne le contre-pied des engagements de Syriza devant les électeurs : «Une certaine coutume voudrait que les gouvernements nouvellement élus prennent des mesures en contradiction avec leurs promesses électorales. Je le dis une nouvelle fois, nous comptons bel et bien honorer nos promesses de changement.»

En décidant d’engager ce bras de fer avec Athènes, les dirigeants de la zone euro jouent aux apprentis sorciers. Un maintien d’Athènes sous la perfusion empoisonnée de l’austérité pousserait en effet inéluctablement la Grèce vers la faillite. Certains observateurs invoquaient d’ores et déjà, hier, une urgence, en évoquant une fragilisation de plus en plus sensible du secteur bancaire grec. Ils estiment entre 400 et 500 millions d’euros, le montant quotidien des retraits des banques grecques (sous l’effet d’une fuite organisée des capitaux et de la montée de l’inquiétude des épargnants). Le système bancaire se trouve ainsi toujours davantage à la merci du bon vouloir de la BCE, qui doit examiner , mercredi 18 février, la durée pendant laquelle elle laisserait ouvert l’ultime robinet – celui des liquidités d’urgence ELA – qui irrigue encore la Banque centrale grecque et lui permet de maintenir ses banques à flot.

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