Smic: « Le besoin d’une autre Europe résonne au sein du modèle allemand»

Entretien consacré à la loi prévoyant l’introduction d’un salaire minimum outre Rhin à partir de 2015, paru dans l’humanité dimanche du 15 au 21 mai 2014 

 

Durant les négociations qui ont eu lieu pour former un gouvernement de grande coalition entre la CDU et le SPD, l’instauration d’un smic a été présentée comme une avancée phare obtenue par les sociaux démocrates. Est-ce la priorité sociale que les syndicats et les salariés allemands attendaient?

Bruno Odent. Dans un pays où les réformes Hartz, engagées, il y a dix ans, ont provoqué l’irruption d’un phénomène massif de travailleurs pauvres et où un volant très important de salariés, jadis bien couverts par les conventions collectives, a été happé par la précarité, l’attente d’une législation en faveur d’un salaire minimum, était très forte. Ce fut l’un des thèmes majeurs de la campagne de l’élection du Bundestag l’an dernier. L’instauration de ce Smic était portée effectivement par le SPD qui, au passage, reprenait une proposition soutenue depuis des années par Die Linke. Mais la chancelière avait très habilement laissé entendre qu’elle-même n’y serait plus hostile.

Le problème c’est le passage à l’acte. La récente proposition de loi du gouvernement visant à instaurer un salaire minimum national à partir de 2015 tient en effet beaucoup d’un marché de dupes. D’abord parce que la loi ne s’appliquera pas avant 2O17. Jusqu’à cette date toutes les branches qui possèderont encore des minimas salariaux inférieurs au montant horaire du Smic, soit  8,50 euros bruts,  pourront bénéficier d’une exemption. Au moins 15 branches sont concernées. Plusieurs centaines de milliers de salariés seront donc privés de Smic jusqu’en … janvier 2017.

Quant à la rémunération des futurs Smicards – déjà fixée à un niveau sensiblement inférieurs au montant actuel du Smic français (9,53 euros ) – elle doit être gelée à 8,50 euros jusqu’en 2018. Date à laquelle une commission tripartite (Patronat, syndicat et experts) devrait se réunir pour trancher ou non en faveur d’un éventuel « coup de pouce ».

Plus grave, le texte présenté par Andrea Nahles, la ministre du travail SPD, du gouvernement Merkel, prévoit d’autres exemptions avec un caractère durable,  au-delà donc du délai de 2017 que je viens d’évoquer. Seront exclus du SMIC : les jeunes de moins de 18 ans et les chômeurs de longue durée pendant une période de 6 mois après qu’ils ont retrouvé du travail. Et des députés CDU entendent déposer un amendement, lors du passage de la loi au Bundestag, dans les semaines qui viennent,  pour porter la limite cette « période  jeune sans smic » à 23 ans.

Berlin s’est vu pourtant décerné un satisfecit assez généralisé pour l’adoption de ce nouveau salaire minimum ?

Bruno Odent. Oui, de Bruxelles à Paris et jusqu’au Fonds Monétaire Internationale (FMI), on s’est bruyamment félicité d’un changement de pied allemand. Les commentateurs les plus autorisés ont décrété que Berlin répondrait enfin aux sollicitations pour stimuler sa demande intérieure. Ce qui serait salutaire pour les économies européennes et états-uniennes.

En fait la chancelière donne quelques gages mais ne déroge pas à sa ligne toute dévouée aux intérêts mercantiles et financiers des grands groupes exportateurs germaniques. Au plan intérieur elle continue de s’inscrire dans une logique dite de modération salariale. Comme elle répète de sommet en sommet à ses partenaires européens que des réformes de structure – entendez l’application à la lettre de politiques austéritaires – sont le seul moyen de sortir des problèmes.

Pourtant le «modèle» est lui-même en crise. Les contradictions s’aiguisent. Le « tournant énergétique » fait grimper la facture d’électricité des citoyens ordinaires et… les émanations de gaz à effet de serre. Le marché intérieur reste léthargique. Le pays se dépeuple sous l’effet d’une profonde crise démographique. L’espoir vient des résistances qui émergent aujourd’hui face à ces terribles dysfonctionnements. Et le débat que suscite le Smic est bien plus important que son application concrète caricaturale.

Comment apparaissent ces dynamiques nouvelles et quel rôle joue donc ce débat sur le Smic?

Bruno Odent. Une partie du mouvement syndical – celle qui s’est montré la plus conséquente avec la nécessité de rompre le traditionnel cordon ombilical avec la social-démocratie – est frustrée, voire indignée par la fuite en avant dans laquelle s’inscrit la grande coalition. Ainsi Frank Bsirske, le président de la fédération des services (Ver.di) (plus de deux millions d’adhérents) dénonce avec humour, à propos de la proposition de loi instaurant le Smic, « la préservation d’un droit acquis au dumping social » et  exige de porter immédiatement le Smic à 10 euros. Le dirigeant syndical est à la pointe des tentatives dévouées à la reconstitution des forces d’un mouvement syndical, jadis très puissant mais terriblement  affaibli par les réformes inscrites sur le fameux agenda 2010 de l’ex chancelier Schröder.

Ce regain de combativité trouve sa traduction sur le plan revendicatif. Dans les secteurs où les négociations salariales ont démarré des hausses comprises entre 3% et 5% sont exigées. Des débrayages réguliers ont lieu dans la fonction publique. Les travailleurs de la chimie viennent d’obtenir des augmentations de 3,5% pour l’année en cours.

Au niveau politique le co-président de Die Linke, Bernd Riexinger, qui réclame comme Bsirske  un Smic à 10 euros, a décidé de porter plainte devant la cour constitutionnelle.  Car l’instauration d’un régime sans Smic pour les jeunes et les chômeurs de longue durée constitue, de fait, une violation de l’égalité de traitement de chaque citoyen garanti par la loi fondamentale.

Ces mouvements qui s’esquissent outre Rhin peuvent-ils s’articuler aux luttes des salariés européens pour mettre en échec l’Europe austéritaire ?

Bruno Odent. Bien sûr. Et c’est là un formidable facteur d’espoir. Les rapports de force ont si favorablement évolué au sein du syndicat DGB depuis le début de la crise de l’euro que plusieurs  propositions de son aile la plus combative ont trouvé force d’expression dans des déclarations confédérales. Dès 2011 le syndicat a dénoncé ainsi ouvertement, dans une Résolution sur la Grèce, la dépendance des états à l’égard des marchés financiers. Il propose de court-circuiter ces derniers, moyennant la création d’une banque publique européenne autorisée à se refinancer directement auprès de la BCE (à des taux donc presque nuls). Et le DGB avance depuis début 2013  un « plan Marshall » pour l’Europe qui prend l’exact contrepied des politiques restrictives imposées par Berlin et dénonce même explicitement les «réformes structurelles », si chères à la chancelière.

Les syndicalistes et les dirigeants politiques vraiment engagés à gauche comme ceux de Die Linke, sont inquiets des risques de déflation. L’an dernier le salaire réel des  travailleurs allemands a légèrement baissé, selon les chiffres communiqués récemment par l’office fédéral des statistiques, Destatis. De quoi accentuer la léthargie du marché intérieur. Au pire moment. Car les commandes à l’industrie exportatrice ont tendance à s’essouffler, sur fond de ralentissement des pays émergents et surtout d’étranglement d’une zone euro, asphyxiée par les plans d’austérité. Le besoin d’une autre Europe et d’un autre euro résonne ainsi au cœur même du «modèle».  

Entretien réalisé par Vadim Kamenka

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Nochten, la folle expansion d’une soufflerie de gaz à effet de serre

Les records allemands d’émission de CO2 illustrent les contradictions de la libéralisation du marché européen de l’électricité, si fortement copié du « modèle » énergétique promu par Berlin. Visite guidée d’une mine de lignite à ciel ouvert en pleine extension, et chez ceux qui y résistent.

On ne peut pas les manquer. Les colonnes de fumée de Boxberg sont visibles à dix kilomètres à la ronde. Le centrale thermique, tel un monstrueux animal tapi dans la campagne, digère le lignite extrait de la mine à ciel ouvert voisine de Nochten. Elle participe à pleine chaudière de la frénésie des grands producteurs d’électricité pour les combustibles carbonés (lignite et charbon), devenus très rentables sur le marché européen libéralisé de l’énergie. Le « tournant énergétique » allemand, accéléré à partir de 2011 avec l’abandon progressif du nucléaire, vire ainsi au cauchemar écologique, l’Allemagne augmentant désormais d’année en année ses rejets de CO2. 

Boxberg est en plein boom. D’une puissance globale de 2 575 mégawatts, exploitée par le groupe suédois Vattenfall, l’un des quatre gros électriciens qui se partagent le marché germanique, la centrale a mis en service en 2012 une quatrième tranche de production. Elle a rejeté à elle seule, l’an dernier dans l’atmosphère, 19,2 millions de tonnes de gaz à effet de serre, soit 21% de plus que l’année précédente (1). Et Vattenfall vient d’obtenir du ministre-président du Land de Saxe, Stanislaw Tillich (CDU), l’autorisation d’étendre le périmètre d’exploitation du lignite sur plusieurs dizaines de milliers d’hectares supplémentaires. Signe d’une stratégie de long terme, donc durable (sic), l’exploitation de Nochten 2 devrait battre son plein dans le courant de la prochaine décennie.

 L’expulsion de quelque 1 700 personnes est programmée

« L’Allemagne est devenue de loin championne d’Europe des émissions de CO2 et Boxberg est dans le peloton de tête du championnat allemand », ironise Friederike Böttcher, animatrice de Strukturwandel (transformation structurelle), une alliance d’associations qui combattent les projets d’extension de la mine. La jeune femme a dressé avec d’autres militants à Neustadt, à la périphérie de Nochten 2, une sorte de camp de base de la résistance à l’extension de la mine. Elle insiste : « Le lignite, aux propriétés calorifères plus limitées que le charbon, est de loin le combustible fossile le plus polluant. »

La destruction de plusieurs villages et l’expulsion de quelque 1 700 personnes sont programmées. Les maisons, les fermes, les écoles, les églises, tout doit être avalé par les «Bagger», ces insectes mécaniques géants déjà en pleine action sur Nochten 1. Leurs têtes en forme de roues surmontées de bennes extractives, grandes comme des camions, engloutissent, heure par heure, des milliers de tonnes de combustible qu’elles recrachent sur des tapis roulants. Des wagons installés sur un vaste réseau ferré interne les transporteront ensuite jusqu’aux chaudières de la centrale.

« Le tournant énergétique est devenu un tournant vers le lignite. Et tout ça pour que Vattenfall puisse faire son beurre. » Edith Penk ne mâche pas ses mots. À la pointe du mouvement de résistance à l’extension de la mine à ciel ouvert, elle nous reçoit en ce 30avril, sous la tonnelle devant sa maison. Elle désigne du doigt à la ronde les champs et les habitations environnants : « Voyez là, lance-t-elle, les villages de Rohne, Mulkewitz et Schleife. Tout doit être anéanti. »

Aujourd’hui à la retraite, madame Penk, qui a travaillé pendant trente ans comme éducatrice dans l’école locale, est née dans cette maison dont la destruction est programmée. Elle participait encore à une manifestation le 27 avril dans Rohne avec le soutien des associations du « Strukturwandel » et de Kathrin Kagelmann (Die Linke), députée de la circonscription au Parlement de Saxe. Battante, elle est devenue avec son fils Christian une des figures du mouvement de résistance.

Les dégâts sur la haute atmosphère avec leurs conséquences pour le réchauffement climatique ne sont « pas les seuls crimes perpétrés contre la nature et les hommes », relève Edith Penk, qui évoque ces émissions de particules fines si importantes avec le lignite et si nocives à la santé des populations « les jours où elles stagnent parce qu’il n’y a pas d’air ».

Avec la lutte, chez les Penk on s’est pris de passion pour la défense de la biodiversité. Christian accepte de nous emmener dans la zone interdite sur le front de la mine à ciel ouvert, pour nous montrer comment se prépare l’extension de l’exploitation des couches souterraines de lignite. Avec le permis spécial, obtenu sur insistance des habitants riverains, pour qu’ils puissent continuer à jouir de la lande et de la forêt voisine, nous allons sillonner les chemins de terre, croisant de gros engins de chantier et des semi-remorques chargées d’arbres coupés, évacués. Christian stoppe brusquement sa voiture devant un chêne bicentenaire, un massif de myrtilles, très rares et inscrites sur les registres de l’office fédéral de protection de la nature. « Tout cela, s’indigne notre guide, va devenir un désert avant même que d’être englouti par les engins de la mine. »

Nous allons bien vite comprendre le sens de sa remarque. Le long de vastes tranchées forestières où ont été arrachés pins, hêtres, chênes et bouleaux, est installé un réseau de canalisations géantes. Elles sont reliées à des puits installés environ tous les cent mètres d’où l’eau de la nappe phréatique est remontée et évacuée. Il s’agit d’assécher les couches profondes d’argile, puis de lignite pour mettre la mine hors d’eau. Plus nous nous approchons du front d’exploitation et plus la végétation se dessèche. Et l’on finit par fouler le sol d’une sorte de désert, quelques centaines de mètres avant d’atteindre le rebord de la mine. Comme un avant-goût du paysage lunaire qui va s’offrir alors à nos yeux sur dix kilomètres avec, en arrière-plan, les cheminées fumantes de la centrale de Boxberg.

Une «com.» verte qui ne fait pas illusion parmi les autochtones

Sur la défensive, la direction de Vattenfall invoque le besoin d’étendre l’exploitation compte tenu de la demande d’électricité sur le marché. Et pour donner le change, elle met en avant sa politique… environnementale invoquant « un chantier de remise en culture systématique » sur les lieux mêmes de la mine, les nouvelles terres avalées par les insectes mécaniques à l’œuvre servant à boucher partiellement les trous laissés béants dans le paysage. Elle brandit même fièrement son Findlingspark, installé tout près de la centrale. Des roches dures parmi les sédiments emmenés dans la région à l’ère glaciaire sont les vedettes de ce parc d’attractions planté de buissons et d’espèces végétales rares censés appartenir au patrimoine botanique de la région.

Cette «com.» verte ne fait pas franchement illusion parmi les autochtones. À l’évocation du Findlingspark, Christian Penk ne peut réprimer son agacement. Sa lèvre tremble : « Un piège à touristes, une hypocrisie sans nom, lâche-t-il. Les arbres, sur les argiles ou les sols pauvres, remis en place, ne reviendront pas avant trente ou quarante ans, au mieux. » Engagées elles aussi sur le « front » touristique, les autorités régionales tentent de vendre la Lausitz comme un nouveau paradis lacustre grâce à la transformation des trous géants laissés par les mines en lacs artificiels. Mais des difficultés techniques redoutables et des glissements de terrain intempestifs – jusqu’à l’engloutissement récent d’une partie d’un village – repoussent sans cesse l’inauguration du projet.

Un procès à l’issue incertaine vient d’être engagé contre Vattenfall par toutes les associations régionales de protection du climat et de défense de l’environnement. Nous reconduisant sur le bord du chemin, les Penk n’en gardent pas moins espoir. Ils affichent, en tout cas, tout sourire, leur désobéissance tranquille : « Soyez-en sûr, nous ne nous rendrons pas.»

(1) Un boom analogue sur le lignite 
est repérable dans les trois régions d’extraction du combustible, la Lausitz, aux confins 
du Brandebourg et de la Saxe, tout près 
de la frontière polonaise, la région au nord 
de Leipzig et une autre plus à l’ouest, 
près de Cologne, en Rhénanie.

 

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Pourquoi le modèle ordolibéral allemand est un modèle polluant

Le «tournant énergétique» a été conçu dans le respect absolu des dogmes d’un système qui laisse les mains libres au marché et donc aux plus gros acteurs du secteur.

Le «tournant énergétique» (Energiewende) devait constituer un saut historique placé volontairement sur le même plan qu’un autre tournant (Wende) qui désigna jadis la réunification. Seulement la formule ordolibérale adoptée par Berlin pour en organiser la mise en œuvre débouche aujourd’hui sur des contradictions toujours plus insupportables. Alors qu’elle est censée faire passer l’Allemagne sous le régime des énergies renouvelables à l’horizon 2050, elle vient de la propulser dans le fauteuil de champion d’Europe haut la main de la production de gaz à effet de serre, avec quelque 951millions de tonnes de CO2 rejetées en 2013, soit 11 millions de tonnes de plus que l’année précédente. D’un autre côté, les mêmes normes font exploser la facture des usagers ordinaires avec un kilowatt/heure dont le prix moyen oscille désormais autour de 28 centimes d’euros (contre moins de 14 en France). Ce qui n’est pas sans miner le soutien populaire à une transition énergétique pourtant cruciale, pour l’Allemagne comme pour l’Europe.

La formule adoptée par le gouvernement Merkel II en 2011, au moment de la catastrophe de Fukushima, visait à organiser la sortie du nucléaire d’ici à 2022 en confortant les mesures, déjà prises au début des années 2000, pour la promotion de l’éolien, du solaire et de la biomasse. La loi du marché d’un secteur énergétique, déjà totalement aux mains d’acteurs privés, n’est pas seulement restée la référence, elle fut aussi intronisée comme outil de promotion «naturelle» du renouvelable.

La fin du recours aux centrales atomiques ne constituait pas a priori un handicap majeur, même s’il a fallu compenser la perte du nucléaire, qui a pour qualité non négligeable de n’émettre aucun gaz à effet de serre. En effet, en 2011, seulement un peu plus de 20% de la production d’électricité était d’origine nucléaire outre-Rhin (contre près de 80% pour la France).

Le schéma retenu pour négocier «le tournant» prévoit une montée en puissance des renouvelables, combinée au maintien d’un solide réseau de centrales conventionnelles suffisamment flexibles pour alimenter immédiatement le réseau en cas de mauvaise météo (absence de vent ou (et) de soleil). «L’utilisation de centrales au gaz qui rejettent peu de CO2 dans l’atmosphère aurait dû être privilégiée pour organiser cette complémentarité», plaide-t-on à la fédération des Amis de la terre à Berlin. Or, parmi les énergies fossiles, la compétitivité du gaz est largement battue par celle des centrales au lignite ou au charbon (plus de 45% de la production d’électricité allemande). La faiblesse des cours de ces combustibles a donc poussé les électriciens privés vers le plus rentable. C’est pourquoi les quatre grandes compagnies qui se partagent l’essentiel du marché de l’électricité, Eon, RWE, Vattenfall et Enbw, ont décidé d’investir dans des centrales au lignite ou au charbon, fermant une partie (10% en 2013) de leurs centrales à gaz peu polluantes.

Autre effet pervers du corset libéral : la bourse européenne des certificats d’émissions de CO2, censée organiser la lutte contre le réchauffement climatique en harmonie, elle aussi, avec la doxa de l’économie de marché, a conforté le choix de «compétitivité» des grands acteurs du marché allemand de l’énergie en faveur des combustibles carbonés. Car ces certificats ou «droits à polluer» se négocient aujourd’hui à vil prix (autour de 6 euros la tonne de CO2 contre plus de 20 au moment de leur émission, en 2008) suite à l’effondrement de leur valeur induit par le ralentissement de l’activité
en Europe.

Pour les électriciens et les grands groupes industriels allemands, la régulation ordolibérale du «tournant énergétique» s’est apparentée à un traitement sur mesure.
Au nom du maintien de leur compétitivité, ils ont été exemptés du financement de la prime à l’installation des énergies renouvelables, définie par
la loi EEG (Erneuerbare Energie Gesetz). Ce qui a donc alourdi d’autant la facture d’électricité des usagers ordinaires. «Autrement dit : on a instauré un modèle qui permette, à coup sûr, de socialiser les pertes et de privatiser les profits», relève la députée du Land de Saxe, Kathrin Kagelmann (Die Linke). Et l’addition est d’autant plus salée qu’elle touche, précise Kagelmann, des salariés ou des retraités ordinaires «déjà installés dans la précarité ou la pauvreté sous l’effet des réformes antisociales de ces dix dernières années».

Enfin, comble de la soumission du «tournant énergétique» aux logiques libérales : certains investisseurs ont été tentés de spéculer sur l’énergie renouvelable. Les propriétaires d’éoliennes ou d’installations photovoltaïques peuvent en effet écouler leur production d’électricité à un prix garanti pendant vingt ans. Une aubaine pour quelques agioteurs qui ont fait miroiter des rendements de 8% à 12% pour les titres investis dans le secteur. Jusqu’à éclatement d’une bulle, comme vient de le vivre la société Prokon qui fait pourtant partie des 5 plus gros fabricants d’éoliennes du pays. Elle a dû se déclarer en faillite le 2mai, ruinant au moins partiellement quelque 75 000 petits porteurs qui ont perdu jusqu’à 70% de leur mise, et laissant au moins 150 employés sur le carreau.

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« Tournant énergétique »: la quadrature du cercle de Sigmar Gabriel

Le président du SPD, devenu titulaire d’un super-ministère de l’Énergie et de l’Économie, veut réduire la facture d’électricité des citoyens ordinaires en confortant les privilèges des Konzerne.

 Le vice-chancelier et président du SPD, Sigmar Gabriel, à qui a été confié en décembre dernier un super-ministère de l’Économie et de l’Énergie au sein du gouvernement de grande coalition (CDU/SPD), reste prisonnier des logiques qui minent le terrain du «tournant énergétique». Face au mécontentement de plus en plus perceptible que provoque l’envolée des factures d’électricité des particuliers, il a lancé un ajustement de la loi EEG (Erneuerbare Energie Gesetz), destinée, on le sait, à stimuler la mise en place d’éoliennes, de plaques photovoltaïques ou de centre biomasse. Le « toilettage » adopté doit permettre de plafonner le nombre des nouvelles installations « renouvelables ». Il en espère un ralentissement de la progression de la « prime EEG » qui croît depuis trois ans de façon quasi exponentielle.

La démarche inquiète les associations de défense de l’environnement. Car le ministère a annoncé qu’il renvoyait à 2025 (au lieu de 2020) l’objectif de couvrir à plus de 40% la production d’électricité par recours aux énergie verte. Il est prévu un plafonnement des nouvelles infrastructures. Si le processus engagé est présenté comme un moyen de refroidir une frénésie chaotique autour du renouvelable, il n’est pas acquis que cela suffise à enrayer la flambée des factures d’électricité. Car Sigmar Gabriel, qui dénonçait pourtant durant la campagne de l’élection du Bundestag de septembre 2013 les « privilèges » des grands groupes exonérés de prime à l’installation des renouvelables (EEG), a cédé à la pression de la fédération de l’industrie allemande (BDI). Au nom de la préservation de leur compétitivité près de 2 000 entreprises resteront ainsi totalement ou partiellement exonérées. Et la charge continuera naturellement d’être transférée sur les épaules des usagers ordinaires.

Mieux : Gabriel a défendu bec et ongles le bien-fondé de ce dispositif face au commissaire européen à la Concurrence, Joachim Almunia, qui s’inquiétait de la distorsion de concurrence que les règles du «tournant énergétique» induisaient ainsi en faveur des Konzerne. Bruxelles s’est finalement rangé aux arguments du ministre et de la puissante BDI qui est aussi… l’un des plus efficaces lobbyistes auprès de la Commission.

Aubaine pour les Konzerne, ce système à plusieurs vitesses est pourtant pour le moins vicié. « Les grands groupes réussissent à gagner deux fois en termes de compétitivité », explique Christian Redl, un des dirigeants du think tank berlinois Agora Energie Wende et auteur d’un rapport sur les « paradoxes du tournant énergétique allemand ». Non seulement les Konzerne ne payent pas la prime EEG mais ils peuvent négocier directement l’achat de courant électrique au prix de gros à Leipzig auprès d’une bourse d’échanges de l’électricité, mise en place à la suite de la libéralisation du secteur enclenché au niveau européen. Les cours peuvent y atteindre des niveaux dérisoires (jusqu’à des prix négatifs, les fournisseurs d’électricité payant pour se débarrasser de leur courant électrique en excès) quand les éoliennes portées par des vents forts tournent à plein régime ou quand les chaudières des centrales à lignite sont chauffées à blanc.

Le « tournant énergétique » qui promet de continuer de faire exploser la facture d’électricité des usagers ordinaires, permet ainsi aux Konzerne de s’affubler en même temps d’un très gros avantage de compétitivité sur leurs concurrents européens. Et d’accentuer leurs performances à l’exportation. Même les quatre grands fournisseurs d’électricité, exonérés eux aussi de taxe EEG, profitent du système, l’Allemagne affichant un très net excédent dans le commerce de l’électricité sur ses voisins européens, France comprise. L’alignement du ministre social-démocrate ne permet pas d’évidence de résoudre, pour l’heure, les contradictions qui émergent avec tant de force. Celles-ci illustrent pourtant l’urgence tant du besoin d’une véritable Europe de l’énergie que de protection du climat. Dans des secteurs où un dépassement du marché frappe à la porte.

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La conquête de l’Est, au coeur de la compétitivité allemande

Les groupes germaniques se sont servis de l’arme monétaire, le mark puis l’euro fort, pour se saisir des fleurons des économies d’Europe orientale. En les intégrant à leur chaîne de production, ils s’assurent 
le titre de champions du monde des exportations. Contre les besoins de coopération et de solidarité européennes.

C’est en Europe centrale et orientale (Peco) que se situe l’un des secrets du renforcement de la domination des Konzerne, les grands groupes exportateurs germaniques, sur l’ensemble de l’Union européenne. Dès le lendemain de l’écroulement de l’ex-RDA et des pays socialistes étatistes, ils se sont appuyés sur la politique du mark fort pour faire leurs emplettes à bon compte de l’autre côté de l’ex-rideau de fer. Ils ont pu ainsi se saisir des fleurons de l’industrie locale qu’ils se sont appliqués à transformer en filiales. Dotées d’une main-d’œuvre low cost mais hautement qualifiée, ces entreprises leur fourniront les pièces détachées qui seront assemblées sur les sites opportunément préservés du centre de production allemand.

 

Travailler sur des pièces achetées 
à vil prix en couronnes tchèques

Si Volkswagen, par exemple, paye ses équipes qui travaillent dans les usines de son cœur historique à Wolfsburg bien mieux que celles de Renault, il les fait travailler sur des pièces achetées à vil prix en couronnes tchèques aux ateliers de Skoda, devenu filiale à 100% 
du constructeur automobile.Avantage de ce type d’expansion industrielle : les berlines ou les machines-outils montées outre-Rhin à partir de marchandises importées vont pouvoir bénéficier d’un prix d’autant plus compétitif sur le marché mondial qu’elles resteront estampillées du précieux label de qualité attaché au «made in germany». D’année en année, le processus n’a cessé de s’amplifier.

En 1995, on trouvait déjà 32% de produits importés (pour l’essentiel d’Europe orientale) dans les exportations allemandes. On était passé en 2006 à 45%, date à laquelle l’office fédéral des statistiques Destatis a curieusement cessé de se livrer à ce type de mesure. Il n’est pas difficile néanmoins de repérer combien cette évolution s’est encore amplifiée depuis, 
au rythme de l’intensification des relations commerciales entre l’Allemagne et les Peco (nos cartes). L’arme monétaire est toujours 
le vecteur clé de cette conquête de l’Est 
pour les Konzerne. L’euro fort a simplement pris le relais du mark fort.On saisit ainsi la raison de fond de l’inflexibilité de Berlin à l’égard de ses partenaires quant au respect des règles de fonctionnement monétaristes de la BCE. La démarche imprègne la classe dirigeante allemande, qui s’appuie sur l’expérience des dernières décennies, depuis la mise en coupe de l’ex-RDA après l’adoption d’une union monétaire interallemande, en 1990, jusqu’à donc l’intégration économique de l’ex-Hinterland est-européen, en passant même par les positions récemment acquises toujours plus à l’Est, en Russie, où l’Allemagne est le premier investisseur occidental.

 

Transformer toute l’UE 
en terrain de chasse des Konzerne

Pas étonnant dès lors qu’un débat se soit instauré dans ces milieux dirigeants à la faveur de la crise de l’euro. D’aucuns ont craint que les mécanismes de soutien aux pays en difficulté puissent constituer l’ébauche de transferts intereuropéens. Une majorité s’est satisfaite de la politique de la chancelière, Angela Merkel, qui a considéré que la politique de l’euro fort pouvait être suffisamment verrouillée au plan européen.

Toutefois une minorité bruyante est apparue, convaincue, comme l’ex-patron des patrons de la Fédération des industriels (BDI), Hans-Olaf Henkel, que la sauvegarde de l’arme monétaire au service des Konzerne passait par un… retour au mark. Aux yeux du numéro deux sur la liste de l’Alternative pour l’Allemagne, l’extrême droite xénophobe allemande, promise malheureusement, semble-t-il, à une percée aux élections européennes, l’appréciation d’un deutsche mark retrouvé ou d’un «euro du Nord» permettrait de conforter les positions acquises dans l’Hinterland est-européen. Et même de mieux transformer toute l’UE, France comprise, en terrain de chasse des Konzerne.

Il suffit d’observer les logiques d’aménagements industriels induites par la mise sous tutelle des Peco, le plus souvent très éloignées, voire contradictoires avec leurs besoins, pour comprendre combien cette «insertion» à l’empire des Konzerne est dommageable et combien une version accélérée par un éventuel éclatement de la monnaie unique aurait des conséquences encore plus préjudiciables. Alors que la déflation menace, l’Europe a besoin de cet euro radicalement transformé que craint si fort le grand patronat allemand.

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La menace de la peste de la déflation ébranle le dogme de l’euro fort

Alors que le virus austéritaire étend ses ravages déflationistes, le président 
de la BCE envisage, pour la première fois, d’agir contre l’appréciation de la devise. Cette rupture avec l’othodoxie monétariste constitue un formidable encouragement à changer vraiment l’euro ( article paru dans l’humanité du 17 avril 2014).

Le taux de change très élevé de l’euro, qui caracole depuis le début du mois d’avril entre 1,38 et 1,40 dollar, rend Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), de plus en plus fébrile. Pour la première fois, il a reconnu le 12 avril à Washington à l’occasion des réunions de printemps des institutions financières internationales (FMI et Banque mondiale) que le phénomène n’était pas signe de bonne santé de la zone euro mais pouvait au contraire lui porter des préjudices terribles, en accélérant la propagation de la peste de la déflation.

Le président de la BCE juge en effet que la montée de la monnaie unique contribue à la langueur de la hausse des prix dans la zone euro (seulement 0,5% en mars dernier contre 0,7% le mois précédent). Un euro fort déprécie en effet le coût des produits importés. Ce qui fait mécaniquement baisser les prix sur les marchés européens. D’après les calculs des services de la BCE, l’appréciation de la devise européenne depuis le début de l’année 2013 aurait contribué à réduire ainsi le taux d’inflation de 0,5 point. Et Mario Draghi se dit prêt à intervenir : «Une poursuite de l’appréciation du taux de change de l’euro, a-t-il dit à Washington, pourrait nécessiter une action monétaire.»

Cette attitude à l’égard d’un euro «anormalement fort» prend d’autant plus de relief qu’elle est tout à fait neuve. Jamais le banquier central en exercice ou ses prédécesseurs n’avaient fait la moindre allusion de ce type. Et cela pour une raison évidente : l’euro a été conçu comme une monnaie forte, destinée à attirer le maximum de capitaux sur les places financières du Vieux Continent. Les États-Unis, qui jouent du dumping monétaire en s’appuyant sur les privilèges du dollar, peuvent ainsi pousser vers le haut le cours de la devise européenne alors que, paradoxe, l’Europe affiche une croissance léthargique.

Surtout, le dogme de l’euro fort nourrit, en interne, le virus déflationniste. Celui-ci prospère sur les politiques austéritaires, présentées comme le moyen d’assainir les finances publiques des États membres, singulièrement celles des pays d’Europe du Sud, placés depuis des mois au pain sec et à l’eau par une troïka composée de l’UE, du FMI et de… la BCE. Étranglant les salaires, tuant l’emploi, ces politiques restrictives provoquent un effondrement du pouvoir d’achat, donc de la demande intérieure, donc des prix puis des investissements, poussant ainsi la zone euro dans une spirale infernale.

Exportations européennes pénalisées

Si l’euro fort réduit le prix des produits importés, il pénalise lourdement la compétitivité des exportations européennes. Des pays comme la France, spécialisés dans les productions «moyenne gamme», sont plus particulièrement touchés par le renchérissement de la monnaie unique. L’Allemagne, dont les entreprises sont davantage positionnées sur les produits «haut de gamme», en souffre moins, et les Konzerne ,ses grands groupes, en tirent même souvent avantage. Grâce à l’euro fort ils ont pu en effet acquérir à très bon compte des entreprises dans leur «Hinterland» est-européen. Les pièces qu’ils peuvent y facturer à vil prix en devise locale sont en effet importées puis montées et assemblées outre-Rhin avant d’être exportées sur le marché mondial avec l’estampille «made in Germany».

Du cousu main pour la compétitivité des champions du monde de l’exportation. Et on comprendra, au passage, pourquoi Berlin reste si déterminé à imposer à ses partenaires le respect des dogmes monétaristes et restrictifs, d’ailleurs déduits pour l’essentiel de ceux de l’ex-Bundesbank. Seulement aujourd’hui l’exacerbation des contradictions induites par ce «modèle allemand» pousse tellement l’Europe au bord du gouffre que Mario Draghi lui-même en vient à envisager d’intervenir contre l’euro fort.

De quoi conforter les partisans d’une transformation radicale, sociale et solidaire, du système européen, miné par le poison de l’austérité. Cette alternative frappe à la porte avec d’autant plus d’insistance que le tabou verbalement brisé par le grand argentier, montre combien elle correspond à un défi hyperactuel. Et se situe donc en pleine résonance avec le prochain scrutin européen. Il faut enfin ne plus hésiter à activer la planche à billets. Dans le sens du bien commun européen. C’est-à-dire en accordant des crédits avec des taux d’intérêt d’autant plus faibles qu’ils serviront des investissements porteurs d’emplois, de formation, de recherche, de nouveaux services publics ou d’une véritable protection de l’environnement. Il est plus que temps de répondre à l’appel du neuf en faveur d’une refondation de l’Europe.

 

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Draghi fébrile s’inquiète maintenant de l’euro fort

Pour la première fois lors des réunions dites de printemps du Fonds Monétaire international (FMI) et de la banque Mondiale à Washington le président de la Banque Centrale Européenne a reconnu, l’oeil figé sur le risque de déflation, l’effet désastreux d’une devise européenne surévaluée.

 

La surévaluation de l’euro qui caracole depuis le début du mois d’avril entre 1,38 et 1,4 dollars rend Mario Draghi, le président de la Banque Centrale Européenne (BCE), de plus en plus fébrile. Pour la première fois il a reconnu le 12 avril à Washington à l’occasion des réunions de printemps des institutions financières internationales ( FMI et Banque Mondiale) que le phénomène n’était pas signe de bonne santé de la zone euro mais pouvait lui porter au contraire des préjudices très graves, en accélérant la marche vers la déflation.

Le président de la BCE juge que la montée de la monnaie unique contribue à la langueur de la hausse des prix dans la zone euro ( seulement 0,5% en mars dernier contre 0,7% le mois précédent). D’après les calculs de ses services l’appréciation de la devise européenne depuis le début de l’année 2013 aurait contribué à réduire le taux d’inflation de 0,5 point.

La hausse de l’euro joue effectivement un rôle négatif pour l’activité en Europe et touche plus particulièrement les nombreuses entreprises françaises , spécialisées sur les production « moyenne gamme ». Le renchérissement de l’euro augmente en effet mécaniquement la valeur des marchandises sur les marchés à l’exportation. 

Cette critique des dégats occasionnés par un euro « anormalement fort » prend d’autant plus de relief qu’elle est tout à fait neuve. Jamais le banquier central en exercice ou ses prédécesseurs n’avaient fait la moindre allusion de ce type. Et cela pour une raison évidente: l’euro a été conçu comme une monnaie forte, destinée à attirer le maximum de capitaux sur les places financières du vieux continent. Berlin qui a largement inspiré ses règles de fonctionnements monétaristes, déduites pour l’essentiel de celles de la Bundesbank (Buba), s’est montré d’autant plus implacable sur ce terrain que les groupes exportateurs germaniques souffrent peu des travers de l’euro fort, voire même en tirent un avantage de compétitivité. 

Grâce à  » l’euro fort » ils peuvent en effet acquérir à très bon compte des entreprises dans leur « Hinterland » est-européen. Les pièces qu’ils peuvent facturer à vil prix en zlotys polonaises, couronnes tchèques ou forints hongrois, sont en effet importées puis montées et assemblées outre Rhin avant d’être exportées sur le marché mondial avec l’estampille « made in germany ». Du cousu main pour les champions du monde de l’exportation. 

Le président de la BCE a prévenu: « si nous voulons que la politique monétaire reste aussi accomodante qu’elle l’est aujourd’hui, une poursuite de l’appréciation du taux de change de l’euro pourrait nécessiter une action monétaire ».  Que Draghi en vienne à envisager de se doter de moyens pour réduire les dégats de « l’euro fort »  ne confirme pas seulement la réalité et l’ampleur de la menace de déflation. Cela souligne aussi l’urgence à changer radicalement les règles de fonctionnement de la monnaie unique. De quoi conforter les partisans d’une alternative sociale et solidaire à un système européen miné par des politiques austéritaires, déduites des logiques de… « l’euro fort ». Car la demande atone se situe au coeur des véritables menaces sur une Europe, économiquement, politiquement,et  socialement déstabilisée.

Au fur et à mesure de l’aiguisement des contradictions exprimées par Mario  Draghi, lui même, il convient  de répondre enfin à l’appel du neuf, en faveur d’une refondation de l’Europe. Une autre logique frappe à la porte avec d’autant plus d’insistance qu’on peut commencer à s’y atteler dès maintenant. Il ne faut plus hésiter à activer la planche à billet. Dans le sens du bien commun européen. C’est à dire en accordant des crédits avec des taux d’intérêts d’autant plus faibles qu’ils serviront des investissements porteurs d’emplois, de formation, de recherche ou d’une véritable protection de l’environnement.                     

 

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Le mur de la déflation se rapproche. Le modèle eurolibéral le monte

La décélération des prix s’est encore accélérée en mars dans la zone euro, ce qui ravive toutes les inquiétudes d’un engrenage de contraction de la demande et des investissements. Une pure illustration de l’impasse austéritaire.

Le phénomène de ralentissement de la hausse des prix ne cesse de s’accentuer dans la zone euro, ce qui soulève de plus en plus d’inquiétudes sur l’imminence d’un plongeon dans les abîmes de la déflation. Selon Eurostat, l’institut statistique européen, l’inflation ne s’élevait plus en moyenne sur la zone qu’à 0,5% au mois de mars. C’est le chiffre le plus faible enregistré depuis 2009, date à laquelle se faisaient sentir les effets de la récession consécutive au krach financier de l’année précédente. Symptôme de l’atonie de la croissance, cette baisse des prix, si elle s’accentue, pourrait précipiter les économies des pays membres de l’euro dans des enchaînements terribles: la déflation traduit en effet une contraction des débouchés si intense que les prix ne cessent de chuter, comme si on enchaînait les périodes de soldes. Mais l’effet d’aubaine n’est alors que très passager pour le consommateur ordinaire. Car alors qu’il a tendance à reporter sans cesse ses achats dans l’attente d’une «bonne affaire» les entreprises voient leurs débouchés se contracter et sont conduites à diminuer leurs investissements et donc à sabrer dans l’emploi et les salaires. Ce qui, au bout du compte, peut aller jusqu’à un étranglement définitif de son pouvoir d’achat.

On est aujourd’hui tout près du seuil de déclenchement de ce cycle infernal. Et le nouveau coup de frein sur les prix enregistré par Eurostat soulève comme un vent de panique au sein des institutions européennes. Olli Rehn, le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, confiait hier avoir peur que cela «n’affecte négativement le processus de rééquilibrage de l’économie de la zone euro». Et la question s’est invitée en tête de l’ordre du jour de la réunion mensuelle de ce jeudi de la Banque centrale européenne (BCE).

La déflation met le doigt en fait sur les ravages des engagements austéritaires, qui sacrifient tout à une politique dite de l’offre et font de la recherche de la réduction du coût du travail et des charges fiscales ou sociales des entreprises le sésame de la compétitivité. Cette politique-là ronge le pouvoir d’achat et se trouve à l’origine de la léthargie de la consommation sur les marchés intérieurs des pays de la zone euro.

La situation est d’autant plus préoccupante que le cyclone de la déflation a déjà touché terre dans le sud de l’Europe. Après les coupes dans les salaires en Grèce et au Portugal, la demande a reculé, les prix ont chuté, l’investissement s’est enrayé, le chômage a explosé et donc…le pouvoir d’achat s’est encore affaissé. L’Espagne vient d’être rattrapée par cette spirale. Les prix à la consommation, qui progressaient encore très faiblement en février, ont baissé en mars de 0,2?%, selon l’Institut national de la statistique (INS).

Quant aux autres pays de la zone ils sont loin d’être préservés. Le ralentissement de la hausse des prix prend des dimensions inquiétantes en France à seulement 0,7?% en 2013, selon l’Insee (alors qu’un niveau inférieur mais voisin de 2% est considéré par la BCE comme une norme «saine» vers laquelle il faudrait réussir à tendre).

Surtout, le cœur même du système, le «modèle » ordo-libéral allemand sur lequel devrait s’aligner toute la zone euro, est lui-même atteint. L’inflation a chuté outre-Rhin à 1% en mars (contre 1,2% en février). Principale raison: les salaires réels des Allemands ont diminué, en 2013, de 0,2%. L’institut statistique officiel Destatis, qui a publié ces chiffres le mois dernier, explique que le ralentissement de la croissance (0,4% seulement en 2013) a pesé sur les revenus des salariés, moins sollicités que l’année précédente en termes d’heures supplémentaires pour les titulaires d’un emploi stable ou de contrats à durée déterminée pour les plus précaires. Or, une reprise en Allemagne et en Europe dépend beaucoup de la vitalité du marché intérieur germanique.

La menace de plus en plus précise de déflation sur la zone euro illustre ainsi l’impasse économique que constitue le «modèle» de l’Europe austéritaire. Pour faire face, la BCE peut baisser ses taux d’intérêt – mais ils sont déjà presque nuls – ou recourir à des mesures plus hétérodoxes dans l’espoir de stimuler l’activité. Seulement pour que cette politique soit réellement expansive, il faut changer de logiciel: rompre enfin avec les dogmes mortifères inscrits dans le traité budgétaire ou le pacte de stabilité et conditionner l’accès au crédit bon marché à des investissements porteurs d’emplois, de recherche ou de formation. Il est plus que temps si l’on veut arrêter le char européen avant qu’il ne percute le mur.

 

 

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Le tandem de Bercy s’agenouille à Berlin

La feuille de route présentée le 7 avril par les nouveaux ministres français des Finances et de l’Économie au sein du gouvernement Valls à leurs homologues allemands obéit strictement aux normes d’un «modèle» qui conduit l’Europe dans le mur.

Michel Sapin et Arnaud Montebourg ont été faire tamponner, lundi 7 avril à Berlin, leurs feuilles de route au sein du nouveau gouvernement de Manuel Valls. Que Paris semble encline à demander un «délai» supplémentaire à Bruxelles en programmant un retour à 3% du déficit budgétaire au-delà de la date prévue de 2015 n’a perturbé aucunement leurs homologues des Finances, Wolfgang Schäuble (CDU), et de l’Économie, Sigmar Gabriel (SPD). «La France est sur un très bon chemin», a assuré Schäuble au terme de cette rencontre, se disant «convaincu» des explications fournies par son collègue. L’essentiel aux yeux des autorités allemandes n’est pas tant dans le respect du délai imparti pour revenir dans les clous du pacte de stabilité que dans l’ampleur et l’impact de «réformes de structures», destinées à sceller les engagements austéritaires. La chancelière Angela Merkel le martèle dans chaque réunion au sommet. Et il n’y a rien de ce point de vue qui puisse altérer la compréhension bienveillante affichée hier par le tandem ministériel germanique des finances et de l’économie. Le «modèle allemand» est bien la référence pour Paris qui va entamer, avec le pacte dit de responsabilité, une politique d’austérité d’une ampleur jamais vue dans la Vème République.

Sapin et Montebourg ont passé allégeance. Et pourtant il est de plus en plus notoire que le carcan sur lequel se fonde l’hégémonisme de Berlin et des grands groupes exportateurs allemands emmène l’Europe dans le mur. Si l’étranglement dont sont victimes les pays du sud de l’Europe fait apparaître, depuis plusieurs mois déjà, le caractère empoisonné des prescriptions du «modèle», le reste de la zone euro est tout aussi gravement affecté. Le fait même que la France soit contrainte de demander aujourd’hui des délais à Bruxelles en constitue d’ailleurs l’un des absurdes effets collatéraux. Tant les mesures du gouvernement Ayrault destinées déjà à flexibiliser le travail ou à réduire son coût ont contribué en fait à plomber la croissance. Ce qui a rendu vain les calculs des comptables de Bercy.

Symptôme de l’empoisonnement des économies de la zone euro par le «modèle», censé les guérir, le signal de la déflation clignote de plus en plus fort sur le tableau de bord de la Banque centrale européenne (BCE). Engrenage infernal : la chute du pouvoir d’achat du plus grand nombre entraîne une baisse des prix provoquée par l’évanescence des débouchés, qui se traduit par un recul sensible des investissements, et donc des emplois et des salaires en berne. Dans la zone euro, les prix n’ont plus augmenté que de 0,5% en mars, vient de révéler l’institut de statistique européen Eurostat. L’Allemagne n’échappe pas au phénomène (1% d’inflation en mars contre 1,2% le mois précédent). Et la croissance y est très molle, à peine supérieure au niveau français en 2013 (0,4%).

Ainsi le cœur du «modèle» qu’il faudrait à tout prix imiter est touché. La baisse des salaires réels en 2013 outre-Rhin (moins 0,2%) alimente cette menace de déflation dont la source n’est autre que la précarité massive induite par les réformes antisociales mises en place par l’ex-chancelier Schröder et poursuivies par Angela Merkel. Ce sont elles qui plombent un marché intérieur germanique pourtant considéré comme décisif par une majorité d’observateurs, pour prendre le relais d’exportations qui s’essoufflent et permettre au passage à l’Allemagne de servir de locomotive à la relance en Europe.

Prisonnières elles-mêmes du dogme austéritaire, les décisions du gouvernement de grande coalition (CDU-SPD) ne sont pas à la hauteur de ces enjeux de relance allemande et européenne. Le syndicaliste Frank Bsirske, patron de la puissante fédération des services (Ver.di), dénonce ainsi les insuffisances terribles de la loi instaurant un salaire minimum programmé seulement d’ici à 2017 par la grande coalition. Il revendique que ce Smic nouveau soit rapidement porté à 10 euros brut de l’heure contre la règle visant à en geler le montant à 8,50 euros (9,53 euros pour le Smic français aujourd’hui) jusqu’en… 2018.

Signe que les résistances et les idées alternatives grandissent aussi outre-Rhin : Ver.di revendique 7% d’augmentation dans les négociations engagées dans la fonction publique. Différentes branches exigent des hausses salariales très sensibles. Dans la chimie, une augmentation de 3,5% a été actée. Et la Confédération des syndicats allemands (DGB) avance le déploiement d’un «plan Marshall» pour l’Europe, qui prend l’exact contre-pied des injonctions restrictives de la chancelière. Une démarche qui rejoint les propositions anti-austérité portées par la Confédération européenne des syndicats, le 5 avril à Bruxelles. Preuve que l’Europe n’est pas soluble dans l’allégeance du tandem de Bercy.

 

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Allemagne: un Smic lointain et troué

Berlin a déposé un projet de loi instaurant un salaire minimum à l’horizon 2017.

Le gouvernement de grande coalition allemand a lancé, hier, un projet de loi destiné à instaurer un salaire minimum horaire national de 8,50 euros brut de l’heure (9,53 euros pour le Smic français actuel). Si la grande majorité de la population, excédée par la pratique institutionnalisée du dumping social, plébiscite la démarche, ce qui est généralement présenté comme le projet social phare du cabinet Merkel III paraît encore loin de satisfaire les attentes exprimées. D’abord parce que l’entrée en vigueur du dispositif sera très laborieuse. Après la mise en application de la loi début 2015, les entreprises des secteurs qui disposeront toujours de minima salariaux inférieurs à ce futur Smic seront exemptées de la nouvelle légalité salariale (au moins 15 branches professionnelles sont concernées). Les clauses d’exemption ne seront levées que début 2017. De plus, le montant horaire de 8,50 euros doit être gelé jusqu’en janvier 2018.

Et avant même d’exister à cet horizon, le salaire minimum est déjà mité puisque les jeunes de moins de dix-huit ans et les chômeurs de longue durée (plus d’un an sans emploi) n’en bénéficieront pas pendant six mois après leur sortie du chômage. Au grand dam de syndicats qui dénoncent un moyen de perpétuer le dumping salarial avec les personnes les plus fragilisées. Enfin avant d’être ratifiée par le Parlement à l’automne, la loi pourrait être amendée de nouvelles exemptions. Certains élus, sensibles aux lobbies patronaux, se proposent ainsi de porter à vingt-trois ans la limite d’âge ouvrant droit au salaire minimum…

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