Les vaches à lait du capitalisme vert

 

Voyage au nord de Berlin, au cœur d’une agro-usine de 3300 vaches dans le Brandebourg qui tire la plus grande part de sa rentabilité d’une réglementation allemande de la… transition énergétique taillée sur mesure.

 

Difficile de faire entrer la vache dans l’étroit boxe où ses pies seront branchées sur la trayeuse automatique. Elle beugle visiblement agacée après avoir glissé sur un plan incliné. Le chef d’atelier qui orchestre la manœuvre lâche un juron et maudit en riant «les humeurs de la demoiselle». Elle vient de l’asperger d’une énorme giclée de bouse. Nous sommes à Karstädt au cœur de l’une des plus grosses ferme-usine que compte le Land du Brandebourg. Au total 3.300 vaches. Quelques 1400 Holstein-Friesian, noires et blanches, sont affectées en batterie à la production laitière. Elles défilent tous les jours comme en cet après-midi de la mi-novembre vers le manège (Kuhkarrusel) qui peut traire 60 bêtes à la fois. La vache récalcitrante est poussée sans ménagement avec une fourche métallique. Surtout ne pas bloquer la chaîne car le rythme de production n’admet aucune fausse note. 11,5 millions de litres en 2014/2015 et sans doute 13,8 millions au 31 mars 2016 « grâce à une montée en puissance après la suppression des quotas laitiers », explique fièrement Lothar Pawlowski, le patron des lieux.

En symbiose avec la coopérative laitière, trois sociétés anonymes gèrent le reste du cheptel (1900 bêtes de race Fleckvieh destinées à la production de viande) et la mise en culture d’un domaine qui s’étend sur quelque 3800 hectares. Sur ces équipements très automatisés, faits d’une dizaine de halles, d’ateliers ou d’étables géantes, seulement 54 personnes travaillent. Le monstre est le pur produit du modèle agro-industriel qui étend son emprise aujourd’hui sur toute la région (voir l’humanité du 25 novembre). Pour le pire au plan social comme au plan écologique. Ses gestionnaires n’ont pourtant aucun état d’âme. Ils s’affichent au contraire comme les pionniers d’un capitalisme vert dont la preuve de l’efficience serait fournie par la convergence de leurs performances financières avec leurs investissements «écologiques».

Lothar Pawlowski est passé visiblement sans trop d’encombres de la gestion d’un grand domaine agricole de la RDA (LPG) dont il fut jadis directeur à celle de cette usine à lait. Il semble toujours imprégné d’un discours très idéologique quand, recevant le journaliste de l’Humanité, il s’emploie à détailler une « organisation exemplaire de la production », inscrite dans le « respect des équilibres environnementaux et dévouée au développement durable». Tout est produit et recyclé sur place selon un schéma très simple: le maïs cultivé intensivement sur quelques 700 hectares du domaine fournit l’essentiel de la nourriture des animaux. Il est entreposé dans des silos hauts comme un colline que l’on aperçoit à l’entrée du site. Les déjections des vaches sont récupérées par un réseau de canalisations, puis « envoyées par pipeline », précise Pawlowski, un sourire narquois aux lèvres, des étables vers l’usine de méthanisation Biokraft GmBH proche du domaine. Celle ci va les mélanger à du maïs cultivé aussi sur place, pour en extraire, après fermentation, le méthane dont la combustion servira à la production d’électricité. Enfin les résidus de bouses et de plantes sont récupérés dans le méthaniseur pour être épandus comme engrais sur les vastes champs du domaine.

La boucle serait ainsi bouclée, de super rendements assurés et l’environnement… amélioré. Mais à y regarder de plus près le charme de ce conte de fées vert s’évanouit très vite. L’usine à lait de Karstädt use effectivement des dispositions de la loi EEG, destinées à stimuler l’énergie durable, comme d’un appui majeur pour assoir la stratégie d’expansion de son élevage intensif et de conquête des marchés. Le domaine est hérissé d’éoliennes, les toits des granges ont été tapissés de cellules photovoltaïques, des centaines d’hectares de colza sont destinés à la fabrication de « biocarburants » et une centrale au méthane est donc installée à la lisière des champs. Ce mode de fonctionnement permet aux entreprises du complexe agro-industriel de bénéficier à plein des soutiens publics à la fabrication d’énergie «propre». De quoi consolider confortablement leurs résultats financiers. Même quand le prix du litre de lait s’effondre aujourd’hui en dessous de 25 centimes. Car à la suppression des quotas laitiers européens s’ajoute l’embargo sur les exportations destinées à la Russie et l’écrasement des prix à la consommation sur le marché intérieur allemand par les deux géants du hard discount Aldi et Lidl. Lothar Pawlowski n’y voit « aucune raison » de ne pas poursuivre l’objectif d’augmenter la production de 2,3 millions de litres pour l’année en cours. La raison est simple: Les gains réalisés grâce à la production d’énergie «verte» donnent à l’usine à lait des reins très solides. Elle peut ainsi produire à prix coûtants, voire à perte, et rafler les marchés délaissés par nombre d’éleveurs régionaux ruinés, eux, par l’effondrement du prix du lait.

« En dessous de 200 vaches c’est désormais quasiment impossible de résister », s’exclame sans rire le vétérinaire Armin Stutz de Wittstok, gros bourg des environs. Il dénonce un « terrible paradoxe »: « Il apparaît de plus en plus de méga-fermes à 2000 vaches et j’ai de moins en moins d’animaux à soigner.» Exploitations familiales, coopératives de dimension moyenne : « rien ne résiste aux géants de l’agro-industrie», précise le véto qui s’insurge également du « traitement immonde » réservé à des animaux qui ne sortent jamais de leurs étables-hangars.

Quant au bilan écologique de l’affaire « il est désastreux », souligne Katrin Wenz, dirigeante de l’association BUND, les amis de la terre, à Berlin. Le digestat recueilli dans les méthaniseurs et répandu sur les champs contient de très grosses quantités de nitrates qui polluent dangereusement les nappes phréatiques. « Les relevés, précise Katrin Wenz, sur la qualité de l’eau sont de plus en plus préoccupants». Mais surtout la combustion du méthane et l’exploitation intensive des plantes (maïs ou colza) exclusivement destinées à fabriquer de l’énergie sont, dans les faits, des ventilateurs à CO2. La stimulation de la production d’énergie renouvelable est ainsi retournée contre ses propres finalités. Et le marketing écologique brandie par l’usine à vache de Karstädt s’apparente au moins à de la publicité mensongère et sans doute bien davantage à une escroquerie systémique.

Lothar Pawlowski entend partir à la conquête du monde en usant, dit-il sans broncher, de « l’image très positive et du label de qualité » dont bénéficient le lait produit en Allemagne. L’entreprise exporte déjà 11% de sa production et le niveau de compétitivité qu’elle a atteint, lui offrirait les meilleures perspectives. « Il n’y a pas de raison, martèle le boss, que les performances à l’export soient réservées à l’industrie manufacturière ». Le lait vendu au géant germano-suédois Hansa Arla de l’agro-alimentaire peut aussi être transformé en poudre et donc être vendu sur les marchés les plus éloignés. La Chine constitue un débouché considérable. «Et le coût du transport, quelques cents par litre, en bateaux containers n’est vraiment pas un problème», nous confie un Pawlowski visiblement réjoui qui attend l’instauration « d’une dynamique plus importantes encore », de l’ouverture d’un grand marché transatlantique (TTIP) dont la négociation se poursuit entre dirigeants européens et états-uniens.

« La course aux exploitations géantes s’inscrit pleinement dans cette perspective transatlantique», relève Katrin Wenz du BUND qui dénonce « l’imposture écologique » de ces « élevages de masse ». Des animaux nourris avec des plantes poussées aux engrais, traitées aux herbicides, « Comment peut-on affirmer, s’exclame la jeune-femme, que cela n’a aucune conséquence sur le contenu du lait ?»

L’imposture sociale n’est pas moindre. Le nombre d’employées permanents des étables-usine est réduit au minimum. Et l’épandage du digestat pour fumer les vastes terres du domaine est sous-traité à une « entreprise de main d’œuvre,» explique pudiquement Lothar Pawlowski. Renseignements pris la dite firme passe des contrats d’ouvrage (Werkverträge) avec des sociétés sises dans les pays d’Europe orientale dont les travailleurs détachés sont payés avec un lance-pierre.

Des citoyens de plus en plus nombreux ont pris conscience du désastre et refusent de se laisser abuser par les faussaires de l’ordo-libéralisme. « Des résistances à l’agro-industrie se font jour dans toute la région et à l’échelle du pays », souligne Kirsten Trackmann, députée Die Linke de la circonscription. Plusieurs organisations du Brandebourg condamnant « l’élevage de masse » se sont regroupées pour exiger la tenue d’un référendum sur le sujet comme le permet la législation du Land. Des milliers de signatures ont déjà été recueillies. A l’échelle du pays l’ampleur de la mobilisation populaire contre le grand marché transatlantique dont l’avènement aggraverait encore le gigantisme agro-industriel, a surpris nombre d’observateurs. Quelques 250.000 personnes ont défilé le 10 octobre dans le centre de Berlin à l’appel de tous les syndicats, de Die Linke et d’une multitude d’associations écologistes comme BUND ou d’initiatives de citoyens. Une lutte mêlant enjeux écologiques et sociaux dont l’issue est cruciale pour l’Allemagne, comme pour la planète.

Bruno Odent

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L’agriculture allemande, l’autre faussaire 
du développement durable

Des mégadomaines agricoles se reconstituent à l’Est du pays sous l’égide d’«investisseurs» qui piétinent 
équilibres écologiques et sociaux en se servant de la réglementation… «verte».

«Il n’y a plus de paysans à Kutlitz.» Manfred Biermann ne décolère pas. Son bourg (3 000 habitants) est devenu l’otage du plus gros producteur agricole allemand. Sur des milliers d’hectares, les champs sans fin qui s’étendent entre la petite cité «dortoir» aux rues vides et sa voisine Karstädt appartiennent au groupe KTG Agrar. La société cotée à la Bourse de Francfort depuis quatre ans possède 45 000 hectares et des dépendances en Lituanie.

«C’est le grand retour des Junckers», maugrée Manfred (75 ans), ancien technicien agricole licencié dans les années 1990. Les nouveaux maîtres ne sont plus ces grands propriétaires terriens, issus de la noblesse prussienne imprégnée de culture militariste qui s’est si fâcheusement illustrée dans la montée du nazisme. Purs produits de la financiarisation du capitalisme allemand, ils siègent à Hambourg et pilotent leurs réserves depuis leurs ordinateurs pour en tirer la meilleure rente. Depuis quatre ou cinq ans, l’Allemagne, et plus particulièrement celle des grands espaces agricoles du nord-est, est dans le collimateur des «investisseurs». On assiste à une frénésie d’achats de terre. «Les prix de l’hectare ont été multipliés par cinq. Ceux des fermages par trois», précise Manfred. Résultat : les paysans ou même certaines coopératives agricoles, survivances lointaines de l’agriculture «socialiste», vendent ou cèdent leurs baux. La concentration bat son plein.

Un niveau de rentabilité très attrayant

Comme en d’autres lieux de la planète, la terre nourricière joue, aux yeux des marchés, un rôle de valeur refuge, de placement porteur, comme l’immobilier. Singulière perversité du phénomène : il est stimulé en Allemagne par les mesures publiques qui prétendent assurer la… transition énergétique. À perte de vue autour de Kutlitz, s’étalent des champs de maïs ou de colza, dont la seule vocation est d’être broyés pour produire du «carburant vert» ou alimenter des minicentrales électriques qui brûlent du méthane. KTG, qui réalise un tiers de son chiffre d’affaires avec la production d’énergie, est autant un géant de l’agriculture qu’un électricien qui envoie quelque 60 mégawatts sur le réseau. A l’échelle du pays, près d’un million d’hectares sont consacrés à cette « Energimais » (maïs énergie)

La loi destinée à stimuler l’utilisation d’énergies renouvelables (EEG) garantit pendant vingt ans un prix très rémunérateur de l’électricité produite. D’où un niveau de rentabilité extrêmement attrayant aux yeux des exploitants. En particulier des plus gros, incités ainsi à étendre leurs méthodes agro-industrielles et leurs domaines pour accroître encore productivité et rendements de leurs monocultures. Le méthane produit par la biomasse est estampillé «biogaz». Car le bilan carbone de celui-ci serait «neutre». «La plante capte par photosynthèse le CO2 qu’elle restitue ensuite sous forme de combustible en se décomposant dans la biomasse», explique un fonctionnaire du ministère allemand de l’Environnement. Mais l’argument qui sert de justification au «business vert» ne trompe plus personne dans la région. À Wittstock, chef-lieu d’arrondissement de 10 000 habitants, le vétérinaire Armin Stutz, gaillard costaud à la barbe grisonnante, qui sillonne les routes de campagne par tous les temps, met très vite les choses au point : «Si vous intégrez les tonnes de diesel nécessaires aux passages des engins de labour, au semage et à l’épandage d’engrais et que vous y ajoutez un traitement sans vergogne aux pesticides les plus toxiques, le bilan écologique est catastrophique.» Et de s’exclamer : «L’appellation bio de biogaz. C’est une arnaque.»

L’espace de l’agriculture « écolo » rétrécit

L’effet de cette drôle de réglementation environnementale sur les émissions de CO2 est ainsi inversement proportionnel à sa capacité à stimuler la rentabilité financière du capital investi dans l’agriculture. Les faussaires à l’écologie ne siègent pas seulement dans les étages supérieurs de l’immeuble du groupe Volkswagen à Wolfsburg. Et une poursuite du voyage autour de Wittstock dans la campagne du Brandebourg va nous permettre de découvrir toutes les funestes conséquences de l’emprise croissante de l’agrobusiness sur la vie locale. À Zampow, pittoresque village en bordure du plateau du Mecklembourg parsemé de lacs (Seenplatte), Wilhelm Schäkel, diplômé d’agriculture et… de philosophie, est installé depuis 1992. Militant de l’agriculture biologique, il est à la tête d’une grande ferme de 400 hectares où il élève 130 bovins labellisés viande bio. «L’espace imparti à l’agriculture respectueuse de l’environnement ne cesse de se rétrécir», dit-il. À l’instar de son domaine qui s’étendait, il y a cinq ans encore, sur près de 800 hectares. La raison : l’explosion du coût du fermage. «Pour beaucoup, c’est devenu ingérable», s’exclame Wilhelm qui pointe la pression des «investisseurs» sur les prix. Il se retourne et désigne aux quatre points cardinaux les terrains de collègues «écolos» qui ont dû «renoncer les uns après les autres». «Ici, c’est un Hollandais qui a racheté pour construire un poulailler géant. Là, c’est le groupe Rothkötter, le fournisseur de McDo en volatiles. » «Ce capitalisme sauvage est en train de nous bouffer», lance Wilhelm. Il relève qu’au total 4 000 fermes bio ont ainsi disparu en Allemagne et pointe la contradiction avec les objectifs toujours affichés par le ministère de l’Agriculture de consacrer 20% des terres cultivables à l’exploitation «écologique». Wilhelm réussit à boucler ses comptes, comme bon nombre d’agriculteurs survivants du secteur, grâce à l’aménagement de plusieurs logements dans sa ferme qui lui permet de proposer des formules de séjours de vacances en gîte rural. Un moyen de résister dans tous les sens du terme. La destination, il est vrai, est prisée à 150 kilomètres de Berlin et à proximité immédiate des lacs. «En saison, ça ne désemplit pas. À croire que les gens affectionnent les espèces en voie de disparition», conclut Wilhelm en éclatant de rire.

Autre contradiction des petits arrangements de l’ordo-libéralisme avec l’environnement : ils mettent à mal le principe de l’autosuffisance alimentaire toujours proclamé par Berlin. Seuls 2 000 hectares sont consacrés à la culture de la pomme de terre aujourd’hui dans le Brandebourg contre 20 000 autrefois. «C’est une autre conséquence de l’expansion des monocultures du maïs et du soja», relève Georg Büchner, responsable du syndicat IG BAU (construction, agriculture et environnement) au niveau du Land. Mais pour l’homonyme du célèbre écrivain, inspirateur de la révolution de 1848, le plus grave est dans les conditions sociales réservées aux salariés de l’agriculture. Profitant d’un taux de syndicalisation très faible, le patronat du secteur a réussi à imposer un report de l’application du salaire minimum (8,50euros brut de l’heure) à 2017. Jusque-là le minimum de branche (aujourd’hui 7,20euros) demeure la règle.

Multitude de salariés précarisés

Le plus grave, aux yeux de Büchner, c’est cette multitude de salariés saisonniers ou embauchés dans les mégastructures d’élevage. Ils travaillent sous l’égide de «contrats d’ouvrage» (Werkverträge) avec des sociétés de mains-d’œuvre polonaise, bulgare ou roumaine et s’entassent dans des habitations communautaires à trois ou quatre par chambre. L’entreprise prélève le loyer (jusqu’à 200 euros) et le couvert directement sur leur salaire. «Les ouvriers étrangers vivent en autarcie, parfois des vigiles ont été déployés par les patrons autour de leurs “résidences”, précise Georg Büchner. Dans le sud du Brandebourg, certains sont logés dans une caserne désaffectée de la Bundeswehr (l’armée allemande). » Malgré les difficultés, le syndicat a mis en place des «lieux de contact» pour que ces travailleurs détachés puissent connaître leurs droits, témoigner, se défendre et poser des recours. «Il y a eu une amélioration. Les gens sont moins surexploités, précise Büchner. Mais on est encore très loin du respect de la légalité sociale.»

Toutefois, «de plus en plus d’habitants dénoncent le caractère irresponsable du développement des monocultures du maïs ou du colza, des fermes à 2 000 vaches ou de porcheries à 40 000 cochons», relève Kirsten Dackmann, députée Die Linke de la circonscription de Wittstock. Des mouvements de résistance ont surgi en faveur d’une agriculture durable «parce que solidaire et préservant l’environnement», précise l’élue.

À Dranse, à quelques kilomètres du bourg, les bâtiments tout neufs d’une usine dans un champ. Capacité d’accueil : 380 000 poulets. D’énormes cheminées déjà en place au bout des premières rangées de ces poulaillers géants rejetteront des tonnes d’ammoniac dans l’atmosphère dès que la production aura démarré. Mais la construction a été stoppée suite au recours posé par une association de la région contre «les dégâts prévisibles sur l’environnement». Détaillant les enjeux environnementaux et notamment le danger de pollution irréversible des lacs tout proches, devant la grille du chantier vide auquel deux molosses aboyant interdisent l’entrée, Albrecht Gautzsch, président de l’initiative de citoyens «Wittstock contre la poule industrielle», évoque la détermination des populations. «C’est énorme. Nous avons réussi à collecter plus de 50 000 euros pour couvrir les frais d’avocats. Sans quoi nous n’y serions jamais arrivés.» L’«investisseur», qui vient de Basse-Saxe à l’ouest du pays, a fait appel. «Nous avons bon espoir, poursuit Gautzsch, qu’il soit définitivement débouté.» Un premier coup d’arrêt aux pollueurs et aux exploiteurs du capital financier ?

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La grande coalition de Merkel au bord de la crise de nerfs

La chancelière, qui doit faire face à une fronde dans son propre camp contre sa politique migratoire, manœuvre en recul et durcit le droit d’asile, sans faire cesser les surenchères ni le malaise au gouvernement.

Le camp des frondeurs, hostiles à la poursuite d’une politique d’immigration jugée trop favorable, s’élargit au sein même du parti de la chancelière. Au point de secouer les bases de son gouvernement de grande coalition. Les coups les plus rudes viennent de Horst Seehofer, chef de file de la CSU, la branche bavaroise de la démocratie chrétienne. Face au maintien d’un afflux exceptionnel de réfugiés vers le pays, il estime les «limites du supportable» dépassées et veut des mesures drastiques pour stopper l’immigration. Depuis quelques jours, il ne se contente plus de vitupérer dans la presse contre le laxisme des autorités et laisse carrément planer la menace d’un retrait des trois ministres CSU présents dans le gouvernement. La posture suscite toutes les spéculations dans la presse germanique sur une crise politique au sommet de l’État. D’aucuns allant même jusqu’à envisager très sérieusement « le début de la fin de l’ère Merkel » avec un éclatement de la grande coalition et la convocation d’élections anticipées.

Dramatisation des débats

À y regarder de plus près, cette perspective reste certes bien improbable. La chancelière, même en recul, dispose toujours d’appuis très importants dans son parti et dans l’opinion. Surtout, les principaux frondeurs et en premier lieu, le ministre président de Bavière, auraient bien trop à perdre dans un scrutin anticipé où ils pourraient être eux-mêmes lourdement sanctionnés. Il n’empêche, la dramatisation des débats pousse la grande coalition au bord de la crise de nerfs. Les dirigeants des trois partis de la coalition, Angela Merkel (CDU), Horst Seehofer (CSU) et Sigmar Gabriel (SPD), se sont retrouvés dimanche 1er novembre en sommet pour tenter d’élaborer un compromis. Sans résultat. Une nouvelle réunion est programmée aujourd’hui. Prudente la chancellerie évoque «un processus de négociations» qui pourrait encore se prolonger.

Durcissement du droit d’asile

Au grand dam des frondeurs, Angela Merkel se refuse encore à une limitation a priori de l’accueil des réfugiés qui contredirait le droit international. Placée sur la défensive par les siens, elle n’en a pas moins déjà opéré un net virage. À la mi-octobre, elle a ainsi fait adopter un redoutable durcissement du droit d’asile par le Bundestag. Le nouveau texte prévoit une accélération des procédures d’expulsion pour tous ceux dont la demande est refusée. Il exclut du statut de réfugié les ressortissants des pays des Balkans et… d’Afghanistan, en dépit des offensives des talibans dans plusieurs régions et de l’apparition sur place de groupes affiliés à Daech (« État islamique »). Sarah Wagenknecht, coprésidente du groupe Die Linke, a dénoncé à la tribune du Bundestag «la terrible incohérence» des positions du gouvernement avec d’autant plus de force que Berlin a fait adopter, «dans l’urgence également», pointe-t-elle, un prolongement du stationnement des troupes allemandes dans l’Hindu Kush en raison de la détérioration de la situation sur ce terrain afghan.

Immigration sélective

L’expulsion de milliers de Kosovars qui sont entrés en Allemagne depuis le début de l’année, fuyant la misère et la sanglante instabilité mafieuse régnant dans le pays, va pouvoir ainsi être encore accélérée (l’Humanité du 21 octobre). En contrepartie, le nouveau droit d’asile prévoit une intégration plus rapide de ceux qui disposent du profil requis. Selon une philosophie voisine de celle du projet de «loi sur l’immigration» porté depuis quelques mois par le groupe parlementaire SPD, il s’agit d’instaurer un système permettant de sélectionner rapidement les migrants que le pays désire effectivement accueillir.

Confrontée à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, en raison de l’aiguisement de la crise démographique, la Fédération de l’industrie allemande (BDI), principale organisation patronale du pays, milite en faveur de cette immigration sélective. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle reste si fortement engagée dans des campagnes en faveur de l’accueil des réfugiés, les demandeurs d’asile syriens pouvant se prévaloir le plus souvent – à l’inverse des Kosovars – d’un haut niveau de formation. La préoccupation patronale a pu se retrouver pleinement à l’unisson du slogan de la chancelière «Nous allons le faire» (« Wir schaffen das »), destiné à montrer cet été sur le mode du «yes we can» de Barack Obama, que le pays pouvait relever le défi de l’intégration des réfugiés syriens.

Hormis ce durcissement de la légalité sur l’asile, Angela Merkel semble prête à céder à l’instauration de camps de transit dans des zones frontalières, destinés précisément à se donner le temps et les moyens d’effectuer un tri efficace pour séparer les personnes expulsables des «vrais» demandeurs d’asile avant de leur ouvrir le passage vers l’intérieur de l’Allemagne. La démarche est portée par Horst Seehofer. Pour bien montrer sa détermination à ne pas transiger sur l’adoption de mesures de ce genre, le patron de la CSU bavaroise a reçu avec tous les honneurs, fin septembre, à Munich, Viktor Orban, premier ministre hongrois et bâtisseur de murs à ses frontières extérieures.

Travail de sape des amis de Merkel

Pour l’heure, le SPD paraît toujours rétif au déploiement d’un tel dispositif qui serait, dit Sigmar Gabriel, «humainement indigne». Cependant pour contrecarrer concrètement cette offensive droitière antimigrants, le leader du SPD semble exclure tout changement d’alliance bien qu’il soit possible puisque la gauche allemande (SPD, Verts, Die Linke) dispose d’une courte majorité dans le Bundestag. Comme le SPD reste figé dans les sondages sur le niveau historiquement bas des élections de 2013 (autour de 25% des suffrages), une mise en minorité de la chancelière la contraignant à démissionner et à convoquer des élections anticipées constituerait, il est vrai, une opération à haut risque pour le parti.

Au total si Angela Merkel paraît donc, pour l’heure, disposer des moyens de rester bien arrimée à son siège de chancelière, il n’est pas sûr que le travail de sape de ses amis, dont celui de personnalités du tout premier cercle du pouvoir, ne la fasse pas vaciller à terme. Plusieurs membres du gouvernement ne cachent plus leurs désaccords. Le ministre de l’Intérieur, Lothar de Maizière, invoque ouvertement une orientation «irréaliste et erronée» en matière d’accueil des migrants. Le très puissant ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, n’hésite pas à déplorer à mots à peine voilés une politique «coûteuse» qui contraindrait à «des coupes» pour rétablir en bout de course le sacro-saint équilibre des comptes publics.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), l’extrême droite allemande, est la seule véritable gagnante de ces épanchements au sein de la grande coalition. Tous les sondages la donnent en forte progression la plaçant désormais à environ 8% des intentions de vote, nettement au-dessus du seuil de 5% nécessaires pour entrer au Bundestag. De façon très classique ses outrances et ses slogans xénophobes sortent renforcés quand ils sont crédibilisés par l’attitude du «personnel politique» le plus haut placé.

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Les ultras 
de Pegida en terrain déblayé

Les joueurs de flûte du mouvement xénophobe surenchérissent 
avec l’appui tacite de hauts dirigeants qui ont isolé la chancelière, en contestant ouvertement la nécessité du respect du principe du droit d’asile.

«Une vague de haine et de hargne contre les réfugiés inonde l’Internet ! Ça suffit.» Au lendemain de la nouvelle ­démonstration de force des Patriotes européens contre ­l’islamisation de l’Occident (Pegida) à Dresde le tabloïd Bild Zeitung, plus gros tirage de la presse germanique, a décidé hier d’entrer en campagne. La décision illustre à la fois une montée des craintes nourries par la poussée xénophobe et une véritable schizophrénie allemande sur le sujet puisque le même Bild fut, il y a tout juste quelques mois, au paroxysme de la «crise grecque», l’acteur d’une autre campagne, pétitionnaire celle-là, revendiquant «pas un sou de plus pour les Grecs voraces», en s’appuyant sur les clichés les plus… racistes.

Pour autant les bonnes raisons de sonner l’alerte ne manquent pas. Le défilé de Dresde a rassemblé quelque 20 000 participants. Pegida, qui célébrait son premier anniversaire, a réussi à amalgamer, comme au plus fort des rassemblements de l’hiver dernier, des militants néonazis, des ultras du «souverainisme», des sympathisants de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti d’extrême droite anti-euro (AfD), mais aussi des personnes «ordinaires» fragilisées par les réformes antisociales de ces dernières années et aveuglées par l’angoisse que les «migrants» ne viennent renforcer leur propre précarité. Les diatribes entendues y sont de plus en plus décomplexées. Comme celle d’Akif Pirinçci, cet auteur germano-turc de pamphlets homophobes et racistes. Invité à s’exprimer à la tribune il a regretté que, pour faire face à «l’invasion», les camps d’extermination soient «désormais hors service». Angela Merkel est accusée de «haute trahison» et priée de démissionner quand elle n’est pas, comme sur des banderoles la semaine dernière, promise à la potence.

Il ne faut certes pas s’y tromper : la société allemande possède les ressorts pour résister à ce terrible accès de fièvre. À Dresde des contre-manifestants, nombreux, ont fait front. Des dizaines d’associations continuent de clamer «Willkommen» (bienvenu) à l’adresse des réfugiés. À la Fondation Amadeu-Antonio de défense des droits des migrants, on dénonce une exploitation délétère des peurs face à l’afflux de demandeurs d’asile alors que «l’Allemagne a largement les moyens de faire face aux problèmes logistiques posés». Il n’empêche, l’inquiétude croît. Martin Schulz, le président du Parlement européen, alertait hier contre une extrême droite allemande, «moins nombreuse que dans d’autres pays, mais plus brutale et prête à la violence».

La chancelière, qui maintient ses positions de principe sur le droit des réfugiés à l’accueil, apparaît de plus en plus isolée. ­Plusieurs ministres CDU, et même le vice-chancelier SPD, Sigmar Gabriel, regrettent ouvertement une politique trop accommodante. Quant au ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, passé maître cet été, avec Bild, dans le maniement de la vindicte populiste antigrecque, il a trouvé bon d’indiquer que l’hébergement des demandeurs d’asile allait coûter cher et qu’il envisageait donc de «couper dans d’autres dépenses» afin de préserver le respect du sacro-saint équilibre budgétaire atteint cette année – «Jeter ainsi de l’huile sur le feu est tout simplement irresponsable», a réagi Katja Kipping, la coprésidente de Die Linke. Célébré dans la manif de Pegida, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, avait été invité en grande pompe à Munich par la CSU, le parti chrétien frère de la chancelière. Les joueurs de flûte ont-ils vraiment eu besoin de forcer leur talent ?

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La TV publique allemande fait du Pegida

ARD, la 
première 
chaîne germanique, met en scène un photomontage montrant la chancelière Angela merkel, voilée et en tchador, devant un Bundestag hérissé de minarets.

Des nouvelles de Berlin, l’émission hebdomadaire à forte audience sur la chaîne publique de télévision ARD, était consacrée ce dimanche 4 octobre à la question des réfugiés. Thème du débat : l’Allemagne peut-elle accueillir le flot de migrants qui frappe aujourd’hui à sa porte ? Après quelques citations en préambule de hauts dirigeants politiques qui ne cachent pas leur scepticisme et leur souhait de restreindre à tout le moins les nouvelles arrivées, le présentateur vedette, Rainald Becker, apparaît. À l’écran, derrière lui, un photomontage surgit mettant en scène un bras musclé drapé dans la bannière nationale, avec en arrière-plan un Reichstag (siège du Parlement) encadré de minarets, dont la coupole est surmontée d’un croissant islamique. Quelques secondes plus tard, la chancelière apparaît au premier plan devant l’édifice. Elle est… voilée et vêtue d’un tchador.

«Que se passe-t-il avec nos valeurs ? (…) Comment réagissons-nous quand des réfugiés ont des problèmes avec le droit des femmes, la liberté de la presse et d’opinion ?» demande benoîtement Rainald Becker, qui est aussi vice-rédacteur en chef de la chaîne. On pensait l’usage de ce type de raccourcis réservé aux militants de l’extrême droite ou à ces Patriotes contre l’islamisation de l’Occident (Pegida) qui brandissent régulièrement de telles images dans leurs cortèges. Et totalement incompatible avec l’éthique des professionnels de la TV allemande. Mais si cette triste «première» suscite depuis dimanche un salutaire tollé dans la presse germanique, Becker, le présentateur d’ARD, en défend «la légitimité journalistique» (sic), comme s’il était persuadé d’avoir l’appui d’une partie de l’opinion. Car le dérapage est aussi le reflet d’une schizophrénie allemande alimentée par l’attitude des autorités. Quand l’humanisme d’Angela Merkel à l’égard des réfugiés est contredit par les surenchères populistes antigrecques qu’elle exprimât avec son gouvernement au début de l’été…

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Volkswagen, l’essence d’un faussaire

Le champion mondial de l’automobile s’est conformé à grande vitesse aux logiques financières anglo-saxonnes, multipliant les drôles d’arrangements avec la réalité, jusqu’à torpiller, à l’instar de sa tricherie sur le diesel, une réputation acquise durant l’ère du « capitalisme rhénan ».

«C’est un désastre industriel, il n’y a pas d’autres mots.» Hans B., militant de base du syndicat IG Metall dans l’usine berceau de Volkswagen à Wolfsburg, ne cache pas son dépit et son inquiétude. Signe du climat de peur et de défiance régnant dans l’usine meurtrie et… dans le syndicat, il n’acceptera de témoigner qu’en conservant l’anonymat. L’affaire du logiciel escroc qui permet de tromper les tests réalisés par les agences de protection de l’environnement aux États-Unis sur la réalité des émissions polluantes des véhicules diesel du groupe, alors qu’elles dépassent jusqu’à 40 fois les normes, promet d’avoir des répercussions terribles sur la firme phare du pays. Son image de qualité, de robustesse, de fiabilité, vient de voler en éclats. Avec tout ce qui faisait l’identité et la force de l’entreprise mère du groupe. «Das Auto», le fameux étendard publicitaire, reçu jadis dans l’Hexagone de façon aussi indiscutable que peuvent l’être, selon une saisissante symétrie, les plus tenaces des clichés germanophobes, est devenu l’objet de tous les quolibets éditoriaux. Des recours en justice sont engagés, des États-Unis à l’Europe. Il en coûtera un minimum de 16milliards d‘euros au fraudeur. Livide et bredouillant des excuses, le patron, Martin Winterkorn, a dû démissionner. Il était porté aux nues, il y a quelques jours encore, par la presse économique libérale des deux côtés du Rhin, comme bâtisseur d’un empire, en passe de détrôner le numéro un mondial de l’automobile, le japonais Toyota.

D’aucuns laissent entendre que la taille du groupe lui permet d’avoir les reins très solides et qu’une fois l’ordre revenu dans la maison sous la houlette de Matthias Müller, le nouveau patron venu de Porsche, VW pourrait rapidement redémarrer. Le problème c’est que le scandale de la «fraude au diesel propre» ne constitue en rien un orage dans un ciel serein. Il est l’ultime symptôme de contradictions fondamentales dont l’éclatement menaçait déjà la santé du Konzern. «De la tromperie, on en trouve aujourd’hui à tous les étages dans le système Volkswagen», lâche Hans B., désabusé.

Le géant du Dax 30 (l’indice de la Bourse de Francfort) a pris le contrôle de 12 marques de camions et d’automobiles (voir ci-dessus). Pour y parvenir, il s’est appliqué durant les deux dernières décennies à faire exploser le cadre initial du capitalisme rhénan de la vieille République fédérale, ses contraintes et les limites de son champ d’influence. Pourtant c’est ce système – avec ses salariés bien rémunérés, dotés d’importants pouvoirs de cogestion, sa faible dépendance à la Bourse et ses investissements à long terme – qui lui avait permis de forger sa réputation de constructeur de véhicules fiables et de qualité, celle-là même qui vient de se briser.

La mutation que s’est imposée VW pour s’aligner à grande vitesse, au sortir de la réunification, sur la doxa libérale anglo-saxonne et ses logiques financières, agit ainsi aujourd’hui comme un boomerang. Obsédée par ce souci de rentabilité, la direction du groupe a choisi d’innover par… la triche sur des normes environnementales jugées bien trop onéreuses en termes de temps et d’investissements. Donc incompatibles avec la poursuite de la marche conquérante sur la planète automobile et avec l’appétit décuplé de ses actionnaires. Plus de 41% d’entre eux sont aujourd’hui des «investisseurs» étrangers, des fonds de pension états-uniens – avec en pole position le Qatar holding LLC (15,4% du capital). Et même si, vestige du système rhénan, le Land de Basse-Saxe possède encore près de 20% des titres de la multinationale et l’équivalent d’une minorité de blocage, la banalisation anglo-saxonne est omniprésente dans la gestion.

Le cours des titres VW épouse parfaitement la boursouflure financière de ces dernières années. Il a été multiplié par sept en l’espace de dix ans, passant de 33,59 euros en 2005 à 225 euros en mai dernier quand il était au plus haut – avant l’effet krach du scandale qui l’a fait dévisser jusqu’à moins de 100 euros, ces derniers jours. Quant aux dividendes, ils ont progressé de plus de 400% sur la même période.

«Das Auto» parle le plus souvent tchèque, polonais ou hongrois.

La frénésie de «croissance externe» – traduisez par prise de contrôle de constructeurs et d’équipementiers –, en particulier en Europe de l’Est, lui permet d’y faire fabriquer à bon compte moteurs et autres pièces détachées. Achetés en devises locales, ces éléments sont ensuite assemblés sur des chaînes de montage outre-Rhin afin d’être estampillés du fameux label « made in Germany » alors que plus de 50% de la valeur ajoutée des véhicules a été importée. Vous croyez acheter allemand mais «das Auto» parle le plus souvent tchèque, polonais ou hongrois.

Volkswagen possède l’essence d’un faussaire. Et pas seulement sur le terrain commercial. Martin Winterkorn, le président du directoire déchu, avait communiqué à la fin du printemps sur «la stratégie 2018» du Konzern. Il y plaidait en faveur d’une «hausse du taux de marge (profit) de 8% afin de conforter la solidité financière et les moyens d’agir du groupe». Pierre essentielle de cette stratégie, un «programme d’économies» – entendez un plan d’austérité assorti de mesures «efficaces mais aussi douloureuses» – était prévu pour «améliorer» les résultats financiers des entreprises de la maison mère. «Il est temps, déclarait Winterkorn, de placer au centre de notre réflexion et de notre action les processus, la discipline des coûts et les dividendes de la marque Volkswagen. »

Le groupe a usé à plein des déréglementations sociales introduites par Gerhard Schröder au début de la dernière décennie en externalisant massivement ses activités de services. Il a pu écraser «leurs coûts» en s’appuyant sur la précarité qui affecte désormais fortement les salariés du secteur. Toutefois, les équipes employées dans les usines du cœur de l’entreprise ont conservé, elles, un bon niveau de rémunération, nettement plus élevé que celui des autres constructeurs européens. «On s’est mobilisé pour défendre un accord tarifaire (convention collective – NDLR) qui figure encore parmi les meilleurs de la métallurgie», souligne Hans B. d’IG Metall. «Mais, ajoute aussitôt le syndicaliste, le personnel maison couvert par cet accord se réduit comme peau de chagrin.»

Les « constrats d’ouvrage » (Werkvertäge), une ubérisation de l’emploi 

Sur ses 600 000 salariés de la multinationale dans le monde, seuls 40% sont aujourd’hui employés en Allemagne. Et parmi ceux-ci, le volant de personnel travaillant sur les sites VW mais ayant un statut extérieur à celui des employés du groupe n’a cessé de grandir. Avec l’extension classique du recours à l’intérim. Et surtout l’apparition de «contrats d’ouvrage» (Werkverträge), fruits d’une nouvelle déréglementation du marché du travail intervenue en 2011. 8% des personnels allemands du groupe (environ 20 000 personnes) sont concernés. Ils fonctionnent soit de façon individuelle, comme des «auto-entrepreneurs», soit par le truchement de sociétés du Net qui les prêtent à l’entreprise. Dans la chasse aux coûts de la «stratégie 2018» de Winterkorn, l’extension de cette sorte d’«ubérisation» de l’emploi est quasi explicitement recherchée. Le syndicat IG Metall est vent debout. «On assiste à une fuite organisée hors des accords tarifaires», dénonce Hans B. Et le syndicaliste de renvoyer illico là où le bât blesse si cruellement aujourd’hui le géant de l’automobile : la méthode a eu des conséquences terribles sur… «la qualité du travail final». Et donc fait sonner faux une fois encore le fameux «made in Germany».

Le syndicat, si prompt à dénoncer au plan national la précarité, l’intérim et les «contrats d’ouvrage», s’est montré finalement peu regardant chez VW où il est pourtant représenté jusque dans la direction du groupe. Le conseil de surveillance, l’instance suprême qui a désigné vendredi le remplaçant de Winterkorn, est lui-même présidé depuis six mois par un certain Berthold Huber, un syndicaliste qui fut à la tête d’IG Metall jusqu’en 2013. Il suffit d’évoquer ce nom pour faire trembler de colère la voix de Hans B. Car Huber a tout endossé de la stratégie dite de réduction des coûts. «À ce niveau, s’exclame le syndicaliste, ce n’est plus un compromis, c’est une trahison.» Et de relever combien les «contrats d’ouvrage» sont des «machines à exclure les salariés de la cogestion» puisqu’ils les privent d’une rémunération décente et de droits d’intervention, «même s’ils travaillent dans la même usine et effectuent souvent les mêmes tâches que leurs collègues».

Peter Hartz, homme lige de VW et… des lois antisociales de Gerhard Schröder 

Un débat très vif traverse aujourd’hui IG Metall et les autres grands syndicats de branche germaniques sur l’avenir de la cogestion et l’utilisation qu’il conviendrait d’en faire pour sauvegarder réellement ce droit face aux pressions du patronat.

Sur ce terrain-là aussi, VW est pris en flagrant délit de faussaire. Et ce n’est pas la première fois qu’il révèle ainsi au grand jour une conception de la cogestion strictement réduite à un moyen d’intégration des personnels aux choix stratégiques patronaux. En 2005, son ex-directeur des ressources humaines, membre également d’IG Metall, était déjà au centre d’un redoutable scandale. Il comparaissait à la barre pour avoir acheté contre un accord dit de flexibilisation de l’emploi, les membres les plus influents du conseil d’entreprise du syndicat en leur offrant un voyage sous les tropiques agrémenté des services de péripatéticiennes. Son nom : Peter Hartz.

L’homme reste sans doute aujourd’hui le plus impopulaire du pays. Moins en raison de ce scandale que par ses fonctions à la présidence de la commission tripartite chargée en 2004 par Gerhard Schröder de réformer le marché du travail. Il allait laisser son nom aux lois antisociales qui ont torpillé nombre de protections et d’acquis du vieux système rhénan. Un faussaire de VW en mission.

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Volkswagen: l’industrie exportatrice allemande touché au coeur

La tricherie sur les émissions de CO 2  intervient au plus mauvais moment pour le groupe automobile qui subissait déjà de très forts reculs sur les marchés chinois et des pays émergents.

Le bidonnage technique falsifiant la réalité des émissions polluantes des pots d’échappement des véhicules du groupe aux États-Unis va précipiter Volkswagen dans les difficultés. Ses conséquences iront bien au-delà du marché états-unien du diesel, qui ne représente pas plus de 5% des ventes du constructeur allemand. Les pertes immédiates s’annoncent certes très lourdes, avec une amende estimée généralement autour de 18 milliards de dollars (environ 16milliards d’euros) sans compter le coût des rappels de véhicules. Mais aussi considérables soient-ils, ces dégâts-là s’annoncent dérisoires mesurés à la contre-publicité planétaire qui va frapper le numéro deux mondial de l’automobile en termes d’image. Lui qui a fait précisément de la fiabilité de ses produits son principal argument de vente. Toute la presse économique allemande bruissait dès hier de rumeurs sur le choc à venir pour le constructeur et ses équipementiers en Allemagne et en Europe de l’Est. Le quotidien Handelsblatt anticipait ainsi des pertes abyssales qui rendraient «inéluctables des licenciements massifs».

Le choc s’annonce d’autant plus rude que le groupe est déjà touché de plein fouet depuis quelques mois par la chute spectaculaire de ses résultats sur son premier marché, la Chine, où les véhicules de la marque Volkswagen, comme ceux des dépendances de luxe du Konzern, Audi et Porsche, enregistrent un véritable affaissement de leurs ventes, en lien avec le net ralentissement de l’économie de l’empire du Milieu. Ainsi, selon les derniers chiffres disponibles, les ventes de la multinationale ont diminué de 22% au cours du mois de juin dernier (comparé aux résultats du même mois l’année précédente).

Or, Volkswagen a beaucoup misé sur la conquête des marchés chinois et des pays émergents. Le groupe a opéré ce choix stratégique dans le courant de la décennie 2000, à l’instar d’une industrie exportatrice allemande dont il constitue l’un des principaux fleurons. Il a voulu se prémunir de la croissance atone qui touche son marché intérieur comme ses débouchés traditionnels sur le Vieux Continent, frappés l’un comme l’autre de léthargie austéritaire. Mais placé ainsi aux avant-postes des logiques du tout à l’export du «modèle» de compétitivité germanique, Volkswagen subit de plein fouet l’effet boomerang du coup de frein chinois et de la panne de plusieurs autres émergents (Brésil, Russie, Afrique du Sud).

La procédure engagée par l’EPA, l’agence états-unienne de protection de l’environnement, comme l’énormité de l’amende infligée servent sur un plateau les intérêts des constructeurs états-uniens et des arrière-pensées «protectionnistes» ne sauraient naturellement être évacuées. Mais la tricherie avérée de Volkswagen éclaire surtout de façon très crue sur l’incompatibilité des logiques du «modèle» avec les défis de l’écologie. Sous la pression du lobby des producteurs de grosses berlines (Volkswagen, BMW et Daimler-Benz), Angela Merkel n’a-t-elle d’ailleurs pas déjà imposé à ses partenaires européens un report de 2020 à 2024 de l’abaissement des normes de pollution à 95 grammes de CO2 par km (contre 130 aujourd’hui). Et, autre facteur aggravant d’émission de CO2, Berlin se refuse toujours à instaurer une limitation de vitesse sur ses autoroutes.

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Angela Merkel prise au piège de son double langage

Le rétablissement des contrôles aux frontières trahit la montée des pressions au sein du parti de la chancelière allemande, où l’on dénonce les « faveurs » faites aux réfugiés d’autant plus fort que l’on a applaudi cet été au refus de solidarité avec Athènes.

La volte-face d’Angela Merkel sur l’immigration illustre toute la schizophrénie de la politique de Berlin. Après avoir paru se rallier aux arguments de ces nombreuses associations de citoyens rassemblées dans des Willkommenbündnis (Pactes de bienvenue) exigeant que le pays soit à la hauteur de l’accueil des migrants fuyant les guerres et la misère, la chancelière a annoncé dimanche un rétablissement des contrôles aux frontières pour les trier à l’entrée du territoire. Cette marche-arrière-toute illustre le forcing des milieux les plus conservateurs hostiles aux migrants dans le parti même d’Angela Merkel. La chef du gouvernement allemand se trouve ainsi écartelée entre deux courants très contradictoires qui traversent aujourd’hui l’opinion et surtout… la classe dirigeante.

Préoccupée par les conséquences d’un choc démographique annoncé – effet boomerang du modèle austéritaire instauré depuis des années –, la Fédération allemande de l’industrie (BDI) est en pointe pour solliciter un assouplissement de la politique migratoire. Car le patronat allemand fait face d’ores et déjà à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans certains secteurs. Portée par le Parti social démocrate (SPD), une nouvelle loi sur l’immigration, organisant une «voie rapide» vers l’asile pour les demandeurs les plus qualifiés mais aussi un processus d’expulsion plus expéditif pour tous les autres, est en préparation au Bundestag et la chancelière y serait très favorable.

Mais le piège de ce double langage, empruntant d’un côté au discours le plus virulent pour refuser toute politique solidaire avec Athènes et ouvrant de l’autre la porte à l’immigration, se referme. Les plus conservateurs sortent du bois. Horst Seehofer, chef de file de l’Union chrétienne sociale (CSU), dénonce «une erreur» de l’exécutif dont il fait partie. Et pour bien montrer le sens de sa colère, il a décidé d’inviter prochainement dans son Land de Bavière le premier ministre hongrois, Viktor Orban, symbole s’il en est du repli nationaliste dans l’Est européen. Au sein même de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) d’Angela Merkel, des ministres ou des personnalités comme le commissaire européen Günther Öttinger n’hésitent plus à entonner une rhétorique populiste pour dénoncer «l’appel d’air» provoqué par le montant «trop avantageux» (sic) des allocations versées aux migrants à leur arrivée. De quoi combler d’aise l’Alternative pour l’Allemagne, le parti d’extrême droite anti-euro, qui fait feu de tout bois contre l’immigration, ou le mouvement Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident), qui rassemble à nouveau des milliers de personnes à Dresde chaque lundi.

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Immigration: schizophrénie allemande

Multiplication de gestes solidaires et… d’attaques xénophobes. Dans un contexte où l’économie fait face, pour cause de crise démographique, à un manque de main d’oeuvre qualifiée, le besoin d’immigration s’intensifie. Et les autorités envisagent d’y répondre grâce à une loi organisant une immigration sélective. 

Face à l’afflux d’immigrés venus des Balkans et du Moyen-Orient, l’Allemagne vit ces jours-ci dans de saisissants contrastes clair-obscurs. Côté lumière : elle présente un visage ouvert et plein de compassion pour les nouveaux arrivants, celui d’un mouvement de citoyens en pleine ascension déterminé à organiser la solidarité. Côté ténèbres : elle enfile à souhait les habits du racisme, ceux de ces incendiaires de foyers de demandeurs d’asile ou de ces brutes au crâne aussi lisse que vide qui multiplient les violences contre les migrants. Au point que, depuis le début de l’été, pas une journée ne se passe sans que ne soit répertoriée au moins une de ces exactions des sbires d’une extrême droite, en certains endroits «tolérée», voire encouragée par des populations riveraines. Au total, selon la commission de l’intérieur du Bundestag, 340 attaques ont été ainsi commises entre janvier et août contre des demandeurs d’asile.

C’est en bonne partie en réaction à cette poussée de haine que Gabriele Schröter a décidé de s’engager au sein d’un Willkommenbündnis, pacte de bienvenue formé de milliers de volontaires ou de membres d’organisations citoyennes qui entendent déployer la solidarité avec les migrants. «Voir ces gens qui fuient la guerre ou la misère traités de cette manière ça me révulse. Je ne pouvais pas rester spectatrice», explique la jeune prof de maths. Postée à deux pas de la gare de Munich, elle ne sait plus où donner de la tête en ce 4 septembre : «On est débordé, dit-elle. Des gens appellent et proposent de nous apporter des matelas. D’autres viennent avec du matériel scolaire pour les enfants, d’autres encore les bras remplis de victuailles ou d’objets de première nécessité.»

Violences xénophobes

Schizophrénie allemande : trois cents kilomètres plus au nord à Heppenheim, près de Francfort, ce même 4 septembre, un immeuble abritant une soixantaine de réfugiés (syriens, irakiens et érythréens) était incendié aux premières heures de la journée. Un demandeur d’asile a été grièvement blessé en sautant du deuxième étage pour fuir les flammes. Plusieurs personnes ont été placées en observation après avoir été intoxiquées par les fumées, et le feu a rendu l’établissement totalement inutilisable.

La chancelière Angela Merkel avait réagi avec force, fin août, à la suite de la mise à feu d’un autre foyer de demandeurs d’asile à Heidenau, en Saxe, en se rendant sur place pour dénoncer ceux qui se livrent à des agressions «abjectes» et «qui remettent en cause la dignité d’autrui». D’aucuns ont pu juger, à juste titre, que la réaction était bien tardive alors que, depuis des mois, des violences xénophobes du même type ou la multiplication des défilés du mouvement des Patriotes d’Europe contre l’islamisation de l’Occident (Pegida) laissaient la chancellerie de marbre. Il n’empêche, depuis quelques mois, le discours de Berlin a évolué dans un sens incontestablement plus favorable à l’immigration.

Principale raison de ce mouvement : «la conscience grandissante de sa nécessité dans un pays confronté à une très grave crise démographique», relève le politologue berlinois, Reiner Weissfuss. L’Allemagne vieillit et dans certains secteurs les entreprises ne trouvent plus suffisamment de jeunes au sortir des écoles pour renouveler leurs effectifs. D’où une inquiétude croissante dans les milieux patronaux. En aidant les immigrés, «nous nous aidons nous-mêmes», affirmait ainsi il y a quelques jours Ulrich Grillo, le patron des patrons allemands. On l’aura compris cependant, cette ouverture de la classe dirigeante en faveur de l’immigration n’est pas exempte d’ambiguïtés. Puisqu’il s’agit d’abord de se tourner vers les migrants utiles, donc diplômés.

Thomas Oppermann, le chef du groupe SPD au Bundestag, en appelle à la promulgation d’une nouvelle «loi sur l’immigration» qui permette de répondre aux attentes des «milieux économiques», dit-il. Objectif revendiqué : créer une voie rapide à l’asile pour «les plus qualifiés», une sorte de machine à trier qui permettrait «d’expulser aussi plus rapidement» tous ceux qui ne disposent pas des bagages de compétences exigés. Comme ces dizaines de milliers de Kosovars, dont 99% se voient refuser aujourd’hui toute demande d’asile.

Angela Merkel penche d’évidence, elle aussi, en faveur d’une ouverture sélective des frontières. Mais elle reste pour l’instant plus circonspecte que son partenaire de la grande coalition. Le terrain de l’assouplissement désiré de la politique d’immigration est en effet miné de contradictions. Car la chancelière se heurte à des résistances au sein de son propre parti. Plusieurs dirigeants de la CSU bavaroise et le ministre de l’Intérieur, Lothar de Maizière en personne, ont défrayé en effet la chronique en août en s’insurgeant contre «les prestations trop importantes» (sic) accordées aux demandeurs d’asile. Ce qui n’a pas manqué de combler d’aise les démagogues de l’AfD, l’extrême droite xénophobe anti-euro installée désormais dans nombre de parlements régionaux. Et le forcing de Berlin cet été en faveur d’un «grexit», appuyé sur une campagne populiste qui n’a pas lésiné sur l’usage des préjugés xénophobes antigrecs, ajoute encore à ce passif.

Gabriele, la jeune prof de maths de Munich, s’insurge contre «une formidable hypocrisie» en pointant elle-même cette contradiction : on ne peut pas nier le principe de solidarité à l’intérieur de l’Union européenne et tenter, quelques semaines plus tard, «de se racheter, dit-elle, une image humaniste avec une politique d’immigration prétendument plus ouverte alors qu’elle est imprégnée du plus strict utilitarisme».

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Fort regain de langueur sur la zone euro

La reprise en Europe s’annonce encore plus poussive qu’envisagé initialement. Confrontée à la persistance des menaces de déflation la Banque Centrale Européenne (BCE) a révisé à la baisse jeudi 3 septembre ses prévisions de croissance et de hausse des prix. Elle se dit prête à de nouvelles injections de liquidités.

Le spectre de la déflation hante toujours l’Europe. Depuis le déclenchement d’un «quantitativ easing» (injections de 60 milliards d’’euros tous les mois sur les marchés) par la Banque Centrale Européenne (BCE) en mars dernier on pensait dans les états-majors des capitales européennes que serait rapidement enrayée cette spirale de baisse des prix et des salaires dont la conséquence est de précipiter l’économie dans la dépression. Patatras, 5 mois plus tard les signes d’un regain de langueur de la zone euro prennent une dimension si manifeste qu’ils ont obligé la BCE à réviser à la baisse, jeudi 3 septembre, ses prévisions de croissance antérieures et à annoncer qu’elle pourrait encore amplifier ses injections déjà massives de liquidités sur les marchés.

Mario Draghi, le président de la BCE, a prévenu que l’inflation en zone euro risquait de revenir en territoire négatif au cours des prochains mois. Ce qui souligne combien le risque de déflation est toujours pressant. Même si le Président de la BCE estime que la baisse des prix devrait constituer « un phénomène temporaire » alimenté par la chute des prix du pétrole. Mais l’évolution des prix du brut pourrait être considérée au contraire comme un moyen de stimuler l’activité. En fait, si les prix et l’activité de la zone euro restent en panne c’est que celle-ci est rongée par un mal chronique profond: les politiques d’austérité.

La BCE ne prévoit plus qu’une hausse des prix de 0,1% en 2015 (contre 0,3% antérieurement). Elle a abaissé ses prévisions pour 2016 à 1,1% ( contre 1,5% jusqu’ici) et à 1,7% en 2017 (1,8%). Elle a révisé également à la baisse ses anticipations de croissance : à 1,4% cette année (contre 1,5%), 1,7% en 2016 (contre 1,9%) et 1,8% en 2017 (contre 2%). Et Mario Draghi n’a pas fait mystère que des risques pesaient « encore sur ces nouvelles prévisions».

Draghi a assuré qu’en conséquence la BCE serait prête à rajouter encore aux quelques 1200 milliards d’euros qui doivent être déversés au total sur les marchés d’ici septembre 2016. Précisant qu’il n’y aurait « pas spécialement de limites » à l’exercice.

L’inefficacité patente de mesures qui consiste à faire fonctionner la planche à billets, mais strictement au bénéfice des marchés financiers, souligne l’urgence à réviser radicalement cette politique monétaire. Pour que la banque centrale puisse financer à taux quasi nul non plus les banques et les spéculateurs mais l’emploi, la formation, les services publics. En tournant donc le dos aux logiques austéritaires mortifères de l’ordo-libéralisme européen.

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