A la Nouvelle Orléans ils sonnent la résistance à Trump

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Dans la cité du jazz, ils combattent la persistance de la ségrégation que l’ouragan Katrina rendit si flagrante, ils s’engagent avec Black Lives Matter pour réclamer justice et l’enlèvement des monuments esclavagistes. Et après l’élection de Donald Trump, ils appellent à la résistance.

Dès la fin de la matinée, des sons bigarrés envahissent les rues du « carré français » de la Nouvelle-Orléans. Chacun est à son poste, ce groupe de blues qui joue et vend ses CD au coin de Royal et Toulouse Street, ce couple de violonistes pris dans une mélodie endiablée sur Jackson Square ou ces minots africains-américains, hauts comme trois pommes, et grands virtuoses du seau transformé en instrument de percussion sur Bourbon Street. Comme tous les jours, le cœur historique de la cité louisianaise dégourdit peu à peu ses instruments sous les oreilles charmées des nombreux touristes. Chacun joue sa partition. La fête de la musique est ici permanente. Et rien ne semble pouvoir troubler l’emballement progressif de cette quotidienne improvisation de haut vol. Tout semble en ordre. Et pourtant, il ne faut pas chercher bien longtemps derrière les apparences. S’il est un endroit des États-Unis où l’élection de Donald Trump polarise, déclenche appréhensions et désirs de résistances, c’est bien ici.

Avec la victoire du milliardaire nationaliste, «tout ce que ce pays compte de racistes jubile »

Dans la cité qui abrita le plus grand marché aux esclaves des jeunes des États-Unis et de la planète au milieu du XIXe siècle, on sait la force du recours à la joie de jouer comme à une arme de libération pour clamer son humanité, ou au moins comme à un art de vivre, pour surmonter la crainte des mauvais vents. Ceux qui menacent aujourd’hui sont de nouveau très politiques. Avec la victoire du milliardaire nationaliste, « tout ce que ce pays compte de racistes, des plus discrets, des plus inavoués aux suprémacistes blancs déclarés, jubile et veut un renforcement de ségrégations qui pèsent toujours ou ont même eu tendance à se renforcer ces temps derniers dans notre quotidien », s’inquiète Malcolm Suber. Animateur local du mouvement Black Lives Matter (La vie des Noirs est importante), il manifeste cet après-midi du 26 novembre devant la mairie de La Nouvelle-Orléans « contre ces menaces de régressions » que porte le champion élu de l’ultradroite.

Dans la ville de Louis Armstrong émerge, de façon saisissante, les puissants atavismes de l’histoire « sudiste » du pays, vecteurs si importants de la résurgence des discriminations. Mais aussi la trace de ces divers mouvements de résistances qui ont, ici sans doute plus fort encore qu’ailleurs, fait irruption sur le devant de la scène nationale. Malcolm Suber fut ainsi de tous les combats après les ravages de l’ouragan Katrina en 2005 sur les quartiers noirs les plus pauvres. Ghettoïsés ils furent littéralement abandonnés dans la tempête par des autorités « dépassées ». L’universitaire s’est engagé avec de nombreux autres militants, des citoyens de tous horizons, des intellectuels, des défenseurs des droits de l’homme, des Noirs, des Blancs, dans le combat « pour que justice soit faite » aux Africains-Américains et que cesse de s’allonger cette morbide chronique de meurtres de policiers à la gâchette aussi sensible que sélective (voir notre entretien).

Ce combat-là a pris une dimension singulière, il y a un peu plus d’un an. Le 17 juin 2015, un jeune suprémaciste blanc faisait irruption, lourdement armé, dans une église d’un quartier noir de Charleston en Caroline du Sud et abattait de sang-froid neuf personnes dont le prêtre. L’église était célèbre pour son engagement jadis en faveur des droits civiques. L’identité du tueur, son culte de la domination blanche font découvrir au pays et au monde sidéré la « tolérance » accordée aux contre-valeurs et aux traditions ouvertement ségrégationnistes dans les États du Sud. Sous pression, les autorités décidèrent de retirer le drapeau confédéré, leur emblème par excellence, qui flottait alors toujours face au Capitole de l’État de Caroline du Sud.

La statue du général Lee trône toujours sur l’une des principales places du centre-ville

La cité des fêtes et des plaisirs, The Big Easy, porte alors bien mal le sobriquet qu’on lui affuble si souvent. La Nouvelle-Orléans devient la capitale du… malaise national. Depuis des années, Malcolm Suber et ses amis y ont engagé un combat contre les monuments qui pullulent encore dans la ville à la gloire des esclavagistes. Leur mouvement, Take ‘Em Down Nola (Descendez-les de La Nouvelle-Orléans – Louisiane), a multiplié les rassemblements et les initiatives. Ce qui ne provoque au mieux qu’une indifférence polie des autorités. Après Charleston, le 17 juin 2015, le maire démocrate, Mitch Landrieu, décide qu’il ne peut plus ignorer la question. Une écrasante majorité du conseil de la ville vote l’enlèvement de quatre de ces monuments.

La décision est aussitôt contestée devant les tribunaux par plusieurs associations dites de défense de l’histoire et du patrimoine, noyautées en fait par des nationalistes blancs ultraconservateurs. Depuis un an et demi, la décision des élus de la ville est suspendue. En attendant le verdict d’une cour d’appel fédérale. Le général Robert E. Lee trône donc toujours au sommet d’une immense colonne grecque sur l’une des principales places du centre-ville. Lui qui fut le chef suprême des armées confédérées gérait en Virginie une plantation qui faisait trimer près de 200 esclaves et il s’était montré inflexible, dans un débat préalable à la guerre de Sécession, en prenant la tête de ceux qui s’opposaient catégoriquement à accorder le droit de vote aux affranchis.

Cette place Lee Circle est devenue le lieu de rendez-vous privilégié des manifestations d’opposants à Donald Trump. « Pas seulement parce que nous craignons que l’administration du président élu n’entrave l’enlèvement décidé des monuments », souligne un militant de Take ‘Em Down Nola. « Non, ajoute-t-il, nous craignons un basculement dramatique et autoritaire en faveur des nationalistes blancs. » D’aucuns, comme Philipp, ce prof rencontré le 26 novembre devant l’hôtel de ville, vont jusqu’à pointer : « On n’est pas à l’abri de l’émergence, à la suite de quelconques incidents, d’une dérive autoritaire, voire ouvertement néofasciste. » Sur la base d’un autre monument confédéré, une main a écrit au lendemain de l’élection du 8 novembre : « Votre vote est un crime de haine. »

Les premières décisions prises par le futur locataire de la Maison-Blanche pour constituer son équipe gouvernementale ne sont pas vraiment de nature à calmer ces angoisses. Ici chacun connaît déjà les méthodes de l’homme qui a été nommé chef stratégiste de la Maison-Blanche. Steve Bannon, qui fut le directeur de campagne du candidat de l’ultradroite, présidait aux destinées de l’agence de presse Breitbart. Laquelle s’est déchaînée à la fin du mois de septembre dernier contre des « émeutiers incultes ». Leur crime : participer à une manifestation antisuprémaciste à l’appel de Take’Em Down Nola. Celle-ci avait rassemblé plusieurs milliers de personnes dans le cœur historique de la ville. Dont certaines étaient venues avec leurs « bands », redoutablement armées de trompettes, saxos, clarinettes et autres guitares. « Suprême insulte à l’histoire », cette plèbe voulait rajouter Andrew Jackson à la liste des monuments incompatibles avec la dignité de la cité. Le septième président des États-Unis, fièrement dressé sur son cheval sur la place qui porte son nom, fut un esclavagiste notoire et l’auteur du massacre de quelque 5 000 Indiens qui avaient eu, au début des années 1830, le double mauvais goût de refuser leur déportation au-delà de la rive ouest du Mississippi et d’offrir l’hospitalité aux « Nègres marrons » qui fuyaient l’enfer des plantations.

«Il vaut mieux ne pas perdre un instant pour défendre nos droits et la démocratie »

Bannon, maître d’œuvre du populisme anti-establishment qui a tant contribué au succès de Donald Trump, défend un rapprochement avec ce qu’il a baptisé lui-même « l’alternative de droite » (alt-right). Ce mouvement qui, non seulement réhabilite sans complexe les valeurs sociétales les plus réactionnaires sur la peine de mort, l’avortement, le port d’armes, mais compte dans ses rangs les organisations suprémacistes les plus extrémistes (jusqu’à divers groupuscules néonazis et Ku Klux Klan) avec qui Bannon et l’agence Breitbart, intraitables contre les manifestants de La Nouvelle-Orléans, font preuve d’une hallucinante tolérance. « Quand de tels personnages s’annoncent, il vaut mieux prendre les devants et ne pas perdre un instant pour se mobiliser, défendre nos droits et la démocratie », souligne Philipp de Take ‘Em Down Nola.

Un autre bras de fer est déjà engagé avec la ville sur l’immigration. Interrogé sur la chaîne de télévision CBS, le président élu a fait part de sa volonté d’expulser rapidement après son entrée en fonctions « 2 à 3 millions de clandestins ». Et pour y parvenir, il voudrait, compte tenu des moyens limités dont il dispose au niveau fédéral, mobiliser dans cette opération les forces de police locales. D’ores et déjà, plusieurs grandes villes dont La Nouvelle-Orléans ont juré – arguant que cette prérogative devait « rester sanctuarisée » – qu’elles refuseraient de lancer leurs policiers dans une immense chasse aux faciès. Trump et ses hommes ont aussitôt usé du chantage menaçant de couper les vivres fédéraux à ces villes rebelles. Ce qui serait une catastrophe pour La Nouvelle-Orléans, toujours assaillie après Katrina par d’énormes besoins d’investissements dans la reconstruction et les infrastructures. La ville est inquiète. Les plus militants de ses habitants sonnent la résistance.

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Et maintenant, comment juguler vraiment l’ultra-droite autrichienne

Après le soulagement de l’élection du candidat Vert, Alexander Van der Bellen, à la présidence de la république, nombreux sont les démocrates autrichiens qui alertent sur la nécessité de ne plus poursuivre les démontages sociaux et la banalisation du FPÖ, à l’origine du niveau record atteint par l’extrême droite.

Si tous les démocrates autrichiens affichaient leur soulagement au lendemain de la victoire du Vert Alexander Van der Bellen à la présidentielle, beaucoup d’entre eux, et singulièrement ceux qui sont engagés à gauche ou au sein du mouvement social, ont prévenu aussitôt qu’il fallait désormais s’attaquer aux « véritables causes de la gangrène nationaliste pangermanique ». « Sous peine de réveils cauchemardesques, lors des prochaines échéances », relève Thomas Hübner, syndicaliste membre de la chambre des travailleurs (Arbeiterkammer) à Vienne. En dépit de son échec, le FPÖ a atteint en effet un niveau record. Pour les législatives prévues en 2018, tous les sondages le placent aujourd’hui largement en tête de tous les partis, à plus de 35 % des suffrages. Ce qui met son leader, Heinz Christian Strache, en pole position pour le poste de chancelier.

Le danger est d’autant plus fort que les dirigeants socio-démocrates et conservateurs, réunis au gouvernement dans une grande coalition, ne se sont pas vraiment impliqués dans la campagne pour faire barrage à l’extrême droite, occupés qu’ils étaient « à donner des gages à leurs ailes droite respectives ou même à préparer le terrain de futures alliances avec le FPÖ », déplore Mirko Messner, dirigeant du Parti communiste autrichien (KPÖ). Les appels du pied se sont multipliés en ce sens. Jusqu’à celui très remarqué du chancelier social-démocrate, Christian Kern, qui a rencontré, quelques jours avant le scrutin, le chef du FPÖ pour lui assurer qu’il ne mettrait pas d’obstacle à une telle alliance, expérimentée déjà au niveau régional dans le Burgenland, mais encore taboue au plan national.

« Attention danger », préviennent les démocrates autrichiens : la poursuite de la banalisation du FPÖ et des politiques ordo-libérales constitue « un cocktail empoisonné pour la démocratie, l’Autriche et l’Europe ».

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Un nationaliste à la Maison Blanche: quelles conséquences.

Donal Trump, le candidat de l’extrême droite, a remporté la présidentielle au Etats-Unis. Bruno Odent, journaliste à l’Humanité, nous a brossé ici un rapide tableau prospectif des menaces que son administration pourrait faire peser sur la planète.

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Clinton ou Trump: Retour d’arrogance programmé en politique étrangère

Une Hillary Clinton plus interventionniste que Barack Obama et sensible aux sirènes des faucons démocrates fait face, pour l’élection présidentielle du 8 novembre, à un Donald Trump qui veut démultiplier la puissance militaire des États-Unis.

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Le monde pourrait bien regretter la période Obama. Même si la légende d’un président des États-Unis pacifiste, si complaisamment entretenue par l’attribution d’un prix Nobel en 2009, a vécu après huit années où les ingérences de l’hyperpuissance n’ont pas franchement faibli. Il reste que le caractère contre-productif, voire empoisonné, des débordements antérieurs, et singulièrement l’invasion de l’Irak, fut au moins pris en compte dans la politique étrangère de l’administration qui s’achève. Les engagements de politique extérieure des deux candidats au poste de « commandant en chef » de la première armée au monde, ne laissent, eux, guère de doute sur leur volonté de rejouer davantage de la force pour conforter ou « rétablir le leadership » des États-Unis. L’accès au poste suprême d’une personnalité aussi impulsive qu’un Donald Trump, l’homme de l’extrême droite nationaliste, capable de se laisser emporter par de soudains accès de « colère », fait craindre le pire en cas de crise internationale aiguë. Mais la menace n’est pas moindre si l’on examine le programme de l’ultrafavorite des sondages. Hillary Clinton est imprégnée de la conviction que les États-Unis doivent mieux s’acquitter de « leur mission » à faire respecter « la liberté et la sécurité à l’échelle planétaire ». Une position qui pourrait entraîner rapidement de très funestes développements sur le dossier syrien.

De l’huile sur le feu syrien ?

« Lorsque j’étais ministre des affaires étrangères, j’étais pour une zone de non-survol (no flying zone) au-dessus de la Syrie et je le suis encore aujourd’hui », vient de déclarer l’ex-secrétaire d’État. Il s’agirait d’empêcher les bombardements qui, il est vrai, coûtent la vie à de nombreux civils d’Alep. Mais pour que personne ne doute de la visée véritable d’une telle mesure, Clinton ajoute aussitôt : « Nous avons besoin d’un levier contre les Russes. » On ne saurait mieux envisager une confrontation directe avec Moscou (engagé dans le ciel syrien aux côtés des forces du régime contre l’« État islamique » et certains groupes de la rébellion). La candidate affiche une proximité inquiétante avec les « liberal hawks » (faucons libéraux), souligne l’ex-diplomate français, Hubert Védrine, en précisant que ce « puissant courant démocrate » est « le symétrique des néoconservateurs dans le camp républicain ». Un penchant pour les aventures militaires confirmé par la relation très étroite de l’ex-première dame avec Madeleine Albright, un de ces « faucons » de haut vol, qui fut, de sinistre mémoire internationale, secrétaire d’État durant le second mandat de son mari, Bill.

Étonnant aléa de la controverse électorale : en s’appuyant sur les arguments syriens d’Hillary Clinton pour en démontrer le caractère irresponsable et donc « indigne d’un vrai commandant en chef », son adversaire Donald Trump a pu se payer le luxe d’enfiler, lui, des habits de colombe, prévenant qu’une zone de non-survol en Syrie serait « synonyme d’une troisième guerre mondiale ». Car, pointe-t-il, « la Russie est un pays où les bombes nucléaires fonctionnent ».

Il ne faut pas s’y tromper cependant. Derrière un certain tropisme pro-Poutine, commun à de si nombreux tribuns nationalistes et populistes des deux côtés de l’Atlantique – sans doute séduits par « l’exemple » que suscite à leurs yeux le locataire du Kremlin, capable de diriger son État d’une poigne de fer –, Trump ne saurait cacher le fond d’un programme qui constitue, au moins autant que celui de son adversaire, une bombe à retardement pour la paix mondiale.

Retour au soutien inconditionnel à Israël

D’abord parce que le candidat républicain est prêt, lui aussi, à jeter de l’huile sur le feu moyen-oriental en s’en prenant à l’Iran, pourtant un des acteurs incontournables d’un règlement dans la région. Le milliardaire nationaliste a juré de démanteler « l’accord catastrophique » passé entre Téhéran et les grandes puissances sur le nucléaire. Devant l’Aipac (the American Israel Public Affairs Committee), puissant lobby pro-israélien, il a dénoncé la distance prise, ces dernières années, par Barack Obama avec le gouvernement de droite/extrême droite de Benyamin Nétanyahou comme « la pire chose qui soit jamais arrivée à Israël ». Moins abrupte, Hillary Clinton veut néanmoins balayer, elle aussi, les quelques frictions apparues avec Tel-Aviv et renouer plus ostensiblement avec les dirigeants israéliens actuels. Aucune critique de la colonisation israélienne ne figure ainsi dans la plateforme électorale du Parti démocrate, en dépit des demandes insistantes du camp Sanders, lors de la convention du parti en juillet dernier.

Accord sur l’expansion des dépenses militaires

Une autre convergence, de fait, entre les deux candidats, porte sur l’expansion des dépenses militaires. L’analyse si convenue d’un Donald Trump, présenté comme un « isolationniste », partisan d’un repli sur « l’Amérique d’abord », ne résiste pas à un examen sérieux de son programme sur le sujet. Oncle Donald entend augmenter l’armée des États-Unis de 50 000 hommes, créer 13 bataillons de marines supplémentaires, augmenter très sensiblement le nombre de navires et d’avions de combat. Il veut accélérer le redéploiement géostratégique, déjà entamé, vers l’Asie du Sud-Est avec présence militaire états-unienne « renforcée dans et autour du sud de la mer de Chine ».

Hillary Clinton n’avance aucun chiffre portant sur un éventuel agrandissement du format de l’armée. Mais elle veut lever les règles du « séquestre budgétaire » (norme couperet limitant automatiquement les dépenses publiques). Et elle insiste tout particulièrement sur la nécessité d’augmenter les enveloppes « destinées à la défense ». Une manière de planifier une nouvelle diarrhée de dépenses militaires. Et cela malgré la dette publique du pays qui crève, au même moment, tous les plafonds. La candidate démocrate veut aussi une montée en puissance des États-Unis en Asie du Sud-Est.

Ainsi les différences d’approche entre les deux candidats ne portent-elles pas sur le bien-fondé de l’effort militaire gigantesque à programmer mais sur la méthode qu’il conviendrait d’appliquer pour le mettre en œuvre. Hillary Clinton insiste sur « un renforcement des alliances », en Europe au sein de l’Otan et en Asie/Pacifique avec la Corée du Sud et le Japon. Quand Donald Trump affiche, lui, beaucoup de défiance à leur égard. Le milliardaire nationaliste reproche ouvertement aux États membres de ces alliances de ne « pas payer ce qu’ils doivent » et donc de bénéficier à trop bon compte du « parapluie » militaire états-unien. Il s’en remet à une logique très libérale : il veut investir pour faire enfler une armada déjà considérable. Mais comme cela va coûter très cher, il estime qu’il va falloir faire payer davantage les alliés. Quitte à les menacer de ne pas intervenir s’ils ne s’exécutaient pas.

L’empire version Trump soigne l’expansion de sa force armée. Avec un double objectif : celui d’acquérir les moyens de se projeter partout où le nécessitent les intérêts présumés de « l’Amérique d’abord ». Et moins classiquement celui de brandir ce monstre de puissance pour le vendre, le cas échéant, à des alliés en mal de garantie sécuritaire. Comme un super-service de… mercenaires.

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L’abstention, ultime inconnue de la présidentielle états-unienne

Après le dernier débat télévisé de Las Vegas, Hillary Clinton reste ultrafavorite. Seule inconnue : la mobilisation des électorats face au désolant niveau des échanges.

À trois semaines de la présidentielle, les jeux paraissent faits. Hillary Clinton, qui a neutralisé Donald Trump dans le dernier débat télévisé de la présidentielle, devrait, au moins, avoir maintenu sa nette avance dans les sondages, en particulier dans ces « Swing States » (« États bascules » qui, à chaque scrutin, font la différence en vacillant dans le camp démocrate ou républicain). La seule inconnue tient au niveau de l’abstention. Généralement élevé aux États-Unis, il pourrait battre des records le 8 novembre en raison de la piètre qualité des arguments échangés par les deux protagonistes, qui se sont le plus souvent limités à la critique, voire aux insultes. Plus encore que souvent en pareille circonstance – compte tenu d’un système réduisant la finale de l’élection à un duel entre tribuns des deux partis qui écrasent la scène politique –, « les électeurs de la présidentielle vont devoir aller voter en se bouchant le nez », soulignait récemment l’historien spécialiste des États-Unis André Kaspi sur les ondes de France Inter.

L’ampleur des refus de participer au vote dans l’un ou l’autre camp pourrait ainsi s’avérer décisive. Dans l’équipe d’Hillary Clinton, on craint que les bons sondages et les multiples commentaires donnant déjà les clés de la Maison-Blanche à l’ex-secrétaire d’État n’aient un effet démobilisateur. Barack Obama lui-même a donné de sa personne à plusieurs reprises en prévenant que le « résultat n’était pas acquis » qu’il pourrait être « serré » et qu’il fallait donc « aller voter ».

Les Africains-Américains ont vu « leur niveau de vie chuter »

Paradoxalement, c’est au sein de la communauté africaine-américaine, qui paraît la plus acquise à Hillary Clinton, que les craintes d’abstention sont les plus fortes. La déception y est à la mesure des immenses espoirs qu’avait suscités l’élection du premier président noir des États-Unis en 2008. Les Africains-Américains, qui furent, de loin, les principales ­victimes du krach des subprimes, attendaient au moins un recul des discriminations et plus de justice sociale. « Ils ont vu leur niveau de vie chuter et ils se font trouer la peau par des policiers racistes qui ne sont même pas sanctionnés », s’emporte John Parker, du mouvement Black Lives Matter (les vies des Noirs sont importantes) à New York. Et ce « ressenti-là », précise-t-il aussitôt, est un « formidable handicap pour tous ceux qui, comme nous, considèrent qu’il faut absolument faire barrage à Trump ».

Le degré de mobilisation pour l’ex-secrétaire d’État de ceux qui avaient soutenu Bernie Sanders lors de la primaire démocrate constitue une autre inconnue du même type. Malgré son engagement loyal aux côtés d’Hillary Clinton et sa conviction réitérée qu’il n’y aurait « rien de pire que Trump » pour les États-Unis et le monde, il n’est pas sûr que l’appel du candidat « socialiste » soit entendu de tous. Et de ce point de vue, les choix ­politiciens d’Hillary Clinton, qui multiplie les appels du pied à un électorat conservateur traditionnel, censé être effrayé par les ­débordements de Trump et qui oublie les propositions progressistes inspirées de ­Sanders, peuvent s’avérer contre-productifs. Comme les liens privilégiés de l’ex-« première dame » avec Wall Street, qui transpirent si fort dans de premières indiscrétions sur la composition de son futur cabinet.

Donald Trump se présente en victime du système

Favori pour le poste de secrétaire au Trésor, Lawrence Fink n’est autre que le PDG du groupe BlackRock (géant de la finance internationale). Sa promotion paraît si assurée qu’elle a provoqué une mise en garde solennelle d’Elizabeth Warren, autre figure de l’aile gauche du Parti démocrate. « Nous ne laisserons pas, a-t-elle prévenu la candidate Clinton, Citigroup, Morgan Stanley ou BlackRock choisir qui gère l’économie dans ce pays et qui peut ainsi capturer notre gouvernement. »

La faculté de stimuler l’abstention n’est ­cependant pas propre au clan Clinton. Donald Trump, qui aurait besoin d’une mobilisation exceptionnelle de ses électeurs s’il veut espérer créer la surprise le 8 novembre, fait étalage aussi de redoutables capacités démobilisatrices. Il a, lui, entamé la dernière ligne droite de la campagne en jouant une étrange carte ­complotiste. Il se présente en victime d’un système qui truquerait « d’avance les élections », laissant même entendre à Las Vegas qu’il pourrait « ne pas reconnaître le résultat » au soir du scrutin. Mais, dès lors, « quel intérêt y aurait-il à se mobiliser pour lui ? » s’étrangle-t-on au sein d’un staff républicain qui semble toujours plus résigné à la défaite.

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Quand l’Allemagne joue la « préférence nationale »

Un projet de loi adopté par le gouvernement de grande coalition veut instaurer une période de 5 ans pendant laquelle les étrangers européens privés de travail  vivant sur le sol allemand ne pourront pas toucher la moindre allocation sociale.

Le gouvernement allemand de grande coalition a adopté mercredi 12 octobre un projet de loi qui va priver de prestations sociales les immigrés venus d’autres pays européens pendant 5 ans. Son auteur, la ministre du travail, Andrea Nahles (SPD), l’a mis au point pour réduire, dit-elle, « les abus » pratiqués par « des personnes sans travail » dont la venue dans le pays n’obéirait qu’au seul objectif de bénéficier des aides sociales. Les nationalistes de droite et d’extrême droite (AfD) sont comblés d’aise.  « C’est le bon chemin que montre la ministre fédéral du travail » a lancé à Munich, Emilia Müller, une des dirigeantes du parti chrétien social bavarois (CSU). Cette formation  dénonce depuis des mois avec l’ultra droite le «tourisme social» (sic) auquel s’adonneraient nombre de migrants issus de pays membres de l’Union Européenne ce qui déboucherait sur un « pillage de l’état providence allemand », selon l’expression de Frauke Petry, présidente de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne, extrême droite).

Le projet de loi s’inscrit dans la même logique que les mesures discriminatoires anti-migrants que voulait faire adopter David Cameron en Grande Bretagne. L’ex premier ministre britannique avait obtenu, en vue du référendum sur le Brexit, le soutien de ses pairs européens pour introduire chez lui des dispositions empêchant pendant 7 ans les migrants venus de l’UE de toucher les mêmes prestations que les autochtones ou les obligeant pendant 4 ans à percevoir des allocations  familiales … «indexées sur le niveau de vie du pays d’origine

Illustration de la forte convergence de vue sur ce dossier entre la chancelière , Angela Merkel et le premier ministre britannique, l’idée du projet de loi allemand a germé au printemps dernier en même temps que Berlin affichait un soutien sans faille à Londres pour que l’ensemble des membres du conseil européen – y compris le français, François Hollande – accepte in fine de ratifier un texte qui restreint, de fait, la liberté de circulation des individus au sein de l’UE ; une liberté considérée pourtant comme l’un des principes européens fondamentaux.

Le projet de loi dont l’adoption paraît acquise au Bundestag – où CDU et SPD sont ultra-majoritaires  – participe de la même atteinte à cette liberté de circulation. Il instituerait dans les règles sociales rien moins que la «préférence nationale», inscrite notamment dans le programme du FN français. Croire que cette nouvelle concession faite à un «national-libéralisme» en plein essor en Europe, pourra finalement lui couper l’herbe sous le pied constitue pour le moins une dangereuse illusion. Tant on lui donne ainsi une légitimité et une crédibilité supplémentaires inespérées. Et donc une capacité à renforcer encore l’emprise acquise partout , et singulièrement des deux côtés du Rhin.

Ce nouveau signe de régression soulève inquiétudes et résistances en Allemagne. Annelie Buntenbach, membre de la présidence du syndicat DGB alerte sur le danger que représente ce texte en rappelant que la loi fondamentale allemande garantie « un droit à chacun à une existence digne, quel que soit sa nationalité. »  Et de relever que le syndicat devrait  déposer rapidement un recours d’inconstitutionnalité de la loi. « Le tri des bons et des mauvais citoyens de l’UE », est insupportable, souligne le député, Die Linke, Jan Korte. Il ajoute que si l’on se présente en «défenseur de l’Europe», il faut  « développer des solutions européennes  au lieu de pratiquer le repli national.»

Quelques 440.000 « étrangers européens » vivent sur le territoire allemand. Parmi eux, les nationalités les plus concernées par les discriminations programmées sont les polonais ( 92.000 personnes) . Ensuite viennent les italiens ( 71.000), puis les bulgares ( 70.000) , les roumains ( 57.000) et enfin les grecs (46.000).

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L’Autriche saturée d’électricité sale

braunkohle-cottbus-lacomaVienne s’insurge contre l’exportation des « surplus » d’électricité « low cost » produits dans les centrales au charbon et au lignite allemandes, qui ruinent les investissements dans ses… énergies renouvelables.

«Trop c’est trop. » Le ministre de l’Environnement autrichien, Andrä Rupprechter, tape du poing sur la table. Il revendique des règles nouvelles pénalisant les énergies polluantes pour que l’Allemagne cesse d’inonder ses voisins de ses surplus d’électricité à très haute teneur en carbone. Car ces exportations massives de courant bon marché rendent impraticables les investissements de la République alpine dans l’énergie renouvelable. Comme le prouve le gel de ce projet très innovant de barrage qui permettrait d’utiliser l’énergie produite aux heures de faible consommation pour actionner des pompes faisant remonter les réserves d’eau. Soit une manière ingénieuse de stocker l’électricité pour répondre plus tard à de fortes demandes sur le réseau.

Rupprechter entend constituer une « alliance énergétique » avec d’autres riverains de l’Allemagne qui subissent ces exportations massives au sein du marché européen libéralisé de l’électricité. Il revendique une taxation des centrales germaniques au charbon ou au lignite à l’échelle européenne. Sans plus prendre de précaution à l’égard d’Angela Merkel, qui vend, elle, « le tournant énergétique » allemand comme un « modèle écologique », si efficace qu’il contribuerait à l’excédent commercial du pays.

Formidables surproductions

En fait, le problème du « tournant » germanique – destiné à accompagner l’abandon progressif du nucléaire – réside dans le cadre qui le contraint, celui de l’ordolibéralisme. L’État y joue seulement un rôle d’arbitre et laisse aux marchés le dernier mot sur la régulation du système. Résultat : les énergies du moment les plus compétitives, mais aussi les plus polluantes, le charbon et le lignite, exploité outre-Rhin dans de gigantesques mines à ciel ouvert, ont pris une place considérable en contrepoint de la montée en puissance de l’éolien et du solaire. Et il faut savoir que ces énergies renouvelables ont été stimulés par des financements EEG (1) prélevés directement sur la facture des usagers ordinaires alors que nombre d’entreprises en sont totalement ou partiellement  exemptées afin de… « préserver leur compétitivité ».

C’est ce montage qui génère de formidables surproductions. Car les centrales thermiques classiques, qui doivent fournir une production d’électricité suffisante pour garantir l’approvisionnement du réseau en cas d’absence de vent et/ou de soleil, fonctionnent aussi à plein quand les éoliennes turbinent et les cellules photovoltaïques scintillent. Berlin s’étant opportunément démené pour enclencher la libéralisation du marché de l’électricité à l’échelle du continent, les réseaux des pays voisins doivent absorber les exportations de ces surplus sur leurs réseaux.

Dans les périodes météorologiques propices, la surproduction peut faire plonger le cours du térawatt heure à la bourse européenne de l’électricité de Leipzig à des niveaux particulièrement bas, voire leur faire atteindre des prix… négatifs. Autrement dit: l’acquéreur d’électricité qui reçoit de l’argent quand il passe une commande. C’est tout bénéfice pour les gros fournisseurs et consommateurs d’électricité, seuls autorisés à faire leurs achats à ce niveau. Et, on l’aura compris, pour les grands groupes allemands, déjà exonérés de l’EEG.

« La direction prise par le tournant énergétique allemand n’est pas la bonne », dénonce Andrä Rupprechter. Les faits effectivement sont accablants : l’Allemagne, plus gros émetteur de CO2 en Europe (voir encadré), inonde ses voisins d’électricité sale et bon marché, ce qui les empêche de promouvoir leurs énergies vertes.

(1) la taxe est prélevée automatiquement sur les factures d’électricité des « clients » ordinaires des fournisseurs au nom de la loi sur l’énergie renouvelable EEG (Erneuerbare Energien Gesetz)

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Deutsche Bank: comment on a pavé avec soin les routes de l’enfer

La plus grande banque allemande est la victime emblématique des réformes de structure qui ont permis une financiarisation accélérée de feu le « système rhénan ».

Depuis quelques jours la Deutsche Bank fait trembler les Bourses d’Europe et du monde. deutschebankLe building de la Deutsche bank dans le quartier de Wall street à Manhattan

Alors que l’économie allemande est présentée en permanence comme l’exemple à suivre par une multitude d’analystes autorisés, voilà que son fleuron bancaire donne des signes de très grosse fatigue. À l’origine du vent de panique qui a soufflé sur la planète finance : les poursuites engagées par la justice états-unienne pour la vente de titres pourris. Il est reproché à la banque d’en avoir connu le haut degré de toxicité puisqu’elle les avaient fabriqués elle-même à l’aide de ces fameux crédits « subprimes » qui ont déclenché le krach de 2007-2008.

Le cours de l’action Deutsche Bank, qui avait déjà perdu près de la moitié de sa valeur depuis le début de l’année, a plongé quand un premier chiffrage a laissé entrevoir que la pénalité envisagée pourrait lui coûter pas moins de 14 milliards de dollars (12,5 milliards d’euros). Une rumeur ramenant opportunément celle-ci à 5,4 milliards de dollars (4,9 milliards d’euros) et l’annonce par le patron de la banque, John Cryan, qu’une bonne partie de l’addition serait classiquement présentée aux salariés (avec la programmation de 9 600 suppressions d’emplois dans le monde) ont provisoirement calmé les plus anxieux des traders. Mais dire que l’avenir de la Deutsche Bank serait ainsi sauvegardé tiendrait bien davantage de l’abus de substances hallucinogènes que d’une véritable analyse de la réalité.

« Die Skandal Bank », dit-on outre Rhin

Même en admettant qu’elle réussisse à négocier un allégement de peine – plus conforme, semble-t-il, au traitement infligé à des banques d’affaires des États-Unis prises, elles aussi, les doigts dans le pot de confiture des subprimes –, la Deutsche Bank n’en aura pas pour autant terminé avec les démêlés judiciaires. Au centre du problème : un formidable processus de financiarisation du système bancaire, intimement lié, en fait, à la mutation de l’économie allemande impulsée par l’ex-chancelier Schröder ; celle-là même qui est devenue la référence d’un certain microcosme politico-économique hexagonal.Renommée souvent « Skandal Bank » par une bonne partie de la presse allemande, la Deutsche Bank a dû affronter la bagatelle de 7 800 actions juridiques dont beaucoup sont encore en cours. Et non des moins retentissantes : avec d’autres banques de l’UE elle a participé à la manipulation des taux d’intérêt du Libor (taux auquel les banques européennes s’échangent l’argent). Elle a permis à des individus ou des groupes de s’enrichir en fraudant massivement le fisc en 2009 grâce à des produits taillés sur mesure pour qu’ils soient « remboursés » de la taxe sur les droits à émettre du CO2. Championne avec ses homologues états-uniennes d’autres émissions toxiques, la Deutsche Bank a fabriqué des tombereaux de titres très spéculatifs, comme ces CDO – Collateralized Debt Obligation, censés initialement couvrir le risque des opérations de prêts – qu’elle a continué là encore de vendre bien après que leur caractère pourri soit devenu manifeste. Avec des complicités moscovites haut placées, la banque a été mêlée entre 2011 et 2015 à une affaire de blanchiment d’argent à grande échelle. Etc. La métamorphose de la Deutsche Bank en un établissement dévoué aux affaires financières les plus juteuses s’est réalisée à partir du début des années 2000. À l’époque, son ex-patron, Joseph Ackermann, maniait la provocation avec une évidente jubilation, pour affirmer que le pays était entré dans une ère nouvelle et qu’il ne valait pas la peine d’investir en dessous « de 20 % de rendement pour les fonds propres ». En 2001, une réforme de structure de Gerhard Schröder – le volet économique des transformations inscrites à l’agenda de l’ex-chancelier – avait permis aux banques de dénouer les liens étroits qu’elles avaient jusque-là avec l’industrie et le reste de l’économie.

Le « capitalisme rhénan » (plus soudé, plus social et moins inégalitaire) de l’ex-Allemagne de l’Ouest et son système dit de banque industrie n’y ont pas résisté. La Deutsche Bank, qui était au cœur de cette construction, a pu revendre à très bon prix toutes ses participations industrielles pour prendre le grand large anglo-saxon des affaires. C’est alors qu’elle commença à se goinfrer de titres subprimes et à booster la mise au point et la vente des produits les plus spéculatifs. Et c’est ainsi qu’elle est devenue la quatrième banque d’investissement de la planète, la première d’Europe. Jusqu’au… krach de 2007-2008.

Depuis la première banque allemande n’en est pas revenue pour autant à ses ex-fondamentaux « rhénans ». Elle n’a pas cherché à se démarquer d’une financiarisation qui a repris de plus belle en dépit des enseignements du krach. Tout au contraire, pratiquant la fuite en avant, elle a continué de privilégier le développement de sa branche spécialisée dans les produits financiers de haute volée. La taille acquise par la banque lui confère une dimension systémique. Ce qui explique les poussées d’angoisse que suscite chaque mauvaise nouvelle en provenance de Francfort sur les marchés financiers. Une banqueroute avérée constituerait une sacrée épine dans le pied d’Angela Merkel qui ne veut pas faire intervenir la puissance publique. Une sollicitation du contribuable pourrait, selon tous les observateurs, booster encore davantage le vote en faveur de l’extrême droite (AfD) nationale-libérale. Et un renflouement serait du plus mauvais effet à un moment où la chancelière recommande à ses partenaires européens de ne pas fausser le libre jeu du marché.

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L’Europe, à l’origine de la gangrène nationaliste, est aussi son remède

Dans la présentation de son livre, Europe état d’urgence, au Village du Livre de la Fête de l’Humanité, Bruno Odent montre combien l’actuelle construction européenne, soumise aux marchés financiers, s’est alignée sur un « modèle » ordo-libéral germanique qui exacerbe la concurrence de tous contre tous et alimente in fine la montée des nationalismes. Face à la dislocation qui menace et aux terribles régressions qu’elle induirait, il relève que la solution est forcément européenne. Des forces populaires et progressistes considérables existent pour résister aux logiques de l’austérité et du nationalisme qui se confortent mutuellement. Il faut faire vite et déployer en grand ces forces qui émergent déjà. Elles traduisent le besoin d’une Europe refondée qui mette enfin en œuvre coopération et solidarité. Le débat est animé par Pierre Chaillan, journaliste à l’Humanité.  Réalisation : Abrahim Saravaki

 

 

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Les raisons de la nouvelle poussée nationaliste à Berlin

Les partis de la grande coalition, CDU et SPD,  affichent une nouvelle fois de sévères reculs dans le scrutin du 18 septembre dans la capitale allemande. L’extrême droite xénophobe et anti-euro fait ,à plus de 14%, une nouvelle entrée en force dans le parlement de la cité-État. Les causes profondes du malaise vont bien au delà de la politique migratoire. Elément réconfortant cependant : Die Linke réussit une belle progression en se hissant en troisième position dans la ville.

Berlin s’ajoute à la série noire des élections qui enregistrent l’une après l’autre, outre-Rhin, une poussée de l’extrême droite. En phase avec les anticipations les plus pessimistes des sondages, l’AfD ( ultra droite) réalise quelques 14,2% des voix dans la capitale et fait ainsi une entrée en force dans son Parlement. Une nouvelle fois, les partis de la grande coalition, au pouvoir ensemble au sein du gouvernement fédéral (CDU/SPD), comme ils l’étaient dans l’exécutif de la cité-État subissent de lourdes pertes. Le SPD perd près de 7 points , passant de 28,3 % en 2011 à 21,6%. Et le parti de la chancelière décroche lui aussi comme en Mecklembourg-Poméranie, quinze jours auparavant. Il est à 17,6 % (contre 23,3 % en 2011). Si le bourgmestre sortant Michael Müller (SPD),paraît assuré d’être reconduit dans ses fonctions, il va devoir chercher d’autres partenaires. Compte tenu de leurs contre-performances les partis de la grande coalition sont en effet très loin d’atteindre le seuil de la majorité dans le Landtag berlinois.

Merkel sous pression de son aile droite

Ce mauvais résultat devrait être utilisé une nouvelle fois par la CSU bavaroise et l’aile droite de la CDU pour exiger de la chancelière qu’elle durcisse toujours davantage sa politique migratoire. Si celle-ci a réduit le regroupement familial, accéléré le nombre d’expulsions, promu une nouvelle loi beaucoup plus restrictive sur l’asile, elle a jusqu’ici refusé de céder sur le principe du bien-fondé d’un accueil «sans limites» des personnes « pouvant faire la preuve de leur qualité de réfugiées». Au grand dam de Horst Seehofer, le patron de la CSU et de plusieurs dirigeants chrétiens démocrates qui veulent plafonner l’entrée des réfugiés.

Ces surenchères sécuritaires ou (et) anti-migrants émanant des rangs mêmes des formations qui soutiennent la chancelière,peuvent nourrir les plus grosses inquiétudes. Non seulement l’obsession à singer l’ultra droite s’est avérée jusqu’ici incapable de couper l’herbe sous ses pieds, mais elles lui fournit, à chaque fois, l’occasion de s’installer toujours mieux dans le paysage politique en banalisant ses thèmes de prédilection. Ainsi l’AfD ne manquera-t-elle sans doute pas d’instrumentaliser l’idée lancée , il y a quelques jours, par le très conservateur ministre de l’intérieur, Lothar de Maizière, qui consisterait à priver de nationalité les terroristes allemands binationaux. Soit une mesure qui ouvrirait la porte à un retour à un droit du sang pur jus dont l’Allemagne avait su se débarrasser, il y a près de quinze ans.

Seul élément encourageant dans le résultat de ce 18 septembre: Die Linke ne subit plus, comme en Mecklembourg-Poméranie et dans d’autres scrutins au printemps, une hémorragie analogue à celle des « grands » partis. À l’inverse, elle progresse même de près de 4 points, passant à 15,6 % ( contre 11,7% en 2011). Cette bonne performance comme le maintien des Verts, qui enregistraient eux 15,3 % (- 2,4%)  à un haut niveau, pourraient ouvrir la voie à une coalition de type «gauche plurielle» à Berlin entre le SPD, Die Linke, 3ème force politique dans la capitale , et les Verts. Et ce changement de cap berlinois pourrait donner le signal à des rapprochements en faveur d’une alliance du même type à l’échelon fédéral, idée avec laquelle flirte une partie de la direction du SPD en vue de  l’élection du Bundestag dans un an.

Les médias dominants analysent généralement la poussée de l’AfD comme une conséquence quasi mécanique de la politique migratoire « trop généreuse » déclenchée par la chancelière, il y a exactement un an. La xénophobie du parti d’extrême droite ne fait pas de doute. À Berlin, il a osé ainsi proclamer sur l’une de ses grandes affiches de campagne : « Mon dealer marocain voit sa vie complètement financée par l’État. Il y a quelque chose de pourri en Allemagne, c’est pourquoi je vote l’Alternative (l’AfD – NDLR). » Toutefois, il ne faut pas s’y tromper : l’AfD prospère fondamentalement sur le malaise politique et social qui s’est répandu dans la société. Les migrants sont livrés en boucs émissaires à la colère populaire accumulée depuis des années, alimentée dans le fond par les réformes anti-sociales initiées par Gerhard Schröder et poursuivies par celle qui lui a succédé à la chancellerie. L’AfD réalise d’ailleurs ses meilleurs scores dans les zones où cette « mal-vie » est la plus prégnante.

Selon toutes les études réalisées après le dernier scrutin de Mecklembourg-Poméranie, début septembre, ou ceux de trois autres Länder où les nationalistes avaient déjà percé au printemps, c’est à chaque fois parmi les ouvriers, les jeunes précaires, les titulaires de jobs sous-payés que se recrutent massivement les électeurs de l’extrême droite.  « Abstentionnistes » des scrutins passés ils se sont mobilisés fortement pour l’AfD. La participation électorale s’améliore de 5 à 10 points à Berlin et dans les scrutins précédents. Et à chaque fois les nationalistes en sont les grands bénéficiaires. Nombre d’électeurs voient d’abord dans l’AfD «un moyen de faire entendre leur protestation», souligne le politologue berlinois, Claus Leggewie.  D’autant que les citoyens précarisés ont subi de surcroît la dégradation des services publics de la capitale, avec des transports en commun qui souffrent d’avaries chroniques ou des écoles et des collèges, souvent délabrés.

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