Etats-Unis. Ferguson ou le nouvel âge de la ségrégation

Ferguson, Missouri (états-unis)
Envoyé spécial.
Publié in l’humanité du 29 octobre 2014. Voir également notre reportage vidéo sur le site web du journal:

http://www.humanite.fr/videos/ferguson-ou-le-nouvel-age-de-la-segregation-aux-usa-555891

Un plongeon dans la cité qui reste à cran après la mort de Mike Brown, cet adolescent noir tué cet été par un policier blanc, révèle les racines de la résurgence d’une discrimination «raciale», alimentée par l’extension de l’injustice sociale et le creusement record des inégalités.

Deux mois et demi après la mort de Michael Brown, Ferguson est toujours dans un état de tension extrême. La blessure laissée par la tragédie de la mort du jeune Africain-Américain de dix-huit ans ne se referme pas. Et tandis que se profilent les élections de mi-mandat, mardi prochain, le pays garde un œil braqué en permanence sur la cité, devenue l’un des symptômes majeurs du retour en force de la ségrégation.

Sur Canfield Drive, une montagne de peluches, des fleurs, répandues jusqu’au milieu de la chaussée, une croix en retrait… un mémorial a été érigé là où l’adolescent désarmé a été abattu le 9 août dernier par un officier de police blanc, à la suite d’un contrôle qui a salement dégénéré. «C’est simple, s’ils n’inculpent pas le flic, cela ne peut que dégénérer à nouveau en émeutes comme cet été», explique un voisin de la grand-mère de Mike Brown, chez qui logeait le jeune homme au moment du drame. La cité vit dans l’attente du verdict d’un grand jury du comté de Saint-Louis chargé de statuer sur la poursuite en justice ou non de Darren Wilson, le policier auteur des coups de feu, toujours entièrement libre de ses mouvements.

À deux pas, sur West Florissant Avenue, les jeunes de la coalition Hands Up, Don’t Shoot (Mains en l’air, ne tirez pas) ont loué des locaux où ils ont érigé leur quartier général. Les mains en l’air – la position de reddition dans laquelle Mike Brown a été abattu selon tous les témoignages – sont devenues le signe de ralliement, symbole d’un mouvement de protestation qui n’a cessé de s’élargir. Plus d’une quarantaine d’organisations (des syndicats, des associations de défense des droits civiques, des intellectuels, des prêtres) y participent. Un pasteur a mis son église à disposition. Les initiatives se multiplient. Comme ces quatre jours, baptisés Ferguson October, à la mi-octobre (voir l’Humanité du 13 octobre).

«Nous ne lâcherons pas. Il n’y aura pas de paix sans justice», prévient Ned Walter, un grand gaillard de vingt-cinq ans qui porte un sérieux embonpoint de façon élégante et chaloupée. Il va accompagner notre visite dans la cité meurtrie. Le jeune homme travaille chez McDonald’s. Il a immédiatement relié le combat pour que justice soit faite à Mike Brown avec celui qu’il a engagé depuis 2012 avec ses camarades des chaînes de restaurants fast-foods pour la dignité au travail et l’instauration d’un salaire minimum de 15 dollars (12,20 euros). Ce mouvement Show Me 15 (Montre-moi 15 dollars), parti de la région de Saint-Louis, s’est propagé ensuite dans le pays. De New York à Chicago en passant par Memphis.

À Ferguson, le maire et la majorité du conseil municipal sont blancs. Au commissariat, seuls 3 policiers sur 53 sont noirs, bien que la ville soit peuplée pour près des deux tiers par des Africains américains. Appauvrie, désenchantée, la majorité noire s’est en quelque sorte recroquevillée au point de se mettre d’elle-même hors jeu. Jusqu’à s’abstenir massivement aux élections (6% de participation «black» aux derniers scrutins locaux).

Lew Moye, président depuis trente-cinq ans de la coalition des syndicalistes noirs (CBTU) de la région de Saint-Louis, est formel : «On subit aujourd’hui un apartheid invisible, un retour qui ne dit pas son nom aux lois Jim Crow», ces règles de «séparation des races (sic)» qui ont prévalu jusqu’au milieu des années 1960 avant d’être abolies sous la pression du mouvement pour les droits civiques de Martin Luther King.

Les jeunes Africains américains mobilisés au sein du collectif Hands up don’t shoot se disent tous persuadés qu’ils pourraient être à la place de Mike Brown, tant ils sont soumis à des contrôles au faciès systématiques dont la violence inhérente est toujours lourde d’altercations risquées. «Sur la route, on est en permanence sous la menace d’un contrôle pour DWB», expliquent-ils les uns après les autres. Interrogés sur la signification de ce délit étrangement passé ici dans le langage courant, ils répondent en chœur : «Driving While Black» (conduire en étant noir, déduit du fameux et plus internationalement reconnu : conduire en état d’ivresse).

« Hier encore, j’ai été arrêté tout près d’ici», relève Ned Walter, notre jeune guide, en pointant West Florissant Avenue. Il avait sa copine à ses côtés, une Blanche. Le policier, surpris, s’est tourné aussitôt vers elle : «Qu’est-ce que tu fais dans cette bagnole ?» lui a-t-il demandé. Elle a répondu : «C’est mon copain. Nous sommes ensemble.» Le flic lui a alors lancé sur un ton comminatoire : «Tu ne devrais pas…» Avant de tourner les talons.

Les «bavures» continuent. Depuis la mort de Mike Brown, en août, elles ont coûté la vie à trois jeunes Noirs, dont un de dix-huit ans (voir l’Humanité du 10 octobre). À chaque fois, il s’agissait, semble-t-il, de petits délinquants, bien différents de l’emblématique Mike Brown, garçon sans aucun antécédent judiciaire qui s’apprêtait à débuter des études supérieures. Pas de quoi pour autant, on l’aura compris, les condamner à mort au fil d’une course-poursuite, pistolet en avant. «Nous ne sommes que du gibier pour eux», soupire Ned. «Arrêtez de nous tuer» affiche une des manifestantes qui fait tous les jours le siège du commissariat de police dans le centre de Ferguson pour exiger l’inculpation de Wilson.

Chez McDo, Ned est payé au salaire minimum, 7,50 dollars (environ 5 euros) de l’heure. S’il veut survivre, il est obligé de passer par des bons alimentaires (foodstamps) pour se nourrir, par Medicaid (une aide médicale de base aux plus démunis) pour se soigner et par ses parents pour se loger. «Et encore, moi, j’ai de la chance ! lâche le jeune homme en souriant, au moins j’ai un emploi.» Le chômage, c’est là l’origine de la terrible meurtrissure qui mine aujourd’hui Ferguson. En l’espace de quelques années, la ville a perdu ses emplois industriels, et la pauvreté a étendu sa lèpre.

Emerson Electric, la multinationale spécialisée dans l’automatisation industrielle, l’énergie, les télécoms et la climatisation, dont le siège est toujours sur le territoire de la commune, au bout de West Florissant Avenue, à deux miles du lieu où est mort Mike Brown, y a fermé tous ses sites de production. General Motors, qui avait deux usines non loin de là, les a fermées au moment de sa restructuration sous l’égide de l’État fédéral après sa faillite de 2009. Résultat : un taux de chômage exorbitant. Il touche près des deux tiers de la population noire. Et l’on ne discerne aucune trace ici de la «reprise états-unienne» enregistrée depuis le printemps par les conjoncturistes. Lew Moye, le président de la coalition des syndicalistes noirs, décrit un cercle infernal : la mal-vie, les trafics, la drogue, l’extension de la criminalité. Et pour toute réponse, la répression, avec la montée concomitante du racisme au sein d‘une police «blanche».

À l’université Washington de Saint-Louis, le sociologue Mark Rank tire depuis des années la sonnette d’alarme, dénonçant l’impact désastreux de l’extension de la pauvreté. «Je n’ai vraiment pas été surpris des événements de ces dernières semaines», nous confie-t-il. Rank a réalisé une étude sur l’évolution de la répartition des richesses tout au long des cent dernières années aux États-Unis. Les conclusions sont accablantes : la confiscation de la valeur ajoutée par les plus riches n’a jamais été aussi importante. Aujourd’hui, les 10% les plus fortunés accaparent (revenus du capital compris) plus de 50% de la richesse nationale produite (PIB).

La paupérisation des populations noires a été fortement accélérée par la crise dite des subprimes et son flot de saisies immobilières. «Ma mère a perdu sa maison et a dû aller habiter plus loin en louant un appartement beaucoup plus petit. Ce fut un traumatisme pour la famille», explique Ned. Le président de l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP) du Missouri, Adolphus Pruitt, brandit une étude officielle pour nous faire mesurer l’étendue des dégâts. Elle évalue entre 164 et 213 milliards de dollars (132 et 185 milliards d’euros) la perte subie par la communauté africaine américaine des États-Unis entre 2008 et aujourd‘hui. Une prédation – «sans équivalent dans l’histoire», soupire Pruitt – des banques et des marchés financiers sur les biens et l’épargne des plus pauvres, qui avaient souscrit si massivement ces crédits hypothécaires à hauts risques dans l’espoir d’accéder au «rêve américain».

Les stigmates d’un nouvel âge de la «séparation des races» resurgissent au cœur de la ville. Les maisons coquettes de bois et de briques autour du centre historique, endroit au parfum d’«héritage» vers lequel affluaient les touristes – «avant» commente Ned, sourire laconique en coin – sont toutes habitées par des Blancs. Devant certaines d’entre elles, des plaques de bronze renvoient sans états d’âme aux anciens propriétaires esclavagistes. Des panonceaux «J’aime Ferguson» ont été placés bien en vue sur la pelouse de chaque maison. Les initiateurs de cette campagne se rencontrent régulièrement au Corner Coffee House. Personne dans le café, à l’exception du cuisinier, n’a la peau noire. C’est ici que se rencontre le «contre-mouvement» blanc. «La mort de Brown est une tragédie, d’accord», concède Brian Fletscher, l’ancien maire de Ferguson, avant d’ajouter : «Mais il va y avoir le verdict du grand jury et une enquête de la justice fédérale a été lancée. En attendant, nous ne tolérons pas de voir sali le renom de notre cité.» L’autre grand animateur de cette contre-offensive, Jeff Roorda, président de l’ordre fraternel de la police, est carrément au cœur, lui, d’une campagne de soutien à Darren Wilson, le policier qui a tué Mike Brown. Avec l’aide d’une association baptisée Shield of the Hope (Bouclier de l’espoir), il collecte des fonds pour organiser «sa défense». Et il a déjà réussi à rassembler quelque 500 000dollars (environ 360 000 euros), soit bien au-delà des sommes qu’a pu collecter la famille Brown pour les frais de justice et les obsèques de son fils. Signe particulier : si, comme l’actuel maire, Fletscher est républicain, Roorda, élu de la Chambre des représentants de l’État du Missouri, est candidat démocrate à un poste de sénateur d’État lors des scrutins du midterm du 4 novembre. Les deux ténors de ce «front blanc» prennent bien soin de respecter le langage «politiquement correct». Leurs troupes, elles, sont nettement plus «décomplexées». Ainsi, au Corner Coffee House, cette femme qui s’emporte quand nous en venons à aborder dans la conversation ceux qui manifestent tous les soirs devant le commissariat : «Ils sortent à la nuit tombée, comme les cafards !» s’exclame-t-elle. Plus grave, des jeunes Blancs poussent la provocation jusqu’à afficher dans le dos de leurs tee-shirts : «Je suis Darren Wilson.» Ce qui a donné lieu à des incidents jamais vus entre supporters blancs et noirs des Cardinals, le club de base-ball de Saint-Louis, début octobre, en marge d’une série de rencontres contre les Dodgers de Los Angeles.

Malgré ce climat déjà très lourd, les dirigeants de la compagnie publique de transports de la région de Saint-Louis n’avaient pas hésité à instrumentaliser, en septembre, le clivage «racial» dans la gestion d’un conflit social. Les salariés étaient entrés en lutte pour défendre les acquis de leur plan de retraite à versements définis (ce qui garantit l’évolution du pouvoir d’achat des pensions). Un des négociateurs de la direction en est venu à comparer la situation de l’entreprise, où les chauffeurs de bus sont quasiment tous noirs et les mécaniciens quasiment tous blancs, à celle du cookie Oreo, bien connu aux États-Unis et dont la caractéristique est d’être «blanc à l’intérieur mais noir à l’extérieur». À la métaphore raciste était associée une tentative de débauchage très concrète des salariés blancs vers une autre organisation syndicale. Michael Breihan, le chef de file du syndicat des transports (ATU) à Saint-Louis, n’en est pas encore revenu. «J’ai eu, nous dit-il, le sang qui se glace» en constatant l’usage «au XXIesiècle de cette méthode d’un autre âge». «On a alerté la presse, interpellé aussitôt les autorités, précise-t-il, mais on n’a reçu depuis lors aucune excuse publique, aucun démenti officiel. Si ce n’est qu’il s’agissait d’une… mauvaise plaisanterie.» Au final, la manœuvre a piteusement échoué. Les mécaniciens blancs ont refusé de se désolidariser de leurs collègues noirs. Et la direction a dû finalement baisser pavillon et rétablir les plans de retraite initiaux.

La mobilisation sociale est le meilleur antidote à la montée du racisme. Ned Walter et ses amis de « Show me 15 » en sont viscéralement convaincus. «Il y a beaucoup de Noirs dans notre mouvement, mais il y a aussi des Blancs, relève-t-il. Le vrai problème, c’est l’impossibilité de vivre dignement de nos salaires, alors que McDo affiche des résultats record à Wall Street. Et pas la couleur de la peau.»

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Paris imagine un pacte perdant-perdant avec Berlin

Alors qu’Angela Merkel est sur la défensive, l’Allemagne se rapprochant à son tour de la récession, Bercy propose d’échanger l’austérité française contre un très hypothétique plan germanique d’investissements. Pour colmater les brèches du modèle ordolibéral… à l’origine de la déflation.

Angela Merkel et son gouvernement sont sur la défensive. Le «modèle allemand» est frappé de léthargie depuis deux trimestres et pourrait à tout le moins flirter avec la récession (deux trimestres de suite de croissance négative). L’activité aurait, au mieux, stagné en effet de juillet à septembre, après un deuxième trimestre de croissance négative (– 0,2%). Or le Fonds monétaire international (FMI), les États-Unis, des capitales européennes, plusieurs instituts de conjoncture dans le pays plaident depuis des mois pour que l’Allemagne ouvre les vannes des investissements, seul moyen, disent-ils, de relancer une zone euro au bord de la déflation. Cette pression qui s’accroît donc sur Berlin rattrapé par la crise, Paris veut y voir une sorte d’aubaine. La chancellerie pourrait être encline à lâcher du lest et à se montrer plus tolérante avec les difficultés françaises à mettre, dans les délais souhaités, le budget aux normes du pacte de stabilité. Emmanuel Macron, en visite lundi dans la capitale allemande, a proposé une sorte de «donnant-donnant» aux autorités germaniques. La France montrerait qu’elle est bien accrochée à la boussole austéritaire en réalisant 50 milliards d’euros de coupes dans les dépenses publiques, en échange de quoi, l’Allemagne s’engagerait, elle, dans un programme de 50 milliards d’investissements. Ainsi la locomotive allemande, espère-t-on du côté de Bercy, pourrait redémarrer et entraîner dans son sillage le wagon France et ceux de la zone euro.

Une autre relation franco-allemande, une autre Europe

Le problème de ce type de proposition, c’est qu’elle ne s’émancipe en rien d’un ordolibéralisme allemand, devenu référence européenne. Paris donne des gages sur l’austérité. Et s’engage, conformément aux exigences de la chancelière, dans des «réformes structurelles» à la Schröder. Au moment pourtant où la défaillance du modèle, plus objective désormais que jamais, souligne le besoin d’une autre relation franco-allemande et d’une autre Europe.

Quant aux gros investissements allemands, si désirés par Bercy dans l’espoir qu’ils dopent les exportations françaises, on ne peut pas dire qu’Angela Merkel y soit franchement prête. La chancelière concède bien qu’elle entend lancer un «plan numérique» et accentuer les efforts de recherche dans le domaine énergétique. Mais rien de plus. Surtout elle estime que l’essentiel serait une reprise «des investissements privés». En d’autres termes : ne pas fléchir sur les fondamentaux d’une politique dite de l’offre, selon laquelle le rôle de l’intervention publique serait de stimuler la rentabilité financière des groupes en réduisant leurs «charges» sociales et salariales.

Répondant aux questions du quotidien Bild, son ministre de l’Économie, Sigmar Gabriel, président du SPD, a été formel. «L’Allemagne, a-t-il déclaré, n’a aucun besoin d’un programme pour soutenir la conjoncture.» Berlin maintient sa détermination à atteindre l’équilibre budgétaire en 2015. Conformément aux obligations du frein à la dette (Schulden Bremse) ou règle d’or que le premier gouvernement Merkel de grande coalition (CDU-SPD) a fait inscrire dans la Constitution du pays. Une norme que la chancelière a fait répercuter, avec l’aval des capitales de la zone euro, dans le traité budgétaire signé par François Hollande en 2012.

C’est ce modèle-là qui entraîne l’Europe dans la déflation. À l’heure où son caractère empoisonné transpire jusqu’en Allemagne, ce n’est donc pas d’un marchandage Macron sur son aménagement dont l’Europe a besoin. Mais de sa remise en cause radicale pour pratiquer une politique expansive, capable avec la BCE de mobiliser un crédit bon marché pour l’emploi et donc de se libérer de la tenaille des marchés financiers. Des forces considérables peuvent se fédérer en Europe autour d’une telle alternative. À commencer par celles qui, outre-Rhin, sont capables de pousser la chancelière bien plus loin dans ses retranchements. Comme ces salariés impliqués aujourd’hui dans les mouvements sociaux pour de fortes hausses de rémunération. Comme la confédération syndicale DGB quand elle propose un «plan Marshall pour l’Europe» prenant le contre-pied de la logique monétariste du pouvoir. Comme ces salariés qui empêchent la privatisation des services publics et demandent à l’inverse, avec Die Linke, leur forte expansion en coopération dans l’UE. Il y va de la survie du projet européen.

Publié dans conjoncture, Europe | Laisser un commentaire

Elections régionales allemandes: poussée nationaliste confirmée, Die Linke résiste

Si l’extrême droite confirme, ce dimanche 14 septembre, une inquiétante percée dans deux nouveaux Länder,  Die Linke pourrait diriger la Thuringe, une première.

Les élections de ce dimanche 14 septembre dans le Brandebourg et la Thuringe confirment que l’Allemagne n’échappe pas à la dérive nationaliste et populiste qui touche aujourd’hui toute l’Europe. Le nouveau parti d’extrême droite, AfD ( Alternative pour l’Allemagne) y franchit largement en effet la barre des 10%. Dans ce ciel très sombre une timide éclaircie apparaît cependant du côté de Die Linke. Car si le parti de la gauche allemande recule très fortement dans le Brandebourg, le Land qui enserre Berlin, à 18,6% (soit – 8,6% sur 2009), sa tête de liste en Thuringe, Bodo Ramelow, fait figure de très sérieux candidat pour le poste de ministre président. Ce qui serait une première dans l’histoire de l’Allemagne réunifiée.

Die Linke arrive en seconde position avec 28,2% des suffrages (27,4% en 2009), devancée uniquement par le parti chrétien démocrate (CDU) de la chancelière Angela Merkel à 33,5% (+ 2,3% sur 2009)  et  pourrait conclure une coalition avec les sociaux-démocrates (SPD) en très fort recul à 12,4% ( – 6,1% sur 2009) et les Verts quasi stable à 5,7% pour former le gouvernement du Land. Le SPD pourrait en effet décider d’en finir avec une position qui bannissait systématiquement jusqu’ici toute alliance avec Die Linke. Il lui suffirait pour cela de confirmer l’inflexion prise dans ses textes de référence lors de son dernier congrès à l’automne 2013. Mais l’effondrement des sociaux-démocrates fait craindre aux dirigeants régionaux de Die Linke qu’ils se montrent très timorés, préférant à nouveau la formation d’une grande coalition pilotée par la ministre-présidente chrétienne démocrate sortante, Christine Lieberknecht.

Mais c’est indiscutablement l’AfD qui a réalisé la meilleure opération dans les scrutins dominicaux. Après son entrée au parlement européen et dans l’assemblée du Land de Saxe fin août le parti, vieux d’à peine 18 mois, fait irruption à haut niveau dans deux nouveaux Länder. Il atteint 10,6% en Thuringe et 12,2% dans le Brandebourg et il peut clamer qu’il « appartient désormais au paysage politique allemand», plastronnait le 14 septembre au soir Bernd Lucke, le chef de file de la formation.

L’AfD, constituée d’anciens membres de la CDU et de quelques transfuges de groupuscules bruns (NPD,DVU etc) joue à plein la carte de la démagogie anti-euro, anti-establishment ou anti-migrants. Comme cette ultime campagne lancée à la veille du scrutin par Alexander Gauland, sa tête de liste dans le Brandebourg, contre l’installation d’un foyer de demandeurs d’asile dans la région.

L’extrême droite se nourrit du terreau du malaise persistant qu’ont fait naître les réformes anti-sociales de ces dix dernières années. Autre stigmate classique du même désarroi : la participation s’est effondrée. Chose très inhabituelle pour l’élection d’un Landtag outre Rhin, à peine la moitié des électeurs se sont déplacés (47,2% dans le Brandebourg et 52,7% en Thuringe).

L’AfD gagne du terrain au détriment de la droite libéral (FDP), ex partenaire de Merkel aux affaires, qui disparaît des représentations des deux Länder en passant largement une nouvelle fois sous la barre des 5%. Mais elle bénéficie aussi de transferts de voix venues des autres formations. Peu affectée par le phénomène en Thuringe Die Linke l’est aussi dans le Brandebourg.

Les résultats:

BRANDEBOURG

CDU:  23% ( 19,8% en 2009)

SPD:  31,9% (33% en 2009)

Die Linke:  18,6% ( 27,2% en 2009)

Les Verts : 6,2% ( 5,7%)

FDP (libéraux): 1,5% ( 7,2%)

AfD:  12,2% (-)

THURINGE

CDU: 33,5% (31,2%)

SPD: 12,4% (18,5%)

Die Linke:  28,2% (27,4%)

Les Verts: 5,7% ( 6,2%)

FDP (libéraux)  2,5% (7,6%)

AfD: 10,6% (-)

Publié dans Allemagne | Tagué , | Laisser un commentaire

Déflation: la BCE saisie d’un vent de panique

Il souffle comme un vent de panique sur la Banque centrale européenne (BCE) face à la montée du péril déflationniste, cet enchaînement qui se traduit par une baisse des prix et des salaires et débouche immanquablement sur une nouvelle récession. Lors de la réunion du conseil des gouverneurs jeudi 4 septembre à Francfort qui devait en rester à un statu quo selon la plupart des observateurs, la BCE a décidé de baisser finalement une nouvelle fois son principal taux directeur le ramenant à 0,05%, après l’avoir déjà abaissé de 0,25% à 0,15% en juin.

La BCE perçoit « les risques entourant les perspectives économiques de la zone euro comme orientées à la baisse », a souligné Mario Draghi, son président. Les services de l’institut d’émission européen ont revu effectivement, une fois encore, à la baisse leurs prévisions. La croissance de la zone euro se limiterait ainsi à 0,9% en 2014. Et les anticipations concernant l’inflation ont été ramenées à 0,6% (contre 0,7% en juin) après le très mauvais chiffre de la progression des prix du mois d’août (0,3% en rythme annuel).
« La perte de dynamisme économique, a précisé Draghi, pourrait décourager l’investissement privé et des risques géopolitiques accrus pourraient avoir de nouvelles répercussions négatives sur la confiance des ménages et des entreprises». Si le ralentissement des économies de la zone euro se confirme, l’invocation de la crise ukrainienne – « les risques géopolitiques accrus » du président de la BCE – ne feront illusion pour personne quand on sait que la Russie ne représente que 3% des exportations de l’Allemagne, son principal partenaire dans la zone euro.
En fait l’économie de la zone cale parce qu’elle est étouffée par les restrictions budgétaires et les réformes structurelles, visant à diminuer les dépenses publiques et les « coûts salariaux ». Même l’Allemagne dont le « modèle » monétariste et restrictif sert de référence à Bruxelles et au conseil européen, est touchée. La croissance s’est contractée outre Rhin de 0,2% au second trimestre et les prix progressent désormais de moins de 1% en rythme annuel.
Draghi a annoncé une batterie de nouvelles mesures « non conventionnelles » pour essayer d’assouplir des conditions d’accès au crédit qui apparaissent de plus en plus difficiles, singulièrement dans les pays d’Europe du sud. Il s’agirait de programmes d’achats de titres adossés à des actifs (Asset Backed Securities, ABS) et d’achats d’obligations sécurisées qui doivent entrer en vigueur à partir du 2 octobre, à l’issue du prochain conseil des gouverneurs. Selon des sources proches du dossier, citées par l’agence reuters, ces programmes pourraient se dérouler sur trois ans et porter sur 500 milliards d’euros.
Draghi a annoncé que les décisions de la BCE avaient été prises « avec une majorité confortable ». Ce qui semble indiquer que le représentant de la Bundesbank (Buba) ne s’est pas associé aux mesures. Celles-ci sont pourtant encore très loin de remettre en question la doxa austéritaire qui asphyxie la zone euro. Les mesures annoncées visent en effet une nouvelle fois à s’aligner sur les demandes des marchés financiers et n’organisent en rien une sélectivité du crédit afin qu’il permette de financer l’emploi, la formation, les services publics ou la protection de l’environnement. Des investissements cruciaux pour les populations des sociétés européennes.

Publié dans conjoncture, Europe | Laisser un commentaire

Election en Saxe: l’Allemagne n’échappe pas à la contagion nationaliste

La percée de l’extrême droite anti-euro à l’occasion de l’élection du Land de Saxe dimanche 31 août confirme combien la dérive nationaliste et populiste qui touche une Europe ébranlée par l’application des dogmes austéritaires n’épargne pas le pays « modèle » en la matière.

Si le Parti chrétien-démocrate (CDU) d’Angela Merkel arrive avec 39,4% des voix (– 0,8 % sur le scrutin de 2009) en tête des élections de Saxe du dimanche 31 août et va pouvoir maintenir Hans Tillich, le ministre-président sortant, à la tête du Land, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), la formation d’extrême droite anti-euro, apparaît comme le véritable vainqueur du scrutin. En réalisant 9,7% des voix, le parti, créé seulement il y a seize mois, entre pour la première fois dans le parlement d’un Land. Après le succès enregistré aux européennes (8% et 7 eurodéputés), après l’élection du Bundestag en 2013 où il a flirté avec la barre qualificative des 5% (4,7%), l’AfD s’impose dans le paysage politique. Il bénéficie de l’écroulement confirmé de la droite libérale (FDP), qui échoue largement sous la barre des 5% (seulement 3% aujourd’hui contre 10% en 2009). Ce résultat, assorti d’un nouveau record d’abstention (50,8%), traduit la profondeur du malaise qui hante une société où les inégalités ont explosé, près d’un quart des salariés saxons étant soumis au régime précaire imposé par les réformes Hartz.
La montée des populo-nationalistes qui prônent la sortie de l’euro et affichent leur hostilité aux immigrés, est d’autant plus préoccupante que le Parti national (NPD), formation ouvertement néonazie, comptabilise 4,95% des voix et manque de peu son entrée au parlement régional.

Seul objet de consolation, Die Linke (18,9%) demeure la seconde force politique de ce Land d’Allemagne orientale, malgré une légère érosion (– 1,7 %), largement devant le SPD à 12,4% (+ 2 %). La disparition au parlement du FDP, partenaire de droite de la CDU dans le gouvernement sortant, devrait contraindre le ministre-président Hans Tillich à chercher à former une grande coalition avec le SPD à Dresde, comme Merkel l’a fait au plan national à Berlin.

Publié dans Allemagne | Laisser un commentaire

La grande coalition d’Angela Merkel lance son SMIC canada dry

La loi sur le salaire minimum, adoptée par le Bundestag, a la couleur et le goût du Smic mais n’est pas un Smic, tant elle est mitée par les exemptions. Syndicats, Die Linke et Verts protestent

Le gouvernement de grande coalition (CDU-SPD) d’Angela Merkel a fait ratifier jeudi 3 juillet par le Bundestag la loi qui doit instaurer en Allemagne un salaire minimum à partir du 1er janvier 2015. Son montant brut horaire sera de 8,50 euros (9,53 euros pour le Smic français). C’est la pression de l’opinion publique, très majoritairement favorable à un salaire minimum, qui a conduit la chancelière à accepter de légiférer. L’évolution en soi est remarquable. Toutefois, l’examen du contenu de la loi est très loin de correspondre au «tournant historique», proclamé illico ici ou là.

Le nouveau salaire minimum sera en effet mité d’exemptions. Les jeunes jusqu’à 18 ans en sont privés. Tout comme les chômeurs de longue durée durant une période de 6 mois après leur retour à l’emploi. Les entreprises des nombreuses branches où existent des accords tarifaires avec des minima salariaux inférieurs à 8,50 euros, pourront également se soustraire à la loi jusqu’en 2017. Et la ministre du travail, Andrea Nahles (SPD), qui a élaboré le texte, a accepté, lors d’ultimes tractations, d’élargir encore le champ des régimes sans Smic. Ainsi le coût du logement et de la nourriture pour les firmes qui emploient des travailleurs saisonniers pourra-t-il être intégré dans le salaire, et donc défalqué des généreux 8,50 euros. Quant à un éventuel coup de pouce, il n’aura lieu que tous les 2 ans. Le montant du Smic restera donc bloqué à 8,50 euros brut au moins jusqu’en 2016. À la façon d’un slogan publicitaire resté célèbre, ce nouveau salaire minimum a la couleur du Smic, le goût du Smic mais n’est pas un Smic.

Mais la bataille enclenchée promet de se poursuivre. Dénonçant les exemptions comme contraires au «principe d’égalité de traitement des citoyens», le coprésident de Die Linke, Bernd Riexinger, a porté l’affaire devant la Cour constitutionnelle. La confédération syndicale (DGB) dénonce des mesures «discriminatoires». Les Verts, d’abord favorables au projet du pouvoir, s’insurgent désormais contre «un texte gruyère». Et les députés de Die Linke ont promis solennellement d’agir «jusqu’à l’instauration d’un Smic digne de ce nom».

Publié dans Allemagne | Laisser un commentaire

Commerce mondial: un accord secret pour dépecer les services publics

Les États-Unis, les pays de l’UE et une vingtaine d’autres États ont entamé à Genève des négociations sur le commerce des services. Signe particulier : ces tractations devaient restées top secrètes pendant cinq ans. WikiLeaks a réussi à lever en partie le voile sur leur contenu.

Tout devait rester entièrement secret. Rien ne devait filtrer des négociations sur l’accord sur le commerce des services (ACS) entamées depuis deux ans à l’ambassade d’Australie à Genève entre les États-Unis, l’Union européenne et une vingtaine de pays. Une vaste entreprise de libéralisation qui touche jusqu’aux services publics fondamentaux. Des mesures assurant une confidentialité totale des discussions ont été prises, dans un langage digne d’un scénario à la James Bond. Les textes établissant l’avancée des pourparlers ont été «classifiés», selon un jargon utilisé généralement pour les dossiers secret-défense. Ils doivent être «protégés de toute diffusion non autorisée» et stockés dans un système d’ordinateurs lui-même classifié et maintenu «dans un building ou un container clos» sous haute surveillance. L’objectif déclaré est que rien ne puisse transpirer du contenu de ces tractations «jusqu’à cinq ans après la conclusion d’un accord» ou la fin des négociations si celles-ci devaient finalement ne pas aboutir.

C’était sans compter sur la dextérité des lanceurs d’alerte de WikiLeaks qui sont parvenus à récupérer une partie des textes surprotégés. Ils ont publié ainsi le 19 juin sur leur site l’annexe du traité en préparation consacré aux services financiers. Ces révélations soulignent, en fait, l’ampleur de l’offensive engagée par Washington, suivi par les États membres de l’Union européenne, pour permettre aux multinationales de truster, le moment venu, le commerce des produits financiers mais aussi celui de tous les services sur les grands marchés transatlantique et transpacifique, dont les négociations, on le sait, avancent au même moment, dans la plus grande discrétion.

Contourner les résistances populaires et les réfractaires de l’OMC

Les pourparlers secrets pour parvenir à un accord sur le commerce des services (ACS) ont démarré en 2012 et leurs initiateurs entendent tout faire pour les conclure avant la fin 2015. Ils sont en fait destinés à contourner l’obstacle que constituaient les résistances de forces progressistes, de mouvements sociaux, de syndicats et de plusieurs pays en développement pour la conclusion d’un accord global sur le commerce des services (AGCS) au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Devant la paralysie du processus multilatéral lancé en 2001 dans le cadre du cycle dit de Doha de l’OMC, un groupe de pays a décidé, sous l’impulsion des États-Unis et des États membres de l’UE, d’entamer, il y a deux ans, une négociation parallèle.

Autrement dit : désavoué démocratiquement et donc sorti par la porte, l’AGCS pouvait ainsi rentrer par la fenêtre sous l’impulsion d’une cinquantaine de gouvernements. Les négociateurs autoproclamés ont l’espoir de définir dans un cadre plurilatéral des normes pour qu’elles s’imposent, à terme, comme unique référence internationale. Ils misent d’évidence sur leur poids économique – ils représentent ensemble près de 70% du commerce mondial – pour rallier en fin de compte les pays récalcitrants de l’OMC court-circuités. Le lieu géographique des tractations a simplement été transféré de quelques rues à Genève, passant du siège de l’OMC aux locaux de l’ambassade d’Australie, pays opportunément tout acquis à la libéralisation.

Principale source d’inspiration du groupe : les «experts» de la «coalition globale des services» (GSC) au sein de laquelle on retrouve, côté états-unien, les géants du secteur (banque, Internet, énergie) mais aussi, côté européen, le Medef ou le poids lourd français, Veolia (voir ci contre). Le document diffusé par WikiLeaks, qui correspond au relevé de la négociation au 14 avril dernier, révèle le forcing déployé pour banaliser le commerce des produits financiers, comme si rien n’avait été retenu des causes du krach ravageur qui s’est produit seulement sept ans en arrière.

 

Échanges financiers, 
le retour du délire

Les normes proposées dans l’annexe du texte secret consacré au commerce des produits financiers visent d’abord à restreindre la capacité d’intervention de la puissance publique et se fixent ouvertement comme objectif un modèle «autorégulateur» de la finance. Les États signataires du futur ACS ne seraient quasiment plus autorisés à légiférer pour limiter les transactions financières transfrontalières (article X 3.2.).

Au nom de la libre concurrence les «monopoles d’État en matière de fonds de pension» – traduisez : les systèmes publics de Sécurité sociale – seraient, à terme, démantelés. Même «les assurances pour calamité naturelle» se devraient de ne plus fonctionner sous contrôle public.

L’approbation de l’autorisation de produits financiers innovants est recherchée (article X 2.1.). On sait combien le laxisme organisé à cet égard a nourri la boursouflure financière qui a éclaté, il y a sept ans. « Les CDS (credit defaut swaps), qui furent considérés comme des produits innovants, ont été au cœur de la crise», fait remarquer à juste titre Jane Kelsey, professeure à la faculté d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, sur le site de WikiLeaks.

Les firmes Internet états-uniennes font pression pour transmettre sans véritable garde-fou les données de leurs clients. En particulier celles qui sont présentes dans les systèmes dits «clouds» (nuages) qui permettent de stocker des documents hors du disque dur de l’ordinateur. Cette information-là suscite depuis le jour de sa divulgation par WikiLeaks, le 19 juin, une vive réaction dans la presse allemande où les révélations d’un autre lanceur d’alerte, Edward Snowden, sur l’espionnage de masse pratiqué par la NSA (National Security Agency), avec la complicité des géants états-uniens de l’Internet, avaient déjà suscité beaucoup d’inquiétudes dans l’opinion.

 

Privatisations interdites

Les orientations du texte secret stipulent que les sociétés étrangères ne sauraient être victimes d’un traitement dit «discriminatoire». Autrement dit : elles doivent avoir accès au marché des pays signataires exactement dans les mêmes conditions que les prestataires locaux, qu’ils fournissent ou non un service public à la population.

Un géant de la fourniture d’eau ou de gaz, comme les français Veolia ou GDF Suez, aurait ainsi non seulement le droit de s’installer sur un marché tiers. Mais il pourrait aussi faire jouer une clause d’engagement au respect de la concurrence pour exiger de bénéficier de subventions d’un montant égal à celui versé par l’État en question au service public de l’eau ou de l’énergie.

Par ailleurs le retour à une nationalisation d’un service public privatisé, fût-il partiel, serait strictement interdit aux États signataires au nom des garanties accordées aux investisseurs afin de favoriser, explique-t-on, la fluidité des échanges. Ainsi deviendrait impossible une remunicipalisation de l’eau décidée en maints endroits en France comme à Paris, après la gabegie et l’explosion des factures des particuliers provoquées par les requins de la Générale et de la Lyonnaise des eaux, qui se sont longtemps partagé le marché de la capitale française.

 

Éducation, santé, transports, rien n’échapperait à l’appétit du privé

L’ACS doit s’appliquer à tous les domaines capables de fournir un service à l’échelle internationale. Selon l’Internationale des services publics (PSI), qui regroupe quelque 669 syndicats dans le monde entier, il englobe ainsi un champ immense : la fourniture transfrontière (le mode 1 de l’ex-AGCS) – telle que la télé-médecine, la formation à distance ou les paris sur Internet –, le tourisme (mode 2 de l’ex-AGCS), l’investissement étranger direct avec les principes et les conséquences que l’on vient d’exposer (mode 3 de l’ex-AGCS) et le mouvement temporaire des personnes physiques (mode 4 de l’ex-AGCS). L’objectif d’accords comme celui dont la négociation est secrètement engagée, dénonce Rosa Pavanelli, la secrétaire générale de la PSI, est «d’institutionnaliser les droits des investisseurs et d’interdire toute intervention des États dans un large éventail de secteurs».

Santé, éducation, transports, rien n’échapperait à la démarche qui accélérerait, dans des dimensions inédites, la libéralisation des services publics. Selon une logique d’écrémage par le capital privé en mal d’acquérir de nouvelles ressources dans la phase actuelle de la crise où les débouchés se rabougrissent. Il cherche à s’accaparer les secteurs financièrement les plus prometteurs. Les cheminots français en lutte ont ainsi parfaitement discerné la menace qui pourrait conduire à une polarisation des investissements privés sur les tronçons voyageurs les plus rentables quand des dizaines de voies dites secondaires et donc de gares seraient condamnées à disparaître. Le 4e paquet ferroviaire de la Commission européenne n’est certes pas dans le traité secret en cours de négociation. Il n’en épouse pas moins la ligne dévastatrice pour l’avenir des services publics et, au passage, pour… un certain mode de construction européenne. Comme on devrait le savoir au moins depuis l’élection du 25 mai l’acharnement libéral, prêt à nier la démocratie au point d’agir caché contre les intérêts des citoyens, met pourtant l’Europe en danger.

 

Publié dans Europe | Laisser un commentaire

Union européenne: Avec Juncker un grand bond en avant vers le…passé

Alors que l’UE a besoin d’une vraie rupture, le Conseil européen place à Bruxelles l’un de ses croisés du vieil ordo-libéralisme, 
qui a été premier ministre du Luxembourg durant dix-huit ans et patron de l’eurogroupe durant huit ans.

Faut-il en pleurer, faut-il en rire ? L’intronisation de Jean-Claude Juncker par le Conseil européen pour le poste de président de la Commission durant les cinq prochaines années est présentée depuis vendredi, par une armée d’eurocommunicants, comme un tournant dans l’histoire de l’UE. La désignation du chef de file du PPE (Parti populaire européen) arrivé en tête lors du scrutin du 25 mai, où fut renouvelé le Parlement européen, ouvrirait la voie au dépassement du déficit démocratique qui plombe si gravement l’Europe.

L’ennui des liftings les plus appuyés, c’est qu’ils ne peuvent faire illusion quand la façade est trop abîmée. Et le profil de l’ex-président de l’eurogroupe, ex-premier ministre luxembourgeois, n’est pas franchement affriolant. Austérité, évasion fiscale, alignement sur la pensée unique libérale, il cumule tout ce qui alimente, dans le fond aujourd’hui, le divorce avec les citoyens européens.

L’ombrageux chrétien-social luxembourgeois fut l’un de ceux qui rédigea le traité de Maastricht. Président de l’eurogroupe de 2005 à 2013, il s’est montré impitoyable dans l’application des remèdes poisons infligés aux pays endettés de la zone euro. Ce qui est à l’origine des menaces de déflation (baisse des prix et des salaires) qui rôdent aujourd’hui autour de l’Europe.

L’homme de la poursuite 
des politiques austéritaires

Au summum de la crise grecque, en 2011, il plaida la mise en place d’une agence de privatisations «sur le modèle de la Treuhand», la holding créée sur mesure pour les grands groupes allemands au moment de la réunification afin qu’ils puissent s’emparer des meilleurs morceaux industriels de l’ex-RDA. Juncker, impitoyable garant de la loi du plus fort dans le poulailler du grand marché, sait qu’il faut être du côté du manche. La chancelière allemande l’a bien compris. Elle n’aura pas attendu longtemps pour en faire son candidat afin de garantir la poursuite des politiques austéritaires. D’ailleurs, le pacte dit de stabilité fut conforté au Conseil européen. C’est seulement dans son cadre, relève le communiqué final du sommet, qu’il faudra « trouver un équilibre entre la discipline budgétaire et le nécessaire soutien à la croissance». L’allusion à la «relance», tant réclamée par François Hollande, n’a d’autre valeur que cosmétique. Le texte prône en effet bien plus sérieusement l’engagement de tous à poursuivre «des réformes de structure». Entendez les privatisations des services publics ou les dérégulations des marchés du travail déjà entamées.

Pas plus qu’il n’impulsera une réorientation économique, Jean-Claude Juncker ne sera le docteur justice qui traquera les riches particuliers et les entreprises qui grèvent tant les budgets des États européens en allant placer fortunes ou profits sous d’autres cieux. Lui qui fut pendant dix-huit ans premier ministre d’un grand-duché dont il a défendu bec et ongles les «intérêts» de paradis fiscal. Comme lorsque l’affaire Clearstream défraya la chronique française. «Nous sommes vexés, avait-il alors lancé, sans rire, que le Luxembourg ait pu être présenté comme une terre de blanchisseurs d’argent…»

Quant à l’espoir affiché d’une Europe moins intergouvernementale qu’appellent de leurs vœux les nombreux serviteurs du prêt à penser «eurofédéraliste», il relève bien davantage de l’autopersuasion que de la réalité. Juncker n’est guère programmé pour ça. Tant son principal mentor, la chancelière allemande, est convaincu qu’un engagement dans des politiques contraignantes dans la zone euro passe davantage par des pactes de fer entre États que par la délégation de pouvoirs à un gouvernement européen centralisé. «Chaque problème en Europe n’est pas un problème pour l’Europe», a martelé Merkel dans les meetings de la CDU lors de la campagne des européennes du 25 mai.

Enfin, le mode de propulsion du Luxembourgeois à la tête de la Commission ne déroge pas lui-même aux «bonnes vieilles» combinaisons dont les institutions européennes ont le secret : le ralliement du SPD allemand et des socialistes européens a été obtenu en échange de la réélection de Martin Schulz à la présidence de l’assemblée de Strasbourg. Alors que l’Europe en danger a besoin d’une vraie refondation, l’avènement de Juncker est un grand bond en avant vers… le passé.

 

Publié dans Europe | Un commentaire

Un « modèle » énergétique allemand à hauts risques… nucléaires

Les quatre groupes qui se partagent le marché de l’électricité outre Rhin « relativisent » les besoins de maintenance  de leurs centrales atomiques promises à la fermeture d’ici 2022 et exercent un chantage pour que la charge de leur futur démantèlement soit transférée au public.

Les patrons d’E.ON, RWE, EnBW et Vattenfall, les quatre groupes privés qui se partagent le marché de l’électricité outre-Rhin, viennent de faire connaître un plan de fermeture de leurs centrales nucléaires qui présente toutes les apparences d’un chantage à l’égard des autorités allemandes. En réaction au «tournant énergétique», décidé par Angela Merkel en 2011, au lendemain de la catastrophe de Fukushima, qui prévoit l’arrêt en 2022 de l’exploitation du nucléaire (aujourd’hui encore 16% de la production de courant électrique), ils avaient entamé des poursuites judiciaires contre l’État fédéral, lui réclamant des milliards d’euros de dommages. Au nom de la préservation de leur compétitivité, ils annoncent désormais être prêts à abandonner ces recours en échange de la création d’une «fondation» publique destinée à financer une grande part des frais induits par le démantèlement des infrastructures nucléaires.

Le magazine Der Spiegel, qui a révélé au milieu du mois de mai l’existence de ce marchandage, fait un parallèle très pertinent entre la technique proposée par les quatre électriciens et ces réseaux de «bad banks» instaurés au lendemain du krach boursier de 2007-2008. Comme les banques allemandes très lourdement impactées ont pu apurer jadis leurs bilans en transférant vers des instances « dépotoirs publics » les tombereaux de titres pourris qu’elles détenaient dans leur coffre, les quatre électriciens seraient dispensés de la majeure partie des frais occasionnés par le démontage et la mise en lieux sûrs des combustibles et des installations contaminées par la radioactivité. Autrement dit : les gains des opérateurs privés seraient assurés, leurs éventuelles pertes étant forcément… socialisées. Face à l’indignation qu’a suscitée cette offre, le ministre de l’Énergie et de l’Économie, vice-chancelier et président du SPD, Sigmar Gabriel, hésite. Mais il laisse aussi entendre qu’un compromis serait négociable.

 

Des incidents déjà repérés

On connaît déjà les terribles effets de l’application de l’ordo-libéralisme germanique sur le «tournant énergétique». Pour compenser l’abandon du nucléaire, les quatre champions de l’électricité ont en effet recours massivement aux combustibles les plus «rentables», le charbon et surtout le très polluant lignite. Ce qui pulse les émissions de gaz à effet de serre de Berlin (voir notre édition du 13 mai 2014). Pour l’organisation de la sortie de l’atome, l’affaire prend une dimension peut-être plus dangereuse encore quand la soumission aux lois de la rentabilité financière vient contredire certains des impératifs de la sûreté nucléaire.

Les gestionnaires des centrales, qui seront mises à l’arrêt dans les années qui viennent, considèrent en effet que des réparations ou les travaux d’entretien, jugés jusqu’alors «impératifs» pour assurer la sécurité des établissements, doivent désormais être, disent-ils, «relativisés» en fonction de la durée restante d’exploitation. De quoi soulever l’inquiétude de spécialistes comme Wolfram König, président du Bureau fédéral de protection contre les rayonnements, qui alerte : « Il ne faut surtout pas que cela conduise à privilégier la solution meilleur marché sur celle qui est la plus sûre.»

Ces craintes sont d’autant plus fortes qu’elles se nourrissent d’incidents déjà repérés. Ainsi des engagements dans des travaux de sécurisation des installations ont-ils été «relativisés» dans la centrale nucléaire bavaroise de Grafenrheinfeld. Le remplacement d’un conduit fissuré du circuit de refroidissement de l’un des réacteurs, repéré en 2010, a été annulé, l’exploitant E.ON recevant l’étonnant assentiment du Bureau bavarois de surveillance atomique. Ce qui a suscité la réaction émue d’une partie de la presse allemande. Une réparation aurait eu naturellement pour conséquence de bloquer pendant le temps nécessaire la production d’électricité sur ce réacteur et donc d’affecter la rentabilité du site.

Un autre incident du même type a eu lieu dans la centrale de Gundremmingen, localisée également en Bavière, révèle Der Spiegel du 21 mai dernier. Cette fois, c’est un rapport indiquant qu’un réacteur ne disposait pas des trois dispositifs de refroidissement de secours réglementaires, qui est traité par le mépris. Ce qui conduit un responsable anonyme interrogé par le magazine à faire part de son indignation : «Jadis, c’étaient les techniciens qui décidaient si quelque chose devait être amélioré ou remplacé. Aujourd’hui, ce sont les directions financières… »

La démarche des Konzerne colle à la logique qui les conduit à exiger le transfert de la majeure partie des frais de sortie du nucléaire sur la puissance publique. «Si elle entend imposer des mesures coûteuses en matière de sûreté nucléaire, qu’elle le fasse mais à ses frais», disent en substance les maîtres chanteurs de la bande des quatre. Grâce à la «bad bank» nucléaire à la charge des contribuables et des usagers ordinaires dont la facture d’électricité ne cesse déjà de flamber.

Les défis de la transition énergétique sont incompatibles avec les logiques ordo-libérales et ses diktats de la «compétitivité». Ils appellent, de fait, un dépassement des lois du marché et donc une maîtrise publique de l’énergie en Allemagne comme en Europe.

 

Publié dans Allemagne | Laisser un commentaire

L’Alternative pour l’Allemagne patauge dans le marigot brun

En dépit des efforts de ses dirigeants pour donner à leur parti un brevet de respectabilité la formation anti-euro chasse sur les terres xénophobes de l’extrême droite la plus conventionnelle.

L’extrême droite allemande pourrait faire sensation outre Rhin à l’occasion du scrutin du 25 mai en raflant entre 5 et 7 sièges de députés européens. L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) lancée, il y a tout juste un an par d’anciens membres de l’aile droite du parti chrétien démocrate, avait déjà créé la surprise, en ne ratant son entrée au Bundestag (4,7%) en septembre dernier que de quelques milliers de voix.

La sortie de l’euro reste le premier et le principal étendard du parti. Cette revendication est portée au sein de la classe dirigeante par les milieux les plus conservateurs qui considèrent la monnaie unique comme une entrave à l’expansion de l’économie germanique.

Chef de file du parti, l’économiste Bernd Lucke, comme l’ex patron des patrons  allemands, Hans Olaf Henkel – numéro deux sur la liste de l’AfD aux européennes – déploient beaucoup d’efforts pour banaliser le profil de leur formation. Ils clament bien haut et fort qu’ils refusent un système européen qui conduirait « le contribuable allemand à payer pour la dette grecque, portugaise ou espagnole ». Mais qu’on ne vienne surtout pas les mettre sur le même plan qu’une extrême droite n’hésitant à se référer au néonazisme comme le parti nationaliste (NPD), l’union populaire (DVU) ou les Republikaner.

Pourtant le tropisme est bien là. Et la position anti-euro n’y est pas franchement étrangère. Elle qui fleure son pesant de nationalisme et de mépris contre les métèques du sud de l’Europe, ouvre la porte à des dérives plus ouvertement xénophobes. Lucke et Henkel n’y résistent d’ailleurs pas eux-même. Le premier quand il affirme que les migrants constituent une « sorte de lie qui s’incruste pour toute une vie dans nos systèmes sociaux». Le second quand il place la Turquie dans son collimateur, dénonçant l’absence de liberté qui y règne «comme dans tous les pays musulmans.»

Les militants, eux, ne s’embarrassent d’aucune précaution pour développer un argumentaire raciste. Comme au congrès, destiné à lancer la campagne des européennes de l’AfD en mars dernier. « Les autres partis sont favorables à l’immigration uniquement parce qu’ils veulent que les allemands se dissolvent dans une grande bouillie européenne,» a lancé ainsi le chef de file de l’AfD de Basse Saxe, Armin Paul Hampel. A Leipzig des membres du parti mobilisés dans un quartier contre la construction d’une mosquée ont jeté sur le chantier du bâtiment des pics ornés de têtes de cochon.

L’organisation de jeunesse de l’AfD vient de lancer une campagne alimentée des clichés anti-féministes, anti-homosexuels, anti-mariage gay les plus éculés, en des termes que ne pourrait les réactionnaires les plus ultra. D’où d’ailleurs une vague d’entrisme d’ex militants néonazis. Tout à sa stratégie de banalisation, Bernd Lucke cherche bien à la contenir. Mais une chronique régulière dévoilant, dans la presse allemande, ces passages de personnels bruns vers l’AfD illustre la perméabilité des frontières avec la «vieille» extrême-droite.

 

Publié dans Allemagne, Europe | Tagué | Laisser un commentaire