Europe, état d’urgence

Modèle allemand, une imposture

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Le nationalisme rattrape le « modèle » allemand
L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) a réussi une nouvelle percée en réalisant de 12,6% à 24,2% dans l’élection des parlements de trois Länder. Son national-libéralisme, en phase avec le respect de la discipline monétariste, allie le rejet de l’euro à celui des migrants.
Forte secousse sismique sur l’échiquier politique germanique : les nationalistes de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) ont fait leur entrée ce dimanche avec des scores à deux chiffres dans trois parlements régionaux. Le parti d’extrême droite anti-euro a obtenu 12,6% des voix en Rhénanie-Palatinat et devient la troisième force du Land. Il rassemble 15,1% des électeurs du Bade-Wurtemberg, le plus riche du pays et culmine à quelque 24,2% des voix, en seconde position, en Saxe-Anhalt.
Il ne faut pas s’y tromper : cette nouvelle percée nationaliste en Europe ne se réduit pas à un vote sanction contre la politique d’Angela Merkel, plus favorable aux réfugiés et plus respectueuse du devoir d’accueil, que ses collègues du Conseil européen. Car les résultats de ce 13 mars ne sont pas seulement un revers pour la chancelière, comme l’affirment avec une jubilation maligne certains commentaires de ce côté-ci du Rhin à droite et au sein de l’exécutif. Quand le premier ministre français, Manuel Valls, choisissait de dénoncer publiquement à Munich la politique migratoire de Berlin. Non, ces résultats traduisent une accentuation de la crise de l’ensemble du système politique. Les deux partis dominants sur l’échiquier germanique, associés au sein de la grande coalition, sont frappés quasiment à l’identique.
En Saxe-Anhalt, le SPD (11,5%) est relégué loin derrière l’AfD (24,2%). Et dans ce Land d’Allemagne orientale Die Linke recule également, passant de 21% à 17%. En Rhénanie-Palatinat, si la ministre-présidente sociale-démocrate, Maria Luise Dreyer, en tête, tire son épingle du jeu (36%), la CDU, emmenée par Julia Klöckner, présentée souvent comme la dauphine d’Angela Merkel, est loin de réaliser le score promis, il y a quelques mois (31%). Dans le Bade-Wurtemberg, la CDU est également distancée mais par les Verts à qui elle espérait reprendre la direction de ce Land . Les écologistes l’avaient conquis en 2011 au lendemain de la tragédie de Fukushima. Winfried Kretschmann, premier ministre-président Verts du pays, devrait pouvoir conserver son siège, même si son partenaire SPD s’effondre (11,8%).
L’extrême droite confirme bien davantage son implantation sur l’échiquier politique germanique qu’elle ne profite d’une situation exceptionnelle. Avant l’intensification du débat sur les réfugiés, le parti avait déjà mis à son compte plusieurs percées. Il ne lui a manqué (à 4,7%) que quelques dixièmes de points pour faire son entrée dans le Bundestag en septembre 2013. Il est entré depuis lors dans tous les parlements des Länder où il se présentait (Thuringe, Saxe, Brandebourg, Hambourg et Brême).
L’AfD est né d’un débat très virulent au sein de la classe dirigeante germanique. À son origine : l’angoisse qu’une part des excédents allemands puissent être transférés vers les pays du sud européen en crise. L’économiste, Bernd Lucke (pendant 33 ans, membres de la CDU), qui a porté la formation sur les fonts baptismaux en avril 2013, est imprégné de monétarisme. Il est convaincu comme de nombreux autres dissidents du parti chrétien démocrate , dont Hans Olaf Henkel, l’ex-président de la Fédération de l’industrie, la principale organisation patronale germanique, que les grands groupes allemands auraient tout à gagner d’un retour à un deutsche Mark fort ou, à défaut, à un «euro du Nord». Leur national-libéralisme se laisse facilement déduire des normes du modèle ordo-libéral. Et ils misent sur l’utilisation de l’arme monétaire pour gagner en influence en Europe.
Un racisme porté aussi par l’attitude des autorités
L’AfD a pleinement profité du bras de fer engagé par Angela Merkel et Wolfgang Schäuble au début de l’année 2015, pour faire chanter Athènes en le menaçant d’exclusion de la zone euro. La dispute a alimenté outre-Rhin un racisme anti-hellène, généreusement relayé par certains médias comme le quotidien Bild qui n’hésita pas à engager une pétition contre «les Grecs avides». Ce climat lui fut d’autant plus propice que l’AfD s’est radicalisée, à partir de juillet 2015, sous l’impulsion de Frauke Petry, son actuelle dirigeante, qui va chasser alors Lucke de son fauteuil à la direction du parti, pour impulser une orientation de plus en plus xénophobe et se rapprocher du mouvement des Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident (Pegida). Pétrie d’ambition, la dirigeante de l’AfD, ex-chef d’entreprise, mise sur une entrée fracassante de sa formation, créditée de 10% à 13% au plan national dans les sondages, au Bundestag en septembre 2017
Publié dans Allemagne, Europe
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Parfum de flammes sur les marchés financiers
Toutes les places de la planète ont connu une nouvelle journée noire jeudi 11 février qui confirme une tendance lourde, observée depuis le début de la semaine. Le secteur bancaire est le plus affecté par cette dépression systémique qui met en lumière, en contrepoint, le besoin de révisions radicales.
De fortes effluves rappelant le krach de 2007-2008 assaillent les narines des traders. La vague de panique enregistrée depuis le début de la semaine sur toutes les places boursières s’est encore gonflée, jeudi 11 février. Dans la foulée de Hong Kong, qui a reculé de 4 %, toutes les Bourses européennes ont décroché à nouveau de façon spectaculaire. Paris perdait 3,8 %, Francfort 2,2 % et Londres 1,7 %. Tous les ingrédients d’une grave crise systémique du capitalisme mondialisé sont réunis : la croissance mondiale donne de sérieux signes d’essoufflement, les cours du pétrole et des matières premières s’effondrent, et les bulles spéculatives qui ont émergé dans la période éclatent les unes après les autres.
Les titres du secteur bancaire européen, comme la française Société générale, l’italienne UBI Banca, l’espagnole Santander ou l’allemande Deutsche Bank, sont particulièrement malmenés. Elles qui subissent encore le contrecoup des précédentes tempêtes boursières craignent de nouveaux chocs d’ampleur provoqués par les défauts annoncés de plusieurs de leurs gros clients, des emprunteurs dans l’incapacité de rembourser leurs crédits en raison de la dégradation sensible et globale de la conjoncture.
Austérité et insuffisance de la demande au cœur du problème
Paradoxe, elles subissent la crise de plein fouet alors qu’elles sont gavées de liquidités à taux quasi nul par les différentes banques centrales. Mario Draghi, le patron de la BCE, a annoncé ainsi, début décembre 2015, de nouvelles injections massives de liquidités dans le circuit bancaire – soit 680 milliards d’euros jusqu’en mars 2017, venant s’ajouter aux quelque 1 200 milliards déjà prévus jusqu’à septembre prochain. Cette pluie d’argent pas cher devait permettre de parer aux risques de ralentissement repéré dès le début de l’année par les institutions financières internationales (Banque mondiale et FMI), le calcul étant que les crédits ainsi déversés finissent à terme par doper l’économie réelle. Or, il n’en est rien. Le bilan des divers « ajustements quantitatifs » des banques centrales – déclenchement de la planche à billets en faveur des acteurs des marchés financiers – est on ne peut plus maigre. Le ralentissement de l’activité qui touche l’Europe, le Japon, la Chine et les pays émergents s’est même propagé aux États-Unis, qui semblaient pouvoir faire fonction de locomotive en affichant un taux de croissance plus solide.
Les raisons de ces pannes multiples sont diverses mais elles possèdent toutes un point commun : l’insuffisance de la demande. En Europe, le piège est flagrant. D’un côté, les plans d’austérité et l’alignement sur les normes ordo-libérales plombent l’activité. De l’autre, le secteur bancaire use des tombereaux de crédits déversés par la BCE pour se lancer dans des opérations dont il escompte un retour lucratif rapide, ignorant donc le financement de l’économie réelle.
Le cas de la Deutsche Bank, l’une des premières banques du continent, est particulièrement emblématique. Elle est la plus touchée en Europe par l’actuelle dépression boursière (son titre a perdu plus de 40 % depuis le 1er janvier) parce que très pénalisée par des pertes lourdes (6,8 milliards d’euros en 2 015), enregistrées sur des opérations strictement financières ou purement spéculatives. Comme ces octrois de crédits dans le secteur de l’énergie aux États-Unis. Ce pays, qui a fait le forcing sur l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste, est devenu, l’an dernier, premier producteur d’hydrocarbures au monde. Mais les entreprises qui se sont ruées sur le schiste souffrent aujourd’hui de l’explosion en cours de la bulle financière qui s’est formée sur le secteur, comme jadis celle de la bulle des subprimes, et elles sont incapables de rembourser les emprunts souscrits auprès de… la Deutsche Bank.
Pour que la planche à billets, chère à Mario Draghi, puisse enfin avoir un effet sur l’économie réelle de la zone euro, il faudrait se doter des moyens d’orienter vers elle ces crédits très bon marché, la remarque valant naturellement aussi pour les banquiers centraux des autres zones. Autrement dit, pratiquer une sélection du crédit pas cher en faveur de l’emploi, la formation, les services publics, les investissements pour le climat. Le défi est énorme. Il appelle des réponses urgentes si l’on veut éviter d’être précipité vers un nouveau cataclysme planétaire. Mais la maturité de cet enjeu devient si flagrante qu’il peut être saisi par d’immenses forces potentielles, en Europe et au-delà, désireuses de changement .
Publié dans économie, Europe
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Cologne: « La xénophobie a le même ADN que la violence sexiste »
Reportage dans la cité rhénane. Alors que les nationalistes exploitent les agressions sexuelles massives de la Saint-Sylvestre pour accuser les réfugiés et exiger la fermeture des frontières, une large part des citoyens résiste à l’hystérie des amalgames et conforte ses actions bénévoles dans l’aide aux migrants.
La voix d’Inge Walter tremble alors qu’elle rassemble ses souvenirs. «Habituellement, on évite les rassemblements du soir de la Saint-Sylvestre. En Allemagne, c’est très souvent pétards, fusées, badauds très avinés, très peu pour nous…» Pourtant, durant les premières heures de l’année 2016, Inge et son mari, Manfred, tous deux âgés d’une cinquantaine d’années, se retrouvent par hasard à la gare centrale de Cologne. Ils rentraient avec un couple d’amis d’un réveillon et avaient emprunté la S-Bahn (le RER local). «On a eu très peur. On a vite compris que quelque chose ne tournait pas rond», poursuit Inge. Bibliothécaire de son état, habitante de Cologne depuis toujours, elle se souvient du vacarme, de la foule géante, des fusées de feux d’artifice que des jeunes lançaient n’importe où, jusque dans les pieds des passants. «Il se dégageait un climat électrique et pourtant il fallait bien traverser», explique le couple. «On m’a saisi les seins, les fesses. J’étais sidérée, avant de me sentir avilie», reprend Inge. Dans la mêlée, Manfred ne peut que jouer des coudes et des poings pour tenter de se dégager et défendre son épouse. Il évitera in extremis que l’un des agresseurs ne réussisse à arracher le téléphone portable d’Inge. «Elle hurlait, dit-il, elle était hagarde, totalement désarçonnée.» Dix-neuf jours plus tard, le couple se remet à peine de ses émotions, tout en reconnaissant qu’Inge s’en est sortie «moins mal» que ces dizaines de jeunes femmes non accompagnées, agressées sexuellement et volées. «Nous, les vieux, lâchent les Walter en riant un peu trop fort comme pour exorciser le cauchemar dont ils ont bien voulu nous reparler, on a eu de la chance, on a pu sortir de ce cirque sans trop de casse.» Mais une phrase revient dans leur bouche : «La police, bon sang ! Que faisait-elle, où était-elle ?»
Tous les témoignages convergent pour désigner de jeunes Maghrébins très alcoolisés, parlant arabe ou français, comme les auteurs de ces exactions. Inge et Manfred confirment. Le nombre de plaintes déposées s’approche désormais des 900, dont plus de 40% pour agression sexuelle (3 pour viol), le reste pour vol. L’enquête s’annonce laborieuse, compte tenu de l’absence d’intervention initiale de la police. À droite et à l’extrême droite, les nationalistes se sont jetés sur l’occasion pour faire l’amalgame entre migrants et violeurs ou (et) voleurs de la Saint-Sylvestre. Les réfugiés, l’islam sont montrés du doigt par une partie de la presse. Sur la défensive, le gouvernement a décrété de nouvelles restrictions du droit d’asile.
Dans la Martinstrasse, Nadia Najafi, responsable de l’association féministe Agisra, se réjouit, dans un premier temps, du retentissement de l’événement : «Nous qui savons les difficultés à convaincre les femmes de témoigner contre les agressions sexuelles dont elles sont victimes, nous ne pouvons que nous satisfaire de l’intensité du débat.» Mais Nadia n’est pas dupe, «la haine contre les femmes est instrumentalisée par ceux qui prêchent celle contre les étrangers pour induire un tournant politique». De nombreuses organisations féministes dénoncent les ravages d’un discours culturaliste qui voudrait faire la démonstration que l’on a assisté à une véritable expédition punitive contre les femmes. Comme si les islamistes égyptiens qui ont orchestré les violences sexuelles contre les progressistes qui manifestaient sur la place Tahrir, au Caire, pour l’émancipation des femmes et du pays, avaient réussi à exporter leur méthode à Cologne entre gare et cathédrale.
La politique d’accueil des réfugiés dans le collimateur des chrétiens sociaux
« Les nationalistes donnent le la», déplore Ozlem Demirel, secrétaire de la fédération Die Linke pour le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Une vanne a été ouverte dans laquelle ils s’engouffrent, décomplexés. «La xénophobie qu’ils brandissent est porteuse du même ADN que la violence faite aux femmes !» s’exclame la jeune femme, citoyenne allemande d’origine turque. La politique d’accueil des réfugiés plus accommodante, ouverte par la chancelière l’été dernier, est clairement dans le collimateur des chrétiens sociaux (CSU) bavarois qui participent aux affaires à Berlin et exigent désormais publiquement, au risque de provoquer une crise gouvernementale, la fermeture des frontières. L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) (extrême droite) est en pleine ascension à plus de 10% dans les sondages et elle pourrait réussir une entrée spectaculaire dans les parlements de trois nouveaux Länder (Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat et Saxe-Anhalt), début mars.
Pourtant, les éléments de l’enquête qui transpirent sur les motivations des agresseurs de la Saint-Sylvestre devraient permettre de s’éloigner des verdicts à l’emporte-pièce pérorant sur une «attaque organisée» visant les «valeurs occidentales et les acquis des femmes». Ce discours-là constitue, de fait, une aubaine pour les théories complotistes si prisées par les Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident (Pegida), qui marquent maintenant leur territoire à Cologne, où ils ont formé des milices citoyennes, Bürgerwehr, dont l’une s’est déjà illustrée dans une véritable chasse aux migrants en pleine rue.
Un rapport de la police de Cologne, daté du 8 janvier 2016, que nous avons pu nous procurer met l’accent sur les objectifs essentiellement criminels de jeunes délinquants, en majorité donc algériens et marocains, qui se fixeraient régulièrement rendez-vous en des lieux précis «sur les réseaux sociaux pour y commettre des délits». Plusieurs observateurs spécialistes de la délinquance nous confirment que les fauteurs de crimes présumés s’étaient déjà illustrés dans des exactions analogues, même si elles étaient bien moins massives que celles de la Saint-Sylvestre. Cela tient d’une méthode, nous expliquera l’un d’eux : «Ils agressent sexuellement les jeunes femmes pour détourner leur attention pendant qu’un complice les détrousse.»
« La police était au courant, au moins depuis 2014, des menaces émanant de ce type de délinquants. Et pourtant, elle est restée inerte.» Jörg Detjen, élu municipal (Die Linke) et membre d’une commission chargée des rapports avec les forces de l’ordre, n’en décolère pas. Il pointe des «dysfonctionnements notoires» provoqués par la pénurie d’effectifs, ou ces rivalités entre une police fédérale (chargée outre-Rhin de la surveillance des gares – NDLR) et celle du Land préposée à la place… contiguë entre gare et cathédrale.
Düzgün Altun connaît bien le profil des agresseurs. Vice-président de la fédération démocratique des travailleurs (Didf), qui rassemble une majorité de salariés d’origine turque ou kurde, il est arrivé à l’âge de 11 ans en Allemagne, où il a rejoint son père, embauché comme travailleur immigré sur des chantiers navals à Brême. Düzgün a pris la nationalité allemande. Il est devenu travailleur social. De jeunes Algériens et Marocains à la dérive, il en a rencontré à plusieurs reprises. «Certains, relève-t-il, sont venus avec de grosses illusions en Allemagne, convaincus d’avoir touché le jackpot. Beaucoup vivent ici parfois depuis des années, sans papiers, paumés, marginalisés.» C’est dans ce lumpen prolétariat que se sont recrutés les violeurs et les voleurs de la Saint-Sylvestre. «Leur mépris des femmes, souligne Düzgün, est d’autant plus intolérable qu’il correspond à un mépris d’eux-mêmes.» Ces jeunes gens frustrés vivent dans des cités ghettos habitées presque uniquement par des migrants étrangers, comme le quartier de Chorweiler. «Un lieu criminogène par excellence», insiste Düzgün.
Le pays confronté «à un gros problème d’inclusion»
Pour Christoph Butterwegge, politologue à l’université de Cologne qui a beaucoup travaillé sur l’extension de la pauvreté en Allemagne à la suite des réformes antisociales de la dernière décennie, le pays est confronté «à un gros problème d’inclusion». Les mieux formés retiennent l’attention du patronat, en particulier dans des secteurs où la crise démographique a fait le vide. «Mais pour les autres, pour ces migrants peu qualifiés, rien n’est prévu», souligne Butterwegge.
Comme l’universitaire, des milliers de citoyens de Cologne entendent bien défendre bec et ongles la Willkommenskultur (culture de la bienvenue), cet élan d’hospitalité qui a surpris toute l’Europe. Deux Allemagne se font face. Thomas Zitzmann, qui travaille au conseil des réfugiés (Flüchtlingsrat) de Cologne, n’a pas observé jusqu’ici de recul de cet engagement citoyen. Des dizaines de bénévoles viennent toujours proposer leurs services. Certains sont un peu désarçonnés par l’hystérie qui s’est emparée du débat. Mais aucune des 40 associations de solidarité qui ont vu le jour à Cologne durant les six derniers mois n’a décidé de se dissoudre. Certains, ulcérés par les amalgames des nationalistes, ont même fait part à Zitzmann de leur détermination «maintenant plus que jamais» à participer à ces actions de solidarité.
Inge et Manfred sont de ceux-là. Ils viennent de reprendre la distribution et la collecte de vêtements dans lesquelles ils étaient très impliqués. «J’avoue que j’ai un peu hésité, dit Inge, mais comment confondre ces pauvres gens qui ont tout perdu et que j’ai appris à connaître avec les voyous qui m’ont agressée à la Saint-Sylvestre.»
Publié dans Allemagne, Europe
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Cologne: le tango des violeurs et des nationalistes
L’Allemagne vit sous le choc des multiples agressions perpétrées contre des femmes dans la nuit du 31 décembre. Les nationalistes se déchaînent, prompts à utiliser la présence éventuelle de réfugiés parmi les suspects.
Les agressions sexuelles contre des dizaines de femmes dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à Cologne, enflamment le débat outre-Rhin. Si les enquêteurs restent très prudents quant à l’identification des coupables, ils pointent cependant formellement l’implication de malfrats d’origine maghrébine qui auraient fait appel au renfort de jeunes réfugiés. La révélation de l’ampleur du phénomène – la police de Cologne a reçu près de 400 plaintes de femmes pour vol à la tire, agressions sexuelles et deux pour viol – suscite une énorme émotion. Plusieurs militantes féministes font part de leur dégoût. «Respectez-nous. Nous ne sommes pas du gibier même quand nous sommes nues», clamait, pancarte à la main, l’une de ces militantes qui est restée une dizaine de minutes en habit d’Ève sur le parvis de la cathédrale. Katja Kipping, coprésidente de Die Linke, demandait que l’on fasse preuve de «la plus grande fermeté» à l’égard de ces actes criminels contre l’image et le corps des femmes.
Merkel pressée par les nationalistes
Au plan politique, les voleurs et violeurs de la Saint-Sylvestre ont enclenché un funeste tango avec les joueurs de flûte des diverses formations nationalistes, à droite et à l’extrême droite. Les lourds soupçons pesant sur la présence de réfugiés parmi les auteurs des exactions – le ministre de la Justice, Heiko Maas (SPD), s’est dit persuadé qu’elles auraient été «coordonnées» – contribuent à donner au débat, déjà très vif autour du droit d’asile, une dimension nauséabonde. D’aucuns, comme les dirigeants du mouvement Pegida (Patriotes Européens contre l’Islamisation de l’Occident) , n’hésitent pas à pratiquer l’amalgame pour présenter tous les réfugiés comme des agents infiltrés du djihad et faire des événements du 1er janvier la preuve d’une extension de la «guerre des civilisations» sur le sol allemand. Leur manifestation, à laquelle participaient des hooligans arborant le salut nazi, a dégénéré samedi dans la violence, L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti d’extrême droite, omniprésent sur la scène médiatique, est donné désormais entre 9% et 10% des intentions de vote par les sondages.
La chancelière est placée une nouvelle fois sur la défensive sur la question de l’immigration. Pressée par les nationalistes de son propre camp – les chrétiens sociaux bavarois (CSU) ont été parmi les premiers à instrumentaliser les événements de Cologne –, elle a annoncé, le 9 janvier, une accélération à venir du régime d’expulsion des demandeurs d’asile, traduits en justice.
Un arsenal de mesures sécuritaires
Angela Merkel accélère ainsi un tournant restrictif, engagé depuis plusieurs semaines. Une loi révisant le droit d’asile national en écarte d’office les demandeurs issus de pays dits «sûrs» comme le Kosovo, des pays du Maghreb ou même… l’Afghanistan. Les procédures de reconduite à la frontière des demandeurs «recalés» sont diligentées. Au récent congrès du parti chrétien-démocrate (CDU) à Karlsruhe, la chancelière n’avait pas hésité à dénoncer, devant un auditoire ravi, le «mensonge mortel» que représenterait un «multiculturalisme» qui conduirait à «l’établissement de sociétés parallèles». Un arsenal de mesures, prévoyant un renforcement de contrôles policiers ou l’extension de la vidéosurveillance, a été annoncé par le ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière. Ces surenchères, sécuritaire et répressive, prévient l’opposition (Die Linke, Verts) au Bundestag, ne sont «pas utiles» et pourraient être très contre-productives en alimentant un terrible climat de défiance entre les populations.
Publié dans Allemagne
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Merkel donne des gages à sa droite pour reprendre la main
Devant le congrès de son parti chrétien-démocrate, la chancelière dénonce le multiculturalisme, tout en campant sur les principes de l’accueil. À condition que ce dernier soit beaucoup plus sélectif et mieux réparti au sein de l’Union européenne.
Elle était très attendue, quand elle a pris la parole le 14 décembre à la tribune du congrès du parti chrétien-démocrate (CDU) à Karlsruhe. L’immigration, devenue le thème public numéro un outre-Rhin, y éclipse, en ce moment, les autres sujets. Et la chancelière, réputée favorable à un principe d’ouverture même relative sur ce terrain, a dû mobiliser toute son habileté tactique pour reprendre la main. Elle s’y est attachée en donnant les gages les plus ostensibles à une aile droite « identitaire » qui monte au créneau depuis des semaines et s’exprime jusqu’au sein du gouvernement fédéral contre un afflux de migrants qui serait « devenu insupportable ». Au même moment, elle a fait preuve toutefois d’une fermeté remarquée sur la nécessité de continuer à répondre à un « impératif humanitaire » pour accueillir les personnes qui fuient la guerre.
Selon les estimations officielles, Berlin devrait enregistrer autour d’un million de demandes d’asile en 2015. La progression est fulgurante par rapport à l’année précédente, même s’il faut la nuancer puisque ces chiffres n’intègrent pas le très haut pourcentage de refus au droit d’asile et ne correspondent donc pas au nombre de « nouveaux migrants » présents effectivement sur le sol allemand.
Une nouvelle loi durcit les conditions de l’octroi du droit d’asile
« Nous allons réduire de manière perceptible le flot de réfugiés ! » a lancé la chancelière et patronne de la CDU, saluée par un tonnerre d’applaudissements. Afin de rallier les réfractaires elle a veillé à « muscler » certains passages du texte discuté au congrès. « Une prolongation de l’actuel afflux (de réfugiés – NDLR) dépasserait, est-il souligné, le niveau supportable par l’État et la société, et cela même pour un pays comme l’Allemagne. » Et Angela Merkel de dénoncer devant un auditoire ravi, un « multiculturalisme » qui conduirait à «l’établissement de sociétés parallèles» et serait bien dès lors «un mensonge mortel».
La chancelière et son gouvernement sont déjà passés aux travaux pratiques pour réduire l’immigration. Ils ont fait adopter, il y a quelques semaines, une nouvelle loi qui durcit les conditions de l’octroi du droit d’asile, permet d’accélérer les procédures de reconduite aux frontières pour tous les «recalés» et limite la possibilité du regroupement familial, y compris pour les Syriens.
À Karlsruhe, Angela Merkel a de nouveau plaidé pour «une meilleure répartition européenne» des réfugiés, pointant l’importance d’un nouveau sommet prévu à la fin de la semaine à Bruxelles sur le sujet, tout en défendant les positions de principes qui l’avaient conduite à répondre aux demandes d’accueil des réfugiés syriens bloqués à la frontière hongroise. Reprenant son slogan «wir schaffen das» ( on va le faire), elle a insisté sur le bien-fondé d’une démarche qui place, dit-elle, l’UE et son pays devant «un défi historique».
Les valeurs chrétiennes d’amour du prochain, dont la chancelière, fille de pasteur, serait pétrie, sont régulièrement évoquées pour expliquer le fond de cette démarche, à l’origine des aigreurs de nombre de dirigeants… chrétiens-démocrates. Elles ne sont pas les seuls moteurs de cette politique d’ouverture relative à l’immigration. Les demandes express d’un patronat germanique, inquiet de l’extension de la crise démographique, qui peine à trouver une relève qualifiée dans nombre de ses entreprises, semblent avoir été bien plus déterminantes. Le profil moyen des immigrés syriens, dotés de qualifications élevées, n’est-il pas particulièrement attrayant ? Moyennant quelques cours de langue «il est possible d’intégrer rapidement un grand nombre de réfugiés dans le marché du travail», va répétant Ulrich Grillo, président de la Fédération des industries allemandes (BDI), principale organisation patronale du pays.
Berlin entend, de longue date, promouvoir une immigration sélective. Elle autoriserait strictement l’entrée du pays aux forces de travail «utiles» et se doterait donc des moyens d’expulser très rapidement ceux qui n’ont pas les qualifications requises, comme ces dizaines de milliers de migrants kosovars réexpédiés sans ménagement depuis le début de l’année vers le petit pays des Balkans. Angela Merkel veut affûter cette démarche. Ne représente-t-elle pas la possibilité de réaliser une sorte de synthèse avec son aile droite à qui elle concède déjà nombre de «garde-fous» contre un trop grand «afflux de migrants», en termes identitaires et (ou) budgétaires ?
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Donald Trump, imperator des cracheurs de haine
Le leader de la course à l’investiture républicaine pour la présidentielle veut empêcher tout musulman d’entrer aux États-Unis.
Dans une compétition mondiale pourtant serrée et fournie, il se devait de surpasser tous les virtuoses de la démagogie, tous les saltimbanques du racisme, tous les cracheurs de haine, tous les joueurs de flûte populo-fascistes et tous les cousins européens du clan Le Pen, car il se voue, lui, à devenir l’indiscutable imperator, le patron de l’Occident libre et chrétien, le président des États-Unis d’Amérique. Donald Trump, qui caracole toujours en tête des intentions de vote à la primaire républicaine pour l’élection présidentielle de l’an prochain, a décidé de montrer qu’aucun mur de l’ignominie, même ceux réputés infranchissables, ne saurait résister à ses talents d’animateur de foire. Le milliardaire a appelé lundi devant des supporters enthousiastes de Caroline du Sud à barrer l’entrée des musulmans aux États-Unis. La trouille, de celle qui suscite les sentiments les plus viscéraux et les plus lâches, est un outil de prédilection dans la panoplie de tous les colporteurs d’idées brunes. Trump le sait. Il a saisi, comme une aubaine, la fusillade de San Bernardino, en Californie (14 morts), revendiquée par Daech, pour jeter la vindicte sur l’ensemble des musulmans, qu’il accuse d’être tous favorables au djihad. Virtuose dans le maniement de l’effroi, il a lancé à son auditoire : «Ça ne fait qu’empirer, et on va avoir un autre World Trade Center.» Et peu importe au magnat de l’immobilier, champion de la téléréalité, que sa proposition enfreigne la Constitution des États-Unis, qui interdit les discriminations religieuses. Peu lui en chaut qu’elle suscite des réactions indignées jusque dans ses propres rangs, où même le dernier prétendant de la dynastie Bush l’a condamné. L’outrance antimigrants quand il veut les chasser, tous, du territoire, antimusulmans quand il les accuse, tous, d’être des terroristes en puissance, place la palabre publique sur le bon curseur émotionnel. Celui de son business plan pour accéder à la Maison-Blanche.
Les vaches à lait du capitalisme vert
Voyage au nord de Berlin, au cœur d’une agro-usine de 3300 vaches dans le Brandebourg qui tire la plus grande part de sa rentabilité d’une réglementation allemande de la… transition énergétique taillée sur mesure.
Difficile de faire entrer la vache dans l’étroit boxe où ses pies seront branchées sur la trayeuse automatique. Elle beugle visiblement agacée après avoir glissé sur un plan incliné. Le chef d’atelier qui orchestre la manœuvre lâche un juron et maudit en riant «les humeurs de la demoiselle». Elle vient de l’asperger d’une énorme giclée de bouse. Nous sommes à Karstädt au cœur de l’une des plus grosses ferme-usine que compte le Land du Brandebourg. Au total 3.300 vaches. Quelques 1400 Holstein-Friesian, noires et blanches, sont affectées en batterie à la production laitière. Elles défilent tous les jours comme en cet après-midi de la mi-novembre vers le manège (Kuhkarrusel) qui peut traire 60 bêtes à la fois. La vache récalcitrante est poussée sans ménagement avec une fourche métallique. Surtout ne pas bloquer la chaîne car le rythme de production n’admet aucune fausse note. 11,5 millions de litres en 2014/2015 et sans doute 13,8 millions au 31 mars 2016 « grâce à une montée en puissance après la suppression des quotas laitiers », explique fièrement Lothar Pawlowski, le patron des lieux.
En symbiose avec la coopérative laitière, trois sociétés anonymes gèrent le reste du cheptel (1900 bêtes de race Fleckvieh destinées à la production de viande) et la mise en culture d’un domaine qui s’étend sur quelque 3800 hectares. Sur ces équipements très automatisés, faits d’une dizaine de halles, d’ateliers ou d’étables géantes, seulement 54 personnes travaillent. Le monstre est le pur produit du modèle agro-industriel qui étend son emprise aujourd’hui sur toute la région (voir l’humanité du 25 novembre). Pour le pire au plan social comme au plan écologique. Ses gestionnaires n’ont pourtant aucun état d’âme. Ils s’affichent au contraire comme les pionniers d’un capitalisme vert dont la preuve de l’efficience serait fournie par la convergence de leurs performances financières avec leurs investissements «écologiques».
Lothar Pawlowski est passé visiblement sans trop d’encombres de la gestion d’un grand domaine agricole de la RDA (LPG) dont il fut jadis directeur à celle de cette usine à lait. Il semble toujours imprégné d’un discours très idéologique quand, recevant le journaliste de l’Humanité, il s’emploie à détailler une « organisation exemplaire de la production », inscrite dans le « respect des équilibres environnementaux et dévouée au développement durable». Tout est produit et recyclé sur place selon un schéma très simple: le maïs cultivé intensivement sur quelques 700 hectares du domaine fournit l’essentiel de la nourriture des animaux. Il est entreposé dans des silos hauts comme un colline que l’on aperçoit à l’entrée du site. Les déjections des vaches sont récupérées par un réseau de canalisations, puis « envoyées par pipeline », précise Pawlowski, un sourire narquois aux lèvres, des étables vers l’usine de méthanisation Biokraft GmBH proche du domaine. Celle ci va les mélanger à du maïs cultivé aussi sur place, pour en extraire, après fermentation, le méthane dont la combustion servira à la production d’électricité. Enfin les résidus de bouses et de plantes sont récupérés dans le méthaniseur pour être épandus comme engrais sur les vastes champs du domaine.
La boucle serait ainsi bouclée, de super rendements assurés et l’environnement… amélioré. Mais à y regarder de plus près le charme de ce conte de fées vert s’évanouit très vite. L’usine à lait de Karstädt use effectivement des dispositions de la loi EEG, destinées à stimuler l’énergie durable, comme d’un appui majeur pour assoir la stratégie d’expansion de son élevage intensif et de conquête des marchés. Le domaine est hérissé d’éoliennes, les toits des granges ont été tapissés de cellules photovoltaïques, des centaines d’hectares de colza sont destinés à la fabrication de « biocarburants » et une centrale au méthane est donc installée à la lisière des champs. Ce mode de fonctionnement permet aux entreprises du complexe agro-industriel de bénéficier à plein des soutiens publics à la fabrication d’énergie «propre». De quoi consolider confortablement leurs résultats financiers. Même quand le prix du litre de lait s’effondre aujourd’hui en dessous de 25 centimes. Car à la suppression des quotas laitiers européens s’ajoute l’embargo sur les exportations destinées à la Russie et l’écrasement des prix à la consommation sur le marché intérieur allemand par les deux géants du hard discount Aldi et Lidl. Lothar Pawlowski n’y voit « aucune raison » de ne pas poursuivre l’objectif d’augmenter la production de 2,3 millions de litres pour l’année en cours. La raison est simple: Les gains réalisés grâce à la production d’énergie «verte» donnent à l’usine à lait des reins très solides. Elle peut ainsi produire à prix coûtants, voire à perte, et rafler les marchés délaissés par nombre d’éleveurs régionaux ruinés, eux, par l’effondrement du prix du lait.
« En dessous de 200 vaches c’est désormais quasiment impossible de résister », s’exclame sans rire le vétérinaire Armin Stutz de Wittstok, gros bourg des environs. Il dénonce un « terrible paradoxe »: « Il apparaît de plus en plus de méga-fermes à 2000 vaches et j’ai de moins en moins d’animaux à soigner.» Exploitations familiales, coopératives de dimension moyenne : « rien ne résiste aux géants de l’agro-industrie», précise le véto qui s’insurge également du « traitement immonde » réservé à des animaux qui ne sortent jamais de leurs étables-hangars.
Quant au bilan écologique de l’affaire « il est désastreux », souligne Katrin Wenz, dirigeante de l’association BUND, les amis de la terre, à Berlin. Le digestat recueilli dans les méthaniseurs et répandu sur les champs contient de très grosses quantités de nitrates qui polluent dangereusement les nappes phréatiques. « Les relevés, précise Katrin Wenz, sur la qualité de l’eau sont de plus en plus préoccupants». Mais surtout la combustion du méthane et l’exploitation intensive des plantes (maïs ou colza) exclusivement destinées à fabriquer de l’énergie sont, dans les faits, des ventilateurs à CO2. La stimulation de la production d’énergie renouvelable est ainsi retournée contre ses propres finalités. Et le marketing écologique brandie par l’usine à vache de Karstädt s’apparente au moins à de la publicité mensongère et sans doute bien davantage à une escroquerie systémique.
Lothar Pawlowski entend partir à la conquête du monde en usant, dit-il sans broncher, de « l’image très positive et du label de qualité » dont bénéficient le lait produit en Allemagne. L’entreprise exporte déjà 11% de sa production et le niveau de compétitivité qu’elle a atteint, lui offrirait les meilleures perspectives. « Il n’y a pas de raison, martèle le boss, que les performances à l’export soient réservées à l’industrie manufacturière ». Le lait vendu au géant germano-suédois Hansa Arla de l’agro-alimentaire peut aussi être transformé en poudre et donc être vendu sur les marchés les plus éloignés. La Chine constitue un débouché considérable. «Et le coût du transport, quelques cents par litre, en bateaux containers n’est vraiment pas un problème», nous confie un Pawlowski visiblement réjoui qui attend l’instauration « d’une dynamique plus importantes encore », de l’ouverture d’un grand marché transatlantique (TTIP) dont la négociation se poursuit entre dirigeants européens et états-uniens.
« La course aux exploitations géantes s’inscrit pleinement dans cette perspective transatlantique», relève Katrin Wenz du BUND qui dénonce « l’imposture écologique » de ces « élevages de masse ». Des animaux nourris avec des plantes poussées aux engrais, traitées aux herbicides, « Comment peut-on affirmer, s’exclame la jeune-femme, que cela n’a aucune conséquence sur le contenu du lait ?»
L’imposture sociale n’est pas moindre. Le nombre d’employées permanents des étables-usine est réduit au minimum. Et l’épandage du digestat pour fumer les vastes terres du domaine est sous-traité à une « entreprise de main d’œuvre,» explique pudiquement Lothar Pawlowski. Renseignements pris la dite firme passe des contrats d’ouvrage (Werkverträge) avec des sociétés sises dans les pays d’Europe orientale dont les travailleurs détachés sont payés avec un lance-pierre.
Des citoyens de plus en plus nombreux ont pris conscience du désastre et refusent de se laisser abuser par les faussaires de l’ordo-libéralisme. « Des résistances à l’agro-industrie se font jour dans toute la région et à l’échelle du pays », souligne Kirsten Trackmann, députée Die Linke de la circonscription. Plusieurs organisations du Brandebourg condamnant « l’élevage de masse » se sont regroupées pour exiger la tenue d’un référendum sur le sujet comme le permet la législation du Land. Des milliers de signatures ont déjà été recueillies. A l’échelle du pays l’ampleur de la mobilisation populaire contre le grand marché transatlantique dont l’avènement aggraverait encore le gigantisme agro-industriel, a surpris nombre d’observateurs. Quelques 250.000 personnes ont défilé le 10 octobre dans le centre de Berlin à l’appel de tous les syndicats, de Die Linke et d’une multitude d’associations écologistes comme BUND ou d’initiatives de citoyens. Une lutte mêlant enjeux écologiques et sociaux dont l’issue est cruciale pour l’Allemagne, comme pour la planète.
Bruno Odent
Publié dans Allemagne, économie, Europe
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L’agriculture allemande, l’autre faussaire du développement durable
Des mégadomaines agricoles se reconstituent à l’Est du pays sous l’égide d’«investisseurs» qui piétinent équilibres écologiques et sociaux en se servant de la réglementation… «verte».
«Il n’y a plus de paysans à Kutlitz.» Manfred Biermann ne décolère pas. Son bourg (3 000 habitants) est devenu l’otage du plus gros producteur agricole allemand. Sur des milliers d’hectares, les champs sans fin qui s’étendent entre la petite cité «dortoir» aux rues vides et sa voisine Karstädt appartiennent au groupe KTG Agrar. La société cotée à la Bourse de Francfort depuis quatre ans possède 45 000 hectares et des dépendances en Lituanie.
«C’est le grand retour des Junckers», maugrée Manfred (75 ans), ancien technicien agricole licencié dans les années 1990. Les nouveaux maîtres ne sont plus ces grands propriétaires terriens, issus de la noblesse prussienne imprégnée de culture militariste qui s’est si fâcheusement illustrée dans la montée du nazisme. Purs produits de la financiarisation du capitalisme allemand, ils siègent à Hambourg et pilotent leurs réserves depuis leurs ordinateurs pour en tirer la meilleure rente. Depuis quatre ou cinq ans, l’Allemagne, et plus particulièrement celle des grands espaces agricoles du nord-est, est dans le collimateur des «investisseurs». On assiste à une frénésie d’achats de terre. «Les prix de l’hectare ont été multipliés par cinq. Ceux des fermages par trois», précise Manfred. Résultat : les paysans ou même certaines coopératives agricoles, survivances lointaines de l’agriculture «socialiste», vendent ou cèdent leurs baux. La concentration bat son plein.
Un niveau de rentabilité très attrayant
Comme en d’autres lieux de la planète, la terre nourricière joue, aux yeux des marchés, un rôle de valeur refuge, de placement porteur, comme l’immobilier. Singulière perversité du phénomène : il est stimulé en Allemagne par les mesures publiques qui prétendent assurer la… transition énergétique. À perte de vue autour de Kutlitz, s’étalent des champs de maïs ou de colza, dont la seule vocation est d’être broyés pour produire du «carburant vert» ou alimenter des minicentrales électriques qui brûlent du méthane. KTG, qui réalise un tiers de son chiffre d’affaires avec la production d’énergie, est autant un géant de l’agriculture qu’un électricien qui envoie quelque 60 mégawatts sur le réseau. A l’échelle du pays, près d’un million d’hectares sont consacrés à cette « Energimais » (maïs énergie)
La loi destinée à stimuler l’utilisation d’énergies renouvelables (EEG) garantit pendant vingt ans un prix très rémunérateur de l’électricité produite. D’où un niveau de rentabilité extrêmement attrayant aux yeux des exploitants. En particulier des plus gros, incités ainsi à étendre leurs méthodes agro-industrielles et leurs domaines pour accroître encore productivité et rendements de leurs monocultures. Le méthane produit par la biomasse est estampillé «biogaz». Car le bilan carbone de celui-ci serait «neutre». «La plante capte par photosynthèse le CO2 qu’elle restitue ensuite sous forme de combustible en se décomposant dans la biomasse», explique un fonctionnaire du ministère allemand de l’Environnement. Mais l’argument qui sert de justification au «business vert» ne trompe plus personne dans la région. À Wittstock, chef-lieu d’arrondissement de 10 000 habitants, le vétérinaire Armin Stutz, gaillard costaud à la barbe grisonnante, qui sillonne les routes de campagne par tous les temps, met très vite les choses au point : «Si vous intégrez les tonnes de diesel nécessaires aux passages des engins de labour, au semage et à l’épandage d’engrais et que vous y ajoutez un traitement sans vergogne aux pesticides les plus toxiques, le bilan écologique est catastrophique.» Et de s’exclamer : «L’appellation bio de biogaz. C’est une arnaque.»
L’espace de l’agriculture « écolo » rétrécit
L’effet de cette drôle de réglementation environnementale sur les émissions de CO2 est ainsi inversement proportionnel à sa capacité à stimuler la rentabilité financière du capital investi dans l’agriculture. Les faussaires à l’écologie ne siègent pas seulement dans les étages supérieurs de l’immeuble du groupe Volkswagen à Wolfsburg. Et une poursuite du voyage autour de Wittstock dans la campagne du Brandebourg va nous permettre de découvrir toutes les funestes conséquences de l’emprise croissante de l’agrobusiness sur la vie locale. À Zampow, pittoresque village en bordure du plateau du Mecklembourg parsemé de lacs (Seenplatte), Wilhelm Schäkel, diplômé d’agriculture et… de philosophie, est installé depuis 1992. Militant de l’agriculture biologique, il est à la tête d’une grande ferme de 400 hectares où il élève 130 bovins labellisés viande bio. «L’espace imparti à l’agriculture respectueuse de l’environnement ne cesse de se rétrécir», dit-il. À l’instar de son domaine qui s’étendait, il y a cinq ans encore, sur près de 800 hectares. La raison : l’explosion du coût du fermage. «Pour beaucoup, c’est devenu ingérable», s’exclame Wilhelm qui pointe la pression des «investisseurs» sur les prix. Il se retourne et désigne aux quatre points cardinaux les terrains de collègues «écolos» qui ont dû «renoncer les uns après les autres». «Ici, c’est un Hollandais qui a racheté pour construire un poulailler géant. Là, c’est le groupe Rothkötter, le fournisseur de McDo en volatiles. » «Ce capitalisme sauvage est en train de nous bouffer», lance Wilhelm. Il relève qu’au total 4 000 fermes bio ont ainsi disparu en Allemagne et pointe la contradiction avec les objectifs toujours affichés par le ministère de l’Agriculture de consacrer 20% des terres cultivables à l’exploitation «écologique». Wilhelm réussit à boucler ses comptes, comme bon nombre d’agriculteurs survivants du secteur, grâce à l’aménagement de plusieurs logements dans sa ferme qui lui permet de proposer des formules de séjours de vacances en gîte rural. Un moyen de résister dans tous les sens du terme. La destination, il est vrai, est prisée à 150 kilomètres de Berlin et à proximité immédiate des lacs. «En saison, ça ne désemplit pas. À croire que les gens affectionnent les espèces en voie de disparition», conclut Wilhelm en éclatant de rire.
Autre contradiction des petits arrangements de l’ordo-libéralisme avec l’environnement : ils mettent à mal le principe de l’autosuffisance alimentaire toujours proclamé par Berlin. Seuls 2 000 hectares sont consacrés à la culture de la pomme de terre aujourd’hui dans le Brandebourg contre 20 000 autrefois. «C’est une autre conséquence de l’expansion des monocultures du maïs et du soja», relève Georg Büchner, responsable du syndicat IG BAU (construction, agriculture et environnement) au niveau du Land. Mais pour l’homonyme du célèbre écrivain, inspirateur de la révolution de 1848, le plus grave est dans les conditions sociales réservées aux salariés de l’agriculture. Profitant d’un taux de syndicalisation très faible, le patronat du secteur a réussi à imposer un report de l’application du salaire minimum (8,50euros brut de l’heure) à 2017. Jusque-là le minimum de branche (aujourd’hui 7,20euros) demeure la règle.
Multitude de salariés précarisés
Le plus grave, aux yeux de Büchner, c’est cette multitude de salariés saisonniers ou embauchés dans les mégastructures d’élevage. Ils travaillent sous l’égide de «contrats d’ouvrage» (Werkverträge) avec des sociétés de mains-d’œuvre polonaise, bulgare ou roumaine et s’entassent dans des habitations communautaires à trois ou quatre par chambre. L’entreprise prélève le loyer (jusqu’à 200 euros) et le couvert directement sur leur salaire. «Les ouvriers étrangers vivent en autarcie, parfois des vigiles ont été déployés par les patrons autour de leurs “résidences”, précise Georg Büchner. Dans le sud du Brandebourg, certains sont logés dans une caserne désaffectée de la Bundeswehr (l’armée allemande). » Malgré les difficultés, le syndicat a mis en place des «lieux de contact» pour que ces travailleurs détachés puissent connaître leurs droits, témoigner, se défendre et poser des recours. «Il y a eu une amélioration. Les gens sont moins surexploités, précise Büchner. Mais on est encore très loin du respect de la légalité sociale.»
Toutefois, «de plus en plus d’habitants dénoncent le caractère irresponsable du développement des monocultures du maïs ou du colza, des fermes à 2 000 vaches ou de porcheries à 40 000 cochons», relève Kirsten Dackmann, députée Die Linke de la circonscription de Wittstock. Des mouvements de résistance ont surgi en faveur d’une agriculture durable «parce que solidaire et préservant l’environnement», précise l’élue.
À Dranse, à quelques kilomètres du bourg, les bâtiments tout neufs d’une usine dans un champ. Capacité d’accueil : 380 000 poulets. D’énormes cheminées déjà en place au bout des premières rangées de ces poulaillers géants rejetteront des tonnes d’ammoniac dans l’atmosphère dès que la production aura démarré. Mais la construction a été stoppée suite au recours posé par une association de la région contre «les dégâts prévisibles sur l’environnement». Détaillant les enjeux environnementaux et notamment le danger de pollution irréversible des lacs tout proches, devant la grille du chantier vide auquel deux molosses aboyant interdisent l’entrée, Albrecht Gautzsch, président de l’initiative de citoyens «Wittstock contre la poule industrielle», évoque la détermination des populations. «C’est énorme. Nous avons réussi à collecter plus de 50 000 euros pour couvrir les frais d’avocats. Sans quoi nous n’y serions jamais arrivés.» L’«investisseur», qui vient de Basse-Saxe à l’ouest du pays, a fait appel. «Nous avons bon espoir, poursuit Gautzsch, qu’il soit définitivement débouté.» Un premier coup d’arrêt aux pollueurs et aux exploiteurs du capital financier ?
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La grande coalition de Merkel au bord de la crise de nerfs
La chancelière, qui doit faire face à une fronde dans son propre camp contre sa politique migratoire, manœuvre en recul et durcit le droit d’asile, sans faire cesser les surenchères ni le malaise au gouvernement.
Le camp des frondeurs, hostiles à la poursuite d’une politique d’immigration jugée trop favorable, s’élargit au sein même du parti de la chancelière. Au point de secouer les bases de son gouvernement de grande coalition. Les coups les plus rudes viennent de Horst Seehofer, chef de file de la CSU, la branche bavaroise de la démocratie chrétienne. Face au maintien d’un afflux exceptionnel de réfugiés vers le pays, il estime les «limites du supportable» dépassées et veut des mesures drastiques pour stopper l’immigration. Depuis quelques jours, il ne se contente plus de vitupérer dans la presse contre le laxisme des autorités et laisse carrément planer la menace d’un retrait des trois ministres CSU présents dans le gouvernement. La posture suscite toutes les spéculations dans la presse germanique sur une crise politique au sommet de l’État. D’aucuns allant même jusqu’à envisager très sérieusement « le début de la fin de l’ère Merkel » avec un éclatement de la grande coalition et la convocation d’élections anticipées.
Dramatisation des débats
À y regarder de plus près, cette perspective reste certes bien improbable. La chancelière, même en recul, dispose toujours d’appuis très importants dans son parti et dans l’opinion. Surtout, les principaux frondeurs et en premier lieu, le ministre président de Bavière, auraient bien trop à perdre dans un scrutin anticipé où ils pourraient être eux-mêmes lourdement sanctionnés. Il n’empêche, la dramatisation des débats pousse la grande coalition au bord de la crise de nerfs. Les dirigeants des trois partis de la coalition, Angela Merkel (CDU), Horst Seehofer (CSU) et Sigmar Gabriel (SPD), se sont retrouvés dimanche 1er novembre en sommet pour tenter d’élaborer un compromis. Sans résultat. Une nouvelle réunion est programmée aujourd’hui. Prudente la chancellerie évoque «un processus de négociations» qui pourrait encore se prolonger.
Durcissement du droit d’asile
Au grand dam des frondeurs, Angela Merkel se refuse encore à une limitation a priori de l’accueil des réfugiés qui contredirait le droit international. Placée sur la défensive par les siens, elle n’en a pas moins déjà opéré un net virage. À la mi-octobre, elle a ainsi fait adopter un redoutable durcissement du droit d’asile par le Bundestag. Le nouveau texte prévoit une accélération des procédures d’expulsion pour tous ceux dont la demande est refusée. Il exclut du statut de réfugié les ressortissants des pays des Balkans et… d’Afghanistan, en dépit des offensives des talibans dans plusieurs régions et de l’apparition sur place de groupes affiliés à Daech (« État islamique »). Sarah Wagenknecht, coprésidente du groupe Die Linke, a dénoncé à la tribune du Bundestag «la terrible incohérence» des positions du gouvernement avec d’autant plus de force que Berlin a fait adopter, «dans l’urgence également», pointe-t-elle, un prolongement du stationnement des troupes allemandes dans l’Hindu Kush en raison de la détérioration de la situation sur ce terrain afghan.
Immigration sélective
L’expulsion de milliers de Kosovars qui sont entrés en Allemagne depuis le début de l’année, fuyant la misère et la sanglante instabilité mafieuse régnant dans le pays, va pouvoir ainsi être encore accélérée (l’Humanité du 21 octobre). En contrepartie, le nouveau droit d’asile prévoit une intégration plus rapide de ceux qui disposent du profil requis. Selon une philosophie voisine de celle du projet de «loi sur l’immigration» porté depuis quelques mois par le groupe parlementaire SPD, il s’agit d’instaurer un système permettant de sélectionner rapidement les migrants que le pays désire effectivement accueillir.
Confrontée à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, en raison de l’aiguisement de la crise démographique, la Fédération de l’industrie allemande (BDI), principale organisation patronale du pays, milite en faveur de cette immigration sélective. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle reste si fortement engagée dans des campagnes en faveur de l’accueil des réfugiés, les demandeurs d’asile syriens pouvant se prévaloir le plus souvent – à l’inverse des Kosovars – d’un haut niveau de formation. La préoccupation patronale a pu se retrouver pleinement à l’unisson du slogan de la chancelière «Nous allons le faire» (« Wir schaffen das »), destiné à montrer cet été sur le mode du «yes we can» de Barack Obama, que le pays pouvait relever le défi de l’intégration des réfugiés syriens.
Hormis ce durcissement de la légalité sur l’asile, Angela Merkel semble prête à céder à l’instauration de camps de transit dans des zones frontalières, destinés précisément à se donner le temps et les moyens d’effectuer un tri efficace pour séparer les personnes expulsables des «vrais» demandeurs d’asile avant de leur ouvrir le passage vers l’intérieur de l’Allemagne. La démarche est portée par Horst Seehofer. Pour bien montrer sa détermination à ne pas transiger sur l’adoption de mesures de ce genre, le patron de la CSU bavaroise a reçu avec tous les honneurs, fin septembre, à Munich, Viktor Orban, premier ministre hongrois et bâtisseur de murs à ses frontières extérieures.
Travail de sape des amis de Merkel
Pour l’heure, le SPD paraît toujours rétif au déploiement d’un tel dispositif qui serait, dit Sigmar Gabriel, «humainement indigne». Cependant pour contrecarrer concrètement cette offensive droitière antimigrants, le leader du SPD semble exclure tout changement d’alliance bien qu’il soit possible puisque la gauche allemande (SPD, Verts, Die Linke) dispose d’une courte majorité dans le Bundestag. Comme le SPD reste figé dans les sondages sur le niveau historiquement bas des élections de 2013 (autour de 25% des suffrages), une mise en minorité de la chancelière la contraignant à démissionner et à convoquer des élections anticipées constituerait, il est vrai, une opération à haut risque pour le parti.
Au total si Angela Merkel paraît donc, pour l’heure, disposer des moyens de rester bien arrimée à son siège de chancelière, il n’est pas sûr que le travail de sape de ses amis, dont celui de personnalités du tout premier cercle du pouvoir, ne la fasse pas vaciller à terme. Plusieurs membres du gouvernement ne cachent plus leurs désaccords. Le ministre de l’Intérieur, Lothar de Maizière, invoque ouvertement une orientation «irréaliste et erronée» en matière d’accueil des migrants. Le très puissant ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, n’hésite pas à déplorer à mots à peine voilés une politique «coûteuse» qui contraindrait à «des coupes» pour rétablir en bout de course le sacro-saint équilibre des comptes publics.
L’Alternative pour l’Allemagne (AfD), l’extrême droite allemande, est la seule véritable gagnante de ces épanchements au sein de la grande coalition. Tous les sondages la donnent en forte progression la plaçant désormais à environ 8% des intentions de vote, nettement au-dessus du seuil de 5% nécessaires pour entrer au Bundestag. De façon très classique ses outrances et ses slogans xénophobes sortent renforcés quand ils sont crédibilisés par l’attitude du «personnel politique» le plus haut placé.
Les ultras de Pegida en terrain déblayé
Les joueurs de flûte du mouvement xénophobe surenchérissent avec l’appui tacite de hauts dirigeants qui ont isolé la chancelière, en contestant ouvertement la nécessité du respect du principe du droit d’asile.
«Une vague de haine et de hargne contre les réfugiés inonde l’Internet ! Ça suffit.» Au lendemain de la nouvelle démonstration de force des Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident (Pegida) à Dresde le tabloïd Bild Zeitung, plus gros tirage de la presse germanique, a décidé hier d’entrer en campagne. La décision illustre à la fois une montée des craintes nourries par la poussée xénophobe et une véritable schizophrénie allemande sur le sujet puisque le même Bild fut, il y a tout juste quelques mois, au paroxysme de la «crise grecque», l’acteur d’une autre campagne, pétitionnaire celle-là, revendiquant «pas un sou de plus pour les Grecs voraces», en s’appuyant sur les clichés les plus… racistes.
Pour autant les bonnes raisons de sonner l’alerte ne manquent pas. Le défilé de Dresde a rassemblé quelque 20 000 participants. Pegida, qui célébrait son premier anniversaire, a réussi à amalgamer, comme au plus fort des rassemblements de l’hiver dernier, des militants néonazis, des ultras du «souverainisme», des sympathisants de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le parti d’extrême droite anti-euro (AfD), mais aussi des personnes «ordinaires» fragilisées par les réformes antisociales de ces dernières années et aveuglées par l’angoisse que les «migrants» ne viennent renforcer leur propre précarité. Les diatribes entendues y sont de plus en plus décomplexées. Comme celle d’Akif Pirinçci, cet auteur germano-turc de pamphlets homophobes et racistes. Invité à s’exprimer à la tribune il a regretté que, pour faire face à «l’invasion», les camps d’extermination soient «désormais hors service». Angela Merkel est accusée de «haute trahison» et priée de démissionner quand elle n’est pas, comme sur des banderoles la semaine dernière, promise à la potence.
Il ne faut certes pas s’y tromper : la société allemande possède les ressorts pour résister à ce terrible accès de fièvre. À Dresde des contre-manifestants, nombreux, ont fait front. Des dizaines d’associations continuent de clamer «Willkommen» (bienvenu) à l’adresse des réfugiés. À la Fondation Amadeu-Antonio de défense des droits des migrants, on dénonce une exploitation délétère des peurs face à l’afflux de demandeurs d’asile alors que «l’Allemagne a largement les moyens de faire face aux problèmes logistiques posés». Il n’empêche, l’inquiétude croît. Martin Schulz, le président du Parlement européen, alertait hier contre une extrême droite allemande, «moins nombreuse que dans d’autres pays, mais plus brutale et prête à la violence».
La chancelière, qui maintient ses positions de principe sur le droit des réfugiés à l’accueil, apparaît de plus en plus isolée. Plusieurs ministres CDU, et même le vice-chancelier SPD, Sigmar Gabriel, regrettent ouvertement une politique trop accommodante. Quant au ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, passé maître cet été, avec Bild, dans le maniement de la vindicte populiste antigrecque, il a trouvé bon d’indiquer que l’hébergement des demandeurs d’asile allait coûter cher et qu’il envisageait donc de «couper dans d’autres dépenses» afin de préserver le respect du sacro-saint équilibre budgétaire atteint cette année – «Jeter ainsi de l’huile sur le feu est tout simplement irresponsable», a réagi Katja Kipping, la coprésidente de Die Linke. Célébré dans la manif de Pegida, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, avait été invité en grande pompe à Munich par la CSU, le parti chrétien frère de la chancelière. Les joueurs de flûte ont-ils vraiment eu besoin de forcer leur talent ?