La TV publique allemande fait du Pegida

ARD, la 
première 
chaîne germanique, met en scène un photomontage montrant la chancelière Angela merkel, voilée et en tchador, devant un Bundestag hérissé de minarets.

Des nouvelles de Berlin, l’émission hebdomadaire à forte audience sur la chaîne publique de télévision ARD, était consacrée ce dimanche 4 octobre à la question des réfugiés. Thème du débat : l’Allemagne peut-elle accueillir le flot de migrants qui frappe aujourd’hui à sa porte ? Après quelques citations en préambule de hauts dirigeants politiques qui ne cachent pas leur scepticisme et leur souhait de restreindre à tout le moins les nouvelles arrivées, le présentateur vedette, Rainald Becker, apparaît. À l’écran, derrière lui, un photomontage surgit mettant en scène un bras musclé drapé dans la bannière nationale, avec en arrière-plan un Reichstag (siège du Parlement) encadré de minarets, dont la coupole est surmontée d’un croissant islamique. Quelques secondes plus tard, la chancelière apparaît au premier plan devant l’édifice. Elle est… voilée et vêtue d’un tchador.

«Que se passe-t-il avec nos valeurs ? (…) Comment réagissons-nous quand des réfugiés ont des problèmes avec le droit des femmes, la liberté de la presse et d’opinion ?» demande benoîtement Rainald Becker, qui est aussi vice-rédacteur en chef de la chaîne. On pensait l’usage de ce type de raccourcis réservé aux militants de l’extrême droite ou à ces Patriotes contre l’islamisation de l’Occident (Pegida) qui brandissent régulièrement de telles images dans leurs cortèges. Et totalement incompatible avec l’éthique des professionnels de la TV allemande. Mais si cette triste «première» suscite depuis dimanche un salutaire tollé dans la presse germanique, Becker, le présentateur d’ARD, en défend «la légitimité journalistique» (sic), comme s’il était persuadé d’avoir l’appui d’une partie de l’opinion. Car le dérapage est aussi le reflet d’une schizophrénie allemande alimentée par l’attitude des autorités. Quand l’humanisme d’Angela Merkel à l’égard des réfugiés est contredit par les surenchères populistes antigrecques qu’elle exprimât avec son gouvernement au début de l’été…

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Volkswagen, l’essence d’un faussaire

Le champion mondial de l’automobile s’est conformé à grande vitesse aux logiques financières anglo-saxonnes, multipliant les drôles d’arrangements avec la réalité, jusqu’à torpiller, à l’instar de sa tricherie sur le diesel, une réputation acquise durant l’ère du « capitalisme rhénan ».

«C’est un désastre industriel, il n’y a pas d’autres mots.» Hans B., militant de base du syndicat IG Metall dans l’usine berceau de Volkswagen à Wolfsburg, ne cache pas son dépit et son inquiétude. Signe du climat de peur et de défiance régnant dans l’usine meurtrie et… dans le syndicat, il n’acceptera de témoigner qu’en conservant l’anonymat. L’affaire du logiciel escroc qui permet de tromper les tests réalisés par les agences de protection de l’environnement aux États-Unis sur la réalité des émissions polluantes des véhicules diesel du groupe, alors qu’elles dépassent jusqu’à 40 fois les normes, promet d’avoir des répercussions terribles sur la firme phare du pays. Son image de qualité, de robustesse, de fiabilité, vient de voler en éclats. Avec tout ce qui faisait l’identité et la force de l’entreprise mère du groupe. «Das Auto», le fameux étendard publicitaire, reçu jadis dans l’Hexagone de façon aussi indiscutable que peuvent l’être, selon une saisissante symétrie, les plus tenaces des clichés germanophobes, est devenu l’objet de tous les quolibets éditoriaux. Des recours en justice sont engagés, des États-Unis à l’Europe. Il en coûtera un minimum de 16milliards d‘euros au fraudeur. Livide et bredouillant des excuses, le patron, Martin Winterkorn, a dû démissionner. Il était porté aux nues, il y a quelques jours encore, par la presse économique libérale des deux côtés du Rhin, comme bâtisseur d’un empire, en passe de détrôner le numéro un mondial de l’automobile, le japonais Toyota.

D’aucuns laissent entendre que la taille du groupe lui permet d’avoir les reins très solides et qu’une fois l’ordre revenu dans la maison sous la houlette de Matthias Müller, le nouveau patron venu de Porsche, VW pourrait rapidement redémarrer. Le problème c’est que le scandale de la «fraude au diesel propre» ne constitue en rien un orage dans un ciel serein. Il est l’ultime symptôme de contradictions fondamentales dont l’éclatement menaçait déjà la santé du Konzern. «De la tromperie, on en trouve aujourd’hui à tous les étages dans le système Volkswagen», lâche Hans B., désabusé.

Le géant du Dax 30 (l’indice de la Bourse de Francfort) a pris le contrôle de 12 marques de camions et d’automobiles (voir ci-dessus). Pour y parvenir, il s’est appliqué durant les deux dernières décennies à faire exploser le cadre initial du capitalisme rhénan de la vieille République fédérale, ses contraintes et les limites de son champ d’influence. Pourtant c’est ce système – avec ses salariés bien rémunérés, dotés d’importants pouvoirs de cogestion, sa faible dépendance à la Bourse et ses investissements à long terme – qui lui avait permis de forger sa réputation de constructeur de véhicules fiables et de qualité, celle-là même qui vient de se briser.

La mutation que s’est imposée VW pour s’aligner à grande vitesse, au sortir de la réunification, sur la doxa libérale anglo-saxonne et ses logiques financières, agit ainsi aujourd’hui comme un boomerang. Obsédée par ce souci de rentabilité, la direction du groupe a choisi d’innover par… la triche sur des normes environnementales jugées bien trop onéreuses en termes de temps et d’investissements. Donc incompatibles avec la poursuite de la marche conquérante sur la planète automobile et avec l’appétit décuplé de ses actionnaires. Plus de 41% d’entre eux sont aujourd’hui des «investisseurs» étrangers, des fonds de pension états-uniens – avec en pole position le Qatar holding LLC (15,4% du capital). Et même si, vestige du système rhénan, le Land de Basse-Saxe possède encore près de 20% des titres de la multinationale et l’équivalent d’une minorité de blocage, la banalisation anglo-saxonne est omniprésente dans la gestion.

Le cours des titres VW épouse parfaitement la boursouflure financière de ces dernières années. Il a été multiplié par sept en l’espace de dix ans, passant de 33,59 euros en 2005 à 225 euros en mai dernier quand il était au plus haut – avant l’effet krach du scandale qui l’a fait dévisser jusqu’à moins de 100 euros, ces derniers jours. Quant aux dividendes, ils ont progressé de plus de 400% sur la même période.

«Das Auto» parle le plus souvent tchèque, polonais ou hongrois.

La frénésie de «croissance externe» – traduisez par prise de contrôle de constructeurs et d’équipementiers –, en particulier en Europe de l’Est, lui permet d’y faire fabriquer à bon compte moteurs et autres pièces détachées. Achetés en devises locales, ces éléments sont ensuite assemblés sur des chaînes de montage outre-Rhin afin d’être estampillés du fameux label « made in Germany » alors que plus de 50% de la valeur ajoutée des véhicules a été importée. Vous croyez acheter allemand mais «das Auto» parle le plus souvent tchèque, polonais ou hongrois.

Volkswagen possède l’essence d’un faussaire. Et pas seulement sur le terrain commercial. Martin Winterkorn, le président du directoire déchu, avait communiqué à la fin du printemps sur «la stratégie 2018» du Konzern. Il y plaidait en faveur d’une «hausse du taux de marge (profit) de 8% afin de conforter la solidité financière et les moyens d’agir du groupe». Pierre essentielle de cette stratégie, un «programme d’économies» – entendez un plan d’austérité assorti de mesures «efficaces mais aussi douloureuses» – était prévu pour «améliorer» les résultats financiers des entreprises de la maison mère. «Il est temps, déclarait Winterkorn, de placer au centre de notre réflexion et de notre action les processus, la discipline des coûts et les dividendes de la marque Volkswagen. »

Le groupe a usé à plein des déréglementations sociales introduites par Gerhard Schröder au début de la dernière décennie en externalisant massivement ses activités de services. Il a pu écraser «leurs coûts» en s’appuyant sur la précarité qui affecte désormais fortement les salariés du secteur. Toutefois, les équipes employées dans les usines du cœur de l’entreprise ont conservé, elles, un bon niveau de rémunération, nettement plus élevé que celui des autres constructeurs européens. «On s’est mobilisé pour défendre un accord tarifaire (convention collective – NDLR) qui figure encore parmi les meilleurs de la métallurgie», souligne Hans B. d’IG Metall. «Mais, ajoute aussitôt le syndicaliste, le personnel maison couvert par cet accord se réduit comme peau de chagrin

Les « constrats d’ouvrage » (Werkvertäge), une ubérisation de l’emploi 

Sur ses 600 000 salariés de la multinationale dans le monde, seuls 40% sont aujourd’hui employés en Allemagne. Et parmi ceux-ci, le volant de personnel travaillant sur les sites VW mais ayant un statut extérieur à celui des employés du groupe n’a cessé de grandir. Avec l’extension classique du recours à l’intérim. Et surtout l’apparition de «contrats d’ouvrage» (Werkverträge), fruits d’une nouvelle déréglementation du marché du travail intervenue en 2011. 8% des personnels allemands du groupe (environ 20 000 personnes) sont concernés. Ils fonctionnent soit de façon individuelle, comme des «auto-entrepreneurs», soit par le truchement de sociétés du Net qui les prêtent à l’entreprise. Dans la chasse aux coûts de la «stratégie 2018» de Winterkorn, l’extension de cette sorte d’«ubérisation» de l’emploi est quasi explicitement recherchée. Le syndicat IG Metall est vent debout. «On assiste à une fuite organisée hors des accords tarifaires», dénonce Hans B. Et le syndicaliste de renvoyer illico là où le bât blesse si cruellement aujourd’hui le géant de l’automobile : la méthode a eu des conséquences terribles sur… «la qualité du travail final». Et donc fait sonner faux une fois encore le fameux «made in Germany».

Le syndicat, si prompt à dénoncer au plan national la précarité, l’intérim et les «contrats d’ouvrage», s’est montré finalement peu regardant chez VW où il est pourtant représenté jusque dans la direction du groupe. Le conseil de surveillance, l’instance suprême qui a désigné vendredi le remplaçant de Winterkorn, est lui-même présidé depuis six mois par un certain Berthold Huber, un syndicaliste qui fut à la tête d’IG Metall jusqu’en 2013. Il suffit d’évoquer ce nom pour faire trembler de colère la voix de Hans B. Car Huber a tout endossé de la stratégie dite de réduction des coûts. «À ce niveau, s’exclame le syndicaliste, ce n’est plus un compromis, c’est une trahison.» Et de relever combien les «contrats d’ouvrage» sont des «machines à exclure les salariés de la cogestion» puisqu’ils les privent d’une rémunération décente et de droits d’intervention, «même s’ils travaillent dans la même usine et effectuent souvent les mêmes tâches que leurs collègues».

Peter Hartz, homme lige de VW et… des lois antisociales de Gerhard Schröder 

Un débat très vif traverse aujourd’hui IG Metall et les autres grands syndicats de branche germaniques sur l’avenir de la cogestion et l’utilisation qu’il conviendrait d’en faire pour sauvegarder réellement ce droit face aux pressions du patronat.

Sur ce terrain-là aussi, VW est pris en flagrant délit de faussaire. Et ce n’est pas la première fois qu’il révèle ainsi au grand jour une conception de la cogestion strictement réduite à un moyen d’intégration des personnels aux choix stratégiques patronaux. En 2005, son ex-directeur des ressources humaines, membre également d’IG Metall, était déjà au centre d’un redoutable scandale. Il comparaissait à la barre pour avoir acheté contre un accord dit de flexibilisation de l’emploi, les membres les plus influents du conseil d’entreprise du syndicat en leur offrant un voyage sous les tropiques agrémenté des services de péripatéticiennes. Son nom : Peter Hartz.

L’homme reste sans doute aujourd’hui le plus impopulaire du pays. Moins en raison de ce scandale que par ses fonctions à la présidence de la commission tripartite chargée en 2004 par Gerhard Schröder de réformer le marché du travail. Il allait laisser son nom aux lois antisociales qui ont torpillé nombre de protections et d’acquis du vieux système rhénan. Un faussaire de VW en mission.

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Volkswagen: l’industrie exportatrice allemande touché au coeur

La tricherie sur les émissions de CO 2  intervient au plus mauvais moment pour le groupe automobile qui subissait déjà de très forts reculs sur les marchés chinois et des pays émergents.

Le bidonnage technique falsifiant la réalité des émissions polluantes des pots d’échappement des véhicules du groupe aux États-Unis va précipiter Volkswagen dans les difficultés. Ses conséquences iront bien au-delà du marché états-unien du diesel, qui ne représente pas plus de 5% des ventes du constructeur allemand. Les pertes immédiates s’annoncent certes très lourdes, avec une amende estimée généralement autour de 18 milliards de dollars (environ 16milliards d’euros) sans compter le coût des rappels de véhicules. Mais aussi considérables soient-ils, ces dégâts-là s’annoncent dérisoires mesurés à la contre-publicité planétaire qui va frapper le numéro deux mondial de l’automobile en termes d’image. Lui qui a fait précisément de la fiabilité de ses produits son principal argument de vente. Toute la presse économique allemande bruissait dès hier de rumeurs sur le choc à venir pour le constructeur et ses équipementiers en Allemagne et en Europe de l’Est. Le quotidien Handelsblatt anticipait ainsi des pertes abyssales qui rendraient «inéluctables des licenciements massifs».

Le choc s’annonce d’autant plus rude que le groupe est déjà touché de plein fouet depuis quelques mois par la chute spectaculaire de ses résultats sur son premier marché, la Chine, où les véhicules de la marque Volkswagen, comme ceux des dépendances de luxe du Konzern, Audi et Porsche, enregistrent un véritable affaissement de leurs ventes, en lien avec le net ralentissement de l’économie de l’empire du Milieu. Ainsi, selon les derniers chiffres disponibles, les ventes de la multinationale ont diminué de 22% au cours du mois de juin dernier (comparé aux résultats du même mois l’année précédente).

Or, Volkswagen a beaucoup misé sur la conquête des marchés chinois et des pays émergents. Le groupe a opéré ce choix stratégique dans le courant de la décennie 2000, à l’instar d’une industrie exportatrice allemande dont il constitue l’un des principaux fleurons. Il a voulu se prémunir de la croissance atone qui touche son marché intérieur comme ses débouchés traditionnels sur le Vieux Continent, frappés l’un comme l’autre de léthargie austéritaire. Mais placé ainsi aux avant-postes des logiques du tout à l’export du «modèle» de compétitivité germanique, Volkswagen subit de plein fouet l’effet boomerang du coup de frein chinois et de la panne de plusieurs autres émergents (Brésil, Russie, Afrique du Sud).

La procédure engagée par l’EPA, l’agence états-unienne de protection de l’environnement, comme l’énormité de l’amende infligée servent sur un plateau les intérêts des constructeurs états-uniens et des arrière-pensées «protectionnistes» ne sauraient naturellement être évacuées. Mais la tricherie avérée de Volkswagen éclaire surtout de façon très crue sur l’incompatibilité des logiques du «modèle» avec les défis de l’écologie. Sous la pression du lobby des producteurs de grosses berlines (Volkswagen, BMW et Daimler-Benz), Angela Merkel n’a-t-elle d’ailleurs pas déjà imposé à ses partenaires européens un report de 2020 à 2024 de l’abaissement des normes de pollution à 95 grammes de CO2 par km (contre 130 aujourd’hui). Et, autre facteur aggravant d’émission de CO2, Berlin se refuse toujours à instaurer une limitation de vitesse sur ses autoroutes.

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Angela Merkel prise au piège de son double langage

Le rétablissement des contrôles aux frontières trahit la montée des pressions au sein du parti de la chancelière allemande, où l’on dénonce les « faveurs » faites aux réfugiés d’autant plus fort que l’on a applaudi cet été au refus de solidarité avec Athènes.

La volte-face d’Angela Merkel sur l’immigration illustre toute la schizophrénie de la politique de Berlin. Après avoir paru se rallier aux arguments de ces nombreuses associations de citoyens rassemblées dans des Willkommenbündnis (Pactes de bienvenue) exigeant que le pays soit à la hauteur de l’accueil des migrants fuyant les guerres et la misère, la chancelière a annoncé dimanche un rétablissement des contrôles aux frontières pour les trier à l’entrée du territoire. Cette marche-arrière-toute illustre le forcing des milieux les plus conservateurs hostiles aux migrants dans le parti même d’Angela Merkel. La chef du gouvernement allemand se trouve ainsi écartelée entre deux courants très contradictoires qui traversent aujourd’hui l’opinion et surtout… la classe dirigeante.

Préoccupée par les conséquences d’un choc démographique annoncé – effet boomerang du modèle austéritaire instauré depuis des années –, la Fédération allemande de l’industrie (BDI) est en pointe pour solliciter un assouplissement de la politique migratoire. Car le patronat allemand fait face d’ores et déjà à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans certains secteurs. Portée par le Parti social démocrate (SPD), une nouvelle loi sur l’immigration, organisant une «voie rapide» vers l’asile pour les demandeurs les plus qualifiés mais aussi un processus d’expulsion plus expéditif pour tous les autres, est en préparation au Bundestag et la chancelière y serait très favorable.

Mais le piège de ce double langage, empruntant d’un côté au discours le plus virulent pour refuser toute politique solidaire avec Athènes et ouvrant de l’autre la porte à l’immigration, se referme. Les plus conservateurs sortent du bois. Horst Seehofer, chef de file de l’Union chrétienne sociale (CSU), dénonce «une erreur» de l’exécutif dont il fait partie. Et pour bien montrer le sens de sa colère, il a décidé d’inviter prochainement dans son Land de Bavière le premier ministre hongrois, Viktor Orban, symbole s’il en est du repli nationaliste dans l’Est européen. Au sein même de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) d’Angela Merkel, des ministres ou des personnalités comme le commissaire européen Günther Öttinger n’hésitent plus à entonner une rhétorique populiste pour dénoncer «l’appel d’air» provoqué par le montant «trop avantageux» (sic) des allocations versées aux migrants à leur arrivée. De quoi combler d’aise l’Alternative pour l’Allemagne, le parti d’extrême droite anti-euro, qui fait feu de tout bois contre l’immigration, ou le mouvement Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident), qui rassemble à nouveau des milliers de personnes à Dresde chaque lundi.

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Immigration: schizophrénie allemande

Multiplication de gestes solidaires et… d’attaques xénophobes. Dans un contexte où l’économie fait face, pour cause de crise démographique, à un manque de main d’oeuvre qualifiée, le besoin d’immigration s’intensifie. Et les autorités envisagent d’y répondre grâce à une loi organisant une immigration sélective. 

Face à l’afflux d’immigrés venus des Balkans et du Moyen-Orient, l’Allemagne vit ces jours-ci dans de saisissants contrastes clair-obscurs. Côté lumière : elle présente un visage ouvert et plein de compassion pour les nouveaux arrivants, celui d’un mouvement de citoyens en pleine ascension déterminé à organiser la solidarité. Côté ténèbres : elle enfile à souhait les habits du racisme, ceux de ces incendiaires de foyers de demandeurs d’asile ou de ces brutes au crâne aussi lisse que vide qui multiplient les violences contre les migrants. Au point que, depuis le début de l’été, pas une journée ne se passe sans que ne soit répertoriée au moins une de ces exactions des sbires d’une extrême droite, en certains endroits «tolérée», voire encouragée par des populations riveraines. Au total, selon la commission de l’intérieur du Bundestag, 340 attaques ont été ainsi commises entre janvier et août contre des demandeurs d’asile.

C’est en bonne partie en réaction à cette poussée de haine que Gabriele Schröter a décidé de s’engager au sein d’un Willkommenbündnis, pacte de bienvenue formé de milliers de volontaires ou de membres d’organisations citoyennes qui entendent déployer la solidarité avec les migrants. «Voir ces gens qui fuient la guerre ou la misère traités de cette manière ça me révulse. Je ne pouvais pas rester spectatrice», explique la jeune prof de maths. Postée à deux pas de la gare de Munich, elle ne sait plus où donner de la tête en ce 4 septembre : «On est débordé, dit-elle. Des gens appellent et proposent de nous apporter des matelas. D’autres viennent avec du matériel scolaire pour les enfants, d’autres encore les bras remplis de victuailles ou d’objets de première nécessité

Violences xénophobes

Schizophrénie allemande : trois cents kilomètres plus au nord à Heppenheim, près de Francfort, ce même 4 septembre, un immeuble abritant une soixantaine de réfugiés (syriens, irakiens et érythréens) était incendié aux premières heures de la journée. Un demandeur d’asile a été grièvement blessé en sautant du deuxième étage pour fuir les flammes. Plusieurs personnes ont été placées en observation après avoir été intoxiquées par les fumées, et le feu a rendu l’établissement totalement inutilisable.

La chancelière Angela Merkel avait réagi avec force, fin août, à la suite de la mise à feu d’un autre foyer de demandeurs d’asile à Heidenau, en Saxe, en se rendant sur place pour dénoncer ceux qui se livrent à des agressions «abjectes» et «qui remettent en cause la dignité d’autrui». D’aucuns ont pu juger, à juste titre, que la réaction était bien tardive alors que, depuis des mois, des violences xénophobes du même type ou la multiplication des défilés du mouvement des Patriotes d’Europe contre l’islamisation de l’Occident (Pegida) laissaient la chancellerie de marbre. Il n’empêche, depuis quelques mois, le discours de Berlin a évolué dans un sens incontestablement plus favorable à l’immigration.

Principale raison de ce mouvement : «la conscience grandissante de sa nécessité dans un pays confronté à une très grave crise démographique», relève le politologue berlinois, Reiner Weissfuss. L’Allemagne vieillit et dans certains secteurs les entreprises ne trouvent plus suffisamment de jeunes au sortir des écoles pour renouveler leurs effectifs. D’où une inquiétude croissante dans les milieux patronaux. En aidant les immigrés, «nous nous aidons nous-mêmes», affirmait ainsi il y a quelques jours Ulrich Grillo, le patron des patrons allemands. On l’aura compris cependant, cette ouverture de la classe dirigeante en faveur de l’immigration n’est pas exempte d’ambiguïtés. Puisqu’il s’agit d’abord de se tourner vers les migrants utiles, donc diplômés.

Thomas Oppermann, le chef du groupe SPD au Bundestag, en appelle à la promulgation d’une nouvelle «loi sur l’immigration» qui permette de répondre aux attentes des «milieux économiques», dit-il. Objectif revendiqué : créer une voie rapide à l’asile pour «les plus qualifiés», une sorte de machine à trier qui permettrait «d’expulser aussi plus rapidement» tous ceux qui ne disposent pas des bagages de compétences exigés. Comme ces dizaines de milliers de Kosovars, dont 99% se voient refuser aujourd’hui toute demande d’asile.

Angela Merkel penche d’évidence, elle aussi, en faveur d’une ouverture sélective des frontières. Mais elle reste pour l’instant plus circonspecte que son partenaire de la grande coalition. Le terrain de l’assouplissement désiré de la politique d’immigration est en effet miné de contradictions. Car la chancelière se heurte à des résistances au sein de son propre parti. Plusieurs dirigeants de la CSU bavaroise et le ministre de l’Intérieur, Lothar de Maizière en personne, ont défrayé en effet la chronique en août en s’insurgeant contre «les prestations trop importantes» (sic) accordées aux demandeurs d’asile. Ce qui n’a pas manqué de combler d’aise les démagogues de l’AfD, l’extrême droite xénophobe anti-euro installée désormais dans nombre de parlements régionaux. Et le forcing de Berlin cet été en faveur d’un «grexit», appuyé sur une campagne populiste qui n’a pas lésiné sur l’usage des préjugés xénophobes antigrecs, ajoute encore à ce passif.

Gabriele, la jeune prof de maths de Munich, s’insurge contre «une formidable hypocrisie» en pointant elle-même cette contradiction : on ne peut pas nier le principe de solidarité à l’intérieur de l’Union européenne et tenter, quelques semaines plus tard, «de se racheter, dit-elle, une image humaniste avec une politique d’immigration prétendument plus ouverte alors qu’elle est imprégnée du plus strict utilitarisme».

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Fort regain de langueur sur la zone euro

La reprise en Europe s’annonce encore plus poussive qu’envisagé initialement. Confrontée à la persistance des menaces de déflation la Banque Centrale Européenne (BCE) a révisé à la baisse jeudi 3 septembre ses prévisions de croissance et de hausse des prix. Elle se dit prête à de nouvelles injections de liquidités.

Le spectre de la déflation hante toujours l’Europe. Depuis le déclenchement d’un «quantitativ easing» (injections de 60 milliards d’’euros tous les mois sur les marchés) par la Banque Centrale Européenne (BCE) en mars dernier on pensait dans les états-majors des capitales européennes que serait rapidement enrayée cette spirale de baisse des prix et des salaires dont la conséquence est de précipiter l’économie dans la dépression. Patatras, 5 mois plus tard les signes d’un regain de langueur de la zone euro prennent une dimension si manifeste qu’ils ont obligé la BCE à réviser à la baisse, jeudi 3 septembre, ses prévisions de croissance antérieures et à annoncer qu’elle pourrait encore amplifier ses injections déjà massives de liquidités sur les marchés.

Mario Draghi, le président de la BCE, a prévenu que l’inflation en zone euro risquait de revenir en territoire négatif au cours des prochains mois. Ce qui souligne combien le risque de déflation est toujours pressant. Même si le Président de la BCE estime que la baisse des prix devrait constituer « un phénomène temporaire » alimenté par la chute des prix du pétrole. Mais l’évolution des prix du brut pourrait être considérée au contraire comme un moyen de stimuler l’activité. En fait, si les prix et l’activité de la zone euro restent en panne c’est que celle-ci est rongée par un mal chronique profond: les politiques d’austérité.

La BCE ne prévoit plus qu’une hausse des prix de 0,1% en 2015 (contre 0,3% antérieurement). Elle a abaissé ses prévisions pour 2016 à 1,1% ( contre 1,5% jusqu’ici) et à 1,7% en 2017 (1,8%). Elle a révisé également à la baisse ses anticipations de croissance : à 1,4% cette année (contre 1,5%), 1,7% en 2016 (contre 1,9%) et 1,8% en 2017 (contre 2%). Et Mario Draghi n’a pas fait mystère que des risques pesaient « encore sur ces nouvelles prévisions».

Draghi a assuré qu’en conséquence la BCE serait prête à rajouter encore aux quelques 1200 milliards d’euros qui doivent être déversés au total sur les marchés d’ici septembre 2016. Précisant qu’il n’y aurait « pas spécialement de limites » à l’exercice.

L’inefficacité patente de mesures qui consiste à faire fonctionner la planche à billets, mais strictement au bénéfice des marchés financiers, souligne l’urgence à réviser radicalement cette politique monétaire. Pour que la banque centrale puisse financer à taux quasi nul non plus les banques et les spéculateurs mais l’emploi, la formation, les services publics. En tournant donc le dos aux logiques austéritaires mortifères de l’ordo-libéralisme européen.

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Derrière les chiffres record de l’immigration outre-Rhin

L’afflux de demandeurs d’asile pointé par les dernières statistiques de Berlin s’accompagne d’une flambée des violence racistes. En contradiction avec les besoins en « forces vives » que fait surgir la crise démographique.

L’Allemagne est confrontée à un afflux inédit d’immigrés. Le ministre de l’Intérieur, Lothar de Maizière, a annoncé mercredi 19 août que ses services devraient recevoir quelque 800 000 demandes d’asile cette année, soit quatre fois plus que l’an dernier où leur nombre constituait déjà un record. Le pays est devenu, de loin, la première destination des migrants en Europe. La chancelière Angela Merkel s’inquiète. Elle estime que la question pourrait bien devenir le thème politique numéro un des semaines qui viennent et singulièrement de la prochaine élection du Bundestag en 2017. D’où ses appels à «un meilleur partage du fardeau» au sein de l’UE.

Vers le tri sélectif

Berlin a assoupli néanmoins son approche. Dans un pays confronté à une grave crise démographique, ses dirigeants s’appliquent, jusqu’au sein du parti chrétien-démocrate de la chancelière, à se dégager d’une approche jadis très réfractaire à l’immigration. Quand la population jeune se contracte au point que de nombreuses entreprises peinent à trouver de la main-d’œuvre autochtone pour renouveler ou élargir leurs effectifs, le besoin d’ouvrir les portes en effet s’accentue. Pour y répondre le concept d’«immigration choisie» – entendez bienvenue car possédant le niveau de compétences requis aux yeux du patronat local – est de plus en plus fortement avancé dans le débat public par les deux partis de la grande coalition (CDU et SPD). Le président du groupe SPD au Bundestag, Thomas Oppermann, vient ainsi d’appeler de ses vœux «une loi sur l’immigration» qui puisse «présenter pour les migrants qualifiés une alternative au dépôt d’une demande d’asile».

Comment organiser ce tri sélectif aujourd’hui quand les dizaines de milliers de migrants, venant de Syrie mais aussi et surtout du Kosovo, d’Albanie ou des Balkans, sont obligés de transiter des mois durant par d’inconfortables structures ? Un véritable effort a certes été entrepris pour rendre ces foyers de demandeurs d’asile plus accueillants. Il reste, terrible contradiction, que leurs locataires sont victimes d’attaques toujours plus fréquentes. Selon les chiffres officiels, on comptait au 30 juin dernier pas moins de 173 agressions sur ou à proximité de ces sites par des sbires d’une extrême droite, dopée par les mobilisations du mouvement Pegida (Patriotes européens contre l’islamisation de l’occident) et les succès électoraux de l’AfD (l’Alternative pour l’Allemagne). Explosif, quand ce racisme se sent «légitimé» par les postures démagogiques de certains élus conservateurs. Et même par le jeu populiste antigrec dont vient de faire preuve le gouvernement dans son affrontement avec Athènes.

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Ces Allemands 
qui disent «nein» au Grexit

Toute la direction du syndicat DGB est vent debout contre une exclusion d’Athènes à laquelle Angela Merkel donne ostensiblement des signes de ralliement. Appel solennel de Die Linke.

Reiner Hoffmann, le président de la confédération des syndicats allemands (DGB), n’hésite pas à monter une nouvelle fois au créneau face au risque d’exclusion d’Athènes de la zone euro. Cette «option», défendue outre-Rhin jusqu’alors surtout par le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, semble être devenue la ligne du gouvernement Merkel qui martèle depuis dimanche que les conditions ne «seraient pas réunies» pour conclure positivement une négociation avec les autorités grecques. «Les derniers ponts sont coupés», a surenchéri Sigmar Gabriel, président du SPD et ministre de l’Économie au sein du cabinet de grande coalition. «Halte au fou», réagit en substance le président du DGB qui ajoute: «Alexis Tsipras n’a ni coupé les ponts ni jeté l’Europe dans les flammes comme certains l’affirment».

Le chef de file des syndicats allemands entend briser ainsi une nouvelle fois la réserve, traditionnelle dans la culture syndicale germanique, à l’égard du pouvoir politique – et singulièrement de la social-démocratie, Hoffmann, membre du SPD, répondant ici explicitement aux propos de Gabriel – pour dénoncer le choix d’un Grexit qui serait «fatal» à terme au projet européen et aurait rapidement «des conséquences funestes pour les salariés allemands.»

Le DGB (6,1 millions d’adhérents) tire, dans un communiqué confédéral, des conclusions diamétralement opposées à celles du gouvernement : «L’Europe, indique-t-il, ne doit pas continuer dans la voie des politiques d’austérité.» Les salariés allemands ont fait l’expérience des dégâts et des souffrances provoqués par le «modèle» antisocial initié par le chancelier Schröder, et le syndicat relève que ce sont «ces politiques-là qui ont échoué». «Un Grexit, conclue le DGB, serait une capitulation dont personne ne peut cerner les conséquences négatives à moyen et à long termes

Au Bundestag, Gregor Gysi (Die Linke) a utilisé tout son temps de parole de leader du principal parti d’opposition dans un long discours plein de gravité. Il s’est tourné tour à tour vers Angela Merkel, Wolfgang Schäuble et Sigmar Gabriel, dénonçant l’irresponsabilité «à vouloir perpétuer une politique» qui a fait la preuve de son caractère empoisonné pour la Grèce, l’Allemagne et l’Europe. S’adressant directement à la chancelière à la fin de son intervention, il la mettait solennellement en garde devant les conséquences d’une expulsion de la Grèce hors de l’euro : «Vous avez entre les mains, lui a-t-il dit, la capacité de détruire ou de sauver l’Europe

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Grande victoire syndicale sur les rails allemands

Le syndicat des conducteurs de locomotives allemands (GDL) remporte un succès retentissant au sein de la Deutsche Bahn, la société publique des chemins de fer. Après un mouvement démarré il y a plus d’un an, après pas moins de 9 grèves, extrêmement bien suivies, après un long processus de médiation enclenché à la fin du mois de mai dernier, un accord très proche des revendications essentielles de l’organisation a pu être trouvé dans la nuit du 30 juin au 1er juillet. 

Bodo Ramellow, le nouveau ministre-président (Die Linke) de Thuringe que le syndicat GDL des conducteurs de locomotive avait choisi pour le représenter dans la médiation qui vient de s’achever après un mois d’intenses négociations,  évoquait dès la soirée du 30 juin un «résultat particulièrement positif» pour le mouvement social allemand.

Le nouvel accord tarifaire (convention collective) prévoit une augmentation des salaires de 5,1%, répartie sur 2 ans. Soit 3,5% au premier juillet et 1,6% au 1er mai 2016.   Cet important volet de l’accord paraissait cependant «acquis» dès le mois dernier, la direction de la Deutsche Bahn  ayant donné de multiples signes dans ce sens avant même  le démarrage de la médiation. ce sont donc les autres points de l’accord qui reflètent la dimension considérable du succès remporté par GDL.

Dans une entreprise dont les effectifs sont notoirement insuffisants – ce qui se traduit par un recours effréné à des heures supplémentaires, généralement non reconnues en tant que telles – la direction a du s’engager à embaucher quelque 300 nouveaux conducteurs de locomotives et 100 contrôleurs ou autres personnels de bord. Augmentations de salaires et d’effectifs constituent, de fait, un formidable iatus avec la gestion de la direction de la Deutsche Bahn, toujours dévouée à la préparation d’une prochaine la privatisation  l’entreprise. Tant les coupes dans la masse salariale et les dépenses de personnels étaient, en vertu des sacro-saintes normes ordo-libérales,  considérées comme le Sésame à une ouverture du capital – aujourd’hui encore  à 100% contrôlé par l’état. Le processus de privatisation lancé dès la fin des années 1990 avait été brutalement remis en cause par le krach financier de 2007/2008.

Autre objet de satisfaction pour les conducteurs de train et leur syndicat: les manœuvres de la direction pour tenter de diviser les cheminots ont échoué. GDL a pu négocier au nom de tous les personnels travaillant à bord des trains et il a fait inclure les conducteurs de locomotive dites de rangement qui travaillent dans les gares de triage, dans l’accord tarifaire qui vient d’être signé.

Restera à l’avenir à déjouer la loi anti-grève adoptée en mai à l’initiative de la ministre du travail, Andrea Nahles (SPD), du gouvernement de grande coalition. Celle-ci prévoit en effet, en cas de désaccords entre organisations syndicales,  de reconnaître uniquement au syndicat majoritaire au sein d’une grande entreprise le droit de négocier un accord tarifaire et donc le cas échéant de faire grève. La loi vise tout particulièrement GDL. Elle pourrait permettre en effet, à l’avenir, à la direction de la Deutsche Bahn de ne plus conclure d’accord tarifaire qu’avec le syndicat EVG, majoritaire chez les cheminots et donc de « court-circuiter », de fait, la combativité de GDL et sa démarche devenue atypique dans la culture syndicale consensuelle germanique.

Cependant la loi qui pourrait s’appliquer dès ce mois de juillet est fortement contestée. Un groupe de personnalités politiques ( Die Linke, SPD, Verts) et de syndicalistes a entamé une campagne sur le thème «Bas les pattes du droit de grève ». Et plusieurs recours ont été déposés devant la cour constitutionnelle de Karlsruhe qui pourrait conclure à l’incompatibilité du texte avec la loi fondamentale de la République Fédérale qui garantit le droit de grève.

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Les postiers allemands à leur tour en grève illimitée

Après les conducteurs de locomotive et les personnels des crèches et jardins d’enfants, les employés de la Deutsche Post sont entrés dans une lutte dure,  atypique du « modèle » social consensuel.  Pour faire cesser une course à la précarisation qui se traduirait par une baisse de 15% de leurs rémunérations et s’opposer à un torpillage programmé des positions du syndicat dans l’entreprise privatisée.     

La grève illimitée déclenchée par les postiers allemands s’étend et se durcit. Au démarrage du mouvement, le 9 juin, quelques 16.000 salariés avaient cessé le travail à l’appel du syndicat Ver.Di des services. Une semaine plus tard ils sont  20.000 et des centaines de salariés rejoignent chaque jour la grève. Ses organisateurs veulent faire monter en puissance pour affronter les blocages manifestes d’une direction déterminée à jouer la poursuite de la libéralisation du secteur. Des montagnes de paquets et de lettres s’accumulent dans les centres de tri.

Le bras de fer porte sur la volonté de DHL Deutsche Post AG, devenu un mastodonte de la messagerie mondiale (logistique du transport, de l’acheminement du courrier et des paquets), de banaliser définitivement la société anonyme héritière de l’ancien service public postal. Une nouvelle société, consacrée à la distribution des paquets et baptisée « Delivery » a été créée en janvier dernier. Principale caractéristique de cette filiale: elle pratique des rémunérations annuelles d’un niveau environ 15% inférieures à celles que touchent jusqu’à ce jour les employés de la poste. Frank Appel, le patron de la Deutsche Post, argue que sans cet alignement des « coûts salariaux sur ceux de la concurrence » des grandes firmes de messagerie opérant sur le marché allemand, comme UPS, Hermes ou encore DPD (filiale de… la Poste française), le groupe ne serait «pas compétitif.»

Pour constituer les équipes de « DHL Delivery » la direction de la Deutsche Post a décidé de plonger dans le vivier des salariés précaires de l’entreprise en leur proposant d’échanger une baisse de leurs rémunérations horaires contre l’octroi d’un contrat à durée indéterminée dans la nouvelle firme. En sus une clause indique que les heures supplémentaires ne sont plus rémunérées comme telles mais éventuellement «récupérées ». Ecrasement des salaires et surcroît de flexibilité pèsent lourdement sur les conditions de vie et de travail du personnel de ces nouvelles entités. Un postier de Berlin témoigne : «  Le travail est trop dure. Pratiquement personne n’y arrive. »

Si les concurrents usent et abusent , il est vrai, volontiers d’un dumping social rendu possible par la dérégulation lancée sous l’ex chancelier Gerhard Schröder, l’argument de la direction qui invoque la baisse des salaires comme seul moyen de sauvegarder la compétitivité de l’entreprise, est quelque peu malmené par le bilan concret de l’entreprise. Depuis 2008, la Deutsche Post réalise en effet d’année en année de somptueux bénéfices (2 milliards d’euros en moyenne, 2,2 milliards d’euros en 2014). Ver.Di voit , à juste titre, dans ce paradoxe une preuve que le savoir-faire, la compétence des salariés ont permis de sauvegarder une qualité supérieure du réseau postal. et donc de « fidéliser » ses clients.

Frank Appel, le chef de la Deutsche Post, profondément dévoué aux logiques de gestion dites de la valorisation pour l’actionnaire, veut cependant tout faire pour ne pas en rester là. Il entend faire grimper les gains du groupe de 8% par an afin qu’ils atteignent les 5 milliards d’euros d’ici 2020. Un objectif impossible à atteindre sans faire fondre la masse salariale. D’où le refus de tout compromis avec Ver.Di et le bras de fer acharné engagé aujourd’hui.

Le mouvement des postiers rompt avec une certaine culture syndicale consensuelle. Il intervient après une longue période de résignation à la « modération salariale » et de remises en cause « négociées » des droits sociaux, en conformité avec le modèle dit de partenariat social. Car la nouvelle brèche que voudrait ouvrir la direction dans les acquis des personnels se heurte, cette fois, à leur expérience et à leur profond raz le bol. La pratique de la dérégulation sociale consensuelle – dont rêvent tout haut le patronat et nombre de dirigeants politiques français – atteint ainsi ses limites.

Anton Hirtreiter, dirigeant du syndicat Ver.Di de Munich relève combien la privatisation puis la banalisation dans le champ concurrentiel de la Deutsche Post aux côtés des multinationales du secteur, a « marché de pair avec les logiques libérales inscrites sur le trop fameux agenda 2010 de l’ex chancelier Schröder.»  Aujourd’hui le syndicat, lui-même, joue sa survie dans ce bras de fer.  Car la mise en place de la filiale low cost «Delivery» constitue au même moment une arme antisyndicale.  Dans une structure définitivement banalisée ne resterait plus dans le périmètre central de la Deutsche Post qu’une société incorporant essentiellement les anciens fonctionnaires du service public, tous les autres salariés seraient dispatchés dans des filiales au sein desquelles la capacité de négociation, donc la crédibilité et le pouvoir du syndicat deviendraient vite évanescents.

«La création d’une telle structure parallèle, explique Anton Hirtreiter, est aussi destinée à torpiller les capacités de résistance et donc l’influence de l’organisation syndicale.» La grève de la Deutsche Post ne marque donc pas seulement le rejet par le monde du travail de la logique anti-sociale instaurée durant la dernière décennie. Elle possède aussi un enjeu décisif pour le monde syndical allemand. En parfaite corrélation avec la série de grèves « dures » qui surgissent aujourd’hui sur le devant de la scène outre Rhin. Comme celles des employés des crèches et jardins d’enfants (Kita) ou des conducteurs de locomotives. Les uns et les autres sont déterminés à ne plus céder face à des directions pareillement acharnées à poursuivre sur la voie de la dérégulation libérale. Et sont entrés dans de difficiles « médiations»  après des semaines de grèves illimitées.

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