Görlitz ou l’envers du décor d’un « modèle » étrangleur

 Les collectivités locales allemandes, asphyxiées par les normes austéritaires, sont à la peine et accumulent des dizaines de milliards d’euros de retard d’investissements. Les dommages sont considérables. Voyage au cœur d’un arrondissement, équivalent d’un département français. (Reportage)

Arrondissement de Görlitz (Allemagne)

«Cette région, cette ville, je les aime. Mais elles sont comme moi, à la dérive.» Depuis les bords de la rivière, la Neisse, Manfred Schmalfuss détaille les splendeurs de la vieille ville de Görlitz sur la hauteur. L’amertume a laissé des traces jusque sur son visage profondément marqué. Depuis qu’il a perdu son emploi, il y a dix ans, à l’usine de construction de wagons, il vit dans la précarité. Lui qui possède une qualification de soudeur, lui qui fut chef d’atelier au sein de l’entreprise saxonne, jadis l’un des plus gros centres de production de matériel ferroviaire de la RDA, aujourd’hui propriété de la multinationale canadienne Bombardier, est brinquebalé de contrats à durée déterminée en petits boulots. À plus de soixante ans, malgré une combativité revendiquée, son engagement, «encore et toujours», au sein du syndicat IG Metall, il ne cache pas son désarroi. Les prochaines années s’annoncent rudes. «Vous avez devant vous un travailleur pauvre et… un senior très pauvre en puissance», lâche-t-il en éclatant de rire comme pour tenir en respect l’inquiétude qui le taraude.

Ici, des dizaines de milliers de citoyens vivent peu ou prou les mêmes affres que Manfred. Nous sommes dans le Landkreis de Görlitz, arrondissement du Land de Saxe, échelon administratif dont la correspondance la plus proche est celle d’un département de ce côté-ci du Rhin. L’espace géographique le long de la frontière polonaise, à une centaine de kilomètres de Dresde, apparaît aujourd’hui sinistré. Des endroits comme celui là il y en a désormais des dizaines d’exemplaires dans le «pays profond». Car l’empoisonnement austéritaire qui ébranle toute l’Europe n’épargne pas le cœur du modèle de référence ordo-libéral. Au point de susciter un malaise grandissant, jusque dans les cercles politiques les plus improbables.

Görlitz, Bahnhofstrasse. À deux pas de la gare, au siège du Landkreis. Thomas Gampe, premier responsable chargé des finances, ne cache pas son inquiétude sur la capacité de la collectivité locale à faire face à l’avenir aux besoins des populations. «Les investissements, reconnaît-il, ont accumulé des retards considérables. Et c’est extrêmement dommageable.» Pourtant, Gampe est issu de la majorité chrétienne démocrate du Landkreis, le même parti que celui de la chancelière Angela Merkel et de son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, défenseurs si intraitables de l’orthodoxie financière dans le pays, comme à l’échelon européen.
Thomas Gampe brandit une étude de la banque publique KfW (1), qui chiffre à 118 milliards d’euros le retard d’investissements pour les seules collectivités locales (communes et Landkreise) du pays. Les conséquences sont visibles à l’œil nu : entre Görlitz et la petite ville de Niesky, tout le réseau secondaire des routes est couvert de nids de poule. Plusieurs écoles primaires, des collèges se débattent avec une pénurie chronique de moyens. Un peu plus tard, nous nous rendrons à Weisswasser, dans le nord du Landkreis. La cité de 60 000 habitants doit se contenter d’un service anti-incendie, composé uniquement de… pompiers volontaires. «C’est comme si on pariait qu’un sinistre n’aurait jamais le mauvais goût de se déclarer à une heure indue où les secours ne seront pas mobilisables assez rapidement. Un désastre est programmé», nous déclarera Jürgen Kohl, le représentant local du syndicat Ver.di des services.

La misère sociale,principale cause de l’étranglement financier du Landkreis

L’appauvrissement de la population constitue la principale cause de l’étranglement financier du Landkreis. Car l’intégralité du traitement de l’aide sociale a été transférée sur ses épaules au cours des dernières années. 3 000 personnes, soit plus de 10 % des habitants de la collectivité locale, sont concernées. Parmi eux figurent ces chômeurs de longue durée qui perçoivent une aide publique (équivalente du revenu de solidarité active) dès qu’ils ont perdu leur emploi depuis plus d’un an.
Manfred Schmalfuss travaille. Pour autant, il connaît bien aussi le chemin de la Bahnhofstrasse. À moins de 700 euros par mois en moyenne, il perçoit un revenu souvent inférieur au minimum vital reconnu. «Bienvenue, s’exclame-t-il, sourire en coin, dans la catégorie des “cumulards” (Aufstocker)». Traduisez : ces personnes qui ont le droit de «cumuler» leur revenu salarial avec une allocation sociale qu’elles retirent donc, elles aussi, auprès du Landkreis.
Terrible hiatus avec la prospérité financière affichée par ces grands groupes exportateurs, dont Siemens (turbines à vapeur) ou Bombardier sont les principaux représentants à Görlitz, qui emploient une équipe permanente réduite à environ 1 000 salariés (contre plus de 10 000 au milieu des années 1990). Contraste saisissant aussi avec l’amélioration que suggère le recul du chômage national enregistré dans les statistiques officielles. Le nombre de personnes tributaires de l’aide sociale a, certes, un peu baissé, mais beaucoup moins vite que la population du Landkreis, qui subit une très forte érosion démographique. «Les plus jeunes, les mieux qualifiés partent vers l’Allemagne occidentale ou en Saxe vers Dresde et Leipzig, ces quelques phares du développement régional», relève Thomas Gampe.

Plus grave, alors que le poids des dépenses «obligatoires», comme l’aide sociale, s’accroît sur le budget, une diminution des rentrées financières de la collectivité est programmée par de nouvelles normes d’«assainissement» des dépenses publiques. Le Landkreis, qui ne lève pas l’impôt (contrairement aux départements français) est tributaire des dotations du Land de Saxe et des contributions des communes implantées sur son territoire. Or, le frein à la dette (règle d’or), inscrit depuis 2009 dans la Constitution et qui doit commencer à entrer en application à partir de 2016 au plan fédéral, avec l’objectif de garantir à l’avenir un équilibre budgétaire permanent, interdira aux Länder de souscrire le moindre emprunt à partir de 2019.
Les dotations du Land de Saxe seront donc, dans le meilleur des cas, gelées, voire bien plus vraisemblablement diminuées. Car une péréquation versée aux Länder pauvres (comme la Saxe) par les Länder plus fortunés pourrait bien, si ce n’est disparaître, être fortement revue à la baisse. Elle est dénoncée par les États-régions les plus riches. La Bavière, le Bade-Wurtemberg et la Hesse ont déposé ainsi une plainte contre ces versements au prétexte que «trop élevés», ils «n’inciteraient pas» les Länder bénéficiaires à faire preuve de «suffisamment de discipline» et donc à engager les «réformes nécessaires» à l’amélioration de leurs performances. Toute ressemblance avec les traits d’un débat européen très actuel n’est évidemment pas fortuite.

Le théâtre de Görlitz a dû fusionner avec celui de Zittau

D’un côté, des rentrées qui se réduisent comme peau de chagrin. De l’autre, des dépenses sociales de plus en plus élevées. «Nous sommes pris dans un étau», explique Thomas Gampe, qui ne cache pas son désarroi et en appelle à la raison «des politiques», espérant que l’irruption du sujet au plan national, tant ces déficits d’investissements sont devenus manifestes, «puisse enfin changer la donne». En attendant, la spirale du désengagement public fait toujours davantage de victimes. Les investissements culturels, «dépréciés parce que considérés, à tort, comme une sorte de superflu, sont parmi les premiers sacrifiés», souligne Mirko Schultze, député Die Linke dans l’assemblée du Land de Saxe.

Au théâtre de Görlitz, dans le centre historique de la cité, joyau architectural mêlant les styles gothique, renaissance et Jugendstil, on fait déjà l’expérience des restrictions. L’établissement a dû fusionner avec le théâtre de la ville de Zittau (à environ 40 km). Le nombre de représentations a diminué. Görlitz s’est spécialisé dans l’opéra, la musique et la danse quand Zittau monte exclusivement des pièces de théâtre. «Une formule de survie», souligne Klaus Arauner, l’intendant du théâtre. Et de saluer les «sacrifices consentis» par le personnel : un accord tarifaire maison a été conclu avec le syndicat, ce qui autorise de payer les salariés 20% en dessous du niveau conventionnel. «À la ville et au Landkreis, on nous a bien fait comprendre que c’était ça ou la fermeture», pointe Arauner.
L’intendant estime que la qualité des programmes «n’a pas souffert». Et l’hospitalité offerte à une troupe de danse moderne parmi les plus innovantes en Europe – la Wee Dance Company dirigée par Dan Pelleg et Marko E. Weigert – semble même avoir relancé l’attrait du public. Pas de quoi, pour autant, calmer l’inquiétude qui taraude toute l’équipe. Dans deux ans, il s’agira de renégocier contrats et accords tarifaires avec le Landkreis et la ville. «Et là, rien n’est assuré», estime Klaus Arauner. «Surtout si l’on reste sur la même pente qu’aujourd’hui, celle du rationnement», précise Mirko Schultze.

« J’aime ma ville, cette région… », a repris Manfred Schmalfuss quand le théâtre est venu dans notre conversation sur le bord de la Neisse. Même si deux de ses enfants ont dû «émigrer», l’ex-chef d’atelier, entouré de sa femme et de ses proches, considère qu’il fait encore «bon vivre à Görlitz». Seulement une fermeture du théâtre ? «Ce serait criminel. Ce serait comme laisser s’échapper ce qu’il reste ici de vie. Il faut se battre.»

Bruno Odent

(1) Étude réalisée en 2014 par la banque KfW intitulée Retard d’investissement, sous-financement structurel comme risque pour l’avenir.

Publié dans Allemagne, Europe | Laisser un commentaire

Grèce: la face cachée 
de l’intransigeance de Berlin

En dépit du feu vert du Bundestag au prolongement du plan d’assistance à la Grèce, le bras de fer continue avec Athènes. Le ton des dirigeants allemands, qui manient le chantage à la sortie de l’euro, est d’autant plus élevé que l’austérité n’a plus la cote jusqu’en… Allemagne.

La pression continue sur Athènes en dépit du compromis trouvé à l’Eurogroupe sur le prolongement du deuxième plan d’assistance financière européen qui arrivait à échéance à la fin de ce mois. Berlin est en première ligne de cette mobilisation destinée à empêcher le moindre décrochage avec le modèle austéritaire sur lequel devrait se conformer la zone euro. «Si la Grèce ne s’en tient pas aux accords dans les semaines qui viennent, nous les considérerons comme invalides», a menacé le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble. Il réagissait aux propos de son homologue grec, Yanis Varoufakis, qui avait eu l’outrecuidance d’invoquer à nouveau un besoin, à terme, «de restructuration» de la dette de son pays. Une éventualité qui paraît d’autant plus incontournable que la Grèce ne devrait pas pouvoir «retourner sur les marchés» pour y emprunter de l’argent d’ici à cet été, tant les taux d’intérêt y seraient prohibitifs. Ce qui semble donc rendre incontournable la mise en place d’un troisième plan d’assistance financière européen à partir de l’été prochain.

La Grèce fait la preuve que l’austérité ne marche pas

Berlin entend verrouiller ce débat qui soulève des haut-le-cœur jusque dans les rangs du parti chrétien démocrate (CDU) de la chancelière. Si le Bundestag a ratifié vendredi 27 février à une écrasante majorité l’autorisation de prolonger le plan de soutien à Athènes, une vingtaine de députés de droite ont voté contre, n’hésitant pas à mêler leurs arguments avec ceux de l’extrême droite anti-euro (AfD). L’orientation du gouvernement allemand flirte ainsi avec une pente très dangereuse pour l’avenir même de la zone euro. Il ne faut pas s’y tromper cependant. Cette surenchère de Berlin dans l’intransigeance ne traduit pas qu’une volonté de jouer de façon décomplexée de la position hégémonique acquise au sein de l’eurosystème. Elle exprime aussi une nervosité qui, si elle ne trahit une position de faiblesse, porte à tout le moins la marque de l’inquiétude d’une potentielle remise en question des fondements du sacro-saint modèle ordolibéral.

La Grèce fait la preuve que l’austérité ne marche pas. Et le constat peut être étendu partout dans la zone euro. D’où la peur panique d’une «contagion» à d’autres peuples qui pourraient manifester, à leur tour, leur refus de prendre les potions empoisonnées qu’on leur a ordonné. D’autant qu’en Allemagne même, l’adhésion au modèle s’effrite. On sait que la confédération syndicale DGB (l’Humanité du jeudi 29 janvier 2015) soutient ouvertement le nouveau gouvernement grec et ses objectifs anti-austérité, qu’elle propose «un plan Marshall pour la Grèce», prenant l’exact contre-pied des mesures que Berlin voudrait faire adopter au forceps à Athènes. Pis, le consensus sur les grands principes du système introduit par l’ex-chancelier Schröder se fissure. Ainsi la «modération salariale» vient-elle d’être une nouvelle fois battue en brèche par le syndicat IG Metall qui a obtenu, mardi 24 février, après plusieurs semaines de grèves d’avertissement, des hausses de rémunération de 3,5% pour les salariés du secteur de la métallurgie et de l’électronique.

Plus grave sans doute aux yeux des gardiens du temple ordolibéral, les syndicats allemands en appellent à une résorption de la précarité, qui touche des dizaines de millions de salariés. Qu’ils soient intérimaires, à temps partiel, titulaires de minijobs à 400 euros ou qu’ils ne bénéficient tout simplement plus de la couverture d’un véritable accord tarifaire (convention collective), compte tenu de l’existence d’une myriade de clauses d’exemption attachées à la flexibilisation du droit du travail. La publication le 19 février d’un rapport officiel (1) signalant un niveau de pauvreté record dans le pays (12,5 millions de personnes touchées, soit 15,5 % de la population) a suscité aussitôt un appel solennel du DGB à «combattre la précarité» et des formes d’organisation du travail qui piétinent «les droits fondamentaux des salariés». Ainsi, en Allemagne même, s’étend la contestation d’un modèle dont l’impopularité sur place n’a d’égale que l’ébahissement compulsif auquel il donne lieu si souvent de ce côté-ci du Rhin.

Face à cet effritement du consensus austéritaire, la tentation est forte de céder à la démagogie nationaliste. Le contribuable allemand est présenté comme une vache à lait qui serait traite par les partenaires européens. Dans cette affaire, «une chose est certaine, c’est toujours l’Allemagne qui paye», lançait dans un récent talk-show télévisé, Markus Söder, ministre des Finances (CSU) du Land de Bavière. La chancelière et son équipe qui auraient largement les moyens de démentir pareilles allégations, sachant les bénéfices considérables qu’a retirés jusqu’ici Berlin de ses prêts dits de secours à Athènes, ne font rien pour calmer ces échauffements, pain bénit pour les nationalistes, et bien peu compatibles avec l’éthique du projet européen qu’ils prétendent défendre.

Pis, l’intransigeance de Wolfgang Schäuble pourrait bien illustrer une volonté de ne plus évacuer la question d’un départ de la zone euro, non plus forcément de la Grèce mais potentiellement de… l’Allemagne. En dépit des percées de l’AfD, l’extrême droite anti-euro dont l’un des dirigeants, Hans Olaf Henkel est l’ex-patron des patrons allemands, cette option reste encore minoritaire au sein d’une classe dirigeante allemande peu tentée de lâcher la proie de l’euro dont elle tire toujours grands bénéfices pour l’ombre d’un retour au mark ou à un euro du nord (ex-zone mark), porteur d’incertitudes et d’instabilité. Elle n’en est pas moins soigneusement gardée en réserve. Jusque dans les bureaux du ministère des Finances à Berlin.

L’euro n’est pas le problème 
mais la solution

L’économiste Kai A. Konrad, un des chefs du conseil scientifique du ministère, directeur par ailleurs d’un département de l’Institut Max Planck (l’équivalent du CNRS français), avait défrayé la chronique à l’été 2013 (2) en se prononçant en faveur de cette «sortie de l’Allemagne de l’union monétaire». Il avait alors suscité une très ferme mise au point de Schäuble. Deux ans après la controverse, Konrad figure toujours, à la même place et avec les mêmes responsabilités, dans l’organigramme du ministère… Berlin maintient donc en réserve cette drôle de corde à son arc stratégique. Un moyen de faire chanter ses partenaires dans le débat sur la Grèce, et au-delà. Il les prévient implicitement qu’il pourrait s’en aller s’il n’obtenait pas les plus fortes garanties. Autrement dit ces «réformes de structure» totalement dévouées à la doxa ordolibérale, si souvent invoquées par Angela Merkel.

Le modèle actuel de l’euro, où l’emporte le principe de concurrence, nourrit ainsi l’hégémonie du plus fort, et place toute la zone sur une dangereuse pente nationaliste. Au point qu’une sortie de l’euro – très loin du fantasme de «rupture salutaire» invoqué par l’extrême droite française – ne viendrait que couronner cette dérive. Ses partisans allemands y voient l’opportunité d’user d’une devise forte (le mark ou l’euro du nord dont le cours grimperait vite sur les marchés) pour conforter l’emprise des grands groupes germaniques en leur permettant de prendre à bon compte le contrôle des bons morceaux de l’économie des ex-partenaires, comme elle l’a fait en Europe de l’Est, dopant ainsi sa «compétitivité coût».

En fait, dans la mondialisation et face à la suprématie du dollar, l’euro n’est pas le problème mais la solution. À condition d’en changer les paramètres. Si elle veut soigner l’Europe, la BCE doit enfin mettre sa force de frappe monétaire non plus au service des marchés mais de la solidarité et du développement. Alors qu’explosent partout les besoins d’investir à taux nul dans l’emploi, les services publics, l’environnement, la formation. Et d’abord, bien entendu, là où il y a urgence humanitaire, en Grèce.

(1) Rapport de l’organisation d’aide sociale Paritätischer Wohlfahrtsverband rendu public le 19 février 2015.

(2) Kai A. Konrad, chef économiste du ministère des Finances allemand, dans Die Welt 
du 17 août 2013 : «Deutschland kann 
die Eurozone nicht retten» (l’Allemagne ne peut sauver la zone euro).

Publié dans Allemagne, Europe | Laisser un commentaire

Dette: Athènes fait un pas, Berlin un bras d’honneur

L’offre de compromis hellène pour prolonger le plan d’assistance financière européen est bien accueillie par la Commission. L’Allemagne s’entête dans le refus. Réunion décisive de l’Eurogroupe ce vendredi.

Le gouvernement d’Alexis Tsipras a fait un pas considérable pour parvenir à une conciliation avec ses bailleurs de fonds de l’Eurogroupe. Menacé d’être totalement privé de vivres par l’échéance d’un prêt européen dès le 28février, il a adressé jeudi une lettre au président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, dans laquelle il sollicite le prolongement de six mois de l’assistance financière du mécanisme européen de stabilité (MES) pour éviter la faillite et faire face à ses obligations tout en s’engageant à honorer les dettes déjà contractées et à respecter les objectifs macroéconomiques fixés par les précédents programmes. La lettre, au ton et au contenu extrêmement modérés, semblait avoir toutes les qualités requises pour qu’un terrain d’entente puisse être trouvé au sein de l’Eurogroupe dont une nouvelle réunion a été programmée aussitôt par Dijsselbloem et fixée dans l’après-midi de ce vendredi 20 février. Au point que Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, lui-même, réagissait en déclarant que la missive des autorités grecques constituait « un signal positif » et ouvrait « la voie à un compromis».

C’était sans compter sur l’intransigeance de Berlin qui a fait savoir très vite qu’il refusait la demande déposée par Athènes. Celle-ci « ne serait pas une solution substantielle » et ne répondrait pas « aux critères » fixés par l’Eurogroupe, a déclaré Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances allemand. Inflexible, il campe sur une poursuite de l’application stricte des mesures austéritaires inscrites dans les mémorandums et dénonce une demande qui ne viserait qu’à obtenir un «simple crédit relais.»

Les six objectifs du texte de l’accord proposé par Athènes pour prolonger le soutien financier européen avaient pourtant de quoi rassurer le plus obtus des créanciers. Le gouvernement Tsipras s’y engage à ce que «toute nouvelle mesure» décidée par lui soit «fondée». Dans le délai de six mois, il veut négocier un nouveau «pacte de croissance avec l’UE et le FMI». Il assure ses partenaires qu’il se dispensera de toute «action unilatérale» pouvant mettre en cause «les objectifs budgétaires, de relance économique et de stabilité fiscale». Et il s’engage même sur un chemin qu’il refusait jusqu’alors de fouler en donnant son accord à une supervision de la troïka (UE, BCE, FMI) «pour la durée de la prolongation du plan d’assistance financière».

Si le jusqu’au-boutisme de Wolfgang Schäuble illustre la volonté de Berlin de ne tolérer aucune alternative à la stricte application d’un «modèle» ordo-libéral germanique dont les normes ont été «copiées-collées» au niveau de l’Europe, il ne paraît plus assuré d’être suivi par une majorité au sein de l’Eurogroupe. Comme l’indique la réaction initiale très favorable de la Commission européenne à la lettre d’Athènes.

De surcroît Schäuble, qui apparaît plus isolé au niveau européen, l’est devenu aussi dans son propre pays. Sigmar Gabriel, ministre de l’Économie (SPD) du gouvernement Merkel, s’est montré hier bien plus ouvert à l’offre d’Athènes. Celle-ci «est un premier pas dans la bonne direction», a-t-il déclaré ajoutant qu’on devrait l’utiliser «comme base de discussion pour des négociations».

La responsabilité de Paris pour faire basculer le rapport de forces à Bruxelles et porter une solidarité concrète avec le peuple grec est donc décuplée. Alors qu’Athènes, piqué au vif par le refus de Schäuble, faisait savoir jeudi que l’Eurogroupe n’aurait que «deux possibilités» : «se prononcer pour ou contre la lettre qui lui a été transmise», Paris doit enfin se décider à sortir du bois. Il y va non seulement d’une assistance élémentaire au peuple grec en danger, mais aussi du projet européen menacé.

Publié dans économie, Europe | Laisser un commentaire

Le fol ultimatum du front austéritaire européen à la Grèce

En dépit du désastre provoqué par la troïka, les ministres des Finances de la zone euro mettent Athènes en demeure de poursuivre son programme. Paris, qui tient les clés d’un autre rapport de forces, s’aligne.

Le climat des négociations autour du sort réservé à la dette grecque se tend considérablement. Après l’échec de la réunion de l’Eurogroupe, lundi 16 février, les ministres des Finances européens ont mis Athènes en demeure d’accepter, d’ici au vendredi 20 février, un prolongement de l’actuel programme dit d’aide. Ce à quoi le premier ministre grec, Alexis Tsipras, piqué au vif, a répondu par une véritable fin de non-recevoir. La France, qui dispose de toutes les cartes pour faire avancer un vrai compromis au sein de l’Eurogroupe, fait preuve, une nouvelle fois, de pusillanimité. Il y va pourtant de l’avenir même du projet européen, menacé par l’invraisemblable intransigeance de Berlin, dont le jusqu’au-boutisme peut déboucher sur un «grexit» (sortie de la Grèce de la zone euro) aux conséquences désastreuses pour tous les États membres.

Paris s’honorerait pourtant à respecter «le vote des électeurs grecs», comme l’a proclamé le président Hollande, autrement que par des mots. Cependant, après le clash à la réunion des ministres des Finances de l’Eurogroupe,  les dirigeants français font bloc derrière les plus fervents partisans d’une poursuite des plans de la troïka en n’en modifiant ni les principes ni les conditions d’application. Seules quelques petites retouches seraient envisageables à l’intérieur de ce cadre. «L’outil juridique ne peut être autre chose que l’extension du programme !» clamait le ministre des Finances français, Michel Sapin, avant de retrouver ses homologues de l’UE à Bruxelles. Pierre Moscovici, le commissaire européen à l’Économie, était encore plus explicite : «Il n’y a pas de plan B. Il faut passer de l’idéologie à la logique !» a-t-il affirmé, un brin donneur de leçons à l’égard des dirigeants grecs.

Les gouvernants français se perdent ainsi dans les pirouettes d’une étrange rhétorique, invoquant tout au plus une «certaine flexibilité» du projet de texte négocié ou un «problème de formulation» (Michel Sapin), pour présenter in fine «un front commun» avec les défenseurs des «logiques» ordo-libérales, dont n’a pas manqué de se réjouir bruyamment hier le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble. La «prolongation» du programme, tel qu’il est – c’est-à-dire assortie des principales conditions édictées ces derniers mois par la troïka (UE, BCE, FMI) – serait «la seule solution». Et comme pour mieux se faire comprendre, le président de l’Eurogroupe, le travailliste néerlandais, Jeroen Dijsselbloem, a assorti cette proclamation d’une véritable mise en demeure, en expliquant qu’Athènes avait «jusqu’à vendredi» pour s’y conformer.

Le bras de fer avec Athènes

Face à cette étrange diplomatie du coup de force permanent, parfaitement en phase avec la décision du 4 février de la BCE de couper une partie des vivres aux banques grecques, Athènes a réagi aussitôt, déclarant qu’elle «n’accepterait pas d’ultimatum». Et de préciser : «Le plan actuel d’aides a provoqué une crise humanitaire.» Devant les députés grecs, mardi 17 février, Alexis Tsipras s’est montré encore plus déterminé, refusant tout compromis qui prenne le contre-pied des engagements de Syriza devant les électeurs : «Une certaine coutume voudrait que les gouvernements nouvellement élus prennent des mesures en contradiction avec leurs promesses électorales. Je le dis une nouvelle fois, nous comptons bel et bien honorer nos promesses de changement.»

En décidant d’engager ce bras de fer avec Athènes, les dirigeants de la zone euro jouent aux apprentis sorciers. Un maintien d’Athènes sous la perfusion empoisonnée de l’austérité pousserait en effet inéluctablement la Grèce vers la faillite. Certains observateurs invoquaient d’ores et déjà, hier, une urgence, en évoquant une fragilisation de plus en plus sensible du secteur bancaire grec. Ils estiment entre 400 et 500 millions d’euros, le montant quotidien des retraits des banques grecques (sous l’effet d’une fuite organisée des capitaux et de la montée de l’inquiétude des épargnants). Le système bancaire se trouve ainsi toujours davantage à la merci du bon vouloir de la BCE, qui doit examiner , mercredi 18 février, la durée pendant laquelle elle laisserait ouvert l’ultime robinet – celui des liquidités d’urgence ELA – qui irrigue encore la Banque centrale grecque et lui permet de maintenir ses banques à flot.

Publié dans économie, Europe | Laisser un commentaire

Bernd Riexinger, coprésident de Die Linke: « Le mur de l’austérité est aussi lézardé en Allemagne »

Dans une interview accordée à l’humanité le coprésident de Die Linke annonce le lancement d’une marche internationale sur le nouveau siège de la BCE à Francfort le 18 mars prochain. Pour soutenir le nouveau gouvernement grec et demandé une profonde réorientation de l’institution.

Comment avez-vous réagi à la décision de la BCE de couper les vivres à Athènes ?

Bernd Riexinger. Cette attaque de la BCE vise à préserver le cadre néolibéral de la politique européenne et elle appuie la politique de Mme Merkel, qui se montre la plus indomptable dans le refus de prendre en considération les légitimes revendications des autorités grecques. Mais elle trahit aussi une volonté de boucher fébrilement les lézardes apparues sur le mur du système néolibéral en Europe. Car on ne les observe pas seulement en Grèce, mais aussi de façon croissante en Espagne ou au Portugal. Et même peut-être en Italie, voire en France.

Mais ces lézardes n’apparaissent-elles pas en Allemagne également ?

Bernd Riexinger. vous avez raison. Le modèle dont la stabilité et l’efficacité sont tant célébrées à l’extérieur est à l’origine ici d’une formidable polarisation sociale. Sur le marché du travail une grande partie des salariés est totalement précarisée et le fossé entre riches et pauvres ne cesse de se creuser. De plus en plus de gens comprennent que c’est cette politique-là qui hypothèque l’avenir de l’Europe. Un appel a été lancé par des dirigeants syndicaux de tout premier plan, par notre parti, Die Linke, par des politiques situés à l’aile gauche du SPD et par de nombreux économistes pour exiger du gouvernement fédéral qu’il soutienne le gouvernement grec.
Quelles sont vos propositions immédiates ?

Bernd Riexinger. Il faut d’urgence mettre fin aux politiques d’austérité en Europe. On n’a jamais réussi à tirer un pays des difficultés en lui enfilant une camisole de force. Pour faire face, trois décisions s’imposent : un, le lancement d’un programme d’investissements pour l’avenir de l’Europe. D’abord en direction d’infrastructures publiques, partout mises à mal, y compris ici en Allemagne. Deux, une hausse des salaires. Elle doit permettre de sortir de la léthargie qui touche les marchés intérieurs, singulièrement le nôtre. Cela serait salutaire pour toute l’Europe. Car une demande supplémentaire pourrait ainsi être adressée aux pays partenaires de la zone euro. Et seraient réduits les déséquilibres intra-européens provoqués par les excédents allemands, produits d’une politique du tout-à-l’export. Trois, il faut renforcer les syndicats, et en particulier leurs droits. Cela signifie qu’il faut prendre l’exact contre-pied des réformes conduites depuis dix ans en Allemagne qui ont contribué à l’affaiblissement des syndicats en orchestrant un recul de leurs pouvoirs.
Comment comptez-vous déployer la solidarité avec le peuple grec ?

Bernd Riexinger. Nous sommes partie prenante ou le plus souvent même initiateurs de comités de solidarité qui sont en train d’émerger aux quatre coins du pays. Et le 18 mars prochain nous coorganisons une marche nationale sur la BCE à Francfort à l’occasion de l’inauguration des nouveaux locaux de l’institution. Nous y attendons plusieurs milliers de personnes. La BCE ne peut plus fonctionner de cette manière. Elle doit avoir un tout autre rôle.

Lequel ?

Bernd Riexinger. Elle vient de prendre la décision d’injecter quelque 1 100 milliards d’euros dans les marchés financiers et elle refuse son aide à l’un des États membres les plus en difficulté. Cela doit changer du tout au tout. Il faut que la BCE puisse soutenir de grands programmes d’investissements. Elle doit réorienter sa politique monétaire pour permettre un vrai développement économique et inscrire dans ses missions la lutte contre le chômage de masse.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Le missile de Draghi contre les résistances à l’austérité

L’institut d’émission annonce qu’il va couper les vivres aux banques grecques parce qu’Athènes refuse de se conformer aux engagements du pouvoir précédent sous tutelle de la troïka et de tirer un trait sur 
ses promesses électorales et ses premières décisions anti-austérité.

Il est 22 heures, mercredi 4 février. Réuni à Francfort au 35e étage de l’Eurotower, qui abrite la Banque centrale européenne (BCE), un petit groupe d’hommes vient de décider d’ouvrir le feu sur le peuple grec. On imagine leurs mines solennelles et satisfaites, comme celles de généraux sortant du bunker qui leur sert de quartier général après y avoir pris des décisions lourdes de conséquences mortifères. Dans la nuit francfortoise, le Conseil des gouverneurs de la BCE a décidé de «tout faire» pour sauver le vieux «modèle» austéritaire en capilotade. Au risque de précipiter l’Europe dans un terrible engrenage et de faire le jeu de forces centrifuges qui menacent le projet européen. En chef de guerre, Mario Draghi a déclenché le missile de sa propre main : face au programme anti-austérité de Syriza, la BCE coupe les vivres au secteur bancaire hellénique.

profile-546ceb7faa30b982077ffcf0

L’arme que Mario Draghi, le président de la BCE, aimerait «de dissuasion massive» contre le peuple grec, consiste à suspendre le processus autorisant les banques du pays à se pourvoir en liquidités contre le rachat de bons du Trésor locaux par l’institut d’émission européen. Cette disposition d’urgence avait été prise dans le cadre du dernier plan dit de sauvetage européen pour maintenir la tête de l’économie grecque hors de l’eau. Seulement elle était associée à de très lourdes contreparties puisqu’il s’agissait pour Athènes de se conformer strictement à son engagement dans les superplans d’austérité, dont la mise en œuvre était étroitement surveillée par une troïka des bailleurs de fonds d’Athènes (UE, BCE, FMI). Désormais seule la banque centrale grecque sera autorisée à pratiquer et donc à garantir ces opérations d’urgence.

 10954545_10205928421519057_1888611373397292236_n-1 Quelle est la faute originelle qui valent ces foudres au peuple grec ? Il a fait preuve de la plus grande légèreté le 25 janvier dernier en votant massivement contre l’austérité, partant du constat de plus en plus manifeste que loin de soigner son économie, celle-ci l’empoisonne consciencieusement depuis plusieurs années. On imagine les sueurs froides au sein de l’état-major de la BCE comme chez les gardiens du temple «austéritaire» européens. L’exigence de refonte d’un système qui prend déjà l’eau de toutes parts ne risquait-elle pas d’émerger trop fort et de se propager dans l’espace de la zone euro ? Tant les opinions observent d’un œil plutôt favorable les premiers pas d’Alexis Tsipras, le nouveau chef d’État grec, et de son ministre des Finances, Yanis Varoufakis, sur la scène européenne. Tout comme elles semblent apprécier leurs premières annonces conformes à l’engagement anti-austéritaire qui les a portés au pouvoir. La guerre de la BCE étant, comme l’autre, la prolongation de la politique par d’autres moyens, Mario Draghi entend bien signifier sur quelles conclusions doit chuter le compromis en cours de négociation autour d’un éventuel réaménagement de la dette d’Athènes : surtout ne déroger en aucun cas au cadre des mémorandums acceptés par le gouvernement grec sortant. Sinon la BCE fermera définitivement ce robinet à liquidités qu’elle s’apprête pourtant à ouvrir à fond pour répandre quelque 1 100 milliards d’euros sur les marchés financiers européens. «La Grèce ne cédera à aucun chantage», a aussitôt réagi Athènes en affichant sa détermination à poursuivre les négociations et en s’efforçant de rassurer sur sa capacité à fournir des liquidités à ses banques. Une solution que le ministre des Finances, Yanis Varoufakis, a toutefois aussitôt relativisé en creux en indiquant laconiquement que son pays «ferait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter un dépôt de bilan.»

Un document du gouvernement allemand qui présente ses exigences

À Paris, le président Hollande s’est contenté, une nouvelle fois, de faire part formellement de son «respect pour le choix des électeurs grecs» sans pour autant désavouer le coup de force de la BCE. Tout au contraire. Celui-ci, a-t-il déclaré, «renvoie la responsabilité aux États européens. Et c’est légitime». Les principaux inspirateurs de l’attaque sont en poste à Berlin. Le climat glacial qui a préludé hier à la rencontre entre le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, et son homologue grec en a fourni une sorte d’illustration sans appel. À leur sortie, les deux hommes n’ont pu faire part que de leur totale divergence de vues. «Nous sommes tombés d’accord sur le fait que nous ne sommes pas d’accord», a relevé avec humour Yanis Varoufakis. Un document confidentiel émanant directement du gouvernement allemand et transmis à l’eurogroupe plaide résolument pour que les nouveaux dirigeants grecs tirent un trait sur leurs promesses électorales et la totalité des décisions annoncées depuis leur arrivée au pouvoir. Ce «papier» gouvernemental, que nous avons pu nous procurer via le quotidien autrichien Der Standard, souligne ainsi que «l’eurogroupe a besoin d’un engagement clair du gouvernement grec à réaliser des réformes importantes que les autorités précédentes avaient engagées avec l’argent de leurs bailleurs de fonds».

Et d’énumérer point par point le détail des conditions à la pérennité de «l’aide» fournie à Athènes :

– Une poursuite du rôle joué par l’UE, la BCE et le FMI (la troïka) «dans la supervision et le contrôle de la mise en application des réformes».

– « Une déclaration » engageant la Grèce à «honorer ses engagements» à l’égard de tous ses bailleurs de fonds (BCE, FMI, FESF) «comme ceux lui ayant prêté de 
l’argent sur un plan bilatéral».

– Athènes se doit dans le courant de cette année d’avoir «un budget avec un excédent primaire de 3%. Lequel devra atteindre 4,5% dans l’année qui vient».

– Le nombre d’employés de la fonction publique doit «comme prévu être réduit de 150 000 postes».

– Le salaire minimum doit être maintenu à son niveau. Et les pensions de retraites plus étroitement liées au niveau des cotisations.

– La privatisation des ports, des compagnies qui fournissent l’énergie et des logements «doit être poursuivie avec pour objectif de verser cette année 2,2 milliards d’euros dans les caisses de l’État».

– Enfin la Grèce doit prendre des mesures pour aligner peu à peu les prix régulés de l’électricité «pour les particuliers et les petites entreprises sur ceux du marché».

La chancelière, Angela Merkel, s’était déjà illustrée à l’occasion d’un précédent coup de force en 2011 contre les autorités grecques. En plein G20 de Cannes, elle était alors intervenue avec Nicolas Sarkozy pour convoquer George Papandréou, alors premier ministre grec, et lui conseiller de démissionner parce qu’il avait eu le mauvais goût de vouloir convoquer un référendum à l’issue incertaine (Papandréou sera remplacé pendant plusieurs mois à Athènes par un technicien, le banquier central Loukas Papademos). Interrogée sur la validité démocratique d’une telle démarche par une consœur de la radio publique allemande, elle s’était alors défendue en indiquant qu’il fallait faire en sorte que la démocratie soit «malgré tout aussi conforme au marché»…

Faire grandir la solidarité 
avec Syriza

Le missile envoyé mercredi par la BCE sur Athènes s’inscrit dans cette logique postdémocratique. Pour prévenir toute tentation de s’écarter de la doxa ordolibérale. Fondé sur la mise en concurrence des économies et des États, ce «modèle» porte en lui la résurgence des nationalismes. En premier lieu, en Allemagne où s’étalait hier à la une du quotidien populaire Bild (6millions d’exemplaires) un gros titre enjoignant aux Grecs de «payer leur crise eux-mêmes» et usant pour satisfaire la démonstration des raccourcis manipulateurs d’un «journalisme» de la démagogie, en s’appuyant sur une «une étude de la Bundesbank» qui prouverait que (sic) «les Grecs ont effectivement beaucoup plus d’argent que nous» (les Allemands – NDLR). Il ne faut pas s’y tromper, cependant la brutalité avec laquelle agissent Draghi, Merkel et les partisans de la doxa ordolibérale, trahit aussi leur crainte de l’évolution des rapports de forces européens. Ils peuvent être isolés. Même en Allemagne. À côté de Die Linke qui a réagi en dénonçant hier avec force la décision de la BCE, le mouvement syndical (DGB) s’est prononcé contre la poursuite des politiques austéritaires et affiche sa solidarité avec Syriza. Une solidarité qu’il faut faire grandir aux quatre coins de la zone euro. Le défi n’est pas mince. Il s’agit ni plus ni moins de se sauver pour sauver l’Europe.

Publié dans économie, Europe | Tagué | Laisser un commentaire

La vérité des prix sur la dette grecque

Dépendance aux marchés financiers et austérité ont fait gonfler l’ardoise jusqu’à l’insoutenable. 
La renégociation engagée par le gouvernement d’Alexis Tsipras, qui entame une tournée dans l’UE cette semaine, doit constituer un premier pas pour rompre avec ce modèle, poison pour la Grèce et l’Europe.

Le sort qu’il conviendrait de réserver à la dette grecque sera tout en haut de l’agenda européen cette semaine, alors que le nouveau ministre des Finances hellène, Yanis Varoufakis, effectue une tournée des capitales européennes entamée par Paris, où il a rencontré hier soir son homologue français. Objectif : réduire le poids devenu insoutenable d’une ardoise qui s’élève à 315 milliards d’euros, soit 175% du produit intérieur brut (PIB). La volonté d’alléger ce fardeau et les premières mesures d’Athènes, prenant le contre-pied des plans d’austérité dont l’application était étroitement surveillée jusqu’alors par une troïka (UE, BCE, FMI) qui n’est plus la bienvenue dans la capitale grecque, sont pour le moins mal accueillies par les gardiens du temple ordo-libéral européen. Ceux-là naviguent depuis une semaine entre amabilités d’usage à l’égard des nouveaux représentants d’Athènes au Conseil européen et avis de non-recevoir. «Pas question de réduire la dette !» ont déclaré Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, comme la chancelière allemande. Et l’Élysée, s’il entend afficher une posture plus «conciliante», n’en fait pas moins connaître son intransigeance «pour le respect des engagements pris».

Sur la défensive, compte tenu de la sympathie que pourrait susciter l’engagement anti-austérité du nouveau gouvernement grec au sein des opinions publiques, les membres du club de l’Europe austéritaire n’hésitent pas à brouiller les cartes, martelant que les revendications du gouvernement Tsipras seraient soit «illégitimes» soit même «injustes» pour les contribuables des pays bailleurs de fonds, à qui serait, selon eux, présentée l’addition d’un abandon de créances. Intox et populisme. Ces manœuvres ne résistent pas à l’examen de la vérité des prix sur l’ardoise grecque.6902076179_b5a9761411_b

Intox sur l’origine de la dette. Elle constituerait, font valoir les communicants du modèle dominant, un problème typiquement grec. Et d’appuyer la démonstration en zoomant en permanence sur ces terribles travers locaux : la difficulté à faire rentrer les impôts, l’absence de cadastre, le clientélisme et la corruption de la classe politique, ou encore le «maquillage des comptes publics» à l’entrée dans l’euro. Ces problèmes sont réels et figurent d’ailleurs en bonne place sur la pile de dossiers que doivent étudier les nouveaux responsables hellènes. Ils ne constituent pas pour autant la source essentielle du surendettement du pays.

Les difficultés d’Athènes n’auraient jamais été portées à un tel paroxysme sans le krach financier de 2007-2008. «Le minotaure global» (1), selon le titre de l’ouvrage de l’économiste critique Yanis Varoufakis, ministre des Finances depuis une semaine, a dévoré les ressources de l’État. Début 2009, avant de sombrer dans la récession, la Grèce est passée en l’espace de quelques semaines « d’un taux de croissance parmi les plus élevés d’Europe à quasiment zéro», relève ainsi Varoufakis.

Avec le krach, le monde de la finance, gavé de titres à hauts rendements spéculatifs dont les cours s’effondraient, était devenu incapable de rembourser ses dettes. Comme toute l’Europe, Athènes vole alors à son secours. La gigantesque dette privée qui menace son secteur bancaire et financier est socialisée. Mais les dogmes de Maastricht et des traités européens, brièvement mis entre parenthèses pour réaliser l’opération, reprendront bien vite du service. Ils sont présentés comme le seul moyen de «discipliner les États» pour s’assurer du remboursement effectif de l’ardoise colossale contractée auprès de leurs bailleurs de fonds privés, ceux-là mêmes qui venaient tout juste d’être… renfloués. Conséquence : toute la zone euro entre dans les turbulences et singulièrement ses membres les plus fragilisés. Il est alors décidé de placer Athènes sous tutelle d’une troïka composée de la Commission européenne (CE), de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI), qui n’accorde son aide au pays exsangue qu’en contrepartie de superplans d’austérité.

On connaît la suite : les mémorandums auxquels se sont soumis les gouvernements dits d’union nationale (droite et Parti socialiste), ont eu des effets ravageurs. Les salaires ont été amputés de 20 à 30%. Le pays s’appauvrit. D’où un terrible marasme qui va faire grimper toujours davantage une dette que les «purges» étaient censées faire diminuer. Loin de soigner le malade, les médicaments prescrits l’achèvent. La situation actuelle ne tient donc pas d’une faillite individuelle de la Grèce, comme l’affirment les communicants officiels, mais d’un échec collectif des dirigeants européens et de leur modèle austéritaire.

Des arguments nationalistes 
et anti-euro travaillent 
aujourd’hui l’opinion germanique

Arc-boutés en défense, les partisans de cette doxa se cabrent, n’hésitant pas aujourd’hui à jouer d’une dangereuse fibre populiste. En pointe sur le sujet, les dirigeants allemands affirment qu’en ne remboursant pas une partie de la dette, le nouveau pouvoir grec ferait les poches des contribuables de leur pays. «Ce qui ne va pas, c’est que ce sont ceux qui travaillent ailleurs qui paient. Je ne peux pas expliquer cela aux Allemands», s’emporte Sigmar Gabriel, ministre de l’Économie (SPD) du gouvernement Merkel, qui ne craint pas de se mettre ainsi à l’unisson des arguments ouvertement nationalistes et anti-euro qui travaillent aujourd’hui l’opinion germanique.

La réalité est pourtant loin d’épouser ces raccourcis démagogiques. Dans la panique en 2012, alors que le recouvrement de la dette grecque s’avérait déjà intenable, CE, BCE et FMI ont permis aux banques et autres investisseurs privés de sauver leurs meubles. Ces derniers ont pu se séparer de leurs titres hellènes à bon compte (à 50% de leur prix initial, alors qu’ils ne valaient quasiment plus rien sur le marché), transférant ainsi près de la totalité de la dette et de ses risques vers la sphère publique (européenne ou internationale).

Les créances grecques sont donc aujourd’hui entre des mains publiques, celles de la BCE, du FMI et, pour plus de 40%, du Fonds européen de stabilité financière (Fesf). L’Allemagne en détient à hauteur de 41 milliards d’euros, la France de 31 milliards (au prorata de leurs engagements au sein du Fesf). À cela s’ajoutent des prêts bilatéraux accordés à Athènes par Berlin et Paris en 2010 dans le cadre d’un premier dispositif dit de sauvetage. C’est là-dessus que s’appuient les dirigeants des deux principaux pays bailleurs de fonds pour justifier leur refus de couper dans l’ardoise grecque.

Mais les apparences sont très trompeuses. Le fisc allemand, par exemple, est objectivement un énorme «profiteur» de la crise grecque. Berlin a prêté en effet de l’argent à Athènes, à des taux certes très inférieurs à ceux, usuraires, du marché – ils ont atteint jusqu’à 18% pour les emprunts à dix ans en juin 2011 – mais bien au-dessus (entre 2 et 5%) de ceux auxquels il avait lui-même emprunté sur les marchés financiers pour alimenter le fonds de secours européen. Depuis près de deux ans, l’Allemagne se finance en effet sur les marchés à moins de 1,5%, et même à moins de 0,5% depuis l’automne dernier. Techniquement cette situation traduit un afflux de capitaux sur la place allemande. Autrement dit : une réduction du coût du capital emprunté par la puissance publique germanique. Au total, une étude sur ce thème réalisée par des économistes du groupe Allianz chiffre à 40 milliards d’euros les gains réalisés sur quatre ans par Berlin grâce à cette conjoncture ultrafavorable.

C’est là que se situe la plus grande faille d’un modèle européen placé sous la férule des marchés financiers : la mise en concurrence entre États s’est exacerbée dans la crise et c’est le plus fort, devenu le plus hégémonique, qui en tire les plus grands bénéfices. Voilà pourquoi les terribles déséquilibres intra-européens s’aggravent sous l’effet des purges de la troïka au lieu de se résorber. Voilà pourquoi ce modèle austéritaire alimente partout des dérives nationalistes. Très mauvais pour la Grèce, le programme d’austérité, relevait hier le ministre des Finances grecs en marge de sa visite à Paris, l’est aussi pour toute l’Europe.

(1) Yanis Varoufakis, The Global Minotaur, éditions Z, collection « Economic Controverses ».

Publié dans Europe | Laisser un commentaire

Plongée aux sources de Pegida

De Leipzig à Berlin en passant par le Land de Saxe, fief des Patriotes d’Europe 
contre l’islamisation de l’Occident (Pegida), nous avons traqué les véritables causes 
de l’irruption du nationalisme outre-Rhin.

Les démocrates allemands sont inquiets. Ils se mobilisent dans des contre-manifestations qui rassemblent bien davantage de participants que les défilés de Pegida ­(Patriotes d’Europe contre l’islamisation de l’Occident). Mais sans parvenir jusqu’ici à endiguer la poursuite de l’extension du mouvement. Son fondateur, Lutz Bachmann, un ex-braqueur passé maître dans la ­récupération des peurs, a certes dû démissionner après la divulgation d’une photo sur Facebook où il apparaissait déguisé en Hitler (notre édition du 23janvier). Mais les onze autres dirigeants du mouvement appellent à un nouveau rassemblement ce lundi soir dans les rues de Dresde. Le scandale permettra-t-il enfin d’enclencher une diminution de la fréquentation des défilés ?

En attendant, ceux qui ont peur aujourd’hui dans la capitale saxonne, ce sont les étrangers et les demandeurs d’asile. Ils demeurent claquemurés derrière les portes des foyers dans lesquels ils sont hébergés, terrorisés à l’idée d’une mauvaise rencontre dans les rues de la ville. Il y a quinze jours le corps de Khaled Bahray, un jeune Érythréen de vingt ans, a été retrouvé sans vie dans une cité, transpercé de plusieurs coups de couteau, non loin de l’endroit où il était hébergé. Le drame s’est produit alors que la manifestation du lundi 12 janvier (25 000 participants) venait tout juste de se terminer. La police a d’abord conclu à un décès accidentel avant de concéder «une erreur» et de lancer une enquête criminelle. Des associations de défense des droits de l’homme et des groupes antifascistes se sont aussitôt mobilisés pour exiger l’arrestation rapide du ou des coupables et «la transparence» sur les conclusions des investigations policières.

Comment en est-on arrivé là ? Comment a pu se cristalliser à Dresde l’effervescence nationaliste et xénophobe de ces rendez-vous hebdomadaires ? Le Land de Saxe présente certes des prédispositions redoutables. Le Parti national (NPD), d’obédience ouvertement néonazie, est parvenu à faire son entrée dans l’assemblée du Land à deux reprises, en 2004 et en 2009, franchissant à chaque fois la barre qualificative des 5%. Et s’il a échoué de peu (4,8%) au dernier scrutin régional (septembre 2014), c’est en grande partie à cause de l’émergence d’un concurrent d’extrême droite, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui a rassemblé, lui, un électeur sur dix.

Mais ce terrible atavisme n’explique pas tout. Si les joueurs de flûte de l’extrême droite réussissent à entraîner derrière eux autant de citoyens «ordinaires», c’est bien que toute une société est taraudée par un immense malaise. «Les gens sont déboussolés, explique Kerstin Köditz, députée de Die Linke à l’assemblée du Land de Saxe, parce qu’ils se sentent trahis par les partis politiques traditionnels, les médias.» Tous ont peur. Les uns, dans les classes moyennes, de perdre leur position et d’être «déclassés», les autres, déjà précarisés, de perdre leur emploi ou leurs allocations sociales.

Une aubaine pour les animateurs de courants jusqu’alors réduits à une audience très marginale. À Dresde, l’intellectuel des thèses souverainistes et complotistes Jürgen Elsässer est de ceux-là. Rédacteur en chef d’un magazine, Compact, à la diffusion plutôt confidentielle, il a émergé, en l’espace de quelques semaines, comme l’une des têtes pensantes du mouvement. Il évite soigneusement de puiser dans l’habituelle boîte à slogans des têtes rasées du marigot brun. Il dénonce «les événements d’Irak et de Syrie» comme ne constituant rien de moins que «les prémices de la première guerre civile mondiale». Et passé maître dans l’exercice de la récupération la plus abjecte, il martèlera, aussitôt connus les attentats qui ont ensanglanté Paris : «la preuve que Pegida a raison».

Elsässer, qui a débuté sa carrière à l’extrême gauche, plaide une «transversalité» du credo nationaliste par-delà «le clivage gauche-droite». Lundi après lundi, il pourfend avec les autres animateurs de Pegida le «politiquement correct» des partis établis mais en s’efforçant de rester lui-même politiquement audible des foules qui descendent dans la rue. Celles-là, il le sait, ne s’identifient majoritairement pas aux tirades néonazies habituelles.

Cependant, ces précautions n’empêchent pas la présence la plus ostentatoire de groupuscules ouvertement néonazis dans les défilés du lundi. Comme ces groupes de «supporters» aux crânes rasés du club de foot local, le Dynamo Dresde, ces militants du NPD et jusqu’à ce Mouvement des citoyens du Reich, une poignée d’individus revendiquant le retour du Reich allemand dans ses frontières de… 1937. Une présence dont la masse des manifestants «ordinaires» semble s’accommoder sans état d’âme.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti d’extrême droite anti-euro, auteur donc d’une percée (10%) aux ­récentes élections régionales, fonctionne comme une sorte de bras politique de ce mouvement extraparlementaire. Hans-Thomas Tillschneider, dirigeant saxon du parti, ne manque pas une manifestation. Frauke Petry, ex-chef d’entreprise, élue de l’assemblée du Land et cofondatrice de l’AfD, a invité les représentants de Pegida à une rencontre début janvier avec le tout nouveau groupe parlementaire du parti. La stratégie repose sur l’ambiguïté et le double langage. D’un côté on s’efforce, à la manière du Front national (FN) en France, de banaliser le parti sur l’échiquier en affichant l’image la plus républicaine possible. Quand de l’autre on ne ménage aucun effort pour apparaître comme le débouché politique naturel du mouvement nationaliste, anti-islam et anti-immigrants qui émerge. Pegida et l’AfD doivent beaucoup aux politiques conduites par les pouvoirs successifs. Les réformes de structure entamées par l’ex-chancelier Schröder et poursuivies par les gouvernements d’Angela Merkel ont ébranlé la société, fait exploser la précarité et alimenté un repli individualiste, largement déduit du discours qui fait de la compétitivité et du principe de concurrence entre tous l’une des normes clés du «modèle» germanique. L’identification aux performances d’une économie, célébrée à longueur de colonnes comme au-dessus du lot européen, conduit certains à se montrer agressifs envers les «autres», tous ceux qui ne sont pas dans les clous de la norme marchande et pourraient donc mettre en danger des équilibres acquis au prix de «lourds sacrifices». «Et cela, relève le sociologue berlinois Horst Kharst, alors que paradoxalement toutes les enquêtes d’opinion enregistrent une baisse des ressentiments contre les étrangers depuis vingt ans.»

Le lien entre l’ébranlement provoqué par le consensus ordolibéral des partis aujourd’hui réunis au sein de la grande coalition et l’émergence du mouvement Pegida s’incarne dans la figure d’un certain Thilo Sarrazin. L’homme bien mal nommé est l’auteur d’un brûlot antimusulman intitulé L’Allemagne se saborde (1). Les principaux protagonistes des manifestations du lundi à Dresde en ont tous fait leur livre de chevet. Publié en 2010, l’ouvrage, qui avance que les migrants renforcent (sic) «la bêtise qui rampe», plaide la préservation d’une intelligence et de normes allemandes supérieures. Il est devenu un best-seller (1,5 million d’exemplaires vendus).

Thilo Sarrazin n’est pas le premier démagogue venu. Économiste et membre encore aujourd’hui du SPD, en dépit des demandes d’expulsion de plusieurs sections de son parti, il a été ministre des Finances du Land de Berlin de 2002 à 2009 et surtout membre du directoire de la Bundesbank, dont il a dû démissionner en 2010 à la suite du tollé suscité par la parution de son livre. Le credo de l’économiste : une politique budgétaire et monétaire contraignante, gage d’une devise forte, comme garantie de l’expansion et de la domination de l’économie germanique. L’auteur opère, à sa manière, un transfert des logiques de fer du monétarisme sur la société. Les mêmes logiques conduisent Sarrazin à publier quelques mois plus tard L’Europe n’a pas besoin de l’euro (2), se faisant l’écho des positions d’une partie de la classe dirigeante allemande pour qui la faiblesse programmée de la devise européenne empêcherait les entreprises de poursuivre leur «conquête de l’Est». L’euro fort a permis en effet aux firmes allemandes de prendre le contrôle d’entreprises locales en Europe orientale, dont elles se servent comme d’une base de production de pièces détachées bon marché. Avant de les réimporter pour les assembler outre-Rhin en les estampillant d’un «made in Germany» ainsi très compétitif.

Le plaidoyer anti-euro de Sarrazin rejoint les préoccupations d’un Hans Olaf Henkel, ex-patron des patrons allemands, qui plaide pour un retour au mark ou la création d’un «euro du Nord» et qui a adhéré à… l’AfD. La boucle est ainsi bouclée. Les nationalismes anti-euro, identitaires ou xénophobes qui se rejoignent tous les lundis dans les rues de Dresde sont de terribles dérives des normes austéritaires mises en œuvre depuis plus d’une décennie en Allemagne et célébrées toujours, de ce côté-ci du Rhin et à Bruxelles, comme l’incontournable «modèle allemand».

(1) Deutschland schafft sich ab, de Thilo Sarrazin, Deutsche VerlagAnstalt, Munich, 2010. Une traduction française intitulée L’Allemagne disparaît a été publiée en 2013 par les éditions 
du Toucan.
(2) Europa braucht den Euro nicht, DVA Munich, 2012.

(2) Europa braucht den euro nicht , DVA Munich 2012

Publié dans Allemagne, Europe, Uncategorized | Laisser un commentaire

BCE: superbanco à mille milliards pour les marchés

La BCE va lancer un vaste plan de rachats d’obligations du Trésor, pour faire face à la menace de déflation. Mais les politiques austéritaires à l’origine de la léthargie restent encouragées, et la Grèce en est écartée.

Face à une menace de plus en plus prégnante de déflation, la Banque centrale européenne a décidé, jeudi, de racheter à partir du mois de mars un total de plus de 1 000 milliards de titres de dettes d’États ou d’entreprises. L’ampleur de la campagne qui devrait s’étaler jusqu’en septembre 2016, au rythme de 60 milliards de rachats par mois, illustre à sa façon l’acuité des problèmes qui assaillent aujourd’hui la zone euro. Tout comme le choix de l’assouplissement quantitatif (recours massif à la planche à billets), pratiqué largement aux États-Unis ces trois dernières années, mais considéré longtemps comme un tabou par les gardiens de la doxa européenne.

Il est bien minuit moins cinq, a reconnu en substance Mario Draghi, le président de la BCE, lors de sa conférence de presse. Il a pointé «en premier lieu, des dynamiques d’inflation qui ont continué d’être plus faibles que prévu». Les prix dans la zone euro ont chuté de 0,2% au dernier trimestre et l’inflation se limite à 0,2% sur un an (contre un objectif inscrit dans les textes légèrement inférieur à 2%). Et «les mesures adoptées entre juin et septembre», soit une première tentative de déversements massifs de liquidités sur les marchés, n’ont pas tenu leurs promesses, a précisé M. Draghi. Le spectre de la déflation hantait donc toujours plus fort une zone euro en plein marasme avec une stagnation de la croissance pour tous les États membres, y compris pour la «locomotive» allemande.

L’austérité, origine du mal, 
reste prescrite

Si la gravité de l’affection implique effectivement le déclenchement d’un traitement exceptionnel, la guérison du malade paraît toujours bien loin d’être acquise. Car le diagnostic ignore la véritable origine de la menace déflationniste : les politiques austéritaires. Ce sont elles, en effet, qui réduisent la demande en écrasant les salaires et en rationnant les dépenses publiques. Les marges nouvelles espérées d’une baisse de la monnaie unique – qui a poursuivi sa chute hier, après l’annonce de la BCE, à moins d’1,15 dollar pour 1uro –, pour les industries exportatrices de la zone, auront du mal à compenser la poursuite annoncée de la léthargie sur les marchés intérieurs. Le président de la BCE n’en a pas moins plaidé, une fois encore, l’accélération «des réformes du marché du travail». Traduisez une flexibilisation maximale. Angela Merkel, qui plaide l’application sans faille de «réformes de structures» de ce type, avait d’ailleurs pris les devants depuis Davos, quelques minutes avant la conférence de presse de Mario Draghi, en martelant : «La décision de la BCE ne saurait nous écarter de ce chemin.»

L’intervention annoncée sert d’abord les marchés financiers. La BCE va acheter des titres déjà émis par les États ou les entreprises sur le marché secondaire. Ce qui va rendre les investisseurs totalement maîtres du jeu. Avec les très gros risques que cela induit. Ils pourront privilégier des choix de rentabilité dans des placements spéculatifs qui pourraient contribuer à la formation de nouvelles bulles financières. Alors qu’il faudrait permettre aux États et aux acteurs économiques d’accéder, grâce à la création monétaire de la BCE, à des crédits sélectifs en faveur de l’emploi, la formation, les services publics ou de la lutte contre le réchauffement climatique. Pour faire face aux besoins considérables des populations de la zone euro.

À l’inverse de cette logique constructive pour le projet européen, puisqu’elle permettrait aux pays les plus en difficulté d’avoir accès aux crédits bon marché indispensables pour se remettre à flot et se développer, les mesures adoptées par la BCE vont autoriser les marchés financiers à continuer de jouer les États les uns contre les autres. Les rachats de titres d’obligations du Trésor sont assortis, en effet, de conditions strictes. Ils ne pourront être réalisés que par les banques centrales nationales, à proportion de leur participation au capital de la BCE. L’essentiel du risque restera donc assumé par chaque pays. Il ne sera mutualisé qu’à hauteur de 20% seulement de la totalité du programme. On imagine le casse-tête qui s’annonce pour un pays comme la Grèce, dont la Banque centrale n’aura quasiment aucune latitude pour alléger son service de la dette (dont le taux vient de grimper à plus de 9%).

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

La fièvre nationaliste grandit en Allemagne, la résistance aussi

Symptôme du malaise politique que produit le «modèle», les manifs des joueurs de flûte 
de l’extrême droite s’amplifient à Dresde. Ailleurs, les contre-manifestants accentuent la riposte.

Les manifestants qui ont défilé une nouvelle fois dans les rues de Dresde lundi soir à l’appel d’un mouvement baptisé Patriotes d’Europe contre l’islamisation de l’Occident (Pegida) étaient près de 20 000, plus nombreux encore que les semaines précédentes. Pegida parvient à prospérer sur l’immense malaise politique et identitaire que produit le «modèle allemand» de régression sociale. Différents groupuscules, crypto-bruns antilibéraux, identitaires ou même ouvertement néonazis, comme le NPD, parviennent, avec un succès croissant très préoccupant, à fédérer une sorte d’opposition extraparlementaire clamant «Nous sommes le peuple», comme lors des rassemblements qui ont précédé la chute du régime de l’ex-RDA. Ils jouent des peurs qui émergent dans une société ébranlée par les réformes antisociales et une immense défiance à l’égard des partis politiques traditionnels. Et si l’effroi suscité par la barbarie islamiste en Syrie est instrumentalisé, Pegida prospère surtout sur l’angoisse d’une population largement précarisée qui craint de se faire «voler» son emploi ou ses allocations sociales par les immigrés et les demandeurs d’asile. Certes globalement plus nombreux outre-Rhin, aujourd’hui ceux-là sont pourtant très rares dans un Land comme la Saxe, qui ne compte pas plus de 0,5% de migrants musulmans.

Les passerelles avec l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti d’extrême droite anti-euro qui a réalisé une percée à plus de 10% aux récentes élections régionales, sont de plus en plus notoires. Une sorte de sommet est ainsi prévue aujourd’hui à Dresde entre les principaux tribuns du mouvement et le groupe de l’AfD au Parlement de Saxe.

Pegida, qui cherche à étendre les mobilisations au-delà de son fief saxon à d’autres villes allemandes, semble en échec sur ce terrain-là. À Cologne, Rostock, Hambourg ou Berlin, les joueurs de flûte bruns n’ont pas rassemblé lundi plus de quelques centaines de personnes. À l’inverse, des contre-manifestations ont réuni beaucoup plus de monde. Signe que les résistances s’amplifient face aux dangers de cette poussée de fièvre nationaliste. Même Angela Markel a jugé nécessaire de monter au créneau, dénonçant «l’intolérance à l’égard de ceux qui n’ont pas la même couleur de peau ou la même religion», lors de la présentation de ses vœux à la nation. 
La démarche est louable. Le lien n’en est pas moins accablant entre l’exigence de fer dont fait preuve la chancelière dans la stricte application des ordonnances ordo-libérales par les partenaires de la zone euro et la montée du nationalisme en Allemagne, comme dans le reste de l’UE.

Publié dans Allemagne, Europe | Laisser un commentaire